Je vais assister tout à l'heure, à 14h28 heure de Pékin (8h28 heure de Paris) à la première des manifestations qui marqueront les trois jours de deuil national en mémoire des victimes du tremblement de terre du Sichuan. Toutes les sirènes du pays retentiront, pendant que les Chinois s'immobiliseront et observeront trois minutes de silence. Malgré la pudeur qu'impose un tel événement, je serai présent dans la salle de classe de mon interprète, qui est étudiant en architecture, pour prendre des photos de ce moment de recueillement. Le passage de la flamme olympique à Shanghai, qui devait avoir lieu demain et mercredi, est ajourné, et aura peut-être lieu ultérieurement. S'il a lieu, ce sera l'occasion de prendre de nouvelles photos, plus festives celles-là. A noter que, ayant enfin accès à un ordinateur français, je pourrai désormais typographier les accents et agrémenter mes billets de photos de Shanghai. A bientot.
Roman Bernard
lundi 19 mai 2008
Trois minutes de silence pour le Sichuan
samedi 17 mai 2008
Un milliard trois cent millions de Rougon-Macquart
(Ter : je n'ai pas encore acces a un clavier francais, ce qui ne saurait tarder. En attendant, il faudra se passer des accents, ces epices de la langue francaise.)
En decouvrant le Shanghai d'aujourd'hui, comment ne pas penser au Paris du Second Empire ? L'analogie est particulierement judicieuse, le regime de Hu Jintao, et avant lui celui de Deng Xiao Ping, me semblant jouer le meme role dans l'histoire de la Chine que celui de Napoleon III dans celle de la France : modernisation, croissance, liberalisation de l'economie, mais aussi autoritarisme et ordre moral.
Surtout, les jeunes Shanghaiais rencontres au gre des reportages me rappellent etonamment les figures de certains protagonistes de la saga des Rougon-Macquart. A l'evidence, Zola aurait trouve des Gervaise et des Mouret assez facilement dans cette ville qui, comme Paris sous Haussmann, compte son lot de paysans deracines, de jeunes provinciaux ambitieux, de perdants de la modernite, de "self-made men" parvenus a realiser leur "reve chinois"... Comme le magazine auquel je vais contribuer consistera en une confrontation de portraits caracteristiques de la nouvelle societe chinoise, je me permettrai de reprendre ceux qui ne seront pas selectionnes dans la redaction finale, pour alimenter Criticus de ces recits de vie.
Roman Bernard
PS : ayant recu des courriels de personnes me demandant si j'avais ressenti, comme certains Shanghaiais, les secousses du tremblement de terre du Sichuan, je dois dire que non, meme si, dans un immeuble proche du mien, legerement plus grand, les lampes des etages superieurs ont vacille pendant plusieurs secondes... j'ai en revanche ete etonne par la rapidite et l'ampleur du mouvement de solidarite nationale qui s'est empare de tous les Chinois apres le seisme, et notamment de la jeunesse, qui s'est mobilisee pour une campagne de collecte de fonds, de nourriture et de materiel... je ne peux bien sur pas souhaiter qu'une telle catastrophe se produise en France, mais je doute qu'elle puisse susciter la meme mobilisation...
vendredi 16 mai 2008
Perdu dans la traduction
(Bis : je n'ai pas encore acces a un clavier francais, ce qui ne saurait tarder. En attendant, il faudra se passer des accents, ces epices de la langue francaise.)
J'ai a dessein traduit litteralement, "a la quebecoise", le titre du film de Sofia Coppola, auquel je pense depuis mon arrivee en Chine. Ma situation linguistique est d'ailleurs probablement plus compliquee que ne l'est celle de Bill Murray, qui se contente, dans un Tokyo sans doute plus anglicisant que ne l'est Shanghai, de frequenter des Occidentaux dans un grand hotel reserve a leur effet. Je n'ai pas, fort heureusement, cette facilite, puisque je dois rencontrer, tous les jours de la semaine et du matin au soir, de jeunes Chinois dont la plupart ne parlent que le mandarin, en compagnie d'un interprete chinois avec lequel j'echange en anglais.
Comme je le disais dans mon premier billet, passer par une langue intermediaire n'est pas chose aisee. C'est une source d'erreur, d'incomprehension et de banalisation. Bien que l'anglais soit comme le francais une langue indo-europeenne, qui doit une large part de son vocabulaire au francais qui l'a longtemps influence, de la bataille d'Hastings au Traite de Versailles, que je le parle couramment pour l'avoir pratique pendant huit mois a l'Universite d'Ottawa ou j'ai etudie en echange il y a deux ans, son usage professionnel me demande des efforts de clarification et de simplification qui compliquent sensiblement le perilleux exercice de l'interview.
Cet usage est rendu difficile par le fait que mon interprete doit reformuler mes questions qu'il ne comprend pas toujours (ce dont je suis autant responsable que lui), puis me traduire les reponses de la personne interviewee alors que, dans un sens comme dans l'autre, il n'y a parfois pas d'equivalent de certaines expressions chinoises en anglais, et inversement. Et il m'est impossible, evidemment, de l'aider.
Sans compter que je dois, en dernier lieu, m'approprier les elements collectes en anglais pour les synthetiser en francais, car le magazine que je vais contribuer a ecrire sera, bien entendu, ecrit en francais. Cette ultime operation, comme l'enonciation des questions, est inconsciente, mais difficile, d'autant que je vais beaucoup moins dans le detail que si je m'exprimais dans ma langue maternelle.
Bien sur, mon effort n'est rien a cote de celui de l'interprete, qui doit faire la jonction entre deux langues et cultures si differentes, et aussi, ce qui n'est pas rien, faire le lien entre deux personnes qui ne pourraient se comprendre autrement.
Les interviews sont donc plus longues, plus dures, et les propos recueillis plus sommaires, plus superficiels. Le caractere difficile de cet exercice est source pour moi d'une profonde reflexion sur la profitabilite, voire la possibilite, de la mondialisation des hommes, des langues et des cultures. Les discours convenus sur l'avenement du "village global" ne prennent guere en compte l'aspect linguistique des echanges transnationaux. Sauf a considerer qu'il faille renoncer a sa culture regionale, nationale, continentale, au profit d'une culture mondialisee ayant pour traits principaux l'usage d'un anglo-americain simplifie et l'adhesion a des valeurs economiquement liberales et culturellement cosmopolites, on ne voit guere en quoi le melangisme que les mondialistes et leurs freres ennemis mais complices que sont les alter-mondialistes nous promettent peut deboucher sur autre chose que sur une incomprehension mutuelle des peuples. On redoute d'ailleurs que cette culture globalisee, en poussant les cultures localisees a s'effacer a son profit, ne conduise a un appauvrissement culturel, intellectuel et scientifique du monde.
Et pourtant, le besoin d'echanges intracontinentaux et intercontinentaux est une donnee de base du developpement des civilisations. L'ouverture aux autres cultures est une necessite, mais faut-il confondre echanges et melange ? L'histoire, depuis l'Antiquite, nous enseigne que les civilisations n'ont jamais cesse d'echanger.
Il faut toutefois rappeler que jusqu'aux dernieres decennies, ces echanges ne concernaient qu'une elite, politique, economique, scientifique ou culturelle.
L'immigration de masse, le bouleversement des modes de vie par l'intrusion de la mondialisation, veritables chevaux de Troie de la culture anglo-saxonne dans le monde, sont des phenomenes recents, et surtout sans precedent dans l'histoire de l'humanite. Ils different considerablement des echanges anterieurs, qui impliquaient des hommes savants et polyglottes, qui partageaient des usages, sinon des valeurs.
C'est donc dans une optique quelque peu elitiste que j'envisage l'entretien de relations internationales, constatant que la globalisation integrale, source d'appauvrissement culturel, est egalement un facteur de confrontation des hommes, de "choc des civilisations". S'affirmer dans son identite, consentir a la restriction de l'immigration et au retour a un protectionnisme economique partiel, confier aux elites du monde entier le soin d'echanger au niveau mondial, voila les conditions que j'estime necessaires a la fecondite des echanges entre civilisations.
Le monde, devenu subitement multipolaire a la faveur de l'effondrement du Bloc sovietique, apres avoir ete bipolaire pendant un demi-siecle et fragmentaire avant cela, gagnerait a etre davantage organise, en prenant pour cadre essentiel de la vie en societe la nation, concept que le choc des nationalismes de la premiere moitie du XXe siecle semblait condamner, mais dont le redressement spectaculaire de la Russie poutinienne, au terme de la douloureuse experience socialiste, prouve la necessite.
La nation, qui n'est pas plus synonyme de nationalisme qu'elle n'est de sens contraire a l'internationalisme (lequel ne signifie pas disparition des nations mais fraternite des nations), n'interdit pas des formes d'union d'echelle intermediaire.
C'est ainsi que l'Union europeenne, pour peu que celle-ci se construise au profit des nations constitutives de l'Europe et non a leur detriment comme c'est malheureusement le cas aujourd'hui, ou la Francophonie, qui permet de reunir des peuples de cultures diverses autour d'une meme langue a defendre et a promouvoir, sont des instances, parmi d'autres, grace auxquelles la mise en commun des richesses du monde qu'est la mondialisation peut s'averer fructueuse et surtout durable. Avec, en Europe, la substitution programmee de la culture anglo-saxonne aux cultures nationales, et en Chine l'acculturation des classes moyennes, et bientot des classes populaires, a cette meme culture superficiellement americaine, il est permis de redouter les effets devastateurs sur le patrimoine culturel et la potentielle radicalisation de peuples se sentant menaces dans leur identite que cette evolution peut provoquer.
Roman Bernard
jeudi 15 mai 2008
Enfant unique, enfant roi, enfant eternel
(Je n'ai pas encore acces a un clavier francais, mais cela ne saurait tarder. En attendant, il faudra se passer des accents, ces epices de la langue francaise.)
La politique de l'enfant unique, decidee en 1978, deux ans seulement apres la mort du "Grand Timonnier", semble etre le fait capital de l'histoire de la Chine contemporaine, davantage sans doute que l'ouverture a l'economie de marche, qui s'inscrivait logiquement dans le contexte mondial de la fin de la Guerre froide.
Non seulement parce qu'elle pose le probleme, a terme, du vieillissement de la population et de la pression qui pesera sur les enfants de la derniere generation, obliges comme les jeunes Europeens de travailler pour une generation bien plus nombreuse que la leur.
Mais aussi parce qu'elle a ete le vecteur de l'intrusion de l'individualisme et du consumerisme dans la societe chinoise. La politique de l'enfant unique, dont l'application a rencontre et rencontre encore de grandes resistances dans les campagnes, a moins consiste en une politique malthusienne de reduction des naissances qu'en une concentration capitalistique des ressources sur un plus petit nombre d'individus, ses initiateurs esperant faire d'eux les cadres d'une economie chinoise qui passerait de la production massive de biens a faible valeur ajoutee a une veritable industrie de pointe, laquelle preparerait l'avenement de la Chine comme superpuissance mondiale.
L'education de la generation de l'enfant unique, pour laquelle les parents chinois sont prets a investir toute leur maigre fortune, est le lieu privilegie de cet investissement d'une generation nombreuse et sous-qualifiee dans une generation moins nombreuse mais davantage qualifiee.
La dependance qu'auront les parents de la generation precedente a l'egard de leurs enfants permet une forte solidarite intergenerationnelle, les premiers etant prets a tout sacrifier pour l'education de leurs enfants, ces derniers se sentant redevables du sacrifice de leurs parents. Une gratitude dont ne font pas preuve tous les jeunes Europeens.
L'effet pervers de cette evolution semble l'infantilisation de cette generation de l'enfant unique, dont l'etreinte parentale ne se relache qu'a partir de l'entree dans la vie active, rendue de plus en plus difficile et tardive du fait de la course aux diplomes resultant de la competition acharnee entre les etudiants.
Afin d'avoir un revenu suffisant pour vivre et faire vivre leurs parents convenablement, les jeunes Chinois sont pousses a se former de plus en plus longtemps, ce a quoi leurs parents consentent, malgre la charge que representent des enfants qui sont rarement uniques (les populations rurales, majoritaires en Chine, ont le droit d'avoir deux enfants si l'un deux est une fille).
L'infantilisation de ces eternels etudiants, dependant jusqu'a trente ans parfois de leurs parents, est interessante parce qu'elle nous tend un miroir fidele de nos propres problemes en la matiere, si ce n'est que la causalite est inversee : chez nous, c'est le triomphe de l'individualisme et du consumerisme dans les annes 1960 qui a provoque l'effondrement demographique, qui pose entres autres nombreux problemes celui du vieillissement de la population, et de la difficulte de la jeunesse actuelle a s'emanciper de la tutelle de la generation precedente, dont elle devra bientot payer les retraites sans pour autant avoir d'assurances sur son avenir professionnel. En Chine, c'est donc l'inverse, mais dans les deux cas, la reduction du nombre d'enfants se traduit par une plus grande difficulte pour eux a entrer dans l'age adulte, allant en Chine comme en Europe a l'oppose du resultat desire. Qu'il soit unique ou roi, l'enfant doit-il pour autant devenir eternel ?
Roman Bernard
mardi 13 mai 2008
La France, berceau du communisme ?
(Note de l'auteur : je n'ai toujours pas trouve les raccourcis clavier pour ecrire les accents, mais j'espere avoir bientot acces a un clavier francais...)
C'est, selon une jeune creatrice d'entreprise d'import-export de Shanghai rencontree aujourd'hui, ce que l'on apprend en cours d'histoire dans les ecoles chinoises. Cela n'est pas totalement faux. La Revolution francaise de 1789, celles de 1830 et 1848, ainsi que la Commune de 1871, ont grandement inspire les penseurs puis les artisans du communisme. Comme s'en amuse Binet dans Les Bidochon en voyage organise, une statue en memoire de la Commune fut meme erigee a Moscou, a l'epoque de l'URSS.
La "Conjuration des Egaux" de Francois Antoine Noel, dit Grachus Babeuf, annoncait deja, en 1797, une revolution qui terminerait toutes les autres. Si les meneurs des Trois Glorieuses de 1830, inquiets de la reaction des grandes cours d'Europe, se contenterent de demander la Republique, avant que Thiers ne leur impose la Monarchie de Juillet, celle de 1848 a fait apparaitre des precurseurs du communisme, comme bien sur Auguste Blanqui. La Commune de Paris de 1871, qui imposa le drapeau rouge alors que Lamartine avait reussi a sauver le drapeau tricolore en 1848, fut la premiere des Revolutions internationalistes et non plus patriotiques comme avant, du fait de la confrontation avec les "Versaillais" du gouvernement d'Adolphe Thiers.
Alors, faire de la France le berceau du communisme n'est pas totalement incongru. Dans une logique marxiste que je schematise ici a l'exces, les Revolutions de France preparent le terrain au socialisme. La bourgeoisie, dont le triomphe annonce deja la dictature du proletariat, est en effet la grande gagnante de 1789, 1830, 1848, 1871, au detriment de la noblesse, du clerge, des corporations, auxquels elles substituent le pouvoir du capital, dont les failles doivent conduire a l'union des proletaires.
Reste que le communisme n'a jamais ete applique en France, tandis qu'il a ete experimente par Mao en Chine, avec les resultats que l'on sait. Avant que Pekin ne prenne un virage a 180 degres a l'issue de la Guerre froide. La mention de la France comme berceau d'un communisme qui est toujours l'ideologie officielle du regime chinois n'est-il pas, dans une Chine devenue capitaliste, une sorte d'"aveu d'echec inavoue" du communisme, dont l'Etat-"Providence" francais est une forme adoucie ?
Roman Bernard
lundi 12 mai 2008
Avenement de l'empire chinois et mefaits de l'occidentalisation du monde
Je pourrai donc ecrire sur Criticus ce mois-ci, malgre deux problemes d'ordre technique. Le premier, qui serait survenu dans n'importe quel pays non-francophone, tient a la nature du clavier utilise. Je tape en ce moment sur un clavier anglo-saxon, depuis le cybercafe duquel j'ecris. Consequences : ayant oublie les raccourcis clavier adequats, je ne pourrai typographier les accents. Par ailleurs, il est probable que le clavier "qwerty" m'amene a confondre certaines lettres. Le second probleme d'ordre technique est en fait eminemment politique. Les blogs de la plate-forme Blogger sont inaccessibles en Chine. J'ecris donc "a l'aveugle", en passant par mon compte Google personnel qui me permet d'acceder a l'interface Blogger. Je ne pourrai donc repondre directement aux commentaires. Mais comme j'ai des relais amicaux en France, vous pourrez poster vos commentaires qu'ils me transfereront. J'y repondrai par courriel interpose. Enfin, dernier probleme, ce blog qui se voulait un lieu d'analyse certes partisan de la vie politique et mediatique francaise, sera pendant un mois un simple carnet de voyage, ou je consignerai des observations purement subjectives. Mais l'objectivite n'existe pas.
On me pardonnera donc de reproduire ci-dessous le contenu d'un courriel adresse a certains proches vendredi soir, ou je donnais mes toutes premieres impressions :
Salut,
Je suis bien arrive. On est loges dans un immeuble presque luxueux sur le campus de l'une des universites de Shanghai, en centre-ville (sachant que la ville fait tout de meme 20 millions d'habitants). Comme je suis dans un cybercafe et que je manque de temps, je serai bref, mais comme choc culturel, ca depasse de tres tres tres loin l'Amerique du Nord... et meme le Maroc, c'est dire. Derriere l'occidentalisation de l'urbanisme, il y a une culture qui n'a rien, mais alors vraiment rien a voir avec la notre, et je dis ca sans condescendance aucune. Les etudiants chinois de l'universite partenaire sont tres sympas, tres serviables, mais c'est tres dur de communiquer avec eux. D'abord a cause de la langue. Passer par une langue intermediaire (l'anglais) ne facilite pas les choses, mais je crois que c'est surtout culturel. Ils se plient en quatre pour nous, mais si on leur dit de ne pas trop se devouer, ils se vexent. A l'inverse, si on ne leur dit pas ce qu'on veut faire, ils sont perdus. Autre chose etonnante : ils ne comprennent pas qu'on veuille manger chinois ! Il faut donc parlementer pour ne pas se retrouver au fast-food... Pour l'instant, on explore la ville a la recherche d'idees de sujets. L'occasion de voir que nous sommes bel et bien dans un pays du tiers-monde et un Etat policier. En bas des gratte-ciel, des quasi-bidonvilles, surveilles par des flics suspicieux a chaque coin de rue. Meme Internet est partiellement bloque : a moins d'un changement, il n'y aura pas de Criticus ce mois-ci. A part ca, les poncifs sur la puissance chinoise sont fondes. Sur le chemin de l'aeroport juqu'a Shanghai, des usines a perte de vue, des grues partout, des camions-toupies a beton qui bouchonnent pour aller construire des tours immenses et innombrables... Et puis, des routes qui s'empilent, pleines de voitures qui bouchonnent...
En voyant tout ca, je ne suis pas sur que l'occidentalisation soit vraiment profitable a ce pays si different. Meme question pour la mondialisation liberale...
On continue la recherche de sujets demain. Prochain carnet dans quelques jours.
@+
Roman
Depuis, quoi de nouveau, sinon que j'ai compris, grace a des camarades francais confrontes au meme probleme que moi (ils tiennent le blog musical Des oreilles dans Babylone, lui aussi heberge par Blogger) comment ecrire des billets "a l'aveugle" ? D'abord, une reflexion sur mes premieres impressions, avec un peu de recul. S'il parait evident qu'on ne peut connaitre un pays aussi vaste et complexe que la Chine apres quelques jours passes sur un campus d'une ville internationale, il est neanmoins possible de sentir une atmosphere qui permet de degager quelques observations. Certains diront des cliches. Mais, justement, je milite depuis longtemps pour une rehabilitation de la subjectivite, de l'opinion et du cliche. Il est facile aux tenants du langage technocratique de pointer l'absence de scientificite d'un discours assume comme etant personnel. Mais on n'a jamais vu qu'une reflexion authentique et feconde puisse decouler d'une synthese de chiffres et de donnees dits "objectifs". Au contraire, il parait essentiel d'exprimer des sentiments personnels, puisque c'est comme cela seulement que le debat democratique est possible. Les deputes de la Troisieme Republique, qui tinrent les debats les plus riches de l'histoire politique francaise, n'etaient-ils pas des partisans ? Et les excellents journaux que certains d'entre eux dirigeaient, comme L'Aurore de Clemenceau, ne constituaient-ils pas avant tout une presse d'opinion ? Non seulement l'objectivite n'existe pas, mais sa recherche obsessionnelle par la presse d'information, qui sert souvent de paravent a l'expression d'opinions non assumees, est sterile pour le debat d'idees. La subjectivite n'interdisant pas l'honnetete intellectuelle,je m'efforcerai d'exprimer des sentiments sinceres quoique personnels.
Des son arrivee a l'aeroport de Pudong, le voyageur occidental saisit confusement que l'ambiance en Chine est tendue. Aux guichets des douanes, des surveillants inspectent les ecrans des douaniers, en regardant par-dessus leurs epaules. Les formalites d'entree en Chine sont longues, mais c'est parfaitement reciproque. Un Chinois se rendant en France aurait les memes difficultes. Je me souviens d'ailleurs d'un Coreen et d'un Iranien, a la frontiere canado-americaine, qui avaient subi un long et inquisitorial interrogatoire de la part des douaniers americains, tandis que je n'avais eu besoin que d'une petite minute pour obtenir mon permis d'entree.
La route de Pudong a Shanghai, en plus des observations sur l'avenement de la puissance chinoise qu'elle m'a inspirees et que j'ecrivais dans le courriel reproduit ci-dessus, m'a aussi confirme les apprehensions que j'avais quant a la pollution aerienne : l'air est difficilement respirable a Shanghai, notamment lorsqu'il n'y a pas de vent. Difficile d'ailleurs, evidemment, de separer cela du developpement spectaculaire de la ville et du pays. L'ouverture economique decidee en 1992 par Deng Xiao Ping a eu un impact considerable sur la ville, qui n'a plus rien a voir avec ce qu'elle etait il y a quelques annees. La plupart des gratte-ciel qui dominent le paysage urbain sont vieux de cinq ans au plus. Temoin de ce bouleversement, la maquette de 700 m2 du musee de l'urbanisme, qui doit etre reactualisee chaque semaine. Le contraste avec l'atonie francaise et europeenne est saisissant. On ne peut, bien sur, souhaiter de travailler nuit et jour comme le font les Chinois. Mais on comprend mieux comment un pays peut passer du sous-developpement chronique a la puissance mondiale en une quinzaine d'annees. Et le defi que cela implique, pas seulement pour l'Occident mais aussi pour ses partenaires economiques des pays pauvres, sur lesquels le modele de developpement chinois ne peut manquer d'exercer une grande fascination. De plus en plus de jeunes Africains, recrutes par les universites chinoises en Afrique, choisissent a present la Chine pour faire leurs etudes. Un phenomene particulierement neuf. On ne parle en France de l'influence chinoise en Afrique que depuis deux ou trois ans au plus. Les critiques formulees en Occident contre la Chine, si elles donnent bonne conscience a leurs enonciateurs, n'empechent pas le pays de poursuivre sa route vers la puissance.
Qu'en pensent les jeunes Chinois d'ailleurs ? La encore, ne rencontrant que les enfants de la nomenklatura, je n'ai qu'un apercu biaise de la situation d'une jeunesse dont je suis cense contribuer a faire le portrait, forcement empirique, lacunaire, vague et superficiel. Il est difficile d'aborder toutes ces questions, mais on devine vite la responsabilite enorme qui pese sur la generation de l'enfant unique, en laquelle tous les parents chinois ont place toutes leurs esperances.
Le fait d'apprehender la puissance de la Chine a travers le regard de ses etudiants presente d'ailleurs l'interet de voir le decalage, parfois immense, entre les promesses et les esperances d'une politique et ses effets concrets. Avec surprise, j'ai constate que, comme en France, faire de longues et dures etudes ne garantit en rien l'obtention d'un emploi en rapport avec les pretentions salariales et de responsabilite qu'elles pouvaient donner au depart. La concurrence acharnee entre jeunes diplomes conduit, comme chez nous, au declassement des perdants, forces d'accepter des emplois au rabais. Et pourtant, contrairement a la France qui s'y refuse, la Chine pratique une selection severe, et cela des l'ecole elementaire.
J'ai pu aussi constater, des mon arrivee, le fait que comparer la France et la Chine reviendrait a comparer une nation et un empire. Il est revelateur que les etudiants chinois considerent l'Europe comme un pays et ses principaux Etats connus (France, Angleterre, Allemagne) comme de simples provinces. Et aussi que l'Occident soit vu comme une entite propre et relativement homogene. Des etudiants m'ont demande quelle etait la difference entre la France et les Etats-Unis, ne la voyant pas vraiment.
Quel decalage avec le discours anti-americain qui prevaut en France, ou la campagne de francophobie outre-Atlantique a la suite du refus de la France d'apporter son soutien et son concours a l'invasion anglo-americaine de l'Irak, en 2003 !
A l'inverse, ces memes etudiants chinois n'ont pas ete surpris, mais plutot amuses, d'apprendre que les Francais rangeaient sous le terme "Chinois" tous les peuples d'Extreme-Orient, de la Thailande aux deux Coree, en passant par le rival nippon.
La Chine est un empire, et l'est d'abord par ses caracteres multiethnique, multi-linguistique, multiculturel et multiconfessionnel. Contrairement aux prejuges francais en la matiere, le peuple chinois est tres bigarre, probablement plus que ne l'est le peuple francais. L'afflux de populations venues des campagnes a Shanghai a favorise ce processus, qui a conduit, par exemple, a l'etablissement des Ouigours turcophones et musulmans, qui vendent souvent, chose amusante, des doner-kebab.
Je disais dans mon courriel vendredi dernier que "je ne suis pas sur que l'occidentalisation soit vraiment profitable a ce pays si different. Meme question pour la mondialisation liberale". Ce jugement, peut-etre hatif et en tout cas favorise par la fatigue du voyage et le decalage horaire, merite d'etre nuance.
En fait, je me demande si le necessaire et souhaitable developpement de la Chine doit forcement se faire en prenant modele sur l'Occident, qui a largement fait la preuve de son impasse, en termes ecologiques, sociaux et moraux. La rue de Nankin, qui relie la Place du Peuple au Bund, sorte de belvedere donnant sur la riviere Huangpu, est presentee comme les Champs-Elysees de Shanghai. Elle a plutot des allures de Time Square, a cette difference pres que ce haut-lieu de New York se limite a une place, tandis que la rue de Nankin est interminable. Comme Time Square en revanche, elle se caracterise par l'enchevetrement des immeubles et des panneaux publicitaires, tous immenses. A l'interieur, des centres commerciaux qui ridiculisent par leur gigantisme les Halles de Paris, sans parler de la Part-Dieu de Lyon. Ces centres commerciaux sont de veritables temples de la consommation, bondes a toute heure de la journee. L'incitation a l'achat y est permanente, dans un pays ou le salaire moyen n'excede pas 3000 yuans (un peu moins de 300 euros). D'autant que, dans ces centres commerciaux, les prix se rapprochent des standards europeens, ce qui n'est pas sans poser quelques questions une fois que l'on se trouve, a quelques hectometres, dans des quartiers miserables, ou les prix sont soudain derisoires, ainsi que le niveau de vie des gens qui y habitent. Surtout, et alors que Shanghai commemore avec soulagement l'epoque ou la ville etait soumise a la loi des Concessions occidentales, on peut s'etonner de voir, en 2008, la surreprensentation des touristes et expatries occidentaux dans les quartiers riches, ou ils ne connaissent rien de la Chine reelle. Sans verser dans l'anglo-saxophobie d'un Celine-Bardamu, je suis toujours aussi choque de voir les Americains, ou qu'ils aillent, s'adresser directement en anglais a des non-anglophones, sans avoir l'elementaire courtoisie de demander a leur interlocuteur : "Do you speak English ?"
Et je ne parle meme pas de poser cette question dans la langue du pays, ce qui serait trop demander a des Anglo-Saxons qui s'etonnent, et meme prennent ombrage quand ils en sont handicapes, de la diversite linguistique et culturelle d'un monde qu'ils dominent. Les Chinois, peuple assez conciliant en la matiere, leur ont complu en doublant tout en anglais, meme si l'essentiel de la population n'en parle pas un traitre mot, ce qui est heureux. Pourquoi le monde entier devrait-il parler anglais ?
L'occidentalisation, certes superficielle, d'une civilisation plusieurs fois millenaire, me conduit a reconsiderer plusieurs conceptions que j'avais, sur la suprematie de l'Occident, la mondialisation liberale, le metissage des civilisations.
Sans remettre totalement en cause ces conceptions, il convient toutefois d'en mesurer les effets, et donc les mefaits. C'est en partie a cela que je m'attacherai, malgre les obstacles typographiques et informatiques, a decrire ce mois-ci. Jusqu'a present, ce sejour a surtout ete l'occasion de comprendre en quoi l'Occident, pour fascinant qu'il soit pour les elites chinoises, est une civilisation en crise. La transposition des valeurs occidentales ici me permet en effet, par les problemes que cette greffe forcee provoque, d'en comprendre les failles, les carences, les vices.
Roman Bernard
lundi 5 mai 2008
Le Criticus bleu
Ce pourrait être le dernier article sur Criticus avant un mois et mon retour de Chine. Mais, partant mercredi matin à Shanghai via Francfort, je vais tâcher, dans la mesure du possible, de tenir une chronique régulière de mes activités dans l« Empire du Milieu » (désolé pour le cliché). J'y vais pour participer à la réalisation d'un magazine sur la jeunesse chinoise depuis, grosso modo, l'instauration de la politique de l'enfant unique. Je ne sais encore si j'aurai le temps et les possibilités techniques -et surtout informatiques- d'écrire, mais je profiterai en tout cas du moindre moment disponible. Je mettrai en ligne des photos de Shanghai, qui seront évidemment libres de droit, puisque je tiens le concept du « droit d'auteur » pour une hérésie culturelle et économique totale. Je confesse ici ma hâte de découvrir enfin la capitale économique, culturelle et internationale de la Chine, après l'avoir imaginée par la fiction lorsque j'apprenais à lire avec Les Aventures de Tintin. Cette fois-ci, pas de Lotus bleu, de méchant Mitsuhirato, de poison-qui-rend-fou, de Tchang qui se noie, d'Occidentaux cupides et de Japonais dominateurs, ou de Dupondt coiffés de nattes ridicules, mais certainement un beau voyage à faire ! Avec les préparatifs qui devraient m'occuper toute la journée de demain, je préfère en rester là avant mon départ. Si je n'ai pas le temps ou la possibilité d'écrire depuis Shanghai, vous pourrez toujours lire les derniers articles ci-dessous ! À bientôt.
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Roman Bernard
dimanche 4 mai 2008
Nicolas Sarkozy et l'impossible synthèse des droites
Le très gros score (31 %) réalisé par Nicolas Sarkozy au premier tour de l'élection présidentielle, il y a un an, avait pu faire croire à la fin des divisions à droite, qui lui valaient depuis un quart de siècle ses défaites lorsque la gauche parvenait à compenser son infériorité structurelle dans l'électorat (1981, 1988, 1997), ou l'impuissance politique lorsque la droite réussissait malgré tout à l'emporter (1986, 1993 et 1995, 2002). Hormis le général de Gaulle, aucun candidat de droite, dans l'histoire de la Ve République, n'avait su faire autant l'unanimité sur son nom.
Les observateurs et commentateurs de droite annonçaient avec soulagement la fin des « trois droites » conceptualisées par l'historien et politologue René Rémond, voyant dans Nicolas Sarkozy l'homme qui avait su, grâce à l'UMP enlevée à son prédécesseur Jacques Chirac, réunir sous son autorité incontestée les courants « orléaniste », « bonapartiste » et « légitimiste » nés de la succession des souverains français entre 1804 et 1870 : Napoléon Ier, les Bourbons Louis XVIII et Charles X, Louis-Philippe d'Orléans, et enfin Napoléon III. Je ne définirai pas ici ces courants archi-connus et dont les noms vieillis sont surtout utilisés par commodité, mais disons que l'orléanisme est à la fois libéral, conservateur, pro-européen, parlementaire et décentralisateur, le légitimisme étant pour sa part réactionnaire, corporatiste et patriarcal. Quant au bonapartisme, dont je ne saurais parler avec une objectivité totale, il est autoritaire, populiste, nationaliste, étatiste, égalitaire et social. Les différences sont donc très marquées entre ces courants de pensée et d'action, ce qui explique, en premier lieu, qu'ils n'aient jamais vraiment pris conscience de leur identité commune, et donc qu'ils n'aient jamais pu se rassembler durablement. Dans ce long article davantage analytique que journalistique, il est possible que le lecteur averti apprenne peu de choses, voire rien du tout. Mais le cheminement historique que je vais m'attacher à analyser est essentiel pour montrer en quoi, aujourd'hui, l'impossibilité de la synthèse des droites par Nicolas Sarkozy est manifeste.
Déjà, la Troisième République avait profité des divisions de la droite, notamment entre les deux branches de la famille royale, pour s'imposer. Ni le général Boulanger, ni Tardieu ne parvinrent à réunifier des forces qui n'avaient en commun que leur opposition à la gauche, laquelle, à l'époque, dominait le mouvement des idées et incarnait le sens de l'histoire. Même le général de Gaulle, revenu au pouvoir en 1958 dans des circonstances exceptionnelles qui ne présageaient en rien de la cohésion du mouvement qui le portait, avait échoué dans sa tentative de réunion des trois droites, si tant est qu'il l'ait jamais vraiment envisagée. Sous sa présidence, réapparaissait l'orléanisme avec le bon score (15 %) de Jean Lecanuet à l'élection présidentielle de 1965. Quatre ans après sa mort, et à la suite de celle de son dauphin Georges Pompidou, c'est un autre héritier de l'orléanisme, Valéry Giscard d'Estaing (VGE), qui battait au premier tour le social-bonapartiste Jacques Chaban-Delmas, grâce à la trahison de Chirac. Par ailleurs, le légitimisme, discrédité par l'expérience de Vichy qui en avait constitué le « retour du refoulé », réapparaissait timidement avec la première candidature d'un homme qui allait bientôt empoisonner la vie politique française, et entraver la droite dans ses luttes électorales : Jean-Marie Le Pen.
Avant l'émergence du Front national comme force majeure du jeu politique, aux municipales de 1983, l'élection présidentielle de 1981 constitue, après 23 ans de monopole du pouvoir, la première des défaites imputables aux divisions de la droite.
Jacques Chirac, Premier ministre impuissant de VGE entre 1974 et 1976, avait déjà lancé un premier avertissement au président en décidant la création du Rassemblement pour la République (RPR) sur les ruines de la défunte Union pour la Défense de la République (UDR), en 1976. Un deuxième, en défiant, puis battant, l'année suivante, le giscardien Michel d'Ornano à l'élection municipale de Paris. Un troisième, en lançant, l'année d'après, depuis l'hôpital de Cochin où il se rétablissait après un accident de la circulation, son fameux Appel dans lequel il dénonçait en l'Union pour la démocratie française (UDF) le « parti de l'étranger », à la veille des élections parlementaires européennes. Lors de l'élection présidentielle de 1981, il allait faire campagne au moins autant contre le président sortant que contre celui qui devait sortir vainqueur du scrutin, François Mitterrand.
Giscard, dans un documentaire télévisé intitulé VGE, les coulisses du pouvoir diffusé en 2002 sur France 3, a même affirmé que le comité de soutien à Jacques Chirac, une fois son candidat battu, appelait à voter pour François Mitterrand dans la perspective du second tour. La droite ne devait pas se relever de cette guerre fratricide, perdant donc en 1981, puis en 1988 avec trois candidats de force équivalente : Jacques Chirac, Raymond Barre et Jean-Marie Le Pen. Le ralliement du second en faveur du premier, et la tentative de récupération du troisième par le premier lors du débat d'entre-deux-tours face à François Mitterrand, ne pouvaient empêcher la confortable réélection de ce dernier. Au surplus, la défaite modérée de la droite aux législatives suivantes laissait un RPR et une UDF dans l'opposition avec des forces d'importance similaire, interdisant un leadership au sein de la droite. Quant au Front national, s'il perdait son groupe parlementaire acquis en 1986 grâce au scrutin proportionnel, il n'en formait pas moins une force de premier plan à présent.
L'échec du socialisme mitterrandien aurait pu permettre à la droite de redevenir maîtresse du jeu après 1993. L'ampleur de sa victoire aux élections législatives, la plus large de la Ve République, a en fait constitué un « cadeau empoisonné ». Jacques Chirac se rappelant l'impopularité que lui avait valu sa présence à Matignon en 1988, il laisse y aller Édouard Balladur, espérant que celui-ci lui restera loyal et fidèle.
Le soutien dont le nouveau Premier ministre a rapidement joui au centre, et dans les élites médiatiques et intellectuelles, devait laisser la place à un nouvel affrontement interne à la droite, que la faiblesse d'une gauche décrédibilisée par le bilan catastrophique de François Mitterrand ne pouvait pas contester réellement, malgré l'excellent score réalisé par Lionel Jospin (23 % au premier tour, 47 au second). Beaucoup d'encre a coulé sur l'opportunité de la décision de Jacques Chirac de dissoudre l'Assemblée nationale, deux ans plus tard. C'est qu'on oublie souvent, dans le débat public, que d'un point de vue strictement constitutionnel, la Ve République est un régime parlementaire, et non présidentiel. Et que la pléthorique majorité élue en 1993, comptant une moitié d'élus UDF, était au moins autant liée à Édouard Balladur qu'à Jacques Chirac. Cinq ans avant la fin de son septennat, Jacques Chirac voyait ainsi dans la dissolution le moyen - risqué, certes - de solder enfin le conflit qui l'avait opposé deux ans plus tôt à son « ami de trente ans ». Et d'avoir ainsi une majorité sans doute plus courte, mais qui lui devrait son existence même.
La défaite de la droite au profit de la « Gauche plurielle » de Lionel Jospin, pourtant, n'a pas résulté des dissensions entre RPR et UDF, chiraquiens et ex-balladuriens, relativement solidaires dans une campagne mal conduite par Alain Juppé, mais du pouvoir de nuisance du Front national. C'est un fait dont le Parti socialiste ne se glorifie guère, bien qu'il soit peu discutable : sa surprenante victoire de 1997 est pour une large part due aux suffrages de l'extrême-droite.
Jean-Marie Le Pen, qui à partir des années 1980 a cessé de se présenter comme étant de droite, a alors repris le vieux slogan poujadiste du « sortez les sortants », appelant donc clairement ses électeurs à voter pour l'opposition, qui rassemblait tout juste une centaine de députés, contre près de cinq cents à la coalition RPR-UDF. On aurait pu penser que cette douloureuse leçon pousserait la droite à la cohésion dès l'élection présidentielle suivante. Seule l'extrême division d'une gauche trop plurielle, pourtant, a permis la réélection de Jacques Chirac, avec le scénario que l'on sait. C'est donc uniquement à partir des législatives de 2002, et de la création de l'UMP avec l'appoint de Démocratie libérale d'Alain Madelin et d'une bonne partie des cadres et des militants de l'UDF, que la droite a réalisé une union relative.
Sa nette majorité à l'Assemblée, et surtout l'effondrement du reste de l'UDF à son profit, plaçait l'UMP en position de force. Avec en outre une gauche démoralisée par le 21 avril 2002, c'est du côté des électeurs de l'extrême-droite que devait se tourner la nouvelle majorité. Nicolas Sarkozy avait-il prévu que le ministère de l'Intérieur lui permettrait, en contestant au Front national le monopole du discours sécuritaire, de prendre le contrôle de l'UMP et de réduire l'étiage électoral de Jean-Marie Le Pen ? Jacques Chirac avait-il pressenti le danger qu'il y avait à laisser celui qui l'avait trahi pour Édouard Balladur en 1995 occuper un ministère aussi sensible ? Cette situation à droite, ajoutée à la nullité idéologique de la gauche, laissait ainsi le champ libre à Nicolas Sarkozy pour élargir l'assise de l'UMP au centre et à l'extrême-droite. L'histoire des empires nous enseigne pourtant que c'est au soir de leur plus grande victoire, de leur plus grande expansion, qu'ils se disloquent et s'effondrent. La nette victoire de Nicolas Sarkozy contre Ségolène Royal, puis de l'UMP aux législatives suivantes, a donné l'impression d'une droite toute-puissante, un thème dont ses adversaires les plus divers se sont saisi pour tenter d'effrayer : de l'omniprésidence à la dérive monarchique, tout y est passé.
L'épreuve du pouvoir a pourtant fait apparaître depuis un an un fossé entre les deux sensibilités dominantes de la majorité présidentielle, que nous qualifierons ici de « libérale » et de « conservatrice », la nomenclature proposée par René Rémond n'étant plus vraiment adaptée. C'est notamment sur la question des travailleurs clandestins, abusivement qualifiés par les associations soi-disant « antiracistes » et les médias de « sans-papiers », que ce fossé est apparu le plus béant. Nicolas Sarkozy, pour « siphonner » les suffrages frontistes comme cela lui a été reproché - par des gens qui devraient se réjouir de l'effondrement de Le Pen -, avait dû tenir un discours très ferme sur l'immigration, notamment illégale, lors de la campagne présidentielle.
La nomination au ministère de l'Immigration de Brice Hortefeux, inspirateur de cette ligne rigoureuse, allait dans ce sens. Mais dès l'entrée en fonction du gouvernement, l'intitulé « Identité nationale » accolé au portefeuille ministériel de Brice Horetefeux a provoqué le malaise de certains ministres, Valérie Pécresse réduisant par exemple cette identité nationale au plus petit dénominateur commun qu'est la « citoyenneté républicaine ». L'affaire des travailleurs clandestins a par la suite fait apparaître la contradiction entre la position intransigeante du candidat Sarkozy sur l'immigration d'une part, et la défense du libéralisme par le président Sarkozy d'autre part. L'immigration clandestine étant utilisée par les patrons français pour faire pression sur les salaires à la baisse, le candidat du patronat que fut Nicolas Sarkozy ne pouvait manquer de se rappeler au bon souvenir des milieux d'affaires qui avaient contribué de façon décisive à son élection, et avec lesquels il a tenu à se montrer en connivence dès son arrivée à la présidence de la République. Au prix du reniement de ses engagements de campagne, mais aussi au mépris des suffrages populaires et conservateurs qui lui avaient permis de passer le premier tour en tête.
En ne parlant plus d'assimilation mais d'intégration, en privilégiant le « cas par cas » à l'expulsion, Nicolas Sarkozy est face à une contradiction presque insoluble, qui est au cœur des nombreuses divisions qui déchirent la droite française depuis que la toponymie politique a imposé les termes de « gauche » et de « droite ». S'il privilégie l'option libérale qui prévaut en matière d'immigration, et qui a la faveur complice de l'extrême-gauche, il s'aliène le peuple et obère considérablement ses chances de réélection et, c'est un postulat personnel, sa capacité à gouverner. S'il privilégie la fermeté, ce qu'il ne semble pas disposé à faire, il disposera d'une majorité plus fragile, s'attirera la foudre des médias qu'il aime tant - mais qui ne lui rendent guère -, devra affronter les critiques, en France et à l'étranger. Mais ne doit-il pas en passer là pour assumer enfin une réelle stature d'homme d'État ? La France, tout simplement, ne doit-elle pas elle aussi en passer par là ?
Roman Bernard
samedi 3 mai 2008
Niais 68
Ah, le joli mois de mai, le muguet, les fêtes chrétiennes dont plus personne ne connaît le sens, les « ponts », le soleil et la chaleur qui reviennent, et avec eux la nature qui renaît.
Les Conventionnels, lorsqu'ils établirent leur fameux calendrier révolutionnaire dont l'évocation fait encore retentir jusqu'à nous l'assourdissant vacarme de Thermidor, Germinal, Vendémiaire et Brumaire, séparèrent le « mois de Marie » entre Floréal, mois de l'épanouissement des fleurs, et Prairial, celui de la fécondité des prairies. Ils donnèrent par ailleurs des noms à chaque jour, s'accordant avec la faune et la flore relatives à chaque période de l'année. Évidemment, les jours de Floréal et Prairial furent gratifiés de noms des plantes les plus luxuriantes.
Le mois de mai, dans les calendriers grégorien comme républicain, est synonyme de fertilité, de fécondité, de vitalité, de vivacité. On se demande donc pourquoi, dans un seul pays du monde, ce mois est depuis quarante ans l'occasion d'une étrange commémoration du même événement surranné, en particulier lors des années en « 8 ». On revient dans les médias sur la « légende » de « Dany le Rouge », la jouissance nécessairement sans entrave, le réalisme évident qu'il y a à demander l'impossible, la chienlit qui est bien De Gaulle, hein, pas les étudiants, la plage sous les pavés une fois que l'on a descellés ceux-ci pour les lancer sur des CRS forcément SS, la légitime interdiction d'interdire, les Juifs allemands que nous sommes bien évidemment tous, etc. Si Mai 68 a jamais été un véritable mouvement révolutionnaire, ce dont il est permis de douter, le moins que l'on puisse dire, c'est qu'il est devenu l'objet d'un culte qui n'a d'anticonformiste et de libérateur que les slogans (et encore).
J'avais écrit l'an dernier que la seule chose que l'on pouvait mettre à l'actif de Mai 68, c'était d'avoir fait apparaître au grand jour l'intolérance et le sectarisme de ses meneurs, qui opposaient à la figure du général de Gaulle, homme du 18-Juin, de la Libération, de la Ve République, de la décolonisation, des Accords d'Évian, celles de dictateurs communistes. On aurait dû savoir à qui on avait affaire. Mais comment appréhender un mouvement dont la finalité résidait dans la destruction de l'autorité sous toutes ses formes : État, Nation, Armée, Église, Famille, Parti, Syndicat, Police, Justice ? La mièvrerie guimauvesque des mots de désordre de Mai 68 n'appelait à rien d'autre qu'à la mort du pouvoir, et notamment du pouvoir politique. Le désastre représenté par Mai 68 résulte donc moins de ce qu'il a fait que de ce qu'il a défait.
On aurait tort, toutefois, de vouloir « liquider » l'héritage de Mai 68, comme se proposait de le faire Nicolas Sarkozy dans son discours à Bercy, lors de la dernière ligne droite de la campagne présidentielle. Pas parce que, ce que nous martèlent ses défenseurs, Mai 68 aurait signifié la fin d'une société dure à sa jeunesse. La France des années 1960, où régnait le plein-emploi, notamment celui des jeunes, était certainement plus douce à ses enfants que la société française actuelle, qui, dominée qu'elle est par des soixante-huitards dont on attend impatiemment qu'ils cèdent enfin la place, est le lieu d'une formidable reproduction sociale, et cela au nom de l'égalité : le nivellement par le bas du baccalauréat et des études universitaires a laissé les enfants de la bourgeoisie maîtres d'une société où l'ambition, la réussite, l'excellence, qui seules pourraient remettre en cause cet état de fait, sont impitoyablement découragées. On ne saurait donc liquider un héritage insaisissable.
Mai 68 n'a été qu'un écho français à un mouvement panoccidental annonciateur de l'avènement d'un désordre nouveau, dont on ne sait pas encore s'il emportera une civilisation plusieurs fois millénaire, héritière de Jérusalem, d'Athènes et de Rome.
On peut, comme Versac trahissant là sa parenté avec Patrick Devedjian et son franc-parler légendaire, demander que l'on cesse de nous « bassiner » avec Mai 68. Dire, comme le fait un Ivan Rioufol qui a coutume d'être plus corrosif, qu'on lui fait « trop d'honneur ». Ce serait toutefois une ultime victoire de Mai 68 que de le réduire à son insignifiance, ou plutôt de ne pas prendre au sérieux le poids colossal de niaiserie qui a écrasé la société française avec son avènement. Dans la blogosphère, seul le magistrat Philippe Bilger me semble avoir traité de manière globale un phénomène que, contrairement à moi qui suis né quinze ans plus tard, il a bien connu. C'est d'ailleurs cette démarche qui est louable, celle d'un homme qui avoue à demi-mot avoir espéré le « changement » censé advenir avec Mai 68, et constate quarante ans plus tard la catastrophe sociale qu'il a provoquée. Ce n'est pas de ma génération qui se satisfait des contestables apports de Mai 68 et rêve de suivre l'exemple de ses glorieux aînés qu'il faut attendre un quelconque Contre-Mai 68, mais de ces baby-boomers qui finiront bien un jour par nous transmettre les rênes usées de la société française. Sans leur demander d'abjurer leur foi et leurs illusions d'une époque où l'on croyait confusément qu'abattre le pouvoir et l'autorité préparerait le règne de la liberté, on est en droit de demander des comptes à une génération qui, tout en se cramponnant au pouvoir comme elle l'a fait, a dilapidé une bonne part de l'immense héritage que la société d'après-guerre lui avait légué.
Les journalistes du Monde sont peu inspirés de dire à leurs lecteurs que la pensée anti-Mai 68 s'épuise. Qui ne s'épuiserait pas à rappeler, en vain, que la sélection démocratique est le seul moyen d'éviter la cooptation bourgeoise ? Que l'autorité de l'État est le seul rempart contre la tyrannie du marché ? Que l'appartenance à une nation est préférable au repli communautaire ? Que le patriotisme n'est en rien contraire à l'internationalisme ? Que le centralisme jacobin a moins été source d'uniformité que d'égalité ? Que l'enfermement des délinquants et des criminels est préférable au laxisme judiciaire ? Que le monopole de la violence physique légitime de la police préserve la paix sociale ? Qu'on fait mieux avancer la noble cause des droits de l'homme en disposant d'armées crédibles, plutôt qu'en se complaisant dans une posture moralisante ? Que la reconnaissance de la nécessité de la libéralisation des mœurs de l'époque n'interdit pas de s'interroger en parallèle sur le nombre alarmant des divorces et des avortements, depuis ? Sur la faiblesse préoccupante de la démographie occidentale ? Que la déchristianisation de la société ne nous oblige en rien à renier l'importance prépondérante de l'Église dans la formation de notre culture ? Que, pour aliénant qu'il puisse être, le travail seul permet l'épanouissement de l'individu ? Que tout n'est pas culture, tout n'est pas art ?
Autant de batailles idéologiques qui ne seront possibles que quand les dépositaires du prétendu héritage de Mai 68 auront accepté de briser les tables de l'anti-loi gravées il y a quarante ans par des manifestants insouciants. Ils libéreront ainsi leurs cadets d'une inutile tutelle. 2008 est une nouvelle fois l'occasion du sauvetage désespéré d'un mouvement dont on sait à présent qu'il n'a fait avancer ni le monde ni l'homme. La question est maintenant de savoir qui, dans l'ordre politique, intellectuel, médiatique, aura enfin le courage de siffler la fin de la récréation.
Roman Bernard
À lire aussi, l'article de René Foulon, membre actif du Réseau LHC.
mercredi 30 avril 2008
Libérer la croissance ou les mentalités ?
Pour mes derniers jours en Alsace, après deux ans passés à Strasbourg, j'étais ce lundi à l'Institut d'Études politiques (IEP) afin de « couvrir » une conférence-débat consacrée au « rapport Attali », pour le compte du journal L'Alsace. Quatre membres de la Commission pour la libération de la croissance française (CLCF) venaient présenter leurs fameuses 316 propositions, comme ils le font en ce moment dans plusieurs grandes villes de province et même quelques capitales européennes. Pour cet exercice de communication et de pédagogie, Claude Bébéar, fondateur des assurances Axa et président de l'Institut Montaigne et François Villeroy de Galhau, actuel PDG de Cetelem et ancien directeur de cabinet de Dominique Strauss-Kahn à Bercy, étaient accompagnés de Nathalie Hanet, secrétaire générale de Coorace et Josseline de Clausade, conseillère d'État et rapporteur général de la CLCF.
Invités par le bureau des étudiants (BDE) de Sciences-Po Strasbourg, les quatre intervenants n'ont pu répondre qu'aux questions du BDE, préparées à l'avance. Les journalistes dont j'étais n'ont pas pu poser la moindre question, le point-presse prévu avant la conférence-débat ayant été annulé pour cause de retard des intervenants. Quant aux autres étudiants et tout simplement aux citoyens curieux, ils n'ont pas pu non plus intervenir, le BDE monopolisant les questions. Des questions forcément teintées d'idéologie. Si l'on peut discuter pour savoir si les médias sont de gauche ou de droite, comme je le faisais dans mon précédent billet, on ne peut en revanche guère nier que les étudiants en sciences politiques sont très majoritairement de gauche, tout comme leurs enseignants.
Je suis bien placé pour le savoir, ayant étudié un an à l'IEP de Lyon avant de bifurquer de mon propre chef en fac d'histoire, puis de continuer en journalisme. Mais c'était une autre époque, où j'étais adhérent du Mouvement des jeunes socialistes (MJS) - que de chemin parcouru ! - et me disais « chevènementiste ». Pour ce dernier aspect de mon identité politique, j'en ai conservé un fort attachement à la Nation. Si Chevènement s'était présenté en 2007, j'aurais sans doute voté pour lui.
Le principal reproche adressé à la CLCF par les apprentis-politistes strasbourgeois, explicitement ou implicitement, était son « libéralisme » supposé. Un qualificatif que n'a logiquement pas récusé Claude Bébéar, mais qu'a rejeté François Villeroy de Galhau, catholique de gauche. Sans succès, celui-ci a tenté de faire comprendre à ces étudiants qui reprenaient des arguments proches de ceux employés par les mouvements altermondialistes comme ATTAC, que réduire les dépenses publiques et par conséquent le déficit et la dette de l'État relève moins du libéralisme que du pragmatisme. Dans un pays où les dépenses publiques représentent 53% du PIB, il ne paraît pas déraisonnable ni même libéral de les ramener au niveau de la moyenne des pays européens, qui s'élève tout de même à 48%. Par comparaison, celui des États-Unis se situe à 30%. Il y a donc du chemin avant que l'on ne rejoigne les États-Unis, qui ne sont d'ailleurs pas un pays libéral. À part Singapour, on se demande bien quel pays l'est vraiment.
Sans être un libéral - ce que, personnellement, je ne suis pas -, on peut donc arguer qu'il est plus que nécessaire et urgent de réduire les prélèvements obligatoires, de revenir à l'équilibre budgétaire et d'apurer à terme la dette de l'État (66% du PIB).
Eh bien, pour les politologues en herbe strasbourgeois, il faut croire que non ! L'un d'eux, le plus virulent, a repris à son compte l'argument d'Olivier Besancenot selon lequel l'État français possède un patrimoine tel que la dette publique est, somme toute, négligeable. Et que cette dette étant financée par les obligations d'État, cautionnées par celui-ci, il va couler de l'eau sous les ponts avant qu'il ne se retrouve en situation de banqueroute. François Villeroy de Galhau a tout de même rappelé que le remboursement des intérêts de la dette, qui engloutit chaque année la recette de l'impôt sur le revenu, est en passe de devenir le premier poste budgétaire de l'État ! Mais après tout, si ces enfants de la bourgeoisie prennent modèle sur la Ligue communiste révolutionnaire (LCR), c'est en tout logique : la dernière fois que l'État s'est retrouvé en situation de faillite, c'était en 1789. Différence de taille toutefois : en 1789, les représentants des États-Généraux voulaient faire de la France une nation moderne. Les « révolutionnaires » d'aujourd'hui veulent abolir la nation et s'opposent de toutes leurs maigres forces au progrès, fauchant des champs d'OGM, occupant des sites nucléaires, soutenant les représentants de communautés religieuses obscurantistes.
Dans de telles conditions, ce « débat » ne pouvait tourner qu'au dialogue de sourds, d'autant que, comme au théâtre, les étudiants interrogateurs étaient soutenus par une bruyante « claque » dispersée dans les rangs du grand amphithéâtre. Dès lors, les appels des intervenants au pragmatisme et au refus de l'idéologie étaient inaudibles.
Seul l'humour a permis à Claude Bébéar et à François Villeroy de Galhau de sortir par le haut de ce guet-apens estudantin. Le premier, au sujet de la recherche fondamentale française, a par exemple lancé que « la France compte beaucoup de chercheurs, mais peu de trouveurs », déclenchant l'hilarité générale. Le second, déclarant que la croissance n'est pas un « Veau d'Or » mais le seul moyen de résoudre les problèmes sociaux et environnementaux, a eu moins de succès. Ses appels à la raison, avançant notamment l'idée que les « jeunes » seraient les perdants du statu quo, n'ont pas semblé toucher les premiers intéressés, à part votre serviteur, bien évidemment.
Il y a pourtant des choses intéressantes dans les propositions de la CLCF. L'idée de rendre les études payantes car, selon Claude Bébéar, « payer ses études, ça fait travailler », me semble tout à fait judicieuse. À ce sujet, la CLCF imagine d'adopter le même système que pour l'École polytechnique, l'École normale supérieure ou l'École nationale d'administration : soit l'on travaille pour l'État à la fin de ses études, soit l'on rend l'argent qu'elles ont coûté à l'État. Ce serait à mon sens une bonne manière d'apprendre à une jeunesse volontiers ingrate et inconsciente de la valeur des choses, et notamment de son éducation, qu'elle a « une dette à l'égard de la France », comme l'estimait le même Claude Bébéar, rencontrant ici la désapprobation de l'assistance.
Les intervenants ont quand même eu l'accord silencieux de leur auditoire lorsqu'ils ont justifié le refus de l'instauration de la sélection à l'entrée de l'Université. Étonnant, quand lesdits intervenants sont d'anciens polytechniciens et/ou énarques et qu'ils s'adressent à des étudiants inscrits à Sciences-Po, une formation sélective. Cela m'a rappelé un aphorisme de Napoléon Bonaparte : « Les Français ont deux passions contraires, qui dérivent pourtant du même sentiment : l'amour de l'égalité et celui des distinctions. »
D'une manière générale toutefois, les étudiants présents ont semblé rétifs à l'argumentaire des conférenciers. Lorsque Claude Bébéar a exprimé ses réserves sur le scénario-catastrophe envisagé par le GIEC au sujet du réchauffement climatique, il a essuyé les dénégations dodelinantes des questionneurs, même lorsqu'il a affirmé avec raison que le seul moyen d'en sortir par le haut était le développement du nucléaire, avec la mise au point de réacteurs de plus en plus performants et la maîtrise, avant la fin de ce siècle, de la fusion de l'hydrogène, projet fascinant de la communauté scientifique internationale.
Mais il est vrai qu'on ne peut pas en attendre beaucoup plus de la part d'étudiants a-scientifiques qui confondent allègrement le réchauffement climatique - réel - avec la théorie de l'effet de serre - non prouvée - et les conséquences envisagées - sur lesquelles les climatologues les plus éminents ne s'accordent pas. Et qui, non contents de ne rien connaître aux changements climatiques, osent avancer que le nucléaire ne constitue pas une solution ! Mais alors, quelle est la solution selon eux, à part la « décroissance », projet réactionnaire au sens étymologique du terme ?
Il est dommageable que le conservatisme intellectuel et idéologique qui prévaut dans certains milieux étudiants empêche une évolution des mentalités sur des enjeux capitaux. Passablement excédé par le conformisme culturel de ces futurs bureaucrates du public ou du privé, j'en suis presque venu à me demander si la priorité, plutôt que la libération de la croissance, n'était pas celle des mentalités. Certes, la première est conçue par Jacques Attali et la CLCF comme la condition de la seconde, mais je me suis interrogé pour savoir s'il ne fallait pas plutôt inverser le lien de causalité.
Car le rapport de la CLCF, pour que ses 316 propositions soient effectives, aura besoin d'un large consensus, notamment de la part de la jeunesse actuelle qui aura demain la charge de présider aux destinées de la France. Tant que les mentalités n'auront pas évolué, comment faire comprendre, comme l'ont tenté en vain les intervenants, que faciliter le licenciement permettra de favoriser l'embauche, que repousser l'âge de départ à la retraite est une nécessité pour sauver le régime de retraites par répartition et ne pas être contraint de passer à des retraites par capitalisation, ou encore que les financements privés dans les universités que permet la loi sur l'autonomie votée l'été dernier permettront d'octroyer davantage de bourses plus conséquentes, et de rémunérer davantage des enseignants venant du monde entier ?
Roman Bernard
À lire aussi, au sujet des préconisations de la CLCF, mes articles sur la relance de l'immigration, que j'approuve, mais à certaines conditions, et la suppression du département, que je réprouve, estimant que c'est surtout à des fusions imposées de petites communes qu'il faudrait procéder, plutôt que de supprimer cette véritable transcription du principe d'égalité dans le maillage administratif français.





