samedi 15 mars 2014

vendredi 17 janvier 2014

« Le Front national : mythes et réalités »

Interview parue dans la revue québécoise Le Harfang, février-mars 2014, pp.8-10 :




jeudi 14 novembre 2013

« Les enfants d'Œdipe » : le problème générationnel dans les mouvements nationalistes

Appel à volontaires ! La transcription du discours que j'ai donné fin octobre à Washington, D.C. dans le cadre de la seconde conférence « After the Fall: The Future of Identity » du National Policy Institute est en ligne (sur le site du NPI ; et sur Alternative Right, où elle a été à l'origine d'une discussion prolifique), mais en anglais.

L'Insulaire bienheureux m'a dit que je devrais la traduire en français, mais cela prend plus de temps de traduire un texte que de l'écrire, et il y a quelque chose de solipsiste à traduire ses propres textes, non ?

Donc si quelqu'un a un peu de temps...

Je reproduis néanmoins le texte ci-dessous :

Edit, dimanche 1er décembre 2013 : merci à Mikaël des Quinconces pour sa traduction !

C'est ici :

***


Il n'est jamais aisé de faire la différence entre le destin et le hasard. 

J'ai découvert la "Droite Alternative" il y a trois ans de cela, via un lien posté sur un blog suisse. C'est l'illustration la plus parfaite des paroles célèbres de Simon and Garfunkel, dans leur chanson Sound of Silence : « The words of the prophets are written on the subway walls, and tenement halls » (« Les paroles des prophètes sont écrites sur les murs du métro et des HLM »).

J'étais à l'époque en pleine remise en question. J'avais travaillé quelques années pour le mouvement conservateur à Paris et j'avais pris conscience du fait que j'avais investi mes efforts et mon énergie pour une cause qui n'était pas vraiment la mienne, qui n'avait jamais été la mienne en fait.


Avant ce moment fatidique de juillet 2010, mon attention était seulement portée sur la France. Les seules choses que je connaissais des autres pays européens, je les avais découvertes à travers les livres d'histoire, les films ou les voyages touristiques.

Politiquement, je ne m'intéressais pas à ce qui se passait au-delà des frontières françaises. Bien qu'impliqué avec la droite, je m'étais toujours méfié de la droite américaine. Pour moi, "être de droite" aux USA revenait à vénérer ce que j'appelle la sainte paperasse (la Constitution américaine), arborer une bannière étoilée dans le jardin d'une maison comme on en trouve partout aux USA et radoter avec des blagues surannées mais toujours aussi populaires sur le fait que les Français agitent facilement le drapeau blanc. Je n'avais toujours pas digéré le coup des "Freedom Fries".

Découvrir la droite alternative fut pour moi une renaissance, comme le fut certainement pour nombre d'Américains présents dans cette salle la découverte de la Nouvelle Droite européenne. Je pense plus particulièrement à Richard Spencer et John Morgan, l'éditeur en chef d'Arktos Media. 

Bien que ne me sentant pas à ma place dans le mouvement conservateur français, j'ai découvert qu'il y avait d'autres personnes comme moi sur le Net, partout à travers l'Occident, qui partageaient mes inquiétudes et mes espérances. 


Il est d'ailleurs assez ironique de constater que c'est par le biais de sites américains comme Counter-Currents.com ou Alternativeright.com, que j'ai découvert des auteurs français. Bien évidemment, le nom d'Alain de Benoist m'était familier, mais il n'était ni populaire, ni lu dans le mouvement auquel j'appartenais. 

Il semble qu'il y a maintenant de plus en plus d'Occidentaux (de Blancs comme vous dites aux USA), qui prennent conscience qu'ils ont plus de choses en commun que de choses qui les séparent. Et je ne parle pas simplement d'activistes comme nous. Lorsque le soldat britannique, Lee Rigby, a été décapité à Londres par deux Africains musulmans au printemps dernier, j'ai constaté de nombreuses manifestations de solidarité parvenant de gens normaux. Cela aurait été impensable il y a quelques années de cela. Les raisons de l'accroissement de cette prise de conscience sont malheureusement négatives, comme nous le montre le cas du jeune Rigby ; les Occidentaux étant tous confrontés au même problème, à savoir leur éviction des terres de leurs ancêtres.


Mais il y a également des raisons positives à cette prise de conscience, la première étant que nous sommes les héritiers d'une grande civilisation. Mais bien qu'il soit important de se concentrer davantage sur les aspects positifs que négatifs, j'aimerais vous parler aujourd'hui d'un important problème duquel on ne parle quasiment jamais, à savoir le clivage générationnel.

Quand je dis que l'on parle peu de ce problème, ce n'est en fait pas tout à fait exact. En fait, la tradition progressiste, voire le mythe progressiste, veut que la génération des baby-boomers, grâce à une courageuse révolution, a réussi à mettre fin à une société réactionnaire, ennuyeuse et oppressive.

Il y a une part de vérité dans ce récit progressiste. Mais le clivage générationnel s'applique différemment aux mouvements nationalistes, et c'est de ce point précis dont je veux vous entretenir aujourd'hui. 

Plus qu'un clivage, c'est en fait un véritable fossé qui existe au sein des mouvements de droite. Si la génération de mes grands-parents (nés dans l'entre-deux-guerres) était plutôt conservatrice dans le véritable sens du terme, la génération des baby-boomers quant à elle, est d'après mon expérience, beaucoup plus progressiste dans sa manière de penser, c'est pourquoi il y a peu d'activistes de droite au sein de cette génération. C'est ce qui explique la gérontocratie, c'est à dire les personnes âgées au pouvoir, dans beaucoup de mouvements de droite, en particulier en Europe. 

Même ceux qui se disent de droite, s'ils sont nés durant le Baby Boom, sont en fait progressistes dans leurs prises de positions. 

Ce qui m'a le plus frappé en France, en Europe, et aux USA, est l'impossibilité pour les baby-boomers, et ce même lorsqu'ils se proclament dissidents, de s'affranchir complètement des institutions. Le besoin de reconnaissance, la peur de l'exclusion sociale font que le baby-boomer légitime les mêmes institutions qui veulent sa perte. 

Par exemple, les baby-boomers de droite font montre de beaucoup de respect pour les cursus universitaires. Ils sont très fiers de leur doctorat lorsqu'ils en ont un, et lorsque ce n'est pas le cas, ils sont encore plus fiers de publier un auteur qui lui, en est titulaire. Et tout ceci alors qu'existent des doctorats en études gays, gender, noires, et même chicanos aux USA, et cerise sur le gâteau, même les doctorants en sciences pures sont convertis au politiquement correct. Est-il véritablement si important de nous concentrer sur les titres universitaires ? Ne serait-il pas plus avisé d'accorder le moins de légitimité possible à ce système académique, au vu des circonstances ?


Ce culte du doctorat parmi les baby-boomers de droite est dû à leurs illusions rationalistes et scientistes. Sachant que les conservateurs sont des progressistes démodés (et que presque tous les nationalistes blancs sont des conservateurs, ceux-ci voulant seulement conserver leur peuple tel quel, comme s'il était possible de sauver lesdites personnes sans devenir parallèlement un nouveau peuple), ils croient encore au mythe qui voudrait qu'il suffisse de faire découvrir "la vérité" aux gens pour gagner leur soutien et leur crédit. Essayer (en vain) de gagner en crédibilité dans un système qui les méprise est un trait important chez les baby-boomers de droite.

Ce mythe selon lequel, une fois le peuple au courant de la vérité, il se rallierait à la cause pour sauver la civilisation occidentale et la race blanche, est fallacieux. Les gens ont besoin d'être inspirés plutôt que convaincus, et ils ne le seront pas via des courbes en cloche, des tests de QI et des mesures crâniennes. D'autant plus que cela réduirait "la vérité" aux seules choses quantifiables et dénombrables. Le souci avec cette idée, c'est que notre combat est qualitatif. Nous ne pouvons par exemple, pas prouver que l'architecture est devenue hideuse depuis le XXe siècle. Mais c'est pourtant quelque chose qui doit être dit. 

J'ai parlé du culte du doctorat parce que c'est l'un des problèmes les plus visibles dans les cercles intellectuels de droite. Mais ce respect excessif qu'ont les baby-boomers de droite pour les institutions académiques, ils l'ont également pour les autres institutions, et en particulier pour l'État, l'Etat-nation.

Sachant que je suis né dans les années 80, à une époque où la plupart des pays majeurs de l'Occident avaient déjà été « enrichis » par l'immigration massive, je comprends tout à fait qu'il me soit plus facile de me dissocier de mon propre Etat- nation. 

Je me souviens d'un ami américain que j'ai rencontré il y a quelques semaines à Paris. Il est né dans les années 60, et quand je lui ai parlé de l'idée d'un Ethno-État, il m'a répondu en soupirant, que pour lui, jusqu'à il y a 10 ans, il avait toujours considéré qu'il vivait déjà dans un pays ethniquement homogène : les USA. 


Il est commun d'entendre les gens dire dans la vie de tous les jours "nous" lorsqu'ils parlent du gouvernement. "Nous sommes allés en Irak". "Nos troupes y apportent la démocratie". "Les armes chimiques des Syriens nous menacent". J'utilise ces exemples idiots pour vous faire comprendre ce que j'avance, mais si vous écoutez attentivement les gens autour de vous, vous remarquerez forcément qu'ils continuent à dire, et donc à penser, que le gouvernement, c'est eux. Que l'État, c'est la nation. 

Il devient de plus en plus nécessaire de se débarrasser de cette fausse conscience collective. Depuis la fin du XXe siècle et les révolutions française et américaine, l'Etat-nation a monopolisé la façon dont les Occidentaux se perçoivent. Cette perception est tellement dominante que même les multiculturalistes s'appuient sur l'Etat-nation pour imposer leur dogme à l'Occident. Dans chaque pays occidental, on peut entendre le même mantra : "Notre identité [nationale] c'est la diversité". 

Certaines personnes au sein de notre mouvement proposent d'utiliser à nos fins l'Etat-nation, afin de faire prendre conscience aux gens de nos objectifs. Le problème est que nous ne pouvons pas utiliser les mêmes méthodes que nos ennemis et ce, pour deux raisons : premièrement, nous ne sommes à l'évidence pas à la tête de l'État. Deuxièmement, une conscience strictement nationale amène à faire de sérieuses erreurs d'interprétation. Il est plus que commun dans les pays ayant eu des colonies et des esclaves, d'entendre des gens dire que nos problèmes viennent justement de l'esclavage et de la colonisation. En France, les problèmes avec la communauté algérienne sont donc attribués à la colonisation française et à la guerre en Algérie.


Mais la Suède, qui n'a jamais possédé ni colonies ni esclaves, est confrontée aux mêmes menaces, sinon pires, que la Grande-Bretagne, les USA ou la France. Nous ne sommes pas attaqués pour ce que nos ancêtres ont fait, ou prétendument fait, mais pour ce que nous sommes : des peuples blancs et occidentaux.

Il me semble qu'il est plus facile pour quelqu'un de ma génération de considérer un autre Occidental, comme un frère ou une sœur, que cela ne l'est pour quelqu'un de la génération précédente, qui est née après guerre. En France, le Front National est encore anti-allemand, ainsi qu'anti-anglais et anti-américain. Mais pour les jeunes générations, toutes ces rancunes n'ont plus lieu d'être. Un Britannique peut ne pas apprécier les Allemands ou les Français, à tort ou à raison, mais ces derniers ne seront très certainement pas ceux qui drogueront et prostitueront ses filles, décapiteront un soldat en plein jour, ou brûleront une ville lorsqu'un dealer sera abattu par la police.

Au cas où vous vous poseriez la question, tout ce dont je parle a eu lieu en Angleterre ces dernières années.

Les jeunes Occidentaux savent qu'ils deviennent de plus en plus une seule nation, tout comme les autres races, comme l'a souligné Jared Taylor dans son livre White Identity, et se voient de plus en plus comme un seul peuple lorsqu'ils vivent en Occident. 

Le baby-boomer de droite n'est pas capable de comprendre entièrement ce qui se passe dans les autre pays occidentaux, puisqu'il compte seulement sur des médias progressistes et nationaux, au contraire des jeunes de droite qui se procurent les informations via des sites pan-occidentaux et alternatifs. Les médias progressistes lui donnent une image déformée de la réalité. Puisqu'il sait que les médias mainstream sont progressistes, il ne fait qu'inverser la description que ceux-ci font des mouvements de droite dans les autres pays occidentaux, afin de s'en faire sa propre idée. Les gens de droite, en règle générale, ne se définissent que par opposition à la gauche. Ce que la gauche aime, ils le détestent. Ce que la gauche déteste, ils l'aiment. C'est pourquoi il est facile de les manipuler afin qu'ils soutiennent une opposition contrôlée, puisque leur seule raison de soutenir quelque chose ou quelqu'un est : "Puisque les progressistes détestent tellement Untel, c'est qu'il doit avoir raison". Selon ce faux raisonnement, George W. Bush "a eu raison" lorsqu'il a inventé l'existence des armes irakiennes de destruction massive afin d'envahir l'Irak.

En général, le baby boomer de droite croit au rêve bourgeois, plus connu sous le nom de "rêve américain" depuis la fin de la Seconde guerre mondiale, à savoir un monde de paix, de commerce et d'ennui. 

Les baby-boomers de droite partagent le projet politique de deux politiciens américains (pourtant tous les deux nés avant le baby-boom), Ron Paul et Pat Buchanan, dont les similitudes sont plus nombreuses que leurs différences. Leur leitmotiv pourrait être résumé par "Laissez nous tranquilles".


Eh bien nous, la nouvelle garde, nous ne voulons pas être "laissés tranquilles". Nous voulons diriger.

Nous voulons diriger mais pas seulement parce que nous voulons avoir les moyens de nous sortir de l'ornière dans laquelle nous nous trouvons. Nous voulons diriger également parce que nous savons que l'idée même du "laissez nous tranquilles", leitmotiv qui s'est traduit par le phénomène du White flight, est précisément ce qui nous a conduits à notre dépossession actuelle. Les baby boomers voulaient être "laissés tranquilles", alors ils ont fui vers des endroits plus excentrés, s'éloignant de plus en plus de leurs responsabilités. C'est ce processus, le White flight, qui a permis à la dépossession actuelle de continuer sans être trop douloureuse.

La bonne nouvelle, c'est qu'il devient impossible de continuer ainsi. La conjonction entre le coût toujours grandissant des logements et de l'essence, et la concentration des emplois dans les centres-villes, est en train de mettre un terme au rêve bourgeois. Il est maintenant impossible, pour une génération qui peut seulement avoir des emplois subalternes après avoir fait des études supérieures, de continuer ainsi la fuite en avant. Nous allons devoir faire face aux problèmes, et les régler.

Mes propos peuvent sembler injustes envers la génération qui nous a précédés, mais il ne faut pas oublier que les baby-boomers ont fait ce que quiconque aurait fait s'il en avait eu la possibilité. Ce choix n'existe plus. La vie banlieusarde et tranquille est devenue impossible, pour les raisons citées précédemment.

Que pouvons-nous donc faire ? Pour l'instant personne, moi y compris, n'a de vraie solution à apporter. Beaucoup de gens de notre mouvance pensent qu'il est minuit moins cinq. J'estime qu'il est plutôt minuit et cinq minutes. Non parce qu'il est trop tard, mais parce qu'il est trop tôt. Il y a à peine dix ans, un grand de nombre de personnes aujourd'hui présentes (et cela inclut votre serviteur qui était de gauche à l'époque), n'était pas au courant de ce qui se tramait. Notre éveil est bien trop récent pour trouver maintenant des solutions politiques à nos problèmes. Pour des politiques comme nous aimerions qu'elles soient, nous devons gagner le combat intellectuel et culturel, que les baby boomers de droite n'ont jamais considéré comme ayant une quelconque valeur. Il est temps pour nous de faire le contraire.

Ce que nous pouvons donc faire pendant ce temps est de nous préparer intellectuellement en tant que mouvement (en ce qui concerne les aspects pratiques et individuels de cette préparation, Piero San Giorgio et Jack Donovan sont plus compétents que moi). La première tâche serait d'arrêter avec les débats intellectuels qui nous viennent droit de la Guerre froide, notamment les fausses dichotomies entre libéralisme et socialisme, conservatisme et progressisme, etc.

Cette nécessité de dépasser ces fausses dichotomies peut sembler évidente pour des activistes comme nous, mais c'est toujours dans ces termes qu'est débattue la politique de nos jours.

Lorsque je dis que nous devons dépasser la gauche et la droite, je ne veux pas dire que nous devons rejeter ces deux notions ensemble (notre projet ethno-national se situe évidemment à droite de l'échiquier politique) mais c'est de la façon dont elles ont été définies et faussement opposées ces 70 dernières années, que nous devons nous débarrasser. L'alternative n'est pas entre le kolkhoze et IKEA, la meilleure raison étant que IKEA et kolkhoze ne sont que les deux faces opposées de la même pièce matérialiste. Nous devons trouver une solution pour sortir de l'ornière, une voie qui nous permettra d'aller de l'avant et de nous élever, et cela implique de dépasser ces débats périmés.

En tant que mouvement radical, nous devons attirer des jeunes hommes intelligents et cultivés car ils sont l'avenir.

Les statistiques criminelles ainsi que les différences d'accomplissement entre les races sont indéniablement importantes, mais seules, elle ne permettront pas d'attirer des membres prometteurs. Nous devons leur montrer comment nous en sortir et ce faisant, leur rappeler que nous devons petit à petit nous désengager du désordre régnant ; mais nous devons également leur montrer comment y arriver, et c'est là que ceux qui nous ont précédés ont échoué.

Ne vous méprenez pas, je ne veux pas démolir nos prédécesseurs ni même renier leurs succès. Nous ne serions pas ici s'ils n'avaient pas entrepris des choses avant nous. Mais nous ne pouvons nous permettre de continuer à faire la même chose qu'eux pendant plusieurs décennies. 

Les raisons pour lesquelles nous voulons fonder une nouvelle société sont évidentes; c'est maintenant que commence le plus dur : arriver à concrétiser nos projets.


La réponse n'est pas sûre pour le moment. En tous cas, il nous faudra invoquer nos forces créatives, et non pas uniquement réactives, pour y parvenir.  

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P.S. : Ne pas manquer l'article que j'ai écrit au sujet de Marine Le Pen : « One small step for Marine, one giant leap to nowhere ».

vendredi 30 août 2013

De l'inutilité du vote, à 16 ou à 18 ans

2007, le printemps du « peuple de droite »
Il y a un débat en ce moment sur Boulevard Voltaire au sujet de l'éventuel abaissement de l'âge légal du vote à 16 ans. Ce débat fait écho à un autre, parlementaire celui-là, au Royaume-Uni, inspiré par l'exemple de l'Autriche, qui a adopté cette mesure. Un débat qui rate à mon sens le problème principal.

Joris Karl, dont j'ai déjà traité de l'hystérie anti-européenne ici (il reprochait au Catalan Manuel Valls de soutenir le FC Barcelone plutôt que le PSG, cette équipe qui sent bon le pétro-dollar terroir français), campe la position du vieux con de droite à merveille, à tel point qu'il convient de se demander si ce n'est pas de la comédie. « Joris Karl » sonne un peu nom d'emprunt, et il semble que le rôle de ce personnage soit de donner une tribune aux nostalgiques du Maréchal sur Boulevard Voltaire. Ici, un raisonnement caricatural sur l'abaissement de l'âge du vote qui mènerait « mécaniquement » à celui de la majorité sexuelle (dont il reconnaît pourtant lui-même qu'elle est déjà fixée à 15 ans) et de la retraite. Joris Karl se plaint d'un risque de « ringardisation » des opposants à cette mesure, mais il n'y a aucun risque dans son cas : il est déjà ringard. C'est le réac typique : il geint et est incapable de proposer autre chose que le statu quo.

La tribune de Julien Langella, porte-parole de Génération Identitaire, est plus intéressante en ce qu'elle est non pas réactionnaire mais révolutionnaire. Langella prend Joris Karl au mot sur l'Autriche et lui rappelle que la moitié des suffrages des 16-18 ans s'est portée sur les partis populistes FPÖ et BZÖ. 

Ainsi, le jeunisme de la gauche pourrait bien se retourner contre elle (de la même manière qu'en d'autres temps et contrées, le suffrage féminin avait donné de mauvaises surprises à ceux qui l'avaient promu et appliqué). Surtout, Langella reprend ce qui fit le succès de la vidéo « Déclaration de guerre » de Génération Identitaire en s'attaquant à la génération des baby-boomers, qui est responsable de la situation actuelle de l'Europe. Joris Karl, faisant partie de cette génération, au moins dans son état d'esprit, ne risque pas de se réjouir de ce que que le vote jeune pousse cette génération vers la sortie. 

Souvent, le vieux geignard de droite réduit tous les problèmes à « Mai 68 » comme si ceux qui s'y étaient opposés à l'époque n'étaient pas également responsables de la « décadence » dont il se lamente. 

Dans un billet de Stag (un « étranger » pour Joris Karl, sans doute) intitulé « Panique chez les jeunes rentiers des “Trente Glorieuses” », l'Helvète écrivait : « Moyen Père avait eu le culot extrême de foutre un merdier épouvantable en 68, de lancer des pavés pleins de crachats dans la soupe qu’il allait touiller comme un seul homme un quart de siècle plus tard. Le dernier pavé à peine lancé, il savait déjà que ce serait bientôt les liasses de mille qui se mettraient à pleuvoir. Une jeunesse irresponsable, hystérique, réfractaire jusqu’à l’absurde, n’avait pas reçu ses factures naturelles : désocialisation, sous-jobs, accoutumances plus ou moins destructrices. » Cette réflexion mérite d'être étendue à tous les baby-boomers, et pas limitée à ceux qui ont « fait Mai 68 ». L'Europe de Boule & Bill et ses banlieues pavillonnaires toutes identiques, avec dans chaque maison en placoplâtre un père castré ramenant un salaire excessif par rapport au « travail » effectif qu'il accomplit, une mère au foyer gavée de télé, un gosse imbécile et un chien souillant les trottoirs, cette Europe crevant d'ennui mérite-t-elle les regrets dont nous font part les réactionnaires pour lesquels « l'ORTF c'était quand même mieux qu'TF1 [prout] » ?

N'était-il pas logique que cette société bâtie sur le néant finisse rapidement par retourner au néant ?

Il est temps que toutes les icônes de la génération du baby-boom soient brisées, et je tenterai de trancher ce nœud gordien chez mes potes ricains en octobre dans un discours intitulé « Children of Œdipus ».

Cela étant posé, le vote jeune permettrait-il à la jeunesse de reprendre le pouvoir aux vieux ? Pour que cela arrive, il faudrait déjà qu'il y ait du pouvoir au bout du bulletin de vote. Et c'est bien le problème. Comme je l'avais noté (en 2011, époque où j'étais encore libéral, mais le raisonnement tient toujours) :

Roman Bernard [...] a voté pour Nicolas Sarkozy « aux deux tours » en 2007. « Par défaut », s’empresse-t-il tout de même d’ajouter. Comme beaucoup de Français, « j’ai été déçu. Mais j’ai compris que je n’avais pas à être déçu ». En effet, « Sarkozy n’a pas fait les réformes que j’attendais parce qu’il ne pouvait pas les faire. Ce n’est pas le gouvernement qui a le pouvoir en France (ni le Parlement, réduit au rôle de chambre d’enregistrement) [...]. Ce que je reproche à Sarkozy, c’est d’avoir fait croire qu’il avait le pouvoir » continue-t-il. « S’il avait voulu être un grand homme d’État, il aurait joué le peuple contre la haute administration et les syndicats dans un référendum, mais Sarkozy est un communiquant, pas un homme d’État. Il préfère jouer au volontariste plutôt que de reprendre le pouvoir » regrette Roman Bernard. Il ne votera pas pour Nicolas Sarkozy en 2012 [j'ai tenu parole], « ni pour personne, d’ailleurs ». En effet, « ce ne sont ni les parlementaires, ni le gouvernement, ni le président qui dirigent de facto la France ». Bref, « les élections ne servent à rien » juge cet « abstentionniste militant » qui ne souhaite pas « continuer à légitimer un système qui dupe l’électeur ». Et de citer comme « exemple éclairant » celui de la Belgique « qui n’a pas de gouvernement depuis plus d’un an » : « est-ce que cela change quoi que ce soit ? » s’interroge-t-il avant de répondre par la négative. « Voter, c’est choisir entre une poire à lavement et un sandwich au caca » conclut-il, renvoyant à un épisode de la série South Park.

La Révolution européenne ne sortira pas des urnes. Ce ne sera que lorsque la Révolution aura triomphé dans les têtes que le verdict des urnes produira des résultats favorables. Le vote ne provoque rien en soi, il se borne à enregistrer l'évolution de l'opinion publique. C'est donc celle-ci qu'il faut faire évoluer, et cela passera par une guerre culturelle — chose que les conservateurs ne peuvent comprendre, eux qui sont incapables de prendre la moindre initiative et de penser hors des clous que leurs maîtres ont posés pour eux.


***

Lire aussi « La religion du vote », sur le Cégébé. Extrait-clef : « [E]n échange de la situation et de la fortune où tu le pousses, [le politicien] te promet un tas de choses merveilleuses qu’il ne te donnera pas et qu’il n’est pas d’ailleurs, en son pouvoir de te donner »

mardi 20 août 2013

Jean-Marie Le Pen, Le Dernier Français

De passage en France pour le mois d'août, je n'ai pas manqué de subir le décalage horaire, ce qui m'a poussé à regarder la télé, chose que je n'avais plus faite depuis le second tour de l'élection présidentielle.

Au hasard du zapping, je suis tombé sur une interview de Jean-Marie sur Public Sénat. Il s'agissait en fait d'une rediffusion de l'édition du 1er mai de « Déshabillons-les ! », présentée par Hélène Risser, dont j'ai appris l'existence à cette occasion. Je n'ai pas réussi à déterminer si elle a des raisons ataviques d'en vouloir à Le Pen pour son fameux « point de détail ». En tout cas, elle a été très pro durant l'interview.



Comme à chaque fois que j'écoute Jean-Marie depuis que je suis la politique (présidentielle 95, j'avais 12 ans), j'ai été frappé par une aisance, une éloquence que ses ennemis de tout bord ont toujours eu du mal à admettre. C'est le problème de l'antifascisme : il faut à la fois avertir de l'imminence du danger fasciste et dépeindre les supposés fascistes comme des incapables. Les sophistes résolvent cette contradiction (qui fait écho à beaucoup d'autres dans le logiciel progressiste) en disant « Oui, il est dangereux par sa connerie ! ». Ce partisanisme m'a toujours énervé, surtout de la part de personnes intelligentes et cultivées. J'ai grandi dans un milieu de profs de fac de gauche où l'on valorisait à raison la « culture » (même si l'on en avait une conception déracinée et désincarnée), et la beauferie de l'homme de droite était l'objet d'une légitime moquerie. Mais pourquoi adresser ce sarcasme à un homme qui, de toute évidence, est non seulement intelligent et cultivé, mais a du talent, du brio, même ?

Pourquoi ne pas avoir reconnu dans Jean-Marie Le Pen un frère en érudition, sinon en idéologie ?

Ce qui pose la question de l'« anomalie Jean-Marie Le Pen » : pourquoi un homme d'une telle valeur a-t-il endossé le costume du « salaud de la République » alors que, s'il avait continué sur sa lancée initiale (député poujadiste sous la IVe République, ce qui n'obérait en rien son avenir), il aurait pu prétendre aux plus hautes fonctions ? Quoi que l'on pense de ses limites, de ses échecs, de ses fautes aussi, Le Pen avait la stature d'un président, plus en tout cas que tous les successeurs de Pompidou à l'Élysée.

Les ridicules critiques de la droite
D'aucuns, notamment à droite, ont prétendu que le sauvetage de la Patrie en danger n'était qu'un fonds de commerce pour Le Pen. Mais combien de commerçants accepteraient de risquer la mort pour une carrière moins lucrative que celle des hommes du système ? Il y avait nécessairement de la sincérité dans l'engagement de Jean-Marie, et ce sont ses incontestables qualités intellectuelles et politiques qui rendent cet engagement plus admirable encore. Que des désaxés n'ayant rien à perdre se retrouvent à la marge du système se conçoit, mais un homme qui aurait dû être ministre ? Il y avait là autre chose.

Honte à ceux qui ont cru pouvoir être « encore plus à droite » que Jean-Marie en l'attaquant depuis le confort de leur clavier ! Je m'inclus dans le lot, ayant été capable de reprocher à Le Pen son « islamophilie » sous prétexte qu'il s'était opposé à la loi contre le voile islamique à l'école et à la publication des caricatures de Mahomet (il avait raison dans les deux cas). C'était parfaitement ridicule de ma part, puisque si les portes de l'Europe n'avaient pas été ouvertes à l'immigration musulmane, ces questions ne se seraient jamais posées. En matière de lutte contre l'islamisation, Le Pen est donc un poil plus crédible qu'un Alain Laurent avec sa « société ouverte » (ouverte comme une plaie... ou un orifice ?).

Mon seul mérite a été d'arrêter de bloguer pendant trois ans et de reconsidérer mon obsession de l'islam (mon islamophobie) et ma défense de cette méthode Coué en kit qu'est le libéralisme. D'autres, qui n'ont pas fait cet effort de réflexion, continuent à se croire malins en assimilant la gauche aux nazis.

C'est non seulement faux et sans effet sur l'adversaire, cela renforce en outre le consensus antifasciste en vigueur depuis 1945 en Occident, qui est la cause de l'« effet de cliquet » rendant irréversibles les avancées de la gauche. Reprocher à la gauche d'être nazie, c'est lui donner une victoire idéologique au profit d'une manœuvre tactique qui se solde toujours par un échec. Mais la droite, bien que se prétendant férue d'histoire, n'oublie ni n'apprend rien, si bien qu'elle ne voit pas ses propres défaites.

L'impasse du stato-nationalisme
Aussi brillant et honorable fût-il, Jean-Marie Le Pen est-il au-dessus de toute critique ? Il est de bon ton, chez les néo-réacs comme Renaud Camus, de reprocher à Le Pen ses « plaisanteries sur l'Occupation », mais ce reproche est foncièrement malhonnête. Si l'on se donne la peine d'écouter l'échange sur le « point de détail » dans son intégralité, on voit qu'il s'est agi d'une manipulation et que Le Pen n'a pas tenu les propos qu'on lui prête. Il s'est contenté de parler de la Seconde Guerre Mondiale en son entier.

Le reproche que l'on peut, que l'on doit adresser à Le Pen, qui devint dans les années 1970 le premier politicien nationaliste de premier plan depuis 1945, c'est de ne pas s'être servi de cette autorité pour dépasser le nationalisme hexagonal périmé et construire avec les autres nationalistes européens et nord-américains un nouveau nationalisme, pan-européen, visant à l'établissement d'un État réunissant, de manière décentralisée, tous les fils et filles d'Europe. Le Front national qu'il a fondé et conduit à des résultats inespérés au départ (0,75 % pour Le Pen à la présidentielle de 1974, absent en 1981 pour cause de manque de parrainages, puis 14,38 % en 1988, après les succès des municipales de 1983 et des législatives de 1986) aurait dû servir de socle à ce pan-nationalisme, et il aurait donné à la France, que Le Pen s'était fait fort de défendre, un rôle majeur dans le combat pour la libération européenne.

Il faut noter que Le Pen était sur une position vaguement pan-occidentaliste dans les années 1980, mais de ce que j'ai pu en voir rétrospectivement, elle n'a jamais été articulée de manière assez approfondie. Il ne se serait pas agi de dire d'emblée que la France était morte (même si c'était vrai, et bien antérieur au regroupement familial), ce qui aurait fait fuir ceux des Français qui s'inquiétaient pour l'avenir de leur race et de leur civilisation mais continuaient à formuler cette peur en des termes nationaux obsolètes, mais de dire que la mission de la France en cette fin de XXe siècle était d'assurer le magistère moral et intellectuel de l'affranchissement des Européens. Ce discours n'a jamais été tenu bien clairement, et le Front national est même tombé dans le piège de l'anti-européisme. La Communauté économique européenne, puis l'Union européenne ont été faussement accusées d'asservir les Français, alors que, comme je l'ai démontré sur Alternative Right, les institutions européennes sont contrôlées par les États-membres. Les politiques européennes qui déplaisent à la famille Le Pen sont décidées par les États-nations dont père et fille prétendent, contre les faits, qu'ils sont des remparts contre la dépossession des peuples européens. Ainsi, « Bruxelles » est accusé de maux provenant de Paris, Berlin, Londres et Rome, au lieu d'y voir un outil pouvant autant servir au redressement de l'Europe qu'à sa dévolution comme aujourd'hui. L'incapacité à, ou le refus de dépasser l'illusion nationale fut la faille de Le Pen.

Dans l'émission supra, les journalistes insistent beaucoup sur les divergences entre Jean-Marie et Marine, divergences que reconnaît à demi-mot le premier intéressé. Mais l'évolution du Front national d'un parti nationaliste vers un parti souverainiste était fatale : si la nation n'est pas définie selon des critères biologiques et civilisationnels, elle se réduit, de facto, à l'État. L'État est flexible et peut représenter ce que ceux qui le dirigent veulent qu'il représente. Le Front national a beaucoup insisté sur le danger mortel pour la France que représente l'immigration depuis les années 1970. Cette étroitesse d'esprit fait perdre de vue que c'est l'Europe dans son ensemble qui est concernée (surtout depuis une quinzaine d'années), et que c'est bien la seule immigration extra-européenne qui pose un problème existentiel. On peut se plaindre du comportement méprisant des Hollandais dans les campings de la Drôme, des résidences secondaires possédées par les Anglais dans des coins vides dix mois sur douze comme la Lozère, ou du vacarme fait par les Italiens dès lors qu'ils sont plus de deux au même endroit, mais on est loin du détroussage de cadavres, du proxénétisme de gamines droguées et enlevées à leurs parents, du saccage des villes à chaque fois qu'un criminel se tue en scooter ou de la décapitation de soldats dans la rue. Ajoutons que les quelques désagréments que l'on peut reprocher à nos frères européens sont largement éclipsés par tout ce que la France doit aux Européens qui l'ont enrichie depuis des siècles. Qui peut visiter le Louvre et sérieusement dire qu'il s'agit du seul génie français, et non européen ?

L'immigration est bonne quand elle vient d'Europe, mauvaise quand elle est extra-européenne. Partant, nous sommes d'abord européens, et secondairement français. C'était un discours simple à formuler, mais qui ne l'a jamais été. Il est certain qu'il aurait été difficile de sortir les Français de l'illusion nationale, mais Le Pen avait l'autorité pour le faire, et ne l'a pas fait. Sa fille poursuit sur sa lancée en réduisant encore davantage la nation à l'État et en préférant donc une France créole à une Europe européenne. Il n'y a pas de « rupture » entre la politique du père et la politique de la fille. Celle-ci est la suite logique de celle-là et là encore, seule la gauche l'a compris, bien que pour de mauvaises raisons.

Couler avec le navire ou mettre les radeaux à la mer ?
C'est en regardant, il y a quelques années de cela, des vidéos des années 1980, une époque où je n'étais soit pas encore né soit trop jeune pour les comprendre, que j'ai pris conscience de cette involution du Front national. Et si a posteriori, la posture de Le Pen, bien que très sympathique, ne m'a jamais convaincu plus que cela, c'est parce qu'elle révélait un tempérament de capitaine de navire naufragé chez lui. Au lieu d'inventer une nouvelle mission à la France, une mission dans laquelle il aurait joué un rôle important, il a préféré couler avec son vaisseau. Le Pen a préféré être le dernier Français que le premier Européen de l'Europe libérée. Son histoire personnelle d'orphelin d'un père tué pendant la guerre, de combattant en Algérie (qui était moins une guerre pour la France qu'une guerre pour l'Europe comme l'a compris un autre combattant, Dominique Venner) explique sans doute bien des choses, et c'est pourquoi il ne faut pas accabler outre mesure Jean-Marie Le Pen. Il faut juste que notre génération, qui n'a rien à regretter d'une France dont elle n'a connu que les ruines qu'elle devait payer pour les visiter, tourne la page, et cesse de marcher dans les pas d'hommes qui ne peuvent la mener qu'à sa ruine. Il fait que notre génération fasse définitivement son deuil de la France et se tourne à la fois vers l'avenir et vers le passé, en faisant ré-émerger une Grande Europe que l'émiettement stato-national avait jadis empêché.




Roman Bernard

dimanche 28 juillet 2013

Le « socialisme » est le cadet de nos soucis

« Vous préféreriez les tickets d'rationnement, ptet' ? »
De mes années libérales, je garde le souvenir d'un spectre dont la simple mention suffisait à nous plonger, mes camarades en « liberté individuelle » et moi-même, dans un effroi indicible : le socialisme.

C'était à la fois la cause et la conséquence de nos problèmes réels et imaginaires, sur lesquels nous ne nous accordions pas. Dans une causalité circulaire, le socialisme était la source de nos maux, et tous ces maux le renforçaient en retour. Ce simplisme idéologique, qui continue à être celui non seulement des milieux libéraux, mais aussi d'une bonne partie de la droite, nous faisait voir comme ennemi suprême une idéologie que nous étions bien incapables de définir. Notre discours n'était pas politique, mais religieux.

Notre religion avait, toutefois, les apparences de la raison. Nous prétendions établir avec statistiques à l'appui la preuve de ce danger du socialisme. Nos statistiques étaient le plus souvent sommaires : la hausse du taux de dépenses publiques rapportées au Produit intérieur brut (PIB), partout en Occident, suffisait pour indiquer une course vers l'abîme, de « bonnes » sociétés à faible taux d'imposition jusqu'à une situation où toute l'économie serait collectivisée, rappelant les expériences communistes passées.

Outre que seuls quelques-uns, dont votre serviteur, se demandaient pourquoi, si nous étions dans une société socialiste, l'orgie consumériste était plus forte que jamais, ces statistiques ne permettaient pas de comprendre la réalité. Branchés sur les États-Unis et leur « mouvement » libéral-conservateur en faillite, nous nous basions surtout sur l'Indice de liberté économique publié par l'opulente Heritage Foundation.

Selon cet indice, il serait donc préférable de vivre dans les sociétés les mieux notées, comme si la liberté économique devait être un critère plus important que, par exemple, l'homogénéité ethnique et culturelle. 

Vaut-il mieux vivre « libre » à l'Île Maurice, ou « contraint » en Ukraine ?
Si le socialisme est à la fois la source et la conséquence de nos problèmes, alors vivre à l'Île Maurice, classée 8e en 2013, est de très loin plus enviable que vivre en Ukraine, 161e. Je dois être un bolchevik incurable, mais je préférerais vivre dans n'importe quel pays « socialiste » dont la population est européenne que dans un pays non-européen, fût-il « libéral ». Je préférerais vivre en Argentine (160e) qu'à Bahreïn (12e). Le Botswana, classé 30e, loin devant la France (62e), n'est pas non plus un pays où j'aimerais vivre. Par contre, passer quelques années en Italie (83e) ne serait pas pour me déplaire.

Mais est-il besoin de prendre au sérieux un indice qui met coude à coude la France et... le Rwanda ?

Comme le libéralisme est, à l'origine, une doctrine anti-traditionnelle, remettant en cause la nécessité d'une inégalité de droit reflétant les hiérarchies naturelles, ou le déterminisme qu'implique le fait de partager des gènes, une histoire et une culture, les libéraux et leurs alliés conservateurs s'adressent non pas à ceux qui ont tort de les écouter, mais à la gauche, à laquelle ils s'échinent à démontrer que plus de liberté économique signifierait moins d'inégalités, une plus grande réussite des minorités ethniques, etc.

Ce qu'ils entendent par « socialisme » n'est d'ailleurs pas très clair. Dégageons donc les éléments principaux du socialisme tel qu'il est compris et voyons comment ils se situent par rapport à eux :


  • Universalisme : le socialisme contemporain implique une vision globale du monde, visant à l'établissement d'un État mondial. Le libéralisme ne remet pas en cause cette vision globale, simplement son moyen : plutôt que l'édification d'États continentaux puis leur fusion en un seul État mondial, le libéralisme postule que les échanges entre individus, notamment économiques, parviendront le mieux à réunir les hommes. Notons que socialistes comme libéraux sont favorables à la mondialisation, les premiers par la politique, les seconds par l'économie. Ils sont les deux jambes du projet globaliste.
  • Progressisme : libéraux comme socialistes s'accordent sur leur vision de l'histoire, linéaire plutôt que cyclique. Il n'y a pas de place pour la Tradition dans cette vision. La frange conservatrice du libéralisme, inspirée notamment par les écrits de Burke, considérera la tradition comme une sorte de bagage qui se transmettrait de génération en génération et qui, par apports successifs, permettrait aux hommes de « progresser », toujours plus haut. Or, la Tradition au sens évolien est tout simplement ce qui est vrai de tout temps et en tout lieu. Dominique Venner disait que la tradition est « ce qui ne passe pas ».
  • Égalitarisme : le socialisme au sens actuel postule l'égalité des hommes ; le libéralisme s'accorde avec le socialisme à ce sujet, il entend simplement défendre l'égalité formelle (juridique), et non réelle. Mais c'est une illusion : l'égalité formelle, dont une application est le suffrage universel, conduit aux exigences d'égalité réelle de la part de ceux qui, étant moins doués que les autres, réclament du pouvoir politique une garantie d'égalité de condition. À cela, les libéraux n'ont pas de réponse satisfaisante.
  • Collectivisme : c'est le seul point de contention entre socialisme et libéralisme. Mais le collectivisme des socialistes d'aujourd'hui est mal compris. Il ne s'agit pas tant d'un collectivisme que de l'application égalitaire et universelle de l'individualisme qui est à la base tant du socialisme que du libéralisme. Quand le socialiste parle de la collectivité, il n'entend pas une collectivité enracinée dans un peuple, une terre et une tradition, mais l'ensemble de l'humanité entendue comme une masse d'individus atomisés. Le vrai collectiviste sera nécessairement particulariste, puisque toute communauté repose sur un principe d'exclusion. Un État mondial ne serait pas une communauté, mais, au mieux, une collection d'ethnies concurrentes, et, au pire, une masse d'egos isolés, n'ayant de lien qu'avec l'État et le marché.


Comme on le voit, c'est le seul trait souhaitable (d'un point de vue traditionaliste) du socialisme que les libéraux combattent. Ils n'ont rien à redire sur l'universalisme des socialistes contemporains, ni vraiment sur leur égalitarisme. Tout au plus diront-ils que la « vraie égalité » ne saurait être que juridique. En revanche, le collectivisme, que les libéraux associent faussement au socialisme, est ce qu'ils dénoncent le plus fréquemment. Ils lui reprochent son corollaire, à savoir l'autorité, puisqu'une communauté ne peut tenir que si les personnes la composant sont contraintes d'y rester, et d'œuvrer à son bien commun.

Pour le libéral, toute communauté qui ne repose pas sur un contrat entre ses membres individuels implique une coercition. C'est tout à fait exact, mais la coercition est nécessaire, souhaitable, et bénéfique. L'individu n'existe que parce qu'une communauté lui a donné naissance, l'a nourri, protégé, éduqué, et il doit donc rendre à cette communauté ce qu'elle lui a apporté, en lui étant fidèle, en la défendant, et en travaillant à son bénéfice. Il a aussi le devoir d'engendrer, nourrir, protéger et éduquer ses successeurs.

Certains à droite se croient malins en arguant des bienfaits tactiques du libéralisme ; pour ceux-là, bien que le libéralisme soit faux, il est utile parce qu'il permet, par la remise en cause de l'État, par exemple, de réduire le pouvoir des élites actuelles, et ainsi de redonner plus de place aux défenseurs de notre peuple et notre culture. Le moins que l'on puisse dire est que cette tactique a lamentablement échoué jusqu'à présent. Les leçons de pragmatisme, de la part de gens qui ont échoué, ne sont donc pas les bienvenues. Ajoutons que légitimer des idées nocives, à long terme, ne peut être que dommageable.

Défendre, par exemple, l'idée selon laquelle tout groupe humain doit résulter d'un contrat entre ses membres est catastrophique à une époque où les seuls qui croient à ces idées fausses, à savoir les peuples européens ou d'origine européenne, sont démunis face à ceux pour lesquels l'identité n'est pas affaire de contrat, mais de déterminisme. On ne choisit pas d'où l'on vient, et l'on doit défendre les siens.

Les peuples inspirés par ces sains principes s'en sortent, en situation de concurrence, mieux que ceux qui se fourvoient dans un individualisme destructeur. C'est pour cela que le libéralisme n'est pas un antidote au socialisme, les deux doctrines partageant les mêmes fondamentaux, inacceptables à tout Européen désireux de le rester. Et c'est pour cela aussi que le socialisme, mal défini, est le cadet de nos soucis. Ce que les libéraux dénoncent en lui est le collectivisme, et c'est un collectivisme qu'il nous faut.

Roman Bernard