vendredi 6 novembre 2009

L'identité nationale ne se décrète pas

« Il est deux catégories de Français qui ne comprendront jamais l'histoire de France ; ceux qui refusent de vibrer au souvenir du sacre de Reims ; ceux qui lisent sans émotion le récit de la Fête de la Fédération. »

Marc Bloch, L'Étrange défaite (1940), éd. Gallimard, coll. Folio Histoire, 1990, p. 198.


Cet article m'a été envoyé par un professeur d'histoire, surnommé « Guedbralec ».

Depuis une trentaine d'années, on assiste à une déconstruction affichée de notre histoire et de ce qui a constitué « l'âme de la France ». De l'historienne afro-centriste Suzanne Citron qui affirme que la France a toujours été une terre métissée, jusqu'aux derniers propos tenus par Martine Aubry, prétendant que les valeurs qui font la France ne sont ni culturelles ni religieuses, la machine à broyer nos consciences est en marche et rejette à l'extrême-droite toute tentative de relier nos racines à un passé lointain.

L'identité nationale ne se décrète pas. Elle n'est pas le fruit d'une génération spontanée autour du seul fait de posséder une carte nationale d'identité.

Il serait temps de rappeler un peu quelques points nébuleux de notre histoire.

Bonaparte disait, au premier jour du Consulat : « De Clovis au Comité de Salut public, j'assume tout ». Les « rois qui ont fait la France », selon la formule de Georges Bordonove, assumaient au moment de leur sacre l'âme de la France et son héritage.

Mais de quel héritage s'agit-il ? Et quelle est cette « âme » dont nous parlons ?

La Gaule celte d'après Vercingétorix s'est parfaitement acclimatée au syncrétisme romain. L'intelligence des Romains a toujours été de s'appuyer sur les élites locales, tout en respectant le fonds religieux, et d'apporter le confort d'une société urbaine remarquablement structurée et équipée. Certes, des soldats romains se sont parfois installés sur des terres gauloises, mais en nombre raisonnable et la cohabitation fut en général calme et fructueuse. Rome a d'ailleurs connu un empereur né à Lyon (Claude, 41-54) et un empereur gaulois (Galba, 68-69).


Un évènement considérable est à prendre en compte : c'est la victoire du christianisme sur le paganisme à partir des IIIe et IVe siècles. D'abord religion des esclaves, séduits par la perspective d'une vie éternelle de félicité après une vie misérable, le christianisme s'introduisit au cœur de la domus romaine et des villae rurales, convertissant patriciens puis plébéiens. Durement réprimée dans un premier temps (les autorités romaines comprenaient difficilement une religion qui excluait toutes les autres), l'Église chrétienne eut ses martyrs, sous Domitien notamment (81-96), et non, comme on le croit trop souvent, sous Néron (54-68), dont le règne fut déconsidéré par les historiens de la dynastie flavienne pour mieux justifier cette dernière, et par la littérature du XIXe siècle (Quo Vadis). Petit à petit cependant, la force morale de ses martyrs et l'action continuelle d'évangélisation par les évêques ont fini par toucher les paysans gallo-romains (le mot « paysan » vient d'ailleurs du terme « païen » car ce furent les derniers à être évangélisés ; leur foi n'en fut que plus profonde).

Les cadres administratifs de l'Église catholique se superposèrent bientôt à ceux de l'administration romaine et au IVe siècle, la romanité se confondait avec la Chrétienté.

Ainsi donc, l'âme de la Gaule était intimement entrelacée de cultures celte, romaine et chrétienne, au cœur d'une population à très forte dominante celtique.

Au Ve siècle, les grandes invasions qui ont entrainé la chute de l'Empire romain d'Occident ont été le fait de tribus d'Europe centrale, poussées par les Huns. Cette « immigration » n'a jamais représenté plus de 5 % de l'Occident romain. Parmi elles, les Francs, installés en Belgique actuelle et sur le Rhin depuis le IIIe siècle, faisaient figure d'alliés du peuple romain auquel ils n'étaient pas soumis (« franc » veut dire « libre » en langue germanique). Mérovée, le grand-père de Clovis, s'est d'ailleurs distingué aux côtés du général romain Flavius Aetius dans la dernière grande victoire de Rome aux Champs Catalauniques sur les Huns d'Attila, en 451.

Les Francs étaient encore païens, et ce détail eut une importance extrême.

En effet, la plupart des royaumes barbares qui s'étaient constitués après 476 sur les terres gallo-romaines était gouvernée par des élites certes chrétiennes, mais de confession arienne. Arius était un évêque hérétique qui prônait un Christ homme et non dieu. Sa doctrine fut dénoncée, notamment au concile de Nicée (Asie mineure) en 325. Burgondes, Wisigoths et Alamans, pour citer les principaux peuples germaniques installés en Gaule, étaient tous trois ariens. Cette situation explique en grande partie la sourde opposition de la population majoritaire gallo-romaine, qui n'acceptait pas cette domination hérétique. Si l'on ajoute que ces royaumes pratiquaient un apartheid de fait (lois romaines pour les Gallo-Romains, lois germaniques pour les barbares, aucun mariage mixte, etc.), le mythe récent d'un mélange gallo-romano-germanique se trouve aisément battu en brèche.

La grande intelligence de Clovis, comme l'ont très bien montré à la fois Pierre Riché, qui fut mon professeur à Nanterre, et l'immense historien Georges Tessier, fut, instruit par l'évêque Rémi et conseillé par son épouse burgonde, Clothilde, elle-même catholique malgré son père, de comprendre que la population gallo-romaine se livrerait à celui qui respecterait sa croyance, le catholicisme étant intimement lié au sentiment de romanité, toujours présent et rassurant dans ces temps troublés.

Le 25 décembre 496 (ou 498, les historiens se divisent sur la question), Clovis, ainsi qu'un millier de ses guerriers, se convertit au christianisme catholique. Par ce geste, Clovis devenait l'allié objectif des évêques et disposait du soutien désormais acquis de l'ensemble des Gallo-Romains qui en firent une sorte de libérateur à mesure qu'il s'emparait du royaume des Alamans et des Wisigoths.

Ce baptême fut ainsi l'acte fondateur d'un nouveau contrat entre la Gaule ancienne et l'âme germanique des Francs. Largement minoritaires, ceux-ci se fondirent dans le creuset gallo-romain. Mais les trois dynasties franques (mérovingienne, carolingienne et capétienne) furent désormais légitimes aux yeux du peuple pour les gouverner.

Il serait donc absurde de nier les racines chrétiennes de la France.

Au VIIIe siècle vint l'invasion arabe. S'emparant de la plus grande partie de l'Espagne en 711, les « Sarrasins » poussèrent vers les Pyrénées pour pénétrer au nord de l'ancien royaume des Wisigoths, en Aquitaine. Ils furent arrêtés en octobre 732 par le Maire du Palais d'Austrasie, Charles Martel, véritable maitre des Francs (les derniers rois mérovingiens étaient souvent des adolescents que l'on sortait du couvent pour figurer sur le trône). Poitiers retentit donc longtemps comme l'acte de résistance des Francs chrétiens contre l'invasion des Arabes musulmans.

Une petite musique voudrait nous faire entendre ces dernières années, souvent pour des motifs politiques de paix sociale dans nos banlieues, que le contexte de 732 n'était pas « national » et que les Arabes venaient apporter les bienfaits de leur civilisation, et la retranscription des grands auteurs grecs à un Occident obscurci par la barbarie germanique.

Certes, Charles Martel n'avait peut être pas conscience de défendre l'Occident chrétien face à l'Islam, mais la bataille de Poitiers a permis d'unifier les royaumes francs sous son autorité et de préparer la renaissance carolingienne conduite par son petit-fils Charlemagne.

Quant à la civilisation musulmane, s'il est vrai que le califat de Cordoue fut une curieuse expérimentation de cohabitation juive, chrétienne et musulmane (encore que celle-ci ne fut pas aussi productive que le pense Amin Maalouf dans son ouvrage Les croisades vues par les Arabes ou que le montre le cinéaste égyptien Youssef Chahine dans son film lumineux Le Destin qui raconte la vie du philosophe Averroès), ce « miracle andalou » se produisit bien après l'époque de Charles Martel, vers le XIIe siècle.

Soyons clairs, à l'apogée de la civilisation arabo-musulmane, j'aurais préféré être soigné par un médecin syrien qui aurait apposé un emplâtre à ma jambe infectée que par un médecin franc qui me l'aurait (mal) coupée.

Mais il serait malhonnête de faire croire que dans le même temps, l'Occident nageait dans les ténèbres. Alcuin, Eginhard, le miracle carolingien, la renaissance de l'esprit antique, on doit largement tout cela à l'action profonde de l'Église chrétienne qui lance les réformes clunisienne puis cistercienne, ces monastères du savoir, vecteurs des philosophies chrétiennes. D'autre part, en imposant la trêve de Dieu, qui limitait les jours de guerre, ainsi que la paix de Dieu, qui interdisait les guerres privées, l'Église catholique a largement contribué à la renaissance occidentale après les temps difficiles du Xe siècle. L'Europe se couvre d'un blanc manteau d'églises, selon la formule de Raoul Glaber, et bientôt, les grandes cathédrales gothiques dressent leurs flèches imposantes vers un ciel qu'on sent désormais plus serein. L'architecture occidentale retrouve ainsi ses lettres de noblesse.

La deuxième vague d'invasion barbare ne transforme pas véritablement le vieux creuset gallo-romain. Les Normands ne sont pas nombreux et surtout, après 911, se convertissent largement au catholicisme et en deviennent les grands défenseurs, après en avoir été les bourreaux pendant un temps (« De la terreur des Normands, Seigneur, délivrez-nous. »).

Ainsi, tout au long du Moyen-Âge, la France s'est constituée autour de deux valeurs essentielles : la romanité et le catholicisme. Cela est si vrai que chaque empire en Europe, et ce jusqu'à l'Union européenne, s'est fondé sur la volonté parfois même inconsciente de reformer l'ancien âge d'or de la Pax romana. Je rappellerai également que l'Union européenne a largement été initiée par le centre démocrate-chrétien (le MRP en France par exemple). Il est donc doublement absurde d'entendre Valéry Giscard d'Estaing, qui est issu de ce même centre, récuser les origines chrétiennes de l'Europe.

Nous aurions beaucoup à dire sur les contre-sens et les préjugés sur l'Inquisition ou la Reconquista espagnole. Ces idées reçues tirent leur source du développement des Lumières philosophiques du XVIIIe siècle. Il n'est pas question de condamner ici Voltaire, Diderot ou Rousseau, mais de rappeler que si nous leur devons les concepts de tolérance, de liberté, d'égalité, de fraternité et d'instruction, ces valeurs existaient déjà chez nombre de prêtres de l'Église romaine dont le concept, ne l'oublions pas, se fonde sur le choix, le libre-arbitre et le doute.

Les Lumières et la Révolution française ont initié dans leur critique de l'absolutisme garanti par le catholicisme un mouvement de rejet généralisé de « l'Ancien Monde » féodal qui en fait n'existait plus guère que dans les esprits. Les capétiens avaient imposé un modèle centralisé, et depuis Richelieu, la féodalité avait largement reculé.

On peut certes reprocher à la France monarchique sa trop grande bureaucratie, son administration pléthorique et son inefficacité chronique à faire rentrer les impôts, ainsi que des privilèges devenus au fil du temps insupportables pour les Français. Mais rappelons quand même que la situation n'était pas aussi simple. 80 % des paysans étaient propriétaires et, dans l'ensemble, les Français du XVIIIe siècle vivaient bien mieux qu'au siècle précédent, ce qui d'ailleurs explique leur frustration et leur colère lorsque les récoltes des années 1786-1788 furent si désastreuses, le spectre de la famine ressurgissant brusquement. Les dépenses somptuaires et l'éloignement de la Cour à Versailles firent le reste.

Peut-on se féliciter qu'au bout de deux cents ans de révolutions et de plus de cent trente ans de République, la situation ne soit guère différente de celle qui prévalait à la veille de 1789 ? Les privilèges de certains ont largement remplacé ceux d'antan.

Les philosophes et la Révolution française ont voulu éradiquer la religion chrétienne du sol français, sans totalement y parvenir. En 1945, 80 % des Français allaient encore à l'église le dimanche, malgré l'offensive des « hussards noirs de la République » et de la séparation de l'Église et de l'État en 1905.

C'est essentiellement l'action communiste d'après-guerre, médiatiquement impressionnante et d'une efficacité redoutable, comme l'a fort bien montré Maurice Druon dans La France aux ordres d'un cadavre qui, peu à peu, en tenant l'Éducation nationale et les rênes de l'administration, a procédé à une déchristianisation de surface. Les communistes ont été rejoints, puis dépassés dans la surenchère par les intellectuels trotskistes, qui ont largement fait Mai 68.

Présents dans les médias, dans les associations antiracistes et longtemps majoritaires au sein de l'Éducation nationale, ces groupuscules ont établi un terrorisme intellectuel formidable en transformant l'histoire de France, que nul n'apprend plus depuis 30 ans, puisque ces derniers sont à l'origine des « nouvelles pédagogies » sur l'éducation. Le savoir étant d'essence bourgeoise et « de classe », il fallait encourager la spontanéité de l'enfant qui devait « construire son propre savoir » dans un salmigondis rousseauiste mal digéré. Le problème est que ces gens sont aujourd'hui l'Éducation nationale et forment une forteresse inexpugnable que seul un raz-de-marée d'exaspération pourra emporter.

C'est dans cette mouvance d'extrême-gauche, voire d'ultra-gauche, que nous trouvons ces pseudo-intellectuels en général appuyés par des sociologues, tel l'insupportable Dominique Wolton. Leur doctrine ?

La France est par essence coupable de grands crimes : les bûchers des sorcières, l'esclavage, la colonisation, Vichy, le 21 avril 2002. Comme l'a parfaitement décrit Pascal Bruckner dans Le sanglot de l'homme blanc, la majorité doit battre sa coulpe et accepter sans sourciller une repentance généralisée sur tous les sujets. Et Houria Bouteldja, porte parole des « Indigènes de la République », exige des « souchiens » , c'est-à-dire des Français de souche (jeu de mots volontairement douteux) de s'africaniser, de se métisser, d'autres encore réclament l'adaptation de la République à l'islam.

La tradition française est l'assimilation des minorités au modèle français. Ce fut le cas de toutes les immigrations jusqu'en 1950. Ce modèle assimilationniste est désormais caduc.

Nous entrons dans un modèle à la britannique (instauré Outre-Manche malgré le discours prophétique d'Enoch Powell, en 1968) du multiculturalisme qui ne convient absolument pas aux racines profondes de l'identité française.

C'est pourquoi le débat actuel essaie de nous vendre une identité « à la carte ». Les uns s'arrêtent à la simple possession de papiers, d'autres essayent vainement de s'inscrire dans une tradition d'accueil largement infondée.

La vérité est que ce débat est d'avance tronqué. Il faut tout d'abord rendre la France à son histoire et l'enseigner à nouveau à nos enfants.

Je suis un enseignant fidèle à la laïcité. Un enfant de la République, un enfant de la Révolution, un enfant des Lumières, mais aussi un enfant des capétiens, de l'Église et de nos peintres, de nos sculpteurs et de nos écrivains, et j'assume tout. Les victoires comme les défaites, les héros comme les salauds, les apogées et les périodes les plus sombres. C'est cela, être français. Si vous ne vous y reconnaissez pas, mademoiselle Bouteldja, peut-être ce pays, finalement, n'est-il pas fait pour vous.

Guedbralec

Criticus, le blog politique de Roman Bernard.

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jeudi 5 novembre 2009

Censure en Suisse



Ci-dessus, une photo que m'a envoyée hier Elyas, commentateur de Criticus vivant à Lausanne (Vaud, Suisse).

Cette affiche a été placardée en réaction à la censure, dans le canton de Vaud, de celle de l'Union démocratique du centre (UDC) dans la campagne du référendum anti-minarets qui aura lieu en Suisse le 29 novembre prochain.

L'UDC, classée à l'extrême-droite par les journalistes du Temps et du Monde, avait déjà fait parler d'elle en 2007 lors d'une campagne d'affichage pour l'expulsion des criminels étrangers, où l'on voyait un mouton blanc bouter un mouton noir hors du territoire helvète.

Cela avait été considéré comme « raciste », alors que l'expression de « mouton noir », quand on l'applique aux hommes, n'a rien à voir avec la couleur de peau. Et qu'il n'y a rien de scandaleux à expulser les criminels étrangers, n'en déplaise à un ancien ministre de l'Intérieur (de 2002 à 2004 et de 2005 à 2007).

Concernant les minarets, ma religion n'est pas faite, si j'ose dire. Le problème réside moins dans la construction de lieux de culte que dans le niveau d'immigration qu'une population peut intégrer. Il paraît évident que ce seuil a été dépassé depuis longtemps (François Mitterrand lui-même estimait, en 1989, qu'il l'était depuis les années 1970).

Dès lors qu'une forte population immigrée se trouve sur un territoire, il ne faut pas s'étonner qu'elle y fasse construire des lieux de culte qui en respectent les canons architecturaux.

Mais la censure d'une affiche, dans un pays réputé libéral (en tout cas plus que la France et l'Union européenne, ce qui n'est pas difficile) montre que ce sont bien la liberté d'expression, et avec elle la démocratie, qui sont aujourd'hui en danger en Europe, même hors de l'Union européenne. Si j'étais vaudois, je voterais donc « oui ».

Roman Bernard

mardi 3 novembre 2009

Appel aux petits garçons qui jouent à la poupée

J'ai pu lire aujourd'hui cet appel, à un endroit et de la part d'une personne que je garderai secrets pour préserver l'anonymat de cette dernière. C'est moi qui souligne.

Journaliste pour l'émission X sur Y, je me permets de vous contacter car je souhaiterais réaliser un reportage sur les jouets : "Filles et Garçons, quels jouets?".

La période de Noël est révélatrice de la spécialisation sexuelle des jouets. Depuis les pages bleues et roses des catalogues, jusqu'aux rayonnages des grands magasins, on se rend vite compte de la répartition tranchée des jeux en deux catégories exclusives l'une de l'autre. On invite les petites filles à jouer comme maman (dînettes, poupées les prédestinant à leur futur rôle de mère, appareils ménagers en réduction, panoplies d'infirmière -pas de médecin-, d'hôtesse de l'air -pas de pilote-, coffrets de maquillage…) alors que les garçons doivent se croire marin, physicien, pilote de course, chevalier... mais pourtant, de plus en plus de petits garçons réclament au père Noël des aspirateurs, une poupée, une tendance dont le marketing s'empare... si les petits garçons souhaitent jouer à la poupée ou à la dînette, c'est simplement dans un souci d'imitation, les nouveaux papas partageant désormais les activités ménagères avec les mamans.

Je recherche une maman dont le petit garçon joue à la poupée ou à la dinette... si toutefois, vous êtes intéressée, n'hésitez pas à me contacter.

Je vous remercie d'avance pour votre aide et reste à votre entière disposition pour toute information supplémentaire.

Cordialement.


Je laisse les commentaires à votre sagacité.

Roman Bernard

dimanche 1 novembre 2009

La laïcité inachevée, par Maxime Zjelinski

La laïcité est l'un de ces grands principes qui doivent une partie de leur succès à la grande confusion dont ils tirent profit. 1905 est l'année du divorce entre l'Église et l'État, elle marque la fin d'une liaison incestueuse entre la République et les prêtres. Mais 1905, c'est aussi la séparation du spirituel et du temporel, et cela, beaucoup de Français ont tendance à l'oublier. J'en veux pour preuve l'immense popularité de la vulgate écologiste, qui promet l'Enfer aux hommes et à ceux qui les gouvernent s'ils n'adhèrent pas au dogme de la planète en danger. Nulle part mieux que dans ce faux débat n'apparaît la passion de soumettre aux idées le pouvoir temporel. Que signifie la laïcité dans l'histoire intellectuelle, culturelle et politique française, si l'arrogance de quelques illuminés passe pour une forme de courage et de progrès ?

Les illuminés auxquels je pense sont ces esprits rationnels qui parlent non plus pour Dieu le père, mais pour mère Nature. Les chiffres et les courbes donnent au credo de ces nouveaux prêtres une force qu'on ne trouvait guère dans le catéchisme. La Raison donne bonne conscience, on le sait. Pourvu que le slogan se fonde sur des « données » et non sur l'Évangile, on se persuade volontiers que le pire est évité, Dieu n'étant pas de la partie.

« C'est bien l'Enfer qui attend les hommes s'ils continuent de boire à grandes gorgées ce pétrole qui donne soif. »

Le XXe siècle nous a pourtant fait voir l'existence de religions sécularisées — d'empires à l'Est, d'intellectuels à l'Ouest. La Révolution verte que les élites voudraient imposer au gros de la population est l'expression de cette arrogance trop facilement associée aux seules religions monothéistes, dont les Verts actuellement s'inspirent sans rougir. La catastrophe n'est-elle pas annoncée par le GIEC ? C'est bien l'Enfer qui attend les hommes s'ils continuent de boire à grandes gorgées ce pétrole qui donne soif. Le scepticisme n'est pas vu comme une vertu, mais comme un durcissement du cœur : celui qui ne craint pas la Nature hait la Nature et contrarie sa volonté, il retarde le Progrès, il fait obstacle à l'Histoire — et on sait ce que vaut un obstacle dans la religion des militants « citoyens »...

Le danger n'est ni dans la croyance ni dans la certitude — qui toutes deux, chez l'homme, sont la règle plutôt que l'exception — mais dans la sérénité avec laquelle le militant des bonnes causes refuse tout simplement d'admettre qu'un contradicteur puisse être aussi humain que lui.

L'altérité ainsi éliminée, le politique disparaît avec elle. Les déceptions, les échecs, les frustrations ne sont plus politiques, mais éthiques. Il ne s'agit plus de trouver un terrain d'entente mais de faire entendre au monde de prétendues évidences, afin de le changer complètement, conformément aux plans arrêtés par les grandes personnes, celles qui voient le monde depuis le ciel et font la guerre aux inégalités.

La mode exige que l'on y voie du progrès. J'y vois une formidable régression. Il faut aimer enseigner en ZEP pour oser mettre la moyenne à ces mangeurs de quinoa convaincus qu'il faut crier très fort pour faire entendre ses idées.

Mais la régression ne s'observe pas seulement chez les écologistes : on la retrouve chez tous ceux qui croient en leur message au point d'oublier qu'il en existe d'autres, tout aussi pertinents. Il faut donc se demander s'il n'y aurait pas, à l'origine de notre « vivre-ensemblisme », un profond malentendu. Si les lois tolèrent et préservent la pluralité des opinions, les gens n'en sont pas toujours capables. Parlons en toute franchise : les Français sont démocrates selon la loi, mais le sont-ils selon l'esprit ?

« L'esprit de la démocratie, qui n'est autre que l'esprit du libéralisme, est évidemment absent de ces attaques "citoyennes" du camp du Bien contre le camp du Mal. »

On peut en douter. La tolérance et l'ouverture d'esprit ne sont souvent que de l'indifférence. Cette tolérance se change en intolérance quand cesse l'indifférence, quand vient le moment de défendre une idée. Les gens convaincues sont incapables de livrer une guerre qui ne soit pas totale : l'autre passe pour un abruti — dans le meilleur des cas — ou un ennemi du genre humain. Le sentiment d'humilité, que devrait normalement entretenir la diversité des opinions, est trop souvent balayé par l'impression de servir une cause noble — l'égalité par exemple — ou d'être au bord d'une catastrophe irrémédiable — la fonte des glaces, la raréfaction des ressources, etc. Tant que le débat porte sur des broutilles, on s'écoute, on se respecte, on s'aime ; mais sitôt qu'interviennent les convictions des uns et des autres, les fantômes du passé sont invoqués, les menaces de l'avenir sont brandies, l'Enfer sur Terre est annoncé. C'est au moment où il faut le plus de patience et de modération que les avocats de la bonne cause sont le moins patients et modérés. L'esprit de la démocratie, qui n'est autre que l'esprit du libéralisme, est évidemment absent de ces attaques « citoyennes » du camp du Bien contre le camp du Mal.

Pour comprendre ce phénomène, il n'est pas nécessaire de faire appel à la distinction weberienne entre éthiques de conviction et de responsabilité. La société ouverte et conciliante dont on rêve chez les serviteurs de l'Histoire et de la Nature n'est pas une société où des opinions contraires cohabitent, mais une société où la politique, qui est l'art du compromis et de l'adaptation, ne serait plus que l'art de faire prendre aux masses le bon chemin, choisi par le bon camp. D'une telle société, Montesquieu eût dit qu'elle a tort de chercher sa vertu dans la source du pouvoir. À ces maniaques de l'organisation qui ne supportent pas de faire la queue comme tout le monde, il faut toujours demander : « Et si moi j'ai d'autres projets pour le monde, qu'est-ce que vous me ferez ? ». Il est entendu que dans toute société chacun sacrifie un peu de sa liberté, mais ce sacrifice a plus de légitimité dans une société libre que dans une société ordonnée, où, pour qu'un objectif se réalise, tous les autres doivent disparaître.

« Il est faux de dire que dans l'esprit des socialistes l'égalité complète la liberté, quand il est évident qu'elle la remplace. »

L'organisation doit compenser, dit-on, les effets pervers de la liberté. Mais la liberté a-t-elle jamais été autre chose, pour les planificateurs, qu'une perversion à combattre, un caprice de bourgeois ? Il est faux de dire que dans l'esprit des socialistes l'égalité complète la liberté, quand il est évident qu'elle la remplace. Pour le comprendre, encore faut-il admettre que dans une société aussi confiante dans l'État, la liberté est d'autant moins précieuse que les pouvoirs publics prétendent assurer le bien-être de la population. Puisque c'est à l'État de soutenir la société, celle-ci n'a pas ce souci de cohésion propre aux gens responsables. Où il n'y a pas de responsabilité, il n'y a de liberté qu'apparente. Et où la liberté est fausse, l'esprit démocratique est feint.

Ne nous étonnons donc pas, dès lors, s'il est si difficile pour les nouveaux prêtres — écologistes, antiracistes, altermondialistes — d'entendre une opinion différente de la leur sans gratifier leur interlocuteur de cette grimace mi-contrite mi-agacée de celui qui sait et ne convainc pas. Ne nous étonnons pas non plus si, plus de cent ans après la séparation des églises de l'État, nombre d'intellectuels continuent de penser comme si leurs conclusions devaient guider les peuples. Et ne nous étonnons pas, bien sûr, du ton que prennent les suiveurs pour signifier leur appartenance au camp des saintes évidences. Le danger que le président Sarkozy fait peser sur la démocratie n'est rien à côté de celui qu'un grand nombre de Français, anonymes pour la plupart, font peser sur le goût de la liberté. Reste à savoir si, au milieu de l'agitation millénariste, les Français ont encore assez de raison pour comprendre qu'ils ont tout intérêt à être un peu moins « héroïques » et un peu plus « tièdes », autrement dit : un peu moins arrogants et un peu plus conciliants.

Maxime Zjelinski

À lire aussi, sur le même sujet, « Les heures les plus sobres de notre histoire », par Paul Castaing.

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mercredi 28 octobre 2009

En mémoire de Brice Taton, par Éric Timmermans

En me promenant à Belgrade, à proximité de la citadelle, j'aperçus soudain, sur les marches du Consulat de France, la photo d'un jeune homme, entourée de fleurs et d'une multitude de petites bougies oranges. Sous la photo, un nom : Brice Taton. Je vis aussi un homme âgé s'incliner respectueusement devant la photo. L'hommage discret et individuel d'un Belgradois. Que s'était-il donc passé ? Cela, je ne l'apprendrai qu'aujourd'hui.

Je suis arrivé à Belgrade le 26 septembre. Neuf jours après l'agression de Brice Taton. Trois jours avant son décès, à l'âge de 28 ans, dans un hôpital de Belgrade. Le 29 septembre, après avoir quitté Belgrade, je poursuivais mon voyage en Voïvodine, à Subotica, sans rien savoir de l'odieuse et mortelle agression à laquelle venait de succomber Brice Taton.

De fait, je ne suis pas un amateur de « faits divers », un de ces voyeurs qui s'attardent longuement sur les malheurs d'autrui pour mieux jouir de leur propre petit bonheur. Et je ne m'intéresse en rien au football, ni aux débordements dont nous gratifient régulièrement les « hooligans » ou « supporters violents », si ce n'est pour conseiller de réprimer sévèrement ces derniers, cela va sans dire.

Toutefois, venant d'écrire pour Criticus un texte en trois volets consacré au panserbisme et n'ayant pas évoqué une seule fois l'affaire Brice Taton, n'ayant pris connaissance des faits qu'aujourd'hui, comme je l'ai dit, j'ai voulu réparer cet oubli bien involontaire en rédigeant ce billet. Ni voyeurisme, ni indifférence, donc.

Certes, le football serbe est, comme tant d'autres, entaché de violence. Certes, l'un des principaux criminels de guerre serbes, qui, dans les années 1970-1980, fut aussi l'un des gangsters les plus recherchés par Interpol, à savoir le « commandant Arkan », alias Zeljko Raznatovic, que je cite dans mon texte sur le panserbisme, fut aussi, en son temps, le président des supporters de l'Étoile rouge de Belgrade et le président du club de football Obilic Belgrade. Tout cela est vrai.

Mais que l'on me comprenne bien, ce billet ne vise aucunement à la récupération politique d'un fait divers odieux, ni à créer des amalgames entre le peuple serbe, le football serbe et la criminalité, qu'elle soit politique ou délinquante. D'ailleurs, sommes-nous si bien placés pour faire la leçon à autrui ? Faut-il rappeler le « drame », que dis-je, la boucherie du stade du Heysel, à Bruxelles, en 1985 ? Ou, bien plus près de nous, les débordements qui ont suivi, à Marseille, l'annulation du match PSG-OM ?

Cette fois, les faits eurent pour toile de fond la rencontre, à Belgrade, des équipes de Toulouse (TFC) et du Partizan Belgrade. Brice Taton et ses amis se rendirent donc à Belgrade pour assister à cette rencontre. Le 18 septembre, en fin d'après-midi, les Français étaient tranquillement assis à l'une de ces nombreuses terrasses du piétonnier de Belgrade que j'ai moi-même parcouru tant de fois. Rien d'agressif ni de provocateur dans leur attitude. Certains d'entre eux portaient même des t-shirts de l'équipe nationale serbe. Lorsque soudain, une vingtaine de « hooligans » serbes, sortis de nulle part et armés de battes de base-ball et de barres de fer, fondirent sur eux. Les coups se mirent à pleuvoir. Brice Taton sera particulièrement pris pour cible par les « hooligans » et subira un véritable déluge de coups. Ses agresseurs vont finalement le traîner vers un escalier et le jeter, sans aucune pitié, du haut d'un muret. Une chute de dix mètres. Un Serbe tentera de s'interposer et sera, lui aussi, violemment attaqué.

À l'arrivée des secours, Brice est encore conscient. Il est transféré d'urgence dans le principal hôpital de Belgrade. Les médecins prennent bien vite conscience de la gravité de l'état de santé de Brice : lésion au cœur, fractures de la boîte crânienne, lésions cérébrales. Toutes les fonctions vitales sont touchées. Brice sombre dans le coma. Il ne se réveillera jamais. Le 29 septembre, après onze jours passés à l'hôpital, Brice Taton décède de ses blessures, sous les yeux de ses parents.

Voilà les faits. Tout commentaire serait superflu, peut-être même indécent. Je ne pouvais cependant, surtout au vu des circonstances, feindre l'ignorance ni faire montre d'indifférence.

Je me permets toutefois de relayer l'action entreprise par les parents et les amis de Brice Taton dans le but d'obtenir que justice soit faite. Il est possible de contacter le site en mémoire de Brice Taton.

Ou de prendre contact à l'adresse suivante :

Association Brice Taton
BP 25110
31504 Toulouse Cédex 5
France

Éric Timmermans
Bruxelles, le 28 octobre 2009.


Criticus, le blog politique de Roman Bernard.

Vous voulez publier une tribune libre sur Criticus ? Vous pouvez m'envoyer vos suggestions d'articles (inédits et en exclusivité) à l'adresse suivante : criticusleblog@gmail.com .

dimanche 25 octobre 2009

Les réacs qui s'la pètent

Il me faut signaler l'initiative de Mithqal, petit nouveau dans la blogosphère et qui s'est spécialisé dans l'observation de la réacosphère. Comme Hank hier, j'avais prévu de n'en parler que de façon allusive, mais comme il est question (secondairement) de Criticus dans son dernier billet, je me devais de lui rendre la politesse. J'ai l'honneur d'être classé dans la catégorie « réacs qui s'la pètent », ayant ainsi échappé aux deux autres catégories : « réacs et beaufs » et « réacs par opportunisme ». L'entreprise de Mithqal, qui s'apparente à celle des Consanguins (blog sur lequel Thierry se fournit en noms d'oiseaux, comme « kougloff » pour désigner Stalker, ou « singes hurleurs » pour qualifier les rédacteurs d'Ilys), reproduit la grande parade qui consiste à faire croire que la réacosphère est influente, alors qu'elle représente une vingtaine de blogs, à tout casser. Continuer à scruter l'horizon du désert des Tartares pour mieux s'interdire de constater que cette société va droit dans le mur.

samedi 24 octobre 2009

Grandeur et décadence du panserbisme (3), par Éric Timmermans

3. Voïvodine, marche de l'Occident ou pont jeté entre Rome et Byzance ?

3.1. Le « tchetnik » de Subotica


À Subotica, ville de la Bachka, une région du nord de la Voïvodine à forte population magyare (hongroise), j'ai longtemps cherché le restaurant centenaire que l'on m'avait dit situé dans les parages de la superbe mairie de style sécession hongroise et dont l'évocation m'était apparue comme une promesse de qualité gastronomique régionale. De guerre lasse, je m'adressai finalement à la tenancière d'une petite galerie d'art portant le même nom que le restaurant – Pod Tornjem - et également installée dans le bâtiment de la mairie, qui m'apprit que le restaurant était fermé. Je sortis pour me heurter pour la énième fois aux couleurs criardes du McDonald's du coin, promesse de malbouffe installée tel un parasite dans les murs de la mairie. Qui sait, me dis-je par la suite, si ledit parasite ne s'est pas tout simplement substitué à l'ancien restaurant ? Simple conclusion personnelle, mais quoiqu'il en soit, si le resto centenaire resta introuvable à Subotica, le « It » (34) de la restauration planétaire y a lui largement pignon sur rue. Préoccupation digne d'un adepte de la « France vinicole et fromagère », clameront peut-être certains. Préoccupation d'identitaire, d'occidentaliste enraciné, évitant de choisir entre la médiocrité standardisée du globalisme, quelle qu'en soit la forme, européiste ou atlantiste, sous laquelle elle apparaît, leur répondrais-je.


À quelques pas de la mairie, se trouve le piétonnier de Subotica. De la terrasse où je suis installé, je peux même apercevoir le temple de la malbouffe. Un couple d'une bonne cinquantaine d'années vient s'asseoir non loin de moi. Aussitôt, l'homme, abondamment barbu, se met à l'ouvrage : il déplie des photocopies, s'arme d'adhésif et s'en va coller ses précieux documents sur la palissade située juste en face du débit de boissons et qui sépare le piétonnier d'un chantier. Il s'agit de photocopies de photos du roi Alexandre de Yougoslavie (35). Nous avons donc affaire à un nationaliste serbe, vraisemblablement nostalgique du royaume de Yougoslavie de l'entre-deux-guerres, dont l'abondante pilosité laisse entendre qu'il est en outre un membre du courant « tchetnik ». Pris de curiosité, je revins, le lendemain, à la même heure et à la même place. Et le manège se répéta. Cette fois, notre « tchetnik » joignit à des photocopies de photos d'Alexandre, quelques tracts et une ou deux photocopies de photos d'une réunion de ce qui, de loin, pourrait apparaître comme un alignement de nains de jardin, mais qui, de près, se révèle être ce que je pensais : une martiale rangée d'une quinzaine de « tchetniks » en uniformes kakis, tous plus hirsutes les uns que les autres et armés de longs bâtons.


Vision surréaliste de cet homme recrutant pour les « tchetniks », un mouvement qui était déjà idéologiquement obsolète durant la Seconde guerre mondiale, afin de combattre l'héritage d'un empire défunt, soit cette Autriche-Hongrie désintégrée en 1918 et qui fut sans doute le dernier véritable modèle de cohabitation multinationale d'Europe (36), en tentant de ressusciter les mânes d'un roi assassiné, le tout sur fond de McDonald's. Malgré son nationalisme outrancier et son formalisme ridiculement passéiste, je ne pus m'empêcher de ressentir une certaine sympathie, certes bien relative, pour cet homme soucieux de son héritage et se montrant ainsi capable d'encore vivre l'Histoire.


Entre le médiocre pragmatisme global-consumériste et le danger du chaos nationaliste, le peuple serbe devra toutefois choisir. Là-bas comme ici, la subtilité du choix civilisationnel n'est plus de mise que pour une extrême minorité non moins marginalisée, en définitive, que notre « tchetnik » de Subotica.


3.2. Belgrade, entre le pragmatisme globaliste et la menace de « plus petite Serbie »



C'est par son habituelle obstination que Slobodan Milosevic provoquera sa propre chute. De fait, au lendemain de la catastrophe de 1999, les Serbes semblent avoir enfin compris que le temps est venu de se débarrasser d'un homme qui, pendant dix années, n'avait fait que les conduire de défaites en désastres.


Aux élections présidentielles, législatives et municipales du 24 septembre 2000, le pouvoir de Milosevic se voit contester et c'est le candidat de l'opposition, Vojislav Kostunica, un « nationaliste pragmatique », membre du Parti démocratique de Serbie (DSS), qui est élu président de la République. Milosevic refusera de reconnaître le résultat du scrutin, mais après plusieurs jours de résistance, marqués par certains épisodes rocambolesques, il doit céder, le 5 octobre, sous la pression de la rue.


Le 25 janvier 2001, Zoran Djindjic, chef du Parti démocratique (DS), est nommé à la tête du gouvernement. Il souhaite rapprocher la Serbie de l'Union européenne (UE), aussi fait-il arrêter Milosevic (1er avril) et le fait-t-il extrader vers La Haye (28 juin). Cela ne lui sera guère pardonné : Zoran Djindjic sera assassiné le 12 mars 2003. Quelques mois plus tard (23 décembre), le Parti radical serbe (SRS), parti ultranationaliste qui fut l'un des principaux initiateurs de la politique grand-serbe, remporte les élections législatives. Et si le 27 juillet 2004 c'est Boris Tadic, un membre du Parti démocratique (DS), qui est élu à la présidence, c'est Kostunica qui, désormais, occupera le poste de chef du gouvernement, un gouvernement minoritaire d'alliance entre son parti, le DSS, et une coalition hétéroclite d'autres partis, dont l'ultra-nationaliste SRS et le SPS, où se rassemblent les partisans de Milosevic.


« Fidèle à ses opinions nationalistes, le nouveau Premier ministre coopère a minima avec le TPIY, comme à propos du criminel de guerre Ratko Mladic. Privilégiant l'axe Moscou-Belgrade, il place progressivement la question du Kosovo au cœur de ses relations avec l'Union européenne. » (37)


Cette crispation nationaliste sert-elle les intérêts de la nation serbe, permet-elle d'élargir ses horizons, de la rendre plus puissante, plus respectée ? Que du contraire. Le 3 juin 2006, le Monténégro proclame son indépendance. Belgrade vient de perdre son accès à la mer.


Le 21 janvier 2007 voit pourtant survenir une nouvelle victoire des ultranationalistes du SRS à l'occasion des élections législatives. Arrivé en tête des suffrages, le SRS n'est toutefois pas majoritaire et se voit dans l'obligation de former un gouvernement de coalition. Vojislav Kostunica est ainsi reconduit dans ses fonctions de chef du gouvernement. La perspective d'une déclaration unilatérale d'indépendance du Kosovo, soutenue par les Occidentaux, galvanise les nationalistes dans le cadre de la campagne présidentielle des 20 janvier et 3 février 2008. Le leader du SRS (ultranationaliste), Tomislav Nikolic, obtient 39,6 % des suffrages au premier tour, contre 35,5 % pour le président sortant, Boris Tadic. Au second tour, ce dernier l'emportera de peu avec 50,5 % des suffrages.


Deux semaines plus tard, le 17 février 2008, le Kosovo proclame son indépendance. Pour protester contre celle-ci, les Serbes organisent de violentes mais inutiles manifestations à Belgrade et à Nis. La coalition au pouvoir éclate. Ce sont là les derniers soubresauts d'un nationalisme serbe qui aura mené son peuple à la ruine.


« Pour sortir de la crise, le président Tadic convoque des élections législatives anticipées pour le 11 mai 2008. Le camp démocrate remporte ces élections, la jeunesse urbaine serbe ayant notamment exprimé dans les urnes son souhait de se rapprocher de l'Europe occidentale. » (38)


Rapidement, le nouveau pouvoir serbe va donner à l'Union européenne des gages de « bonne volonté ». On trouve parmi ceux-ci l'arrestation de l'ancien chef des Serbes de Bosnie, Radovan Karadzic (en cavale depuis 1995…) dont l'annonce officielle sera donnée le 22 juillet 2008 (39). Karadzic est aussitôt transféré au TPIY de La Haye. Et sur ces entrefaites, le parti ultranationaliste SRS explose, victime de dissensions internes, notamment entre partisans de et opposants à la signature de l'accord de stabilisation et d'association avec l'Union européenne.


Le peuple serbe aura donc mis plus de huit ans pour tourner la page de l'ère nationaliste initiée par Slobodan Milosevic et certains partis tels que le SRS, pour, bien évidemment, finir par mieux sombrer dans la soumission et le suivisme global-consuméristes, objectera-t-on : certes, mais un autre choix lui était-il offert, un autre choix nous est-il offert ? Non, comme de bien entendu. Bien que cette évolution nous permette d'espérer un meilleur dialogue entre l'Orient et l'Occident, le moins que l'on puisse dire est qu'une option réellement civilisationnelle est, cela va sans dire, là-bas comme ici, inexistante. En outre, il est bien trop tôt pour pouvoir affirmer que la page nationaliste est définitivement tournée en Serbie. Les problèmes socio-économiques, aggravés par la crise économique mondiale, et l'instabilité chronique de la Péninsule balkanique entretiennent le terreau d'une nouvelle explosion nationaliste serbe, peut-être d'ailleurs encouragé par un regain de puissance, même limité, de la Russie. Et cela d'autant plus que l'Union européenne semble, non sans raison d'ailleurs, peu désireuse d'intégrer rapidement la Serbie dans ses structures, comme l'a fait entendre, le 10 février 2009, le commissaire européen à l'élargissement, Olli Rehn (40).


Entre la soumission globaliste et le réveil nationaliste, la Serbie pourrait encore choisir, une fois de plus, la seconde solution. Celle-ci, toutefois, n'est pas sans danger, et pourrait aboutir, en définitive, à faire de l'actuelle « petite Serbie », la « plus petite Serbie », non seulement en raison des conflits latents voisins, mais surtout du fait des problèmes territoriaux qui peuvent encore survenir en Serbie même.


3.3. Géopolitique serbe



Après les guerres de 1991-1995 et de 1999, et la perte de l' « associé » monténégrin (2006), puis du Kosovo (2008), la Serbie est aujourd'hui réduite à la portion congrue. Le territoire serbe peut toutefois encore être divisé en trois parties : la Voïvodine, le Sandjak et la Serbie proprement dite avec Belgrade pour capitale.


En outre, deux problèmes territoriaux se posent avec deux pays voisins - cela dit même si Belgrade s'obstine à ne pas reconnaître l'indépendance irréversible du Kosovo - : la Bosnie orientale et le Kosovo septentrional.


Pour régler ces divers problèmes, Belgrade peut choisir la voie de l'abandon « pragmatique », pour complaire à la prétendue « communauté internationale » ou, au contraire, s'obstiner à poursuivre les chimères grand-serbes, ce qui amènerait sans doute la Serbie, déjà réduite à la portion congrue, au niveau de la « plus petite Serbie ».


Il existe évidemment l'option civilisationnelle, certes plus qu'hypothétique, de l'alliance Orient-Occident contre l'islam politique et combattant et le global-consumérisme, celle que nous aurions souhaité, nous, occidentalistes identitaires, voir mise en œuvre dès 1991 et dont, aujourd'hui, il conviendrait sans doute mieux de parler au conditionnel passé. Mais soit, théorisons.


3.3.1. La Voïvodine


En 1974, la Yougoslavie titiste établit deux régions autonomes en Serbie, le Kosovo, au Sud, et la Voïvodine, au Nord, accordant ainsi à ces régions des prérogatives presque égales à celle d'une république. Mais si au Kosovo les Serbes sont minoritaires (environ 10 % de la population pour 71 % d'Albanais, au début des années 1990 (41), le reste de la population se répartissant entre Tziganes, Turcs, etc., en Voïvodine, les Serbes sont bel et bien majoritaires et représentent 65 % de la population de la région autonome, les 35 % restants se répartissant entre les Hongrois (14,2 %), Slovaques, Croates, Roumains, Ruthènes, etc.


Ce patchwork de peuples européens explique l'inexistence, en Voïvodine, d'un « contre-pouvoir ethnique » opposé à Belgrade. La situation doit toutefois être nuancée si l'on se penche sur la situation de la Voïvodine par sous-régions et districts. De fait, la Voïvodine se divise en trois sous-régions : la Bachka, le Banat et la Sirmie. Nous y reviendrons.


La problématique du Kosovo a toujours occulté, bien qu'elle soit, il est vrai, fondamentalement très différente, la question de la Voïvodine. De fait, si l'on a beaucoup parlé de la suppression de l'autonomie du Kosovo par Milosevic en 1989, on mentionne rarement, ou alors de manière très superficielle, la suppression concomitante de l'autonomie de la Voïvodine. L'histoire du Kosovo et celle de la Voïvodine sont pourtant intimement liées.


Après l'échec des Turcs devant Vienne en 1683, les armées autrichiennes s'avancent en territoire ottoman. En 1688, elles prennent Belgrade puis progressent jusqu'au Kosovo où elles incitent les Serbes à la révolte. Mais la réaction turque oblige les Autrichiens au repli. Dans leur retraite, les armées autrichiennes emmènent dans leurs fourgons 37 000 familles serbes, qui s'installent dans l'actuelle Voïvodine. Une autre vague suivra en 1694. Ce sont près de 200 000 Serbes qui prennent ainsi le chemin du Nord. Au Kosovo, ils seront ultérieurement remplacés par des Albanais islamisés. À la suite des guerres austro-turques qui suivront l'établissement (1694-1739) des Serbes dans l'actuelle Voïvodine, la frontière entre l'Empire d'Autriche et la Serbie ne variera plus. Telles sont les origines du peuplement albanais au Kosovo et du peuplement serbe en Voïvodine.


Celle-ci sera créée à la demande des Serbes, dans la foulée de la révolution hongroise de 1848, le territoire de la Voïvodine (42) faisant historiquement partie de la Grande Hongrie royale. Dans un premier temps reconnue par Vienne, la Voïvodine sera finalement supprimée, à la suite de l'instauration du système de centralisation et de germanisation de l'empire autrichien, connu sous le nom de « Système Bach » (1850). En 1860, la Sirmie est rattachée à la Croatie (qui subira l'influence de la Hongrie jusqu'à la fin de la Première guerre mondiale), alors que la Bachka et le Banat sont intégrés à la Hongrie. Au lendemain de la suppression des Confins militaires (1872-1878), jadis créés pour faire face aux Turcs, les Serbes de l'Empire n'ont désormais plus aucun statut. Beaucoup émigrent, notamment aux États-Unis.


À l'issue de la Première guerre mondiale et au lendemain de la désintégration de l'Autriche-Hongrie et du dépeçage de la Hongrie, l'actuel territoire de la Voïvodine est rattaché au royaume yougoslave qui ne lui reconnaît aucun statut particulier. Ce sont cette fois les peuples de Voïvodine, et principalement les Hongrois, qui se voient ainsi minorisés. Durant la Seconde guerre mondiale et à la suite de l'opération « Marita » (43), la Yougoslavie se voit à son tour dépecée. La Voïvodine est divisée en trois : le Banat reste (théoriquement) serbe, la Bachka est rattachée à la Hongrie et la Sirmie à la Croatie. Ce fut l'occasion de plusieurs mouvements forcés de population. Les Hongrois expulsèrent de la Bachka les Serbes, les Juifs et les Tziganes arrivés dans la région après 1918. Mais entre octobre et novembre 1945, les titistes massacreront quelque 40 000 Hongrois. Ils expulseront également la totalité des 500 000 Allemands du Banat (44). En 1946, Tito établit toutefois un statut spécial pour la Voïvodine qui se verra confirmer en 1974.


On le voit, la Voïvodine est située au carrefour de nombreux peuples de la région, dont beaucoup furent implantés dans cette région sous l'Empire, et de deux civilisations. A priori, la multitude de minorités présentes sur son territoire ne constitue aucune menace pour la majorité serbe (65 %). Toutefois, la minorité hongroise, si elle ne représente que 14,28 % de la population de la région (contre 2,7 % pour les Slovaques qui représentent la plus importante minorité après les Hongrois), est également concentrée dans la sous-région de la Bachka et dans la moitié Nord du Banat, à quelques kilomètres de la frontière hongroise. En cas de nouvelle crispation nationaliste serbe, cette région pourrait donc, elle, constituer une zone de tension importante, entre Belgrade et Budapest (la Hongrie est membre de l'OTAN). Par contre, si la Sirmie et le Banat peuvent apparaître comme des « compléments » ou des « prolongations » des territoires croate et roumain, les populations croate et roumaine de la région apparaissent trop faibles pour justifier un quelconque conflit entre Belgrade, d'une part, Zagreb et Bucarest, de l'autre. La question hongroise, par contre, peut, en cas de durcissement nationaliste serbe, constituer, répétons-le, une importante pomme de discorde entre Budapest et Belgrade.


De plus, la récente proclamation d'indépendance du Kosovo a relancé, à Belgrade, le débat sur le statut autonome de la Voïvodine. Le Parlement serbe doit d'ailleurs se prononcer sur ce dernier. L'Église orthodoxe serbe est, quant à elle, intervenue brutalement dans le débat, au mépris de toute les règles de séparation des pouvoirs temporel et spirituel, il est vrai pratiquement inexistantes dans l'univers des églises nationales orthodoxes, pour exprimer son opposition au projet de nouveau statut d'autonomie de la Voïvodine qui, selon elle, mettrait l'intégrité territoriale serbe en danger (45).


En cas de conflit, la place des occidentalistes serait naturellement aux côtés du peuple hongrois de tradition chrétienne occidentale, tout comme ce fut le cas pour la Croatie, durant les années 1990. Un conflit de ce genre, toutefois, serait dommageable pour toutes les parties, car il ne participe en rien à la double lutte des identités contre le global-consumérisme et le califatisme islamique, et ne constitue, en définitive, qu'un combat d'arrière-garde de type essentiellement nationaliste. Pas plus que nous n'avons souhaité le conflit croato-serbe, nous ne souhaitons de conflit serbo-hongrois. Nous préférerions voir la Voïvodine comme un pont jeté entre les civilisations de l'Orient et de l'Occident, dont l'alliance peut seule – mais ne devrais-je pas dire « aurait pu » ? - contrer les entreprises du « Djihad » et du « McWorld ».


3.3.2. Le Sandjak de Novi Pazar


Le terme turc sandjak désigne, à l'origine, une division administrative de l'Empire ottoman. Il signifie « drapeau », « bannière » ou « étendard ». Quant à Novi Pazar, il s'agit tout simplement du nom de la ville la plus importante de cette région. Administré, dès 1878, par l'Empire austro-hongrois, le Sandjak de Novi Pazar fut restitué à l'Empire ottoman, en 1905.


Toutefois, le Sandjak ne constitue pas une entité administrative officielle en Serbie. L'ancien nom de Sandjak de Novi Pazar couvre un territoire situé à cheval sur la frontière de la Serbie et du Monténégro et s'étendant de l'actuelle frontière bosno-herzégovinienne au Kosovo.


Ce territoire est subdivisé en douze municipalités, six du côté serbe et six du côté monténégrin, qui ont la particularité d'être habitées par une importante population bosniaque musulmane. Environ 440 000 personnes vivent dans cette région (60 % du côté serbe et 40 % du côté monténégrin). Les Bosniaques musulmans représentent environ 52 % de la population du Sandjak, alors que les Serbes et les Monténégrins en représentent 45 %. Le reste de la population est constitué d'Albanais vivant près des frontières albanaise et kosovare.


Si le Sandjak - dont les habitants bosniaques sont généralement favorables à la cause des Musulmans de Bosnie ; certaines personnalités de Bosnie, tel que l'ancien président bosniaque Ejup Ganic, étant, en outre, issues du Sandjak - a su rester en dehors des conflits régionaux durant les années 1991-1999, et ce bien que son implication éventuelle ait parfois été envisagée, il n'en constitue pas moins un foyer de tension potentiel dans une région pour le moins sensible.


Certains nationalistes bosniaques, de même que quelques Croates néo-oustachistes, d'ailleurs politiquement marginaux, considèrent que le Sandjak de Novi Pazar fait partie de la Bosnie ou/et de la Grande Croatie. Cette approche ne correspond toutefois en rien à celle de Zagreb, ni à celle de l'écrasante majorité de la population croate. En outre, signalons que la République serbe de Bosnie (Republika Srpska) fait aujourd'hui barrage entre le Sandjak et le territoire musulman de Bosnie-Herzégovine.


3.3.3 La Bosnie-Herzégovine


Lorsque furent conclus les accords de Dayton (1995), les observateurs non officiels de la région, de concert, généralement, avec les personnes originaires de ladite région, s'accordèrent pour dire que la guerre de Bosnie n'était pas définitivement terminée, que ces accords, s'ils mettaient heureusement fin à quatre années de guerre intensive et voyaient la République de Croatie exercer désormais sa souveraineté sur la totalité de son territoire, ne résolvaient aucun des problèmes de fond. Mais ne devrait-on pas évoquer le problème de fond, à savoir la Bosnie-Herzégovine elle-même ?


La Bosnie-Herzégovine apparaît comme une Yougoslavie en miniature autour de laquelle les adeptes internationaux, déracinés et aseptisés du « vivre-ensemble » ont peut-être cru pouvoir reconstituer une nouvelle Yougoslavie incluant la Croatie et la Serbie. Sans doute se sont-ils dit qu'il suffisait d'obliger les Croates, les Serbes et les Bosniaques de l'État de Bosnie-Herzégovine à « vivre ensemble » pour que, par la suite, cela crée une dynamique « néo-yougoslave » apte à plaire aux différents peuples de la région. C'était là bien mal connaître ces derniers. Et nous avons eu beau le dire et le clamer à tous ceux qui, de toute évidence, ne voulaient point l'entendre, ce fut, comme on pouvait s'y attendre, peine perdue. Le Nouvel Ordre mondial avait décidé que les prétendus « frères ennemis yougoslaves » devaient s'entendre, et il ne pouvait donc en être autrement.


Près de quinze années passèrent, donc, durant lesquelles les votes ethniques des Croates, des Serbes et des Bosniaques ne cessèrent de démentir les illusions multiethniques internationales. Mais rien n'y fit, là non plus : ces « sauvages », ces « gens d'un autre âge », mauvais élèves de la démocratie globale-consumériste, n'avaient qu'à s'adapter et à accepter l'ordre voulu par le Village global. L'édifice bosno-herzégovinien continua donc à se fissurer lentement. Jusqu'à ce jour.


Aujourd'hui, voilà ce que l'on commence à lire chez certains commentateurs capables d'une certaine lucidité :


« En octobre 2008, l'ancien Haut représentant pour la Bosnie, Paddy Ashdown et Richard Holbrook, l'actuel envoyé spécial des États-Unis pour le Pakistan et l'Afghanistan, avaient mis en garde contre le fait que la Bosnie était une "poudrière" et se trouvait "en réel danger d'effondrement" ». (46)


2008. En 1995, toute personne qui connaissait un tant soit peu la Bosnie-Herzégovine, sans même parler des personnes originaires de la région, vous aurait dit, sans attendre 2008 et sans toucher les salaires de ces messieurs les « Hauts responsables », que Dayton n'était rien moins qu'une paix bancale.


« En février 2009, le directeur du renseignement américain, Dennis Blair, a dit au Congrès américain que la survie de la Bosnie en tant qu'État multiethnique était "sérieusement mise en doute". Les accords de Dayton qui ont mis fin à la guerre en Bosnie en 1995, a poursuivi Blair, avaient "créé un système politique centralisé qui a maintenu au lieu d'éradiquer les préjugés ethniques et les insécurités". » (47)


Pour peu que l'on enlève les termes par trop moralisateurs de « préjugés ethniques », nous avons là, après près de quinze années d'attente, un jugement enfin lucide sur la situation de la Bosnie-Herzégovine.


« Le mois suivant, l'International Crisis Group, qui compte parmi ses membres d'anciens présidents, des ministres et des hommes d'affaires, mettait en garde que les accords de Dayton "font sans doute face à la plus grande menace depuis la fin de la guerre en 1995". » (48)


Face à cette situation, décidera-t-on, une fois de plus, de déverser des millions d'euros sur une région largement instable et très largement minée par la grande criminalité, dans le seul but qu'elle ne vienne pas, une fois encore, bouleverser l'apparence d'ordre qui sied si bien à nos gouvernements, avec éventuellement à la clef, un concert « Give peace a chance » donné à Sarajevo, ou se décidera-t-on enfin à entrer dans le vif du sujet, c'est-à-dire à envisager de prendre en charge l'organisation de la partition de la Bosnie-Herzégovine, comme nous l'avions déjà préconisé, hélas sans succès et avec les résultats que l'on sait, pour la Yougoslavie ?


La « peau de léopard » (49) a disparu et elle ne ressuscitera pas. Que l'on commence, au niveau international, à accepter ce fait. Qu'on en vienne ensuite à tirer les conclusions du vote ethnique qui, depuis près de quinze ans, est la marque de tous les scrutins électoraux organisés en Bosnie-Herzégovine. Et que l'on finisse par tirer la seule conclusion qui s'impose : organiser, sous contrôle international et dans le respect des proportions démographiques d'avant-guerre, la division de la Bosnie-Herzégovine en trois entités.


  1. Il convient d'abord d'en finir avec le mythe de la « Fédération croato-musulmane » et d'accepter l'existence de deux entités distinctes, l'une croate (catholique) et l'autre bosniaque (musulmane). Chacune de ces deux entités devant pouvoir jouir du droit à l'autodétermination et à la sécession.
  2. Il convient ensuite de reconnaître le même droit à l'autodétermination et à la sécession à la République serbe (Republika Srpska) de Bosnie.
  3. Il convient enfin de ne reconnaître le droit à la sécession et à l'autodétermination des trois républiques issues de la Bosnie-Herzégovine - État bosniaque (musulman), Herceg Bosna (croate) et Republika Srpska - qu'après la fixation définitive, sous contrôle international, des frontières des trois entités, étant entendu que le principe « 51 % / 49 % » qui a prévalu, en 1995, ne correspond guère aux proportions démographiques d'avant-guerre et ne tient aucun compte de la distinction entre Croates et Bosniaques musulmans.


Au principe « 51 % / 49 % » devrait être substitué le principe « 45 % / 35 % / 20 % », soit 45 % du territoire pour les Bosniaques, 35 % pour les Serbes et 20 % pour les Croates, ce qui correspond globalement au poids démographique de chaque peuple avant la guerre.


Pour ce qui est du territoire croate, la situation est relativement simple. Il s'étend essentiellement sur l'Herzégovine, qui était déjà assez homogène ethniquement avant guerre, de même que sur les deux enclaves croates situées au nord du couloir de Brcko. Tous ces territoires peuvent être aisément rattachés à la République de Croatie.


L'arrêt, sur ordre de la « communauté internationale », de l'offensive croato-bosniaque sur Banja Luka, en 1995, en Bosnie occidentale, a évidemment rendu la répartition du territoire entre les Serbes et les Bosniaques nettement plus difficile aujourd'hui. Toutefois, la configuration actuelle, incluant un « couloir de Brcko » qui n'est pas sans rappeler celui de Dantzig, ne peut subsister. En l'occurrence, si la Bosnie orientale serbe devrait pouvoir être aisément rattachée à la Serbie, sans doute ne sera-ce pas aussi aisé de trouver une solution pour la Bosnie occidentale, actuellement sous contrôle serbe. En refusant la création, en 1995, éventuellement sous contrôle international, de trois entités sinon ethniquement homogènes, du moins géopolitiquement viables, le rattachement de deux de ces entités aux républiques voisines serbe et croate, de même que la création d'un État bosniaque, territorialement réduit par rapport à l'actuelle Bosnie-Herzégovine, certes, mais indépendant et viable lui aussi, la « communauté internationale » n'a fait que reporter le problème sans rien résoudre sur le fond.


Si nous acceptons l'idée d'une adhésion de la Bosnie orientale serbe à la Serbie, de même que celle de la création d'un État bosniaque musulman représentant environ 45 % de l'actuel territoire de Bosnie-Herzégovine, notre principal souhait, en tant qu'occidentalistes, est de voir les territoires majoritairement croates de Bosnie-Herzégovine, représentant environ 20 % du territoire de l'actuel État bosniaque, rattachés à la République de Croatie.


3.3.4. Le Kosovo septentrional


Nous avons d'ores et déjà établi une petite chronologie des événements survenus au Kosovo dans les années 1989-1999 et nous en avons aussi rappelé brièvement les origines historiques, nous n'y reviendrons donc pas.


Dans le cas du Kosovo, comme dans le cas d'autres dossiers (Croatie, Bosnie-Herzégovine…), pour avoir tout voulu, Belgrade n'a finalement rien obtenu. Avoir voulu maintenir la totalité du Kosovo en Serbie fut une erreur, comme ce fut une erreur d'entrer en conflit avec Zagreb, en 1991, au nom d'une Grande Serbie mythique.


Dans le cas du Kosovo, il eût été plus avantageux pour la Serbie de demander, d'entrée de jeu, le rattachement d'une partie du territoire kosovar à la Serbie, en échange d'une reconnaissance de l'indépendance du Kosovo, gardant évidemment Pristina pour capitale. Le poids de l'histoire et des symboles, on le sait, a toutefois empêché Belgrade d'opter pour cette option minimaliste, ce qui n'a en rien servi les intérêts de la communauté serbe du Kosovo qui, actuellement, se réduit comme une peau de chagrin :


« Début 2004, 120 000 Serbes résident encore dans quatorze enclaves protégées par les soldats de la KFOR. En mars 2004, des combats opposent Albanais et Serbes vivant dans les enclaves. En 2009, il ne reste plus que sept enclaves comptant moins de 100 000 habitants serbes. » (50)


Aujourd'hui, plus encore qu'hier, la solution réside dans une partition du Kosovo incluant l'idée d'un rattachement à la Serbie du Kosovo septentrional en échange d'une reconnaissance, par Belgrade, de l'indépendance du Kosovo. Ce problème devrait être résolu dans le cadre d'une solution régionale incluant notamment la Bosnie-Herzégovine, tel que nous l'avons déjà dit, prenant enfin en compte l'aspiration des différents peuples de la région et définitivement débarrassée du dogme du « vivre-ensemble » si cher aux instances internationales et aux représentants du Village global.


« La proclamation de l'indépendance du Kosovo a par ailleurs engendré d'imposantes manifestations en Republika Srpska (l'entité serbe de la Bosnie-Herzégovine), à Pale et à Banja Luka. Certains Bosno-Serbes réclament eux aussi leur rattachement à la « mère patrie » serbe. » (51)


Gageons que ce sentiment « rattachiste » est largement partagé par les Serbes de Bosnie, tout comme par les Serbes du Kosovo septentrional, et n'est en rien le fait d'une minorité de la population serbe locale.


Le territoire à rattacher à la Serbie n'est autre que la région de Kosovska Mitrovica :


« Le Nord du Kosovo - soit une zone de 100 km² regroupant la ville de Mitrovica et une douzaine de villages serbes -, relativement homogène ethniquement, vit depuis adossé à la frontière serbe. Le ravitaillement, les salaires des fonctionnaires et des armes arrivent de Belgrade. Les Serbes du Kosovo du Nord aspirent à être rattachés à la Serbie. » (52)


Conclusion


Vingt années de panserbisme (1989-2009), cela suffit. Tous les peuples de la région, en commençant par le peuple serbe lui-même, ont eu à souffrir de cette idéologie initiée par Slobodan Milosevic et ses amis nationalistes radicaux. Poursuivre dans cette voie serait, pour le peuple serbe, rien moins que suicidaire.


Aussi convient-il d'envisager un règlement international des conflits de la région incluant l'acceptation de modifications de frontières internationalement reconnues et d'éventuels échanges de populations organisés sur une base volontaire. Le règlement devrait comprendre :


  • Un partage du territoire de la Bosnie-Herzégovine en trois entités : bosniaque (45 %), serbe (35 %) et croate (20 %), les parties serbe et croate étant libres, une fois établies dans leurs frontières, de se rattacher aux républiques croate et serbe limitrophes. La partie bosniaque, sous le nom de « Bosnie », prendrait la succession de l'actuel État de Bosnie-Herzégovine.
  • Un partage du territoire du Kosovo, celui-ci perdant une partie de son territoire au profit de la République de Serbie, en échange d'une reconnaissance par celle-ci de l'indépendance du Kosovo.
  • Une consolidation du droit des minorités de la Voïvodine, au premier rang desquels il nous faut citer la communauté hongroise. Il convient de suivre le débat actuellement en cours, en Serbie, à propos de l'autonomie de la Voïvodine et d'empêcher les nationalistes et l'Église orthodoxe serbe de s'y opposer.


Les instances internationales sauront-elles, cette fois mieux, gérer la situation et prendre en charge, rationnellement et sans dogmatisme idéologique, la réorganisation de la région ? Pourra-t-on ensuite parvenir à un assainissement de la situation régionale, en parvenant notamment à mener une coopération efficace dans lutte contre le radicalisme islamique et la grande criminalité ? Les peuples de la région sauront-ils se détourner du morcellement nationaliste sans sombrer dans la médiocrité globaliste ? L'Occident et l'Orient byzantin sauront-ils se retrouver au-dessus des ruines résultant de vingt années de conflit ? Tout cela semble bien hypothétique.


L'on peut penser, toutefois, que les peuples de la région accepteront d'autant mieux de « vivre-ensemble » qu'on leur aura, au préalable, reconnu le droit de « vivre chez eux ».


Éric Timmermans, Bruxelles

Criticus, le blog politique de Roman Bernard.

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Intégralité de la série d'articles à retrouver sous le libellé « Panserbisme » :

 Criticus: Panserbisme 




(34) Le rapprochement entre « It », le clown monstrueux d'un célèbre roman de Stephen King adapté au cinéma, et le clown Ronald, emblème de McDonald's, « ogre de la malbouffe », m'a paru soudain par trop tentant…

(35) Alexandre Ier de Yougoslavie (ou Alexandre II de Serbie) est issu de la dynastie serbe des Karageorgévitch. Il sera roi du « royaume des Serbes, Croates et Slovènes », de 1921 à 1929, et, à la suite d'une politique de centralisation favorable aux Serbes, devient « roi de Yougoslavie », de 1929 à 1934, année où il sera abattu à Marseille en compagnie du ministre français des Affaires étrangères Louis Barthou par un Macédonien travaillant pour le compte des oustachis d'Ante Pavelic.

(36) « Certes, l'État multinational, comme le conseillaient nombre de ses citoyens prévoyants, aurait dû se réorganiser, se consolider, se créer une nouvelle légitimité à l'époque des États-nations, en se transformant en ce qui semblait être sa vocation naturelle : une Confédération d'États autonomes. C'est le refus ou le retard des classes dirigeantes à réviser le système politique de l'empire qui a fini par conduire les forces autonomistes modérées elles-mêmes à rejoindre le camp des séparatistes. Ainsi se fissurait la façade d'une puissance, se révélaient illusoires la vitalité et l'essor de la monarchie des Habsbourg, le formidable potentiel culturel qui était le sien, alors que ses jours étaient déjà comptés. Les entrailles étaient déjà pourries et un seul coup de l'extérieur aurait suffi pour faire éclater le corps. » (…) « Mes recherches m'ont conduit à l'hypothèse que, abstraction faite des forces de cohésion qui avaient maintenu ensemble des peuples et des nations pendant des siècles, et que le hasard et les nécessités de l'Histoire avaient jadis amenés à s'unir contre d'incessantes pressions étrangères, les tendances centrifuges, autonomistes, séparatistes n'auraient pu aboutir à une désagrégation par l'intérieur, si le démembrement de la monarchie n'avait pas été décidé de l'extérieur, si les forces séparatistes (dont rien ne prouve qu'elles étaient unies ni qu'elles représentaient la majorité des populations) n'avaient pas été soutenues, encouragées par les décideurs de l'Entente. » (Requiem pour un empire défunt - Histoire de la destruction de l'Autriche-Hongrie, François Fejtö, Edima / Lieu commun, 1988-1992, pp. 16-17).

(37) La Serbie, huit ans après la chute de la dictature de Milosevic, Christophe Chiclet, Questions internationales n°37, mai-juin 2009, p. 90.

(38) Ibid., p. 92.

(39) Milosevic et Karadzic ont été livrés par Belgrade au TPIY dans le cadre de sa politique d'assouplissement de ses relations avec le monde extérieur et, tout particulièrement, avec l'Europe et l'Occident. La coopération avec le TPIY et la livraison du général Ante Gotovina, héros de la guerre d'indépendance pour les Croates, criminel de guerre pour le tribunal de La Haye, étaient également considérées comme des préalables à l'ouverture de toute négociation d'adhésion de la Croatie à l'Union européenne. Le 23 juillet 2001, le Tribunal de Zagreb inculpe Gotovina. Celui-ci échappera toutefois aux autorités croates et internationales durant quatre ans. Il sera finalement arrêté aux Canaries, le 7 décembre 2005, et transféré à La Haye. Quant à la Croatie, elle vit soudainement se profiler une adhésion prochaine à l'UE. Et l'on peut supposer qu'un jour Belgrade livrera l'ancien général des Serbes de Bosnie, Ratko Mladic, en échange d'une signature, d'un accord ou d'une aide quelconque, à moins qu'il ne termine assassiné, comme Zeljko Raznatovic, alias le « commandant Arkan », gangster, criminel de guerre serbe, et, accessoirement, personnage devenu gênant pour Slobodan Milosevic, qui a été abattu dans l'hôtel Intercontinental de Belgrade, le 15 janvier 2000. Business is business.

(40) Il semble que l'Union européenne envisage de s'étendre encore, durant les années 2011 et 2012, à la Croatie et à l'Islande. Ces nouvelles adhésions qui porteraient le nombre d'États-membres à 29, ne devraient plus être suivies par d'autres avant « un certain temps ». Ce qui devrait laisser les pays balkaniques (Serbie, Macédoine, Albanie, Monténégro), de même que la Turquie, à la porte de l'UE pour une période indéterminée. Personnellement, j'ai tendance à penser que l'extension de l'UE à des pays non-occidentaux (Grèce, Roumanie, Bulgarie et Chypre) fut une erreur, sans même parler d'une adhésion de la Turquie qui serait, elle, inadmissible.

(41) Atlas des peuples d'Europe centrale, André Sellier et Jean Sellier, La Découverte, 1991, p. 160.

(42) Dont le nom provient du terme « voïvode » qui désigne le plus haut grade militaire de l'armée serbe.

(43) L'opération « Marita » désigne l'opération d'invasion de la Yougoslavie et de la Grèce menée par les troupes allemandes durant le mois d'avril 1941, à la suite de la débâcle des troupes italiennes durant leur campagne en Grèce, entre octobre et mars 1941.

(44) Profitant de la défaite du Troisième Reich et prenant prétexte des exactions commises dans la région par la division SS Prinz Eugen, les titistes vont ainsi expulser les 500 000 Allemands du Banat et de Serbie dont étaient issus plus de 50 % des membres de la « Prinz Eugen ». La 7e division SS de volontaires de montagne Prinz Eugen, créée le 1er mars 1942, sera l'une des 38 divisions de la Waffen-SS. Ce sera la première division composée très majoritairement de non-ressortissants du Troisième Reich, puisqu'elle recrutera parmi les Volksdeutches (ou minorités allemandes) d'Europe centrale et des Balkans, soit en Serbie et dans le Banat serbe (53,6 %), en Roumanie (21,3 %), en Croatie (11,2 %), en Slovaquie (2,9 %) et en Hongrie (2,6 %). La division est composée d'Allemands du Reich (8,5 %) et d'Allemands des régions précitées (91,5 %). Cette division sera exclusivement destinée à la lutte contre les résistants dans les Balkans, tout particulièrement en Serbie. En 1943, elle se rendra notamment coupable d'un massacre dans le village serbe de Kosutica, dont les habitants seront tous exterminés, et est également responsable de l'assassinat de 2000 Croates, en Dalmatie, le 28 mars 1944.

(45) D'après Dnevnik, 10 février 2009, Jasna Andjelic.

(46) La Bosnie au bord de l'effondrement, Balkanikum, 15 octobre 2009.

(47) Ibid.

(48) Ibid.

(49) La « peau de léopard » est le nom que l'on avait donné à la configuration ethnique de la Bosnie-Herzégovine d'avant-guerre qui – Herzégovine exceptée - était couverte d'enclaves bosniaques, serbes ou croates que l'on représentait sur les cartes au moyen de couleurs différentes. Ceci donnait à certaines cartes de la Bosnie l'aspect d'un « pelage tacheté » évoquant, par exemple, un léopard.

(50) La Serbie, huit ans après la chute de la dictature de Milosevic, Christophe Chiclet, Questions internationales n°37, mai-juin 2009, p.93.

(51) Ibid., p. 94.

(52) Ibid., p. 93.

vendredi 23 octobre 2009

Grandeur et décadence du panserbisme (2), par Éric Timmermans

2. L'occidentalisme pro-croate face au projet de Grande Serbie

2.1. Brève définition de l'occidentalisme


Commençons par tuer un canard : l'occidentalisme n'est pas l'atlantisme.


Les références fondamentales de l'atlantisme sont le maintien de l'alliance Europe-Amérique (pour ne pas dire la soumission des nations européennes aux États-Unis) et l'adhésion sans faille de l'Europe à la politique extérieure étasunienne et à ses sous-valeurs, globalistes, consuméristes et « politiquement correctes ».


La référence fondamentale de l'occidentalisme, par contre, c'est l'Occident européen, c'est-à-dire l'Europe de tradition chrétienne occidentale (catholique et protestante), distincte mais proche tant d'un Grand Occident incluant notamment l'Amérique du Nord dans son acception traditionnelle et anti-globaliste, que d'une Grande Europe ou, plus précisément, d'une Eurasie de tradition orthodoxe s'étendant à tout l'espace russo-byzantin.


L'occidentaliste, fort de son enracinement historique, identitaire, n'est pas occidental ou européen, mais occidental et européen.


Mon propos n'est pas de m'étendre sur ce sujet. Toutefois, il me fallait préciser cela afin de faire comprendre les motivations réelles et généralement mal comprises de l'occidentalisme pro-croate dans le contexte des conflits dits « yougoslaves ».


2.2. L'occidentalisme pro-croate face à Byzance et au djihadisme


Avant que Belgrade ne déclenche son agression contre les républiques de Slovénie et de Croatie en 1991, il convient de savoir que les occidentalistes qui ont, par la suite, pris le parti de Zagreb contre le pouvoir serbo-yougoslave de Slobodan Milosevic et de ses alliés nationalistes « tchetniks » (19), étaient très généralement favorables à la cause serbe dans le cadre du conflit du Kosovo et qu'ils auraient, sans l'irresponsable politique agressive de Belgrade à l'égard des Slovènes et surtout des Croates, massivement soutenu Belgrade dans sa lutte contre l'implantation de l'islamisme et du djihadisme dans les Balkans.


Mais, que je sache, l'attaque serbo-yougoslave de 1991 contre la Slovénie et la Croatie catholiques n'avait absolument rien de commun avec la lutte contre l'islam djihadiste. Il est pourtant courant, dans certains milieux politiques, de présenter Milosevic et le nationalisme serbe comme les défenseurs de l'Europe contre l'islam combattant. Cette approche erronée me fait m'en souvenir d'une autre : celle de l'Allemagne hitlérienne, défenseur de l'Europe contre le bolchevisme. En réalité, ni l'Allemagne hitlérienne, ni la Serbie de Milosevic ne se sont lancées, a priori, dans une croisade idéologique « altruiste », mais exclusivement dans une guerre de conquête nationaliste destinée à leur seul profit. Et ce n'est qu'a posteriori, lorsqu'ils se cherchèrent des alliés, c'est-à-dire de la « chair à canon », et plus encore lorsqu'ils furent aux abois, que tant Berlin que Belgrade agitèrent l'étendard de la croisade « antitotalitaire », ce qui, on le reconnaîtra, n'est rien moins qu'un comble. En outre, dans un cas comme dans l'autre, ces politiques agressives irréfléchies aboutirent à la ruine des pays qui les initièrent et à la victoire, de même qu'au renforcement des idéologies qu'ils prétendirent vouloir écraser : large victoire du communisme stalinien en 1945, d'une part, et implantation durable de l'islam radical dans les Balkans à la suite des guerres déclenchées par le régime de Milosevic, d'autre part.


L'attaque serbo-yougoslave contre la Slovénie et la Croatie a, d'entrée de jeu, rendu impossible le soutien occidentaliste à la Serbie dans le cadre d'autres conflits. En outre, l'acharnement serbe, tant en Bosnie qu'au Kosovo, a eu pour conséquence, comme nous venons de le dire, la radicalisation religieuse islamique dans les Balkans, l'implantation durable de djihadistes internationaux dans la région et l'établissement de têtes de pont de grands pays musulmans tels que l'Arabie saoudite, la Turquie, le Pakistan et l'Iran dans toute la péninsule balkanique au nom de la défense « humanitaire » des « frères musulmans » de Bosnie et du Kosovo. Ainsi, en Bosnie, en Macédoine, en Albanie, a-t-on vu pousser comme des champignons de prairie une multitude de petites mosquées immaculées brandissant bien haut la couleur standard de ce wahhabisme (20) qu'incommodent même parfois les vieilles mosquées ottomanes jugées insuffisamment sobres dans leur apparence. Ainsi, en mai 1998, puis-je voir à Donji Vakuf, en Bosnie centrale, un duo d'êtres spectraux, tout de noir vêtus, dont seuls les yeux étaient visibles ; c'était, il est vrai, bien avant que cette coutume vestimentaire ne devienne un must jusque dans les rues de Paris et de Bruxelles, notamment… L'islam radical, on peut le dire, doit une fière chandelle à Slobodan Milosevic, coqueluche de ces Européens et de ces Occidentaux qui, dans leurs choix idéologiques, ne ratent jamais une occasion de faire erreur.


C'est eux pourtant qui nous accusèrent, nous, les partisans de la Croatie (21), de faire le jeu de l'islam balkanique, du fait de l'alliance conclue entre Zagreb et Sarajevo. Mais à quoi dut-on cette alliance si ce n'est à l'agression de Belgrade contre la Croatie en 1991 et à la nécessité, pour Zagreb, de faire alliance avec Sarajevo afin de reconquérir ses territoires conquis par les forces serbo-yougoslaves ? Veillons à ne pas inverser le sens des responsabilités, d'autant que ces critiques émanèrent généralement de gens qui, idéologiquement, se sentaient souvent proches, par affinités nationalistes, de l'oustachisme (22). Or, paradoxalement, c'est justement le courant minoritaire néo-oustachiste qui était, en règle générale, le plus favorable aux Bosniaques musulmans. Qu'un courant idéologique assimilé au fascisme ait pu être favorable aux musulmans de Bosnie a de quoi déstabiliser les certitudes politiques de l'Occidental le moins bien-pensant, cela correspond pourtant à une réalité historique. Lorsque pendant la Seconde guerre mondiale, sous le régime d'Ante Pavelic, fut constituée la Grande Croatie (23), qui incluait la totalité de la Bosnie-Herzégovine actuelle, les Bosniaques musulmans furent présentés, propagande oblige, comme « les plus purs des Croates ». À Zagreb, dans la capitale de la très catholique Croatie, le Poglavnik (24) fit transformer un musée en mosquée (25). Et, si au cours de la guerre de 1991-1995, la presse occidentale globaliste n'a jamais manqué une occasion d'évoquer, dans le seul but de discréditer les Croates, le passé oustachi et collaborationniste de la Croatie, notamment à l'occasion de la reconquête, par les forces croates, de la ville de Jasenovac (26), en 1995, elle ne sembla que très rarement se souvenir du rôle pourtant actif joué par les Bosniaques musulmans dans la collaboration pro-nazie, notamment par leur engagement dans deux divisions SS, la Handschar et la Kama (27). Certes, intégrés dans la Grande Croatie ou État indépendant croate (NDH), ces Bosniaques portaient sur leur uniforme, le damier croate. Mais ils portaient également en couvre-chef, un fez rouge, afin de souligner leur appartenance à l'Oumma (28).


Considérés comme des alliés objectifs de l'islamisme par des nationalistes européens pourtant idéologiquement proches de l'oustachisme et d'ailleurs généralement admirateurs du terrorisme islamique libano-palestinien (Hezbollah, Hamas, Djihad islamique et j'en passe), nous, les partisans occidentalistes de la Croatie, étions par contre perçus comme des « revanchards oustachis » par l'ensemble du très bien-pensant « Village global » post-occidental, et cela au mépris de toute logique idéologique et historique.


En réalité, le choix des occidentalistes pro-croates ne se porta nullement sur l'oustachisme, mais sur ce que l'on pourrait nommer l' « herzégovinisme ». Face à la double menace représentée par le panserbisme orthodoxe et l'islamisme bosniaque (29), les occidentalistes ne firent pas le choix du combat nationaliste croate mais bien celui du combat civilisationnel d'une Croatie enracinée dans la tradition occidentale et, notamment, dans le souvenir de l'ancien Empire d'Autriche-Hongrie. Or, les Herzégoviniens, c'est-à-dire les Croates de cette Herzégovine aujourd'hui encore absurdement rattachée à l'État bosniaque, jouèrent un rôle politique et militaire essentiel dans le cadre du conflit de 1991-1995. Combattant sur deux fronts, soit contre les troupes serbes et les troupes islamo-bosniaques, les Croates d'Herzégovine firent barrage et empêchèrent ainsi la chute des villes croates du littoral dalmate. Ce que l'on appela le « clan herzégovinien » fut également très influent à Zagreb même, jusque dans l'entourage du président Franjo Tudjman, et fut l'un des principaux artisans de la victoire croate de 1995. On aurait pu croire dès lors qu'à l'issue de la guerre, l'Herzégovine croate, qui eut, en outre, largement à souffrir des exactions islamo-bosniaques (30) trouverait naturellement sa place au sein de la République de Croatie, mais il n'en fut rien : Dayton (31) en décida autrement. L'Herzégovine croate est donc, aujourd'hui encore, liée à la prétendue « Fédération croato-musulmane » et à l'État bancal de Bosnie-Herzégovine. Autant dire que la guerre de Bosnie n'est guère terminée (32).


Ainsi donc, malgré l'alliance de raison croato-bosniaque, qui seule permit la victoire croate et la partielle victoire herzégovinienne de 1995, les Croates ne furent pas les alliés enthousiastes de l'islam bosniaque et de ses soutiens moyen-orientaux, que d'aucuns ont voulu dépeindre. Bien au contraire, du fait des erreurs stratégiques commises par Belgrade dès 1991, les Croates, particulièrement en Herzégovine, durent se battre sur deux fronts et furent finalement dans l'obligation de se soumettre, en Bosnie-Herzégovine, en échange de la récupération de la « Krajina », aux volontés des États-Unis, eux-mêmes poussés par leurs alliés et partenaires arabo-musulmans.


De même, conformément à leur approche civilisationnelle, les occidentalistes soutinrent le peuple croate dans sa lutte contre la double agression dont il fut l'objet, mais cela sans aucune haine du peuple serbe, en reconnaissant aux Bosniaques musulmans, après, certes, une révision équitable des frontières de la Bosnie-Herzégovine, le droit de posséder un État propre, et cela tout en contestant le verdict atlanto-globaliste de Dayton, défavorable à l'Herzégovine croate, géopolitiquement erroné car ayant empêché la prise de Banja Luka par les forces croato-bosniaques, et surtout politiquement bancal du fait de sa volonté d'imposer le « vivre-ensemble », conformément à la doctrine globaliste, aux différents peuples de Bosnie-Herzégovine.


2.3. L'occidentalisme pro-croate, une approche civilisationnelle entre l'enclume nationaliste et le marteau globaliste


Accusés par les globalistes (en cela compris les « européistes » jouissant pour l'occasion de l'appui d'une poignée de « nationalistes européens » adeptes de la Grande Europe) de marcher sur la voie du morcellement nationaliste du fait de leur soutien à la désintégration de la Yougoslavie, les occidentalistes pro-croates se voyaient dans le même temps accuser par les nationalistes de faire le jeu de Washington et de son globalisme consumériste, en cherchant l'appui de la grande puissance américaine dans le cadre du conflit en cours. On appréciera le caractère paradoxal, voire cocasse, de ces jugements péremptoires.


Or, rappelons une fois encore qu'entre le nationalisme et le globalisme, l'occidentaliste ne choisit pas. Son combat est un combat civilisationnel et le combat en faveur de la cause croate fut, en ce sens, un cas exemplaire, n'en déplaise à ceux qui ne l'ont point compris. Alors que la Serbie orthodoxe et la Bosnie musulmane jouirent de l'appui des peuples de leurs civilisations respectives, il convient de souligner que les Croates catholiques furent, quant à eux, soumis à une critique incessante de la part de tout l'Occident dit « démocratique ». Les Croates durent leur victoire à leurs propres forces, à l'appui de la diaspora et à l'action diplomatique de l'Allemagne, mais en aucun cas à une mobilisation massive de l'Occident en leur faveur, que du contraire. L'Occident abandonna Vukovar et ne commença à prendre intérêt à la Croatie et aux Croates que lorsqu'il apparut qu'ils pourraient se révéler utiles dans le cadre de leur stratégie de sauvetage de la Bosnie musulmane.


La « mobilisation occidentale » en faveur de la Croatie et du peuple croate ne concerna, en définitive, qu'une poignée d'occidentalistes. Ce fut là un symptôme très révélateur de l'affaiblissement de l'Occident en tant que communauté de civilisation. Ceux qui clamèrent à l'époque que l'Europe était morte à Vukovar auraient pu ajouter à cette épitaphe le nom de l'Occident, aujourd'hui métamorphosé en un « post-Occident » globaliste. Dans ces conditions, dire que le combat de l'occidentalisme en faveur de la Croatie fut un combat de marginaux politiques, voire de proscrits, est un euphémisme. Mais n'est-ce pas là, dans un monde déraciné et oublieux de son héritage civilisationnel, le lot habituel de l'occidentalisme identitaire ?


L'occidentalisme avait toutes les raisons de soutenir les sécessions slovène et croate contre le centralisme de Belgrade. Si l'idée yougoslave plonge effectivement ses racines dans l'idée « illyrienne » (33) qui ne concerne essentiellement, à l'origine, que les Slovènes et les Croates, elle ne sera jamais, dans son application, que l'accomplissement du rêve grand-serbe, pour ce qui est du royaume de Yougoslavie (1921-1941) de l'entre-deux-guerres - créé pour contenir l'expansionnisme allemand, avec l'insuccès que l'on sait -, puis une réalisation des chimères communistes dans le contexte de la Yougoslavie titiste (1945-1980). En utilisant l'héritage de la seconde Yougoslavie, Slobodan Milosevic a espéré renouer avec les desseins de la première. D'un point de vue occidentaliste, il convenait dès lors de favoriser la désintégration de ces structures artificielles, non pas dans un but nationaliste, mais, au contraire, afin de favoriser la réintégration des Slovènes et des Croates dans la sphère de l'Europe de tradition chrétienne occidentale dont les occidentalistes n'ont jamais cessé de souhaiter l'unification.


Rien de commun, toutefois, dans cette démarche, avec celle de l' « Euromarket », mieux connu sous le nom d'Union européenne, dont le but ultime est de constituer la marche européenne d'un grand marché mondial standardisé et culturellement fourre-tout. Absolument méprisant et hostile, comme on le sait, à l'égard de toute approche identitaire, ledit Euromarket sembla même, vraisemblablement, souhaiter un temps l'écrasement des sécessions slovène et croate par les blindés de Belgrade, dans l'espoir sans doute de pouvoir engloutir un jour, dans son entièreté, l'espace yougoslave. Il en fut pour ses frais et, alors qu'il aurait pu faire montre d'une réelle unité politique et militaire dans le cadre du conflit yougoslave, il en sortit amoindri et discrédité. Mais qu'importe, pourvu que l'on puisse jouer et jouir des subventions, et discuter à l'envi de la pasteurisation du camembert…


Rien de commun non plus avec l' « Occident McDo » de l'atlantisme globaliste. Les erreurs stratégiques de Belgrade et le vide militaro-diplomatique de l'Europe, ont abouti, au fil des défaites militaires de la première et à la suite de la faiblesse attentiste de la seconde, à renforcer la présence américaine et atlantique dans les Balkans. Cela ne fut point une victoire de l'Occident tel que l'envisagent les occidentalistes, mais une victoire du globalisme post-occidental, atlantiste, qui a su simplement bénéficier des erreurs et des faiblesses précitées. Les accords de Dayton en furent la conclusion et nous n'eûmes plus qu'à nous dire, non sans une certaine amertume : « Tout cela pour ça…».


Nous voilà bien loin des projets occidentalistes d'unité civilisationnelle de l'Occident européen et d'alliance intercivilisationnelle entre ledit Occident, éventuellement associé à une Amérique du Nord régénérée, « déglobalisée », et l'Orient byzantin, dans le cadre d'un combat universel mené sous la devise « ni McDo, ni Djihad !». Cette approche occidentaliste, c'est-à-dire qualitative, esthétique, civilisationnelle, identitaire, enracinée, au vu des fulgurants progrès du déracinement, de l'acculturation, de la globalisation, apparaît d'ailleurs chaque année un peu plus improbable, un peu plus utopique. Aussi en sommes-nous réduits à théoriser en voyant notre univers hésiter entre sauvagerie chaotique et médiocrité totalitaire.


Suite et fin demain.


Éric Timmermans, Bruxelles

Criticus, le blog politique de Roman Bernard.

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Intégralité de la série d'articles à retrouver sous le libellé « Panserbisme » :



 Criticus: Panserbisme 

(19) À l'origine, le terme « Tchetnik » ou « Chetnik » désigne une unité militaire ou paramilitaire serbe. Il signifie, plus précisément, « membre d'une unité ». Ce terme remonte aux XVIIIe et XIXe siècles, périodes durant lesquelles il désigne les rebelles serbes combattant, par voie de guérilla, la domination ottomane. Durant la Seconde guerre mondiale, il désigne les partisans de la résistance non-communiste et royaliste de Mihailovic. Ces derniers combattront bientôt les partisans de Tito qui, plus sérieux et moins « folkloriques », recevront le soutien de Londres, aux dépens des troupes de Mihailovic. Durant les guerres de 1991-1999, le terme de « Tchetnik » reviendra à l'honneur pour désigner, soit positivement, soit péjorativement, les combattants serbes se réclamant de cette tendance historique ou, plus généralement, tous les miliciens serbes. Il existe un folklore « tchetnik » remontant aux origines, qui consiste notamment à porter une chevelure abondante et une barbe fleurie... « Tchetniks » et « Oustachis » se livrent, aujourd'hui encore, à une guerre de graffitis, dans nombre de toilettes européennes notamment, en écrivant sur les murs le « U » des oustachis ou la croix entourée des quatre « C » cyrilliques (soit le « S » de « Serbe » et « Serbie », en caractère latin)…

(20) Le wahhabisme est une doctrine de l'islam sunnite apparue vers 1745 qui a pour but de « ramener l'islam à sa pureté d'origine ». Elle est particulièrement prisée en Arabie saoudite.

(21) Je me rallierai, pour ma part, à la cause croate, dès 1991, et je la soutiendrai durant toute la durée de la guerre de 1991-1995. J'effectuerai, entre 1991 et 2001, une dizaine de voyages en Croatie et en Herzégovine. Les trois premiers voyages furent politiques et me conduisirent à Zagreb et à Sisak (octobre 1991), à Zagreb (Noël 1991), de même qu'à Zagreb, Split et Tomislavgrad, en Herzégovine (novembre 1992). J'établirai principalement des contacts avec le HDZ de Franjo Tudjman. Je poursuivrai par la suite mes activités politiques en faveur de la Croatie, notamment par des écrits dans les Échos de Croatie, organe de l'Association Belgique-Croatie, notamment animée par mes amis Claude Grivegnée et Jean-Marie Barin-Turica. Politiquement, du fait du peu de popularité de la cause croate dans notre Francité, nous resterons toutefois toujours marginalisés.

(22) Le terme français « oustachi » dérive du croate ustasa qui signifie « révolté », « insurgé ». Les « oustachis » sont dont, à l'origine, des Croates révoltés contre le pouvoir serbo-yougoslave. Le terme sera bien vite appliqué aux membres du Parti fasciste croate fondé, en 1929 (l'année qui suit l'assassinat du dirigeant du Parti paysan croate, Stjepan Radic, par un député monténégrin, au Parlement de Belgrade), par Ante Pavelic. Celui-ci doit bientôt fuir la Yougoslavie et est accueilli par l'Italie de Mussolini. Au lendemain de l'assassinat à Marseille, le 9 octobre 1934, du roi Alexandre de Yougoslavie et du ministre français des Affaires étrangères Louis Barthou, par un Macédonien travaillant pour les oustachis, Pavelic est condamné à mort par contumace, mais Mussolini refusera de l'extrader et le placera finalement à la tête de l' « État indépendant croate », soit la Croatie « oustachie » de 1941-1945.

(23) En fait de « Grande Croatie », l' « État indépendant croate » (NDH : Nezavisna Drzava Hrvatska) d'Ante Pavelic, s'il comprend l'essentiel de la Croatie actuelle, de même que la Bosnie-Herzégovine et la totalité de la Sirmie (ce qui conduit la frontière croate jusqu'à Zemun, dans la proche banlieue de Belgrade), il doit également abandonner deux territoires à la Hongrie, de même que l'essentiel du littoral dalmate, dont Zadar (Zara) et Split (Spalato), à l'Italie mussolinienne. En outre, l'Italie contrôle l'Istrie depuis la fin de la Première guerre mondiale (Atlas des peuples d'Europe centrale, André et Jean Sellier, La Découverte, 1991, pp.150-151). Les territoires croates annexés par l'Italie seront toutefois récupérés par Zagreb, dès 1943, après la capitulation de Rome.

(24) Poglavnik est le titre donné à Ante Pavelic en tant que chef de l' « État indépendant croate » de 1941-1945. L'on peut comparer ce titre à ceux donnés à d'autres leaders fascistes : Duce (Benito Mussolini), Conducator (Ion Antonescu ; ce titre sera aussi donné à Nicolae Ceaucescu), Führer (Adolf Hitler).

(25) Il s'agit de l'ancienne Maison des artistes plasticiens, qui se dresse sur l'une des plus grandes places de Zagreb. L'on doit cet édifice, achevé en 1938, à Ivan Mestrovic, en qui Auguste Rodin voyait un successeur. Le musée que l'on y installa et qui appartenait à l'Association des artistes plasticiens, fut transformé en mosquée sous le régime oustachi de 1941-1945. Le bâtiment connut diverses transformations dont les éléments les plus spectaculaires étaient la présence de deux minarets qui jaillissaient de la coupole. En 1949, les autorités communistes décidèrent d'y établir le Musée de la Révolution qui, en 1962, deviendra le Musée de la Révolution des peuples de Croatie. Il faudra attendre l'indépendance de la Croatie et l'année 1993 pour voir l'édifice redevenir la propriété des artistes croates.

(26) Le camp de Jasenovac était à la fois un camp de concentration et un camp d'extermination du régime oustachi d'Ante Pavelic (1941-1945). Le régime oustachi y déporta et y fit exterminer un grand nombre de Juifs et de Serbes, mais également des opposants, notamment croates, au régime oustachi. Le camp était constitué de cinq sites de détention créés entre août 1941 et février 1942. Le nombre des victimes du camp de Jasenovac varie entre 70 000 et 80 000, Juifs, Serbes (environ 40 à 50 000), Tziganes et opposants croates. Sous le régime oustachi, 300 à 400 000 Serbes auraient été exterminés (United States Holocaust Memorial Museum). Ces imprécisions sont dues au manque de sources et aux différences de points de vue. Mais Jasenovac est d'abord un village de la région de Sisak-Moslavina. Sa reconquête par les armées croates, en 1995, permit aux détracteurs de la Croatie d'établir des raccourcis simplistes entre l'opération militaire croate et le passé concentrationnaire du lieu. Certes, cela n'excuse pas les crimes indéniables commis par les oustachis à l'encontre des populations serbes, mais ne devrait-on pas rappeler également que la Serbie du « Gouvernement de salut national » de Milan Nedic fut déclarée premier pays « Juden Frei » (« libéré des Juifs ») d'Europe ? De fait, le gouvernement Nedic accepta l'occupation et collabora avec l'Allemagne nazie. Des camps de concentration furent également créés en Serbie. Le 3 février 1942, le gouvernement Nedic constitua une « Garde nationale serbe » chargée de la lutte contre les résistants. Le 1er avril de la même année, une branche serbe de la Gestapo fut créée. Quatre mois plus tard, les nazis proclamèrent la Serbie « premier État Juden Frei ». La Serbie, bien qu'elle fût soumise au régime d'administration militaire du Troisième Reich, n'en n'eut pas moins son gouvernement collaborateur.

(27) À la suite des revers militaires encourus par les armées allemandes tant sur le front de l'Est qu'en Afrique du Nord, la Waffen-SS assouplit largement ses critères raciaux de sélection au fil des ans. L'une des conséquences de cet assouplissement fut la constitution d'unités SS non-germaniques. Les Wallons de Léon Degrelle seront ainsi les premiers non-Germains, en présentant fallacieusement les Wallons comme des « Germains de langue française », à se faire ouvrir la porte de l'Ordre noir. En février, Adolf Hitler approuvait ainsi la création d'une division SS composée de Bosniaques musulmans, la division Handschar. Contrairement à une idée parfois évoquée, ce n'est pas le caractère musulman de ces recrues qui posait problème – depuis quand l'appartenance à l'islam constitue-t-il un caractère « racial » ? - mais leur origine slave. Bien que comptant certaines nations slaves parmi ses alliés (Slovaques, Croates, Ukrainiens), l'Allemagne hitlérienne considérait les Slaves comme les « esclaves naturels » des Germains, les Russes et les Polonais ayant eu particulièrement à souffrir de ces théories raciales. Aussi, pour les besoins de la propagande, Heinrich Himmler inventa-t-il pour les Bosniaques une origine gothique : les Bosniaques devinrent ainsi les descendants des Ostrogoths germaniques. On créa donc la 13e division de montagne de la Waffen-SS « Handschar » dont les hommes portaient comme signe distinctif un fez rouge et, sur le col de l'uniforme, en lieu et place du double « S », un cimeterre (handzar, handschar) et une croix gammée. Cette division fut créée à l'instigation du grand mufti de Jérusalem, el-Hadj Amin al-Husseini, que l'on voit sur certaines photos saluer « sa » division SS, le bras tendu, à l'hitlérienne. Dix mille volontaires se présenteront, mais le recrutement stagne. Fin 1943, la Handschar compte malgré tout plus de 21 000 hommes, mais les effectifs musulmans ont été complétés par des catholiques croates (2800) et des éléments originaires de l'Albanie du Nord (la région de Shkoder, en Albanie septentrionale, est peuplée d'Albanais catholiques qui représentent 10 % de la population totale de l'Albanie), ce qui n'est pas sans poser problème à des troupes musulmanes encadrées par des SS-imam et qui respectent, notamment, les règles religieuses et alimentaires de l'islam. Une autre division SS bosniaque sera créée, la 23e division de montagne de la Waffen-SS Kama, mais elle ne survivra que quelques mois, entre juin 1944 et fin octobre 1944. Bien que considérées comme « croates » du fait de l'appartenance de la Bosnie-Herzégovine à l'État Indépendant Croate (NDH), ces unités SS furent composées, pour l'essentiel, de volontaires bosniaques musulmans.

(28) Oumma ou Umma : terme qui désigne la communauté des musulmans au-delà des clivages nationalitaires.

(29) Alija Izetbegovic et son parti, le SDA, remporteront les élections de novembre-décembre 1990. Surnommé affectueusement Dedo (grand-père), Izetbegovic, né en 1925, deviendra bien vite la coqueluche des médias démocratiques qui le présenteront comme l'emblème de la Bosnie-Herzégovine multiculturelle. Les origines idéologiques nationales-islamiques d'Izetbegovic seront, quant à elles, totalement occultées.

  • L'objectif de la direction bosniaque est clair : « À tout prix il faut rassurer ceux qui, parmi les Occidentaux, pourraient nourrir des soupçons vis-à-vis d'un chef d'État musulman en plein cœur de l'Europe. Alija Izetbegovic, tout comme le groupe fondateur du SDA, est néanmoins profondément imprégné par l'islam. Un islam très politique. » (« Izetbegovic, Musulman de Bosnie », Libération Spécial Sarajevo, novembre 1992, p.24).
  • Complémentairement à ce texte de Libération, j'écris dans les Échos de Croatie, en 1997 : « Alija Izetbegovic est né en 1925. Très jeune il militera pour la cause de l'islam bosniaque. Avant la Seconde guerre mondiale, il faisait déjà partie d'un mouvement politique, les "Jeunes Musulmans", un groupe traditionaliste combattant l'acculturation et les dérives de l'islam "moderniste". Au lendemain de la guerre – durant laquelle des dizaines de milliers de Musulmans de Bosnie commettront de nombreux crimes sous l'uniforme SS -, en 1946, le jeune Alija, alors âgé de 21 ans, est arrêté pour propagande islamique. Il sera libéré trois ans plus tard. » Soucieux de complaire à ses alliés arabes dans le contexte du mouvement des non-alignés, Tito va relâcher la pression qu'il exerce sur l'islam bosniaque. « Mais avec la mort de Tito en 1980, les tentatives de (re)prises de contrôle serbe sur la Fédération yougoslave et le début de la guerre civile au Kosovo, Belgrade va à nouveau durcir le ton à l'égard des Musulmans : en 1983, Alija Izetbegovic et dix autres intellectuels sont emprisonnés. Ils sont accusés de vouloir établir un pouvoir islamique. L'accusation se base sur un texte écrit en 1970 et intitulé Déclaration islamique, un texte de soixante pages qui prône l'islamisation des Musulmans [ndr : c'est-à-dire des Bosniaques] et dont la limpide devise est : "croire et se battre". Bien qu'il éprouve une certaine gêne à parler de cet inquiétant texte, le SDA n'en a pas moins fait éditer massivement la Déclaration islamique en 1990, au lendemain de sa victoire électorale… »

(30) Le 4 janvier 1993, Mate Boban, président de la « République autonome croate » d'Herceg Bosna, signe le plan Vance-Owen. Les représentants bosniaques signeront à leur tour le 25 mars, suivis par la partie serbe, le 2 mai, malgré le rejet du plan par leur « Parlement » et par la population serbe de Bosnie-Herzégovine qui, le 16 mai, s'exprime à 96 % contre le plan Vance-Owen, par voie de référendum. Cela, pouvait-on penser, n'augurait rien de bon. Le plan Vance-Owen est l'un des rares plans internationaux conçus à cette époque qui rendait quelque peu justice aux Croates de Bosnie-Herzégovine. De fait, il accordait à la partie croate 13 973 km², soit 27,1 % du territoire bosno-herzégovinen. Ce territoire se voyait diviser en trois provinces numérotées 3 (région d'Odzak), 8 (région de Mostar) et 10 (région de Travnik) et regroupait 68,27 % de la population croate de Bosnie-Herzégovine, soit 513 433 personnes. Mais, à peine signé, le plan Vance-Owen sera dénoncé et, faiblesse internationale oblige, ne sera évidemment jamais appliqué. L'on aurait pu croire que la réaction la plus violente à ce plan émanerait des Serbes, mais il n'en fut rien. Ce n'est pas l'adversaire serbe qui, cette fois, portera l'estocade aux Croates, mais bien l' « allié » bosniaque musulman qui, aidé par quelques milliers de moudjahidine venus en droite ligne d'Afghanistan, vont tenter de prendre aux Croates ce qu'ils ne peuvent reprendre aux Serbes. Les Bosniaques et leurs alliés djihadistes vont donc lancer une offensive contre les Croates d'Herzégovine et se livrer à nombre d'exactions, et ce dans la plus grande indifférence de la « communauté internationale » qui semble se plaire à cantonner les Croates dans le rôle d'agresseur, mais ne leur reconnaît jamais le statut de victimes.

  • Au début du mois d'avril 1993, les Croates contrôlaient 88 % du territoire que leur avait concédé le plan Vance-Owen, soit la totalité de la province de Mostar, la presque totalité de la province de Travnik, mais une petite partie seulement de la province d'Odzak, essentiellement contrôlée par les Serbes. Mais au mois d'avril, l'Armija bosniaque, appuyée par les « volontaires islamiques », passent à l'offensive. Le HVO, l'armée des Croates de l'Herceg Bosna, perd bientôt pied et le 10 juillet 1993, ne contrôle plus que 55 % du territoire précité, et plus que 50 %, le 20 août. Vaincus et affaiblis, les Croates seraient bientôt obligés d'accepter, sous l'influence des États-Unis, l'alliance avec les Bosniaques qui permettra la contre-offensive de 1995 puis la constitution de la « Fédération croato-musulmane ».
  • L'offensive islamo-bosniaque s'accompagne de nombreuses exactions commises à l'encontre des civils croates et brandit clairement les couleurs de l'islam combattant : « Rescapés in extremis de la barbarie des tchetniks et des serbo-communistes, beaucoup de civils croates ont encore dû affronter la furie des nouveaux janissaires de Sarajevo. Plusieurs enclaves catholiques, bourrées de réfugiés, sont alors tombées, comme Kakanj, Travnik et Vares où les unités musulmanes, opportunément baptisées « Al Fatih » (Le Conquérant), sont entrées en brandissant non pas l'étendard fleurdelisé de la République bosniaque, mais bien des drapeaux verts. Au même moment, et à quelques kilomètres de là, la vallée de la Lasva subissait la sinistre loi des « moudjahidine » pro-iraniens : cantonnés à Mehurica, ces derniers portent la responsabilité d'innombrables actes de cruauté, maraudages et crimes de guerre dont fut victime la population croate. » (Bosnie-Herzégovine : les droits des Croates, Christophe Dolbeau, Écrits de Paris, juillet-août 1996, p. 36).

(31) Du 1er au 21 novembre 1995 se dérouleront sur la base aérienne de Wright-Patterson, près de Dayton (Ohio, États-Unis) des négociations visant à mettre un terme à la guerre qui ravageait alors la Croatie et la Bosnie-Herzégovine depuis 1991. Les présidents Franjo Tudjman (Croatie), Slobodan Milosevic (Serbie) et Alija Izetbegovic (Bosnie-Herzégovine) sont présents. Le négociateur est l'Américain Richard Holbrook, assisté de Christopher Hill. Ces négociations se tiennent au lendemain de la victoire croate en Krajina et de la progression des forces croato-bosniaques en Bosnie-Herzégovine. Les accords de Dayton prévoiront finalement le maintien de l'unité de la Bosnie-Herzégovine (ce qui ne résolut en rien le problème de fond, tel que nous l'avions présagé à l'époque) subdivisée en une « Fédération croato-musulmane » (c'est-à-dire la non-reconnaissance de la spécificité croate et l'imposition du « vivre-ensemble ») couvrant 51 % du territoire, et une République serbe couvrant 49 % du territoire (alors que les Serbes ne représentaient que 32 % de la population bosniaque d'avant-guerre). Les accords envisageront aussi le déploiement en Bosnie-Herzégovine d'une force de paix internationale nommée IFOR. Après quatorze années de stagnation, rien ne semble résolu en Bosnie-Herzégovine, toujours menacée d'une nouvelle flambée de violence.

(32) Les différents scrutins organisés depuis la fin de la guerre en Bosnie-Herzégovine semblent souligner le vote ethnique des électeurs, chaque communauté votant, comme on pouvait s'y attendre, pour des partis politiques issus de sa communauté. Il apparaît donc que quatorze ans après Dayton, rien n'est résolu en Bosnie-Herzégovine et que la sauce du « vivre-ensemble forcé » ne prend décidément pas.

(33) Entre 1805 (traité de Presbourg) et 1809 (traité de Vienne), Napoléon Bonaparte se fait céder par l'Autriche un certain nombre de territoires s'étendant sur une partie des territoires actuels de la Slovénie et de la Croatie, en cela compris Raguse, c'est-à-dire Dubrovnik. Ces territoires deviendront les « Provinces illyriennes », directement rattachées à l'Empire français. Ces provinces incluent principalement des populations de langues slovène et croate. À une époque où une certaine tradition historique reste encore fidèle à l'idée de l'existence d'une « relation particulière » entre la France et la Serbie, sans doute est-il bon de rappeler que le premier rassemblement de « Slaves du Sud » fut organisé par la France, mais n'incluait nullement de Serbes. Ces provinces seront le point de départ de l' « illyrisme », un courant favorable à l'union des Slaves du Sud, actif durant tout le XIXe siècle, mais clairement marqué par ses origines occidentales. Cette tendance favorable à une unité « sud-slave » décentralisée et enracinée dans le monde occidental, sera finalement engloutie, au lendemain de la Première guerre mondiale, par le projet centraliste et pan-serbe du royaume de Yougoslavie de l'entre-deux-guerres. La Yougoslavie de Tito sera son ultime avatar, avant la désintégration des années 1991-1999. (L'Atlas des peuples d'Europe centrale, André Sellier et Jean Sellier, La Découverte, 1991, p. 144).

jeudi 22 octobre 2009

Grandeur et décadence du panserbisme (1), par Éric Timmermans

1. Les rêves brisés de la Grande Serbie


Des hauteurs des citadelles de Belgrade et de Novi Sad, on peut voir plusieurs ponts enjamber le Danube. Certains d'entre eux sont flambant neufs. La tour Usce, le plus haut édifice de Belgrade, revêt aussi cette même apparence de nouveauté. De fait, elle fut restaurée entre 2003 et 2005. L'on prévoit, en outre, la construction d'une tour jumelle en 2010. Au cœur du quartier administratif de Belgrade, l'on peut encore voir quelques immeubles éventrés, souvenirs du bombardement atlantique de 1999. À Novi Sad, une affiche défraîchie et partiellement taguée, montre l' « avant » et l' « après », des photos de ponts avant et après lesdits bombardements.


Alors que le soleil se couche sur le Danube, dont les eaux s'en vont rejoindre celles de la Save, avant de poursuivre leur route vers la Mer noire, pendant que les Belgradois déambulent sur leur joli piétonnier et que d'autres, tout comme moi, s'attardent dans les murs de la citadelle, à quelques pas du monument de la Victoire et de cet autre édifice, élevé en l'honneur de la France (1), il m'est bien difficile d'imaginer que, dix ans plus tôt, Belgrade et la Serbie étaient soumises aux frappes intensives de l'OTAN. Difficile d'imaginer aussi que je suis là au cœur d'un pays dont je n'ai eu de cesse, du fait de mon soutien à la cause croate, de dénoncer la politique, durant toutes les années 1990.



En mai 1989, Slobodan Milosevic est élu président de la Serbie, l'une des entités fédérées de la Yougoslavie post-titiste. À l'occasion du 600e anniversaire de la bataille de Kosovo Polje (2), Milosevic proclame que personne n'a le droit de battre le peuple serbe et que personne, désormais, n'en n'aura plus l'occasion. Milosevic promet (3) à son peuple, la Serbie la plus forte, la plus prospère et la plus grande qui puisse être. La nouvelle Serbie fait fi, désormais, des autonomies du Kosovo – proclamé « berceau de la nation serbe » - et de la Voïvodine (4). Elle maintiendra, en outre, dans son giron la Macédoine et le Monténégro, l'allié de toujours, et s'étendra à tous les territoires peuplés de Serbes - fussent-ils, dans certaines régions, très minoritaires - à savoir à la totalité de la Bosnie-Herzégovine et les deux-tiers du territoire de la Croatie à laquelle Belgrade ne laisserait globalement que Zagreb et l'Istrie. Les quelques milliers de Serbes de Slovénie seraient toutefois « abandonnés à leur sort » dans la prospère république slovène contre laquelle ils semblaient d'ailleurs bien peu désireux de prendre les armes (5).


Ces discours aux accents virils vaudront à Slobodan Milosevic un large soutien populaire (6). Certains en viennent même à rêver de compléter le mirifique tableau grand-serbe de leur président par la restauration, en sus, de l'empire d'Étienne Dusan (7). La Grande Serbie, de la banlieue de Zagreb à la mer Égée, après tout, pourquoi pas ? La machine mégalomaniaque du nationalisme grand-serbe venait de s'emballer.


Le 24 mars 1999, dix ans après les folles promesses de Kosovo Polje, l'OTAN débute sa campagne aérienne contre la Serbie, en représailles de la politique de Belgrade au Kosovo dont on dit que Milosevic a entrepris de chasser la totalité de la population albanaise. Des rumeurs d'atrocités et de purification ethnique circulent, certaines fondées, d'autres fantaisistes. Les médias, en tout cas, s'en emparent et répandent les plus abominables rumeurs. Les opinions occidentales, ainsi conditionnées, sont désormais prêtes à accepter les frappes militaires qui vont s'abattre sur la Serbie. L'on espéra un temps que quelques jours de bombardement amèneraient Belgrade à la table des négociations, comme ce fut le cas pour la guerre en Bosnie, mais il n'en fut rien. La Serbie subira les frappes de l'OTAN durant 78 jours, période durant laquelle seront effectuées une cinquantaine de milliers de missions aériennes (pas exclusivement de bombardement, cela s'entend). Les frappes atlantiques prendront fin le 9 juin 1999 (8).


Au bout des dix années d'obstination pan-serbe de Slobodan Milosevic, la Serbie, à laquelle son chef avait promis l'expansion la plus grande, se trouvera finalement ruinée et réduite à la portion congrue, et ce, en plusieurs étapes :


  1. Slovénie : Le 23 décembre 1990, la population slovène se prononce à 90 % en faveur de l'indépendance de sa république. Les autorités yougoslaves font la sourde oreille. Le 25 juin 1991, la Slovénie et la Croatie proclament donc leur sécession de la Fédération yougoslave. Cette décision entraîne une riposte de l'armée yougoslave (JNA) mais celle-ci se heurte aussitôt à une forte résistance slovène. Au bout d'une guerre de dix jours (27 juin au 7 juillet 1991), la JNA doit se retirer du pays. Dès les premiers mois de la guerre, à Belgrade, les projets grand-serbe et yougoslave se confondent, le vernis légal yougoslave servant à couvrir le projet pan-serbe de Milosevic. Peu motivé par la faiblesse de la minorité serbe de Slovénie, Milosevic n'insiste pas. Il n'en sera pas de même en Croatie. Quoiqu'il en soit, le projet serbo-yougoslave vient de subir son premier revers.
  2. Croatie : Le 19 mai 1991, les Croates se prononcent à 90 % en faveur de l'indépendance de leur république. Le scrutin est toutefois boycotté par l'importante minorité serbe de Croatie, principalement rassemblée dans la « Krajina » (9) et en Slavonie orientale. Le 25 juin 1991, la Croatie et la Slovénie proclament leur indépendance d'avec la Fédération yougoslave. Évacuée de Slovénie, la JNA va pouvoir tourner tout son potentiel militaire contre la Croatie. Elle entreprend une guerre massive contre la République croate dès le mois d'août 1991. La ville croate de Vukovar, devenue le symbole de la résistance croate, tombe aux mains des troupes serbo-yougoslaves, le 18 novembre 1991 (10). La chute de Vukovar est une tragédie. Les exactions qui y sont commises par les troupes de Belgrade, de même que dans tous les territoires croates que celles-ci contrôlent ou assiègent, sont innombrables. La Croatie sera le premier pays à souffrir de la sinistrement célèbre politique de « purification ethnique », les populations croates étant systématiquement chassées des territoires contrôlés par les Serbes. Toutefois, l'offensive de Belgrade est définitivement stoppée : l'armée de Milosevic n'entrera jamais à Zagreb, pas plus que dans les villes du littoral, et se voit contenue en Krajina et en Slavonie orientale. La double résistance slovène et surtout croate porte rapidement ses fruits diplomatiques : le 15 janvier 1992, à l'instigation de l'Allemagne et de l'Autriche, l'indépendance de la Croatie et de la Slovénie est reconnue par la Communauté européenne. Belgrade subissait son second revers et non des moindres. Il faudra toutefois attendre encore quatre ans pour voir le territoire croate enfin libéré de la présence militaire serbe : au mois d'août 1995, en quelques jours, l'armée croate, au cours de l'offensive « Oluja », écrase la république serbe autoproclamée de « Krajina ». Cette fois, le projet grand-serbe tourne à la débâcle. Celle-ci jettera sur les routes pas moins de 200 000 Serbes de Croatie, qui craignent, non sans raisons, les éventuelles représailles croates. Ils ne sont depuis jamais retournés en Croatie.
  3. Macédoine : Le 8 septembre 1991, c'est cette fois au tour de la République yougoslave de Macédoine d'organiser un référendum sur la question de son indépendance : 95 % de la population macédonienne vote en sa faveur. Les pan-serbes ont, un peu rapidement, englobé la petite Macédoine dans leur projet géopolitique. Certes, il existe une minorité serbe en Macédoine, certes une partie de la population macédonienne est favorable à la Serbie (11), certes, comme les Serbes au Kosovo, les Macédoniens sont, dans l'ouest de leur république, en conflit latent avec les populations albanaises musulmanes (12), mais le peuple macédonien, pour être slave et orthodoxe, n'en n'est pas pour autant serbe. Linguistiquement et culturellement, il est à rapprocher du peuple bulgare. Au mois d'octobre 1991, la Macédoine proclamait donc son indépendance sous le nom biscornu d' « ex-République yougoslave de Macédoine », mieux connu sous la forme du sigle anglais FYROM (Former Yugoslav Republic of Macedonia). Cela, on le sait, est dû à l'opposition d'Athènes à l'utilisation par Skopje du nom de « Macédoine » qui renvoie, du point de vue grec, à l'histoire et à la culture helléniques notamment incarnées par Alexandre de Macédoine dit le Grand. Il va donc sans dire que lorsque nous parlons ici de « Macédoine » et de « Macédoniens », nous ne désignons que la FYROM et ses habitants et non la Macédoine hellénique historique, mais c'est là un sujet qui déborde le cadre de notre propos. Du fait de certaines résistances grecques, donc, l'indépendance de la Macédoine ex-yougoslave ne sera reconnue qu'en 1993. Quoiqu'il en soit, c'était là un bien mauvais départ pour une recréation de l'empire serbe d'Étienne Dusan : nouveau revers pour le projet grand-serbe.
  4. Bosnie-Herzégovine : Le 29 février 1992, la Bosnie-Herzégovine organise un référendum sur la question de l'indépendance : 99,4 % de la population se prononcent en sa faveur. Toutefois, les Serbes (32 % de la population de Bosnie-Herzégovine) boycottent le scrutin. Les milices serbes de Radovan Karadzic encerclent bientôt Sarajevo. C'est le début d'une guerre de trois ans particulièrement sanglante et meurtrière qui verra s'affronter les trois peuples de cette république : les Bosniaques musulmans (42 %), les Serbes orthodoxes (32 %) et les Croates catholiques (18 %), les 8 % restants étant pour l'essentiel des « Yougoslaves », issus de couples mixtes. Insistons sur cette classification pour mieux rejeter celle, absurde, de la prétendue « communauté internationale », apôtre du « vivre-ensemble », qui voudra obstinément désigner comme « Bosniaques » tous les habitants de la Bosnie-Herzégovine, les subdivisant ensuite en Serbes, Croates et « Musulmans » (avec un « M » majuscule, comme s'il s'agissait là d'une nationalité…) (13). Ajoutons également que pour avoir été souvent politiquement et militairement alliés contre les Serbes, les Croates et les Bosniaques ne s'affrontèrent pas moins également à de nombreuses reprises, notamment en Herzégovine, terre traditionnellement peuplée de Croates. La cause croate n'avait suscité que bien peu de sympathie dans les opinions occidentales. La cause serbe, elle, était soutenue par le monde orthodoxe, notamment en Russie. Quant à la cause islamo-bosniaque, elle enflamma bientôt une bonne partie du monde musulman qui enverra sur place mercenaires djihadistes (14) et matériel, et fera, des années durant, pression sur les pays occidentaux, et particulièrement sur les États-Unis, pour qu'ils interviennent militairement en faveur des Bosniaques contre les Serbes. Malgré les batailles sanglantes que s'étaient livrées les peuples croate et bosniaque, les Croates de l'Herzégovine, vaincus et affaiblis, durent accepter l'idée, en 1994, de la formation d'une « Fédération croato-musulmane », sous l'égide de Washington. Ce fut là le prélude à la grande offensive croato-bosniaque de 1995 qui se déroula parallèlement à l'opération « Oluja » en Croatie. Équipées par les pays occidentaux et musulmans et soutenues partiellement par les forces aériennes de l'OTAN, les troupes croato-bosniaques écraseront les troupes serbes de Radovan Karadzic et de Ratko Mladic. C'est un nouveau désastre pour le peuple serbe. Le 21 novembre 1995, les accords de Dayton mettent un terme à la guerre. Ils empêchent toutefois la prise de Banja Luka (Bosnie occidentale) par les forces croato-bosniaques et partagent la Bosnie-Herzégovine, pour mieux établir son existence, en deux entités : la « Fédération croato-musulmane » (51 % du territoire) et la République serbe ou Republika Srpska (49 % du territoire). Si les accords de Dayton ont mis fin à un conflit sanglant, ils n'ont toutefois rien résolu sur le fond. Nous y reviendrons.
  5. Kosovo : Après les désastres politico-militaires des années 1991-1995, on pouvait raisonnablement penser que Slobodan Milosevic opérerait un certain virage diplomatique ou, qu'à tout le moins, la population serbe le chasserait du pouvoir. Bien au contraire, pour son malheur, elle l'y maintint et l'y conforta. Le résultat de cette situation fut un désastre bien plus grand encore pour les Serbes et la Serbie : la guerre du Kosovo. C'est au Kosovo qu'en 1981, à la suite du décès de Tito (15), commença la lente désagrégation de la Yougoslavie socialiste. La majorité albanaise du Kosovo se révolta donc contre le pouvoir de Belgrade et entra en conflit avec la minorité serbe de la région. Ce long conflit latent alimenta les haines réciproques, les Albanais criant à l'oppression serbo-yougoslave, les Serbes affirmant être victimes d'agressions de la part de la majorité albanaise. Deux logiques s'affrontent également, la logique historique, celle des Serbes, qui proclament que même peuplé majoritairement d'Albanais, le Kosovo n'en reste pas moins le « berceau de la nation serbe », et la logique géoculturelle, celle des Albanais, qui s'appuient sur une réalité démographique qui leur est largement favorable. Bref, le conflit s'envenime durant une quinzaine d'années, avec, notamment, la création de l'UCK (16) dès 1996. Les violences intercommunautaires se multiplient. Des rumeurs circulent bientôt à propos d'exactions, voire de purification ethnique à grande échelle menées par les Serbes à l'encontre des Albanais du Kosovo. Si certaines de ces rumeurs se révélèrent fondées (17), il s'avère aujourd'hui que la justification humanitaire qui, en mars 1999, mena aux frappes atlantiques est, en définitive, d'une crédibilité douteuse (18). Mais l'habituelle intransigeance de Belgrade n'était toutefois pas faite non plus pour calmer le jeu. Les bombes atlantiques vont donc se déverser sur la Serbie. Après avoir détruit les défenses antiaériennes serbes, les forces aériennes de l'OTAN frappent les forces serbes présentes au Kosovo, puis entreprennent la destruction systématique des infrastructures militaires et civiles de la Serbie. Après 78 jours de bombardements intensifs, Slobodan Milosevic doit s'incliner. La Serbie, elle, est ruinée. Arrêté le 1er avril 2001, sous la présidence de son successeur, Vojislav Kostunica, un « nationaliste pragmatique », pour abus de pouvoir et corruption, Milosevic est finalement livré à l'ONU, par le gouvernement serbe, deux mois plus tard. Son procès débute le 12 février 2002, mais l'ancien président serbe n'en verra jamais la fin : Slobodan Milosevic décède au centre de détention des Nations-Unies à Scheveningen (Pays-Bas), le 11 mars 2006. Des rumeurs d'empoisonnement sont bientôt dissipées par le diagnostic des médecins : le décès de Slobodan Milosevic est dû à un infarctus du myocarde. Le Kosovo, lui, proclame son indépendance le 7 février 2008 et est aussitôt reconnu par Washington. Commencé au Kosovo en 1981, le processus de désintégration de la Yougoslavie post-titiste s'achève pratiquement dans la même région, dix-sept ans plus tard, après de trop nombreuses années de guerre. De cette triste épopée kosovare qui mena à l'ultime défaite de la Serbie et du peuple serbe, le musée de l'armée de Belgrade conserve, vraisemblablement avec fierté, des morceaux des deux avions US (F-16 et F-117) abattus au-dessus de la Serbie, un ou deux uniformes de GI's capturés et aussi rapidement libérés, et un vieux Hummer qui rouille lentement à l'entrée dudit musée. Derrière telle vitrine, on découvrira aussi un casque frappé du damier croate et présenté comme appartenant à l' « armée illégale » de Croatie (celle de 1991) et plus loin, une Kalashnikov ayant appartenu à un « terroriste » de l'UCK. L'armée serbe peut, dans son musée, faire et refaire l'Histoire, si tel est son souhait, mais ces quelques dépouilles « héroïques » valaient-elles la ruine de la Serbie et du peuple serbe ?
  6. Monténégro : C'est avec le départ du Monténégro que s'achèvera réellement l' « aventure serbo-yougoslave ». Le Monténégro, c'est, pour la Serbie, l'allié de toujours, la « république sœur ». À part l'histoire – les Monténégrins, contrairement aux Serbes, n'ont pratiquement pas connu l'occupation ottomane -, rien ne distingue, il est vrai, les Monténégrins des Serbes. Aussi, à l'occasion des premières élections libres, les Monténégrins choisissent-ils, le 9 décembre 1990, de rester dans la Fédération yougoslave. Ce sera, avec la Serbie, la seule république de l'ancienne Yougoslavie titiste à ne pas proclamer son indépendance. Bien au contraire, le Monténégro prend part à la guerre contre la Croatie, notamment sur le front de Dubrovnik. Après la défection des autres républiques de la Fédération yougoslave, la Serbie et le Monténégro forment, le 27 avril 1992, une « République fédérale de Yougoslavie ». Ce sera là sans doute le seul et, en outre, bien temporaire succès de la politique pan-serbe de Belgrade. Pendant que Belgrade engrangeait les défaites, de 1991 à 1999, le Monténégro évoluait, envisageant de plus en plus un avenir économique tourné vers l'Union européenne (UE) et le monde occidental. Le 4 février 2003, la fédération yougoslave, âgée d'une douzaine d'années à peine, se transformait en une « Communauté dtats Serbie-Monténégro » qui inclut la possibilité pour chaque partie de faire sécession. Le 21 mai 2006, au cours d'un référendum supervisé par l'UE, les Monténégrins votent massivement en faveur de l'indépendance de leur république. Celle-ci est proclamée le 3 juin de la même année. Avec le Monténégro, Belgrade ne perd pas seulement son plus fidèle allié et un peuple frère, mais également son accès à la mer.


Je me suis donc rendu en Serbie, à Belgrade et en Voïvodine (Subotica, Novi Sad), dix ans après son écrasement par les forces aériennes de l'OTAN, et vingt ans après le discours de Slobodan Milosevic à Kosovo Polje. En vingt ans, l'idéologie pan-serbe initiée par Slobodan Milosevic, mais également par le Parti radical serbe (SRS), aura conduit le peuple serbe de désastres en défaites, réduisant la Serbie, promise par ses chefs à un avenir grandiose, à une peau de chagrin dont nous montrerons qu'elle peut encore se réduire au cas où de nouvelles aventures devaient être tentées. À moins que Belgrade ne choisisse la voie de l'ouverture à l'Occident. « Mais à quel Occident », m'objectera-t-on ? Ne serait-ce pas plutôt le « post-Occident globaliste » ? De fait, entre l'enclume nationaliste et le marteau globaliste, la marge de manœuvre de la voie civilisationnelle a toujours été extrêmement faible, pour ne pas dire quasi-inexistante, en Orient comme en Occident. C'est celle-ci, toutefois, qui, en 1991, guida les occidentalistes identitaires vers le choix de la Croatie, comme nous l'expliquerons demain.


Éric Timmermans, Bruxelles

Criticus, le blog politique de Roman Bernard.

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Intégralité de la série d'articles à retrouver sous le libellé « Panserbisme » :



 Criticus: Panserbisme 

(1) Deux mythes ont hanté, en France et dans le monde francophone, les débats sur les guerres « post-yougoslaves » des années 1991-1999 : celui d'une « haine fratricide éternelle » entre les Croates et les Serbes, et celui d'une amitié franco-serbe, non moins « éternelle ». Ce sont pourtant là des idées récentes, nées durant les première et deuxième guerres mondiales. Elles ont hélas largement influencé la politique extérieure de la France dans le contexte de la désintégration de la Yougoslavie.

  • Le mythe de la relation particulière qui existerait entre la France et la Serbie est né dans les tranchées de 1914-1918, pas avant. L'attentat de Sarajevo, le 28 juin 1914, et la guerre austro-serbe qui a suivi et qui ouvrit la voie à la Première guerre mondiale, a surtout permis à la France de se venger de l'humiliation qui lui fut infligée par les Prussiens, en 1870, et de récupérer enfin l'Alsace-Lorraine. Serait-ce vraiment exagéré que de considérer comme « l'une des causes de la guerre la détermination française de récupérer coûte que coûte l'Alsace-Lorraine » et de considérer également que « la thèse selon laquelle il aurait été inconvenant de laisser la Russie seule défendre la petite Serbie » est vraiment peu crédible ? (Requiem pour un empire défunt - Histoire de la destruction de l'Autriche-Hongrie, François Fejtö, Edima / Lieu commun, 1988-1992, pp. 35-36). Paris soutint donc logiquement la partie serbe, mais certes pas par altruisme, ni par amour. De cette alliance toute pragmatique, est né le mythe de la « fraternité franco-serbe ». Rappelons toutefois que jusqu'à cette époque, la France, qui, au cours de l'Histoire fut notamment l'alliée de l'Empire ottoman, se souciait fort peu du sort des Serbes. En outre, si j'ai bonne souvenance, les « snipers » serbes de Bosnie n'ont jamais hésité à faire feu sur les soldats français qui y étaient déployés (sur 39 soldats français tombés en ex-Yougoslavie, 16 furent tués par des tirs directs des « parties en présence »), ou à s'emparer de leurs armes (Croatie, 1993). Il faudra attendre l'assaut des Français contre le pont de Vrbanja, le 27 mai 1995, pour voir l'honneur de l'armée française lavé de trois années de harcèlement et d'agressions, notamment serbes, le sacro-saint pacifisme onusien l'ayant empêchée d'agir durant tout ce temps.
  • L'autre mythe est celui de la « haine éternelle » qui opposerait les Croates aux Serbes. Après les défaites infligées aux Autrichiens par les Turcs, nombre de Serbes émigrèrent dans l'Empire d'Autriche. On les installa en Voïvodine, mais également dans des « Confins militaires » situés en territoire croate. Là, côte à côte, deux siècles durant, les Croates et les Serbes firent front ensemble face à l'islam ottoman. Lors de l' « éveil des peuples » du XIXe siècle, les Slovènes, les Croates et les Serbes de l'Empire s'allièrent pour défendre les droits des « Slaves du Sud ». Ainsi, comme l'explique François Fejtö, « l'arrivée au pouvoir en Hongrie du comte Tisza, symbole du nationalisme conservateur, compliqua encore la situation du gouvernement de Vienne. En prenant des mesures répressives contre les nationalistes croates, Tisza permit au roi Pierre de Serbie de s'instituer protecteur de ces derniers et amena les députés croates du Reichsrat de Vienne à se rapprocher des Tchèques qui faisaient obstruction au Parlement en raison de leur différend linguistique avec les Allemands de Bohème. » (Requiem pour un empire défunt - Histoire de la destruction de l'Autriche-Hongrie, François Fejtö, Edima / Lieu commun, 1988-1992, p. 41). Au cours de la Première guerre mondiale, des dirigeants croates participèrent au Congrès national yougoslave constitué à Londres. Mais c'est avec la création, en 1921, d'un « royaume yougoslave » totalement dominé par les Serbes, que les tensions entre Serbes et Croates vont apparaître. L'assassinat du Croate Stjepan Radic (1928), en plein Parlement, à Belgrade, par un député monténégrin ; l'assassinat, par un Macédonien travaillant pour les oustachis croates, du roi Alexandre de Yougoslavie et du ministre des Affaires étrangères français, Louis Barthou, à Marseille (1934) ; les exactions et les massacres dont les Serbes furent les victimes dans la Croatie d'Ante Pavelic (1941-1945) ; les exactions et les massacres dont les Croates furent les victimes à la fin et après la fin de la guerre, notamment le massacre de Bleiburg (mai 1945), tels sont les événements qui alimentèrent les haines qui exploseront au cours de la guerre de 1991-1995. Les racines du mal sont donc à trouver dans le royaume serbe de l'entre-deux-guerres, dans la Croatie oustachie de 1941-1945 et dans la Yougoslavie titiste, mais en aucun cas dans une fantaisiste « haine traditionnelle et ancestrale » croato-serbe.

À une époque (1991-1992) où nous aurions aimé voir l'axe franco-allemand se concrétiser par autre chose que des poignées de main et de ridicules cérémonies formalistes, c'est-à-dire par la création d'un axe solide entre le monde latin et la Mitteleuropa, par exemple, nous n'assistâmes, en définitive, qu'à des disputes d'un ménage de vieillards hantés par les chimères du passé. La France, pays de tradition chrétienne occidentale, n'aurait-elle pas pu se souvenir, à cette époque, que c'est Bonaparte lui-même qui avait initié la création des « Provinces illyriennes », en 1812, des provinces peuplées de Slovènes et de Croates, peuples de tradition chrétienne occidentale ? Le buste de l'Empereur est encore visible à Ljubljana, et aux Invalides, une plaque commémorative honore les Croates qui combattirent sous les couleurs de la France. Ne retenir, en 1991-1992, que les symboles de l' « amitié franco-serbe » et en tirer la conclusion qu'il fallait s'opposer à la Croatie en 1991, fut une grave erreur et une occasion, que nous ne retrouverons sans doute jamais, de réaliser l'unité de l'Occident européen, fut ainsi manquée.

(2) Kosovo Polje (en albanais : Füshe Kosovë) est une commune du Kosovo située dans le district de Pristina. C'est aussi et surtout, historiquement parlant, le lieu d'une bataille qui, le 28 juin 1389, opposa l'Empire ottoman à une coalition de princes chrétiens. Parmi ces derniers l'on comptait notamment, certes, le prince serbe Lazar Hrebeljanovic, mais également le roi albanais, chrétien, Gjergj II Balsha, et d'autres princes albanais, également chrétiens. L'interprétation nationaliste de cet événement par le panserbisme qui présente Kosovo Polje, élevé au rang de « berceau de la nation serbe », comme une bataille menée par des Serbes chrétiens - et d'ailleurs perdue par ces derniers - contre des « Turco-Albanais » musulmans, relève de la manipulation comme toutes les interprétations du même genre. Nous pourrions citer, dans le contexte occidental, la bataille des Éperons d'Or (11 juillet 1302), grand mythe nationaliste flamand, durant laquelle les « Flamands » auraient vaincu les « Français ». Le mythe fut même ensuite récupéré au niveau belge, les « Belges » étant, cette fois, les vainqueurs des « Français ». Faut-il donc rappeler, une fois de plus, qu'au XIVe siècle, l'on n'est point « citoyen d'une nation » mais « sujet d'un prince » ? Lesdits sujets, en dépit de la langue qu'ils parlaient, suivaient donc leur seigneur et maître, et ainsi retrouvait-on souvent dans les deux camps des gens de même langue et de même culture (voire, dans le cas de Kosovo Polje, de religions différentes). Ce fut le cas aux Éperons d'Or, ce fut également le cas à Kosovo Polje. Il est par contre exact de dire que, jusqu'à la fin du XVIIe siècle, le Kosovo fut habité par de nombreux Serbes, nous évoquerons d'ailleurs cette question.

(3) À la suite, notamment, du Parti radical serbe (SRS ; fondé le 23 février 1991) de Vojislav Seselj. Ce Serbe de Sarajevo apparaît, en effet, comme l'un des principaux idéologues de la Grande Serbie. Seselj s'est rendu au tribunal de La Haye, en février 2003, où il comparaît pour « crimes contre l'humanité ». Seselj a été vice-président de la Serbie, en 1998 et en 2000. On lui reproche principalement d'avoir recruté des miliciens afin d'organiser la politique de purification ethnique serbe en Croatie et en Bosnie-Herzégovine.

(4) Le 28 mars 1989, Slobodan Milosevic, conformément au programme grand-serbe, fait supprimer les autonomies régionales du Kosovo et de Voïvodine. Un nouveau statut d'autonomie pour la Voïvodine fait actuellement l'objet d'un débat au Parlement serbe.

(5) Belgrade tentera, malgré tout, de maintenir la Slovénie par la force dans le giron yougoslave. Sans succès : au bout d'une semaine de combat (27 juin au 7 juillet), l'armée yougoslave se retire de Slovénie.

(6) Président de la Serbie de mai 1989 à octobre 2000 et de la République fédérale de Yougoslavie de juillet 1997 à octobre 2000.

(7) Le royaume serbe d'Étienne Dusan (1331-1355) s'étendait du Danube à la mer Égée.

(8) Dire que cette verte correction infligée par l'OTAN à la Serbie de Milosevic a meurtri les partisans de ceux qui, des années durant, s'étaient opposés au panserbisme, notamment en Croatie, serait pour le moins hypocrite. Mais prétendre que cela suscita chez eux une véritable exultation, serait également très excessif. Certes, le régime de Belgrade et le peuple qui l'avait tant soutenu, subissaient là le retour du bâton de dix années d'errements politiques et militaires. Toutefois, voir la Serbie écrasée sous les bombes au profit de certains intérêts parallèles globalistes et islamiques, les forces de l'OTAN apparaissant, en quelque sorte, comme les supplétifs des grandes puissances énergétiques du Proche-Orient, protectrices de la Bosnie et du Kosovo, n'avait pas de quoi réjouir. Je m'exprimerai en ce sens dans le texte suivant, Les désastres du Kosovo et de Macédoine, révélateurs de la menace globaliste dans l'ouvrage collectif réalisé sous la direction du général Pierre-Marie Gallois et intitulé Guerres dans les Balkans - La nouvelle Europe germano-américaine (Ellipses, 2002, pp. 45-68).

(9) La Croatie se subdivise en cinq régions : Zagreb, la Slavonie, l'Istrie, la Dalmatie et Dubrovnik ; on aimerait pouvoir y ajouter l'Herzégovine. La « Krajina » n'est donc pas une région de la Croatie mais une ancienne « marche militaire ». À la fin du XVIIe siècle, de nombreux Serbes fuient le Kosovo après la défaite des troupes autrichiennes face aux Turcs. Ils seront réimplantés sur les frontières de l'Empire, notamment en Voïvodine et dans les Confins militaires créés en Slavonie croate (1702) et en Croatie proprement dite (1737). Ce sont les descendants de ces Serbes, jadis réfugiés dans l'Empire d'Autriche, qui menèrent la guerre contre Zagreb et créèrent la « république serbe autoproclamée de Krajina », en 1991, avec Knin pour capitale. Elle se maintiendra jusqu'à l'offensive croate du mois d'août 1995.

(10) Nous serons quelques uns à penser et à clamer que l'Europe était morte à Vukovar, à une époque où l'opinion publique française et francophone réservait sa sympathie aux « amis éternels serbes » ou aux « victimes musulmanes de Srebrenica ». Il y eut toutefois, dans la Francité, quelques défenseurs de la Croatie et quelques pourfendeurs du panserbisme, au premier rang desquels on trouva notamment, venant d'horizons idéologiques bien différents, Christophe Dolbeau et Alain Finkielkraut.

(11) En 1997, j'ai effectué mon second voyage en Macédoine ex-yougoslave. Pur voyage d'agrément, à la différence de mon précédent voyage dans ce pays, en 1993, où j'avais pris quelques contacts politiques. Nous étions donc quelques-uns sur un terrain de Skopje où était organisé un genre de « Kebab Party ». Différents groupes, dont le nôtre, s'étaient organisés autour de feux sur lesquels nous faisions griller notre viande. On trouvait sur ce terrain des groupes de Slaves et des groupes d'Albanais, certes, mais gardant quelques distances entre eux : de quoi relativiser, une fois encore, le « vivre-ensemble » de nos « élites »… Au fil de la discussion, nous en vînmes à parler des événements géopolitiques des dernières années. J'avouai donc mes sympathies pro-croates à mes auditeurs Macédoniens proserbes et Serbes, avec lesquels je parvins toutefois aisément à m'entendre en défendant l'idée d'une Europe bipolaire Orient-Occident, dont les deux parties seraient alliées contre l'islam djihadiste et califatiste. De fait, ce discours fut très bien accueilli et notre « Kebab Party » se poursuivit dans la bonne humeur.

(12) En janvier 2001, dans la foulée de la guerre du Kosovo de 1999, un conflit éclate, en Macédoine, entre Macédoniens et Albanais (et non, comme l'a prétendu la presse globaliste, entre « Slaves » et « albanophones » macédoniens). Le conflit est essentiellement le résultat d'un débordement des activités de l'UCK kosovare, en Macédoine occidentale, où vit principalement la communauté albanaise de ce pays. On a alors évoqué l'hypothèse d'un Grand Kosovo, voire d'une Grande Albanie. L'UCK, bénéficiant de l'appui de la majorité de la population albanaise de Macédoine, prendra même le contrôle (8 juin) de la ville d'Aracinovo, une localité située aux portes de Skopje. Au cours de mon voyage du mois de mai 2001, je tenterai de me rendre à Tetovo (en région albanaise), où je m'étais rendu l'année précédente, mais cela me sera sérieusement déconseillé ; je m'abstins donc, n'ayant aucune raison professionnelle de m'y rendre. Tout cela, en tout cas, confirma l'impression de nette séparation entre Macédoniens et Albanais, que j'avais pu constater lors de ma « Kebab Party » de 1997. Toutefois, sous la pression de l'OTAN, un accord de paix sera finalement signé entre Skopje et les rebelles albanais, le 13 août 2001. Aux dernières nouvelles, Skopje a établi des relations diplomatiques avec le Kosovo indépendant.

(13) Lors de l'avènement de la Yougoslavie titiste, en 1946, la Bosnie-Herzégovine est érigée en république distincte. Les Bosniaques musulmans, que les Croates et les Serbes considèrent respectivement comme des « Croates islamisés » ou des « Serbes islamisés », sont d'abord répertoriés comme « Yougoslaves », sans autre indication. Ils sont ensuite élevés au rang de « nation » en tant que « Musulmans », avec un « M » majuscule. La Bosnie-Herzégovine est donc alors peuplée de Croates catholiques, de Serbes orthodoxes et de « Musulmans ». Cette terminologie passablement artificielle sera reprise ensuite par les adeptes du « vivre-ensemble » qui y verront un moyen de justifier le maintien de l'unité de la Bosnie-Herzégovine, le qualificatif « bosniaque » devant être appliqué à tous les habitants de la Bosnie-Herzégovine, qu'ils soient Croates, Serbes ou « Musulmans ». Toutefois, la réalité a commencé progressivement à prendre le pas sur la fiction, en désignant logiquement comme Bosniaques, les seuls « Musulmans », qu'ils convient de distinguer des Serbes et des Croates de Bosnie-Herzégovine qui, majoritairement, aspirent au rattachement aux républiques croate et serbe voisines.

(14) En novembre 1992, je me rendrai à Split (Croatie), ainsi qu'à Tomislavgrad (Herzégovine). À l'occasion d'un passage dans un hôpital de Split utilisé par l'armée et où l'on acceptait des combattants blessés au cours des combats sur les fronts de Dubrovnik et d'Herzégovine, j'aurai l'occasion de rencontrer l'un de ces « volontaires islamiques » qui m'avouera être originaire du Pakistan. Contrairement à une idée répandue, bien avant l'alliance croato-bosniaque de 1995, largement « encouragée » par les États-Unis, les premiers ennemis des Bosniaques n'étaient pas les Serbes, mais les Croates de l'Herzégovine. Voici quelques témoignages d'époque :

  • - « Kaboul, 1992. Les derniers blindés de l'Armée rouge quittent la capitale afghane. Le Hezb Izlami de Hekmatyar et Djamiat Islami de Chah Massoud commencent à s'entre-déchirer pour le contrôle des villes et des axes qui y mènent. Les Arabes qui avaient participé à la guerre contre les Soviétiques et le régime Najibullah ne savent pas comment réagir face au conflit qui oppose leurs héros de la veille. Ils croyaient être là pour le djihad, ils se retrouvent dans une querelle de chapelle. Ce qui n'arrange rien, ils sont indésirables dans leurs pays, et le Pakistan ne tarde pas à montrer son impatience à les voir déguerpir de Peshawar. Ils sont alors quelque trois mille, dont neuf cents Algériens, cinq cents Égyptiens et deux cents Jordaniens. Le djihad a des ressources, et la guerre sainte plusieurs fronts. (…) Mais aux yeux des vétérans d'Afghanistan, c'est assurément la Bosnie qui symbolise les nouvelles croisades. Près de deux mille cinq cents d'entre eux rejoignent alors la Bosnie. À l'époque l'ennemi principal n'est ni Pale ni Belgrade, mais les chrétiens de Croatie. Donc, pas question de passer par Zagreb. Tirana devient le point de transit obligé à destination du Kosovo, de Travnik, où les moudjahidine reçoivent leur équipement de combat et leur affectation dans des unités, et enfin de Zenica, cadre du casernement de l'escadron. » (Des moudjahidine dans les Balkans, par Cherif Ouazani, Jeune Afrique n°1812, 28/09 – 4/10/1995). De fait, la 7e brigade de l'Armija de Zenica était célèbre pour son contingent d'origine étrangère, de même que pour sa férocité.
  • « Après les vétérans d'Afghanistan, voici venu le temps de ceux de Bosnie. Le Caire, par la voix de son ministre de l'Intérieur, le général Hassan El Alfi, s'inquiète déjà de leur sort et tire la sonnette d'alarme, mettant en garde les pays arabes contre ce nouveau danger. Hassan El Alfi estime, en effet, que les quelque 4000 moudjahidin islamistes qui ont combattu en Bosnie, dont une majorité d'Égyptiens et d'Algériens, représenteraient un danger similaire à celui des vétérans d'Afghanistan. Priés de quitter le pays par le gouvernement bosniaque, sous la pression de Washington, ceux-ci pourraient, à l'instar des combattants d'Afghanistan, rejoindre leur pays d'origine pour encadrer et renforcer le maquis terroristes. (…) Les moudjahidin de Bosnie, qui ont fait preuve d'un zèle religieux farouche dans leur engagement aux côtés de l'armée bosniaque à majorité musulmane, seraient susceptibles de se replier vers leur pays d'origine où ils alimenteraient les maquis déjà existants. » (Les vétérans de Bosnie, un vivier pour le GIA ?, La Tribune (Algérie) via le Courrier international, 25-31/01/1996).
  • « Selon TTU [ndr : Très Très Urgent, lettre hebdomadaire d'informations stratégiques], les États-Unis, malgré les assurances données par le gouvernement de Sarajevo, sont surtout inquiets de la présence de plus de deux cents Gardiens de la Révolution iraniens. Car à la différence des autres volontaires venus sans la caution de leur pays d'origine – Afghanistan, Algérie, Arabie saoudite, Égypte, Libye, Pakistan, France, etc… -, les Iraniens ont été officiellement envoyés par Téhéran. L'Iran n'a d'ailleurs jamais fait mystère de son soutien militaire et financier aux Musulmans bosniaques. En témoignent les cargaisons d'armes saisies par les Croates dans des avions iraniens transportant officiellement des médicaments ou des vivres. » (Le danger des volontaires islamistes, Raids n°117, février 1996).

(15) Le décès de Tito intervient le 4 mai 1980. Les troubles au Kosovo commencent dès l'année suivante. Tito avait instauré l'autonomie du Kosovo et celle-ci fut confirmée en 1974. Après la mort de Tito, les Albanais du Kosovo conçurent des craintes à l'égard de Belgrade et d'une éventuelle reprise en main de la Yougoslavie par les Serbes, craintes que les événements ultérieurs allaient bientôt confirmer, et les troubles débutèrent.

(16) Les revendications albanaises suivirent longtemps une voie pacifique, initiée par Ibrahim Rugova. Mais l'échec de celui que d'aucuns avaient, un peu naïvement, baptisé du nom de « Gandhi des Balkans », conduisit finalement à une radicalisation des Albanais et à la création de l'UCK, en 1996.

(17) Human Rights Watch a ainsi estimé le nombre d'Albanais expulsés du Kovoso, vers la Macédoine et l'Albanie, à environ 800 à 900 000 personnes. Les rumeurs concernant un génocide qui aurait prétendument été perpétré par les Serbes à l'encontre des Albanais du Kosovo, furent, quant à eux, largement exagérées.

(18) Un cahier spécial sur le Kosovo, Le Monde diplomatique, 1er janvier 2006.

samedi 17 octobre 2009

Pour un droit à la différence enracinée, par Éric Timmermans

Je republie ci-dessous cet article d'Éric Timmermans, paru fin avril dernier sur « Jeune droite », le blog de Gabriel Bendayan, que celui-ci a supprimé aujourd'hui. Ce texte est le seul rescapé du Déluge.


« De retour chez lui, le voyageur ne peut que trouver suicidaires l'autodénigrement français et le recul du sentiment européen. » (Voyage au pays du coton, Érik Orsenna, Fayard, 2006, p. 297)


L'Homo sapiens vit en communauté, c'est un être profondément grégaire. Il ne s'agit pas là d'un choix idéologique mais d'une réalité naturelle propre à un certain nombre d'espèces vivantes dont la nôtre. Les chances de survie d'un individu humain abandonné à lui-même et confronté à la dure réalité de son environnement naturel ou en butte à l'hostilité d'un groupe humain organisé, sont minces, voire inexistantes. Aussi, le
sapiens tente-t-il de trouver son salut dans la cohésion rassurante d'un groupe solidaire, d'une communauté soudée, réunie autour d'une identité, autour d'un enracinement commun. L'individu sapiens apportera son appui au groupe dans l'espoir que celui-ci lui procurera à son tour, le cas échéant, aide et assistance. Telle est notre réalité grégaire.

On nous rétorquera qu'il n'existe pas de fatalité, que le suivisme grégaire et « hiérarchiste » n'est pas forcément inscrit dans les gènes humains, que la pensée indépendante, la volonté de liberté, le courage de la contestation des mots d'ordre sociaux, toujours empreints d'hypocrisie, sont peut-être des valeurs supérieures à ce grégarisme qui paraît tant nous rapprocher de notre animalité première et que celui qui tend le plus vers la véritable humanité est finalement celui qui, reniant l'animal grégaire qui est en lui, tente sa transmutation en un être individualisé, universalisé et, en définitive, « lumineux », enfin dégagé de la tourbe ténébreuse du suivisme, source de tous les totalitarismes.


Je suis profondément individualiste. Je ne crois en aucune vérité sociale universelle et intangible, ce que l'on érige habituellement en « suprême vérité » étant, à mon sens, multiple, mouvant, subjectif, purement conjoncturel. L'Histoire le démontre. Ayant parfois tendance à une certaine misanthropie, je ne veux être ni commandé, ni commandeur ; pour reprendre l'expression de feu mon père, je ne veux être « ni mouton, ni berger ». La voie semble donc toute tracée pour mon adhésion à l'anarchisme. Un certain réalisme m'en distingue pourtant. Je suis d'autant plus convaincu de l'imperfection de tous les pouvoirs que je suis profondément convaincu de l'imperfection de celui qui les établit : l'Homme. Je ne pense pas que la société pervertisse le « bon sauvage » humain mais que, bien au contraire, c'est la nature même de l'humain qui rend indispensable l'ordre social. C'est ce que l'on peut nommer une approche de « droite philosophique ».


L'individualisme et la pensée indépendante ne sont possibles que dans des sociétés qui, non seulement les tolèrent, mais qui sont également aptes à se défendre contre d'autres groupes humains et contre des idéaux moins tolérants. Paradoxalement, la survie de l'individualisme et de la pensée indépendante n'est donc possible que dans une société organisée et forte. On me dira que si celle-ci dérive vers la tyrannie, tout pouvoir ayant tendance à l'omnipotence et au totalitarisme, la pensée indépendante, de même que les individus qui en sont adeptes, disparaîtront. Et de conclure un peu rapidement que l'ordre social est donc le véritable ennemi de la pensée indépendante. La menace de dérive totalitaire existe dans toute société, certes, mais l'excès d'individualisme non seulement ne garantit nullement la pérennité et la qualité de la pensée indépendante dans une société donnée mais, de plus, mine ladite société de l'intérieur, la rendant vulnérable, justement, aux assauts d'éventuels ennemis de l'individualisme et de la pensée indépendante.


C'est cela, très exactement, qui se produit aujourd'hui dans nos sociétés occidentales. La médiocrité actuelle du débat de société, tant sur les plans politique et culturel que sur le plan philosophique, démontre que l'individualisme socialement massifié, loin de constituer pour elle une défense, dissout la pensée indépendante de qualité au profit de doctrines et d'approches purement matérialistes, commerciales, absolument vouées au « chacun pour soi » et à la jouissance matérielle immédiate. En outre, la destruction volontaire de tous les liens communautaires de type identitaire favorise l'individuation des membres de la communauté, celle-ci s'en trouvant morcelée et affaiblie face à d'éventuelles menaces tant intérieures qu'extérieures. La réalité naturellement grégaire du sapiens n'est ainsi plus prise en compte, ni même prise au sérieux, cette dérive annonçant l'extrême division de la société et l'inéluctable déclin de la civilisation dont elle porte l'héritage.


Le morcellement individualiste du Peuple, de la Nation, de l'État, de l'Empire, transforme ces derniers en autant de foules d'individus indépendants, dénués d'interconnexions et, pour tout dire, d'une fiabilité plus que douteuse :


Quant à flatter la foule, ô mon esprit, non pas !


Ah ! le peuple est en haut, mais la foule est en bas.


La foule, c'est l'ébauche à côté du décombre ;


C'est le chiffre, ce grain de poussière du nombre ;


C'est le vague profil des ombres dans la nuit ;


La foule passe, crie, appelle, pleure, fuit ;


Versons sur ses douleurs la pitié fraternelle.


La multitude peut jeter d'augustes flammes.


Mais qu'un vent souffle, on voit descendre tout à coup


Du haut de l'honneur vierge au plus bas de l'égout


La foule, cette grande et fatale orpheline ; (1)


La pullulation des chiffres aux dépens du nombre, livre, naturellement, la communauté aux mains de ses ennemis.


Ainsi peut-on être absolument individualiste, ne croire en aucune morale sociale établie ni en aucun mot d'ordre idéologique, mais savoir également, par expérience, par réalisme, que l'ordre social hiérarchisé, aussi éloigné soit-il de nos plus profondes aspirations, est indissociable de la nature grégaire de l'être humain. Approche maurrassienne de l'incroyant conscient du caractère indispensable de l'ordre social, jadis incarné, dans nos pays, par l'Église catholique ? Sans doute. Anarchisme de droite, alliant la liberté de pensée individualiste au réalisme social sécuritaire, mélange d'esprit contestataire et de souhait pragmatique de cohésion communautaire ? Vraisemblablement, bien que je ne rejoigne ni l'humanitarisme d'un certain anarchisme libertaire, ni le conservatisme moral ni le libéralisme bourgeois d'une certaine droite. Je préfère, en définitive, me présenter comme un anarchiste identitaire ou, mieux encore, comme un anarchiste différentialiste.


L'identitaire dit clairement son nom. Le différentialisme offre plus de possibilités de nuances. Les deux appellations se valent et se complètent. Le différentialisme est le choix du droit à la différence enracinée, c'est la revendication du droit à la pluralité culturelle. Multiculturel (le), dès lors ? Que l'on nous épargne ce mot galvaudé qui loin de qualifier la pluralité des cultures enracinées n'est plus aujourd'hui que le synonyme pitoyable de son exact opposé : l'uniformisation sous-culturelle mondiale. Le paradoxe du multiculturalisme marchand est que par sa volonté avouée de mélange et de standardisation, il encourage justement l'annihilation de la pluralité des cultures, de même que sa substitution par une unique sous-culture mondiale, d'essence commerciale, qu'appellent de leurs vœux et établissent les adeptes du « Village global » planétaire. Comment peut-on s'affirmer multiculturel sans avoir à cœur, justement, la défense de la pluralité des cultures enracinées ? Faudra-t-il un jour, pour effacer la trace de ce multiculturalisme charlatan, inventer un néologisme, « polyculturel », par exemple ? Il ne faut pas avoir fait, je pense, de hautes études gréco-latines pour comprendre que les deux termes sont de parfaits synonymes.


Le différentialisme serait-il dès lors opposé au métissage et au mélange des cultures ? Dans cette question traditionnellement posée aux identitaires, l'on voit clairement poindre la menace d'accusation de « racialisme », équivalent moderne de la vieille accusation inquisitoriale d'« hérésie » qui, naguère, pouvait aisément vous conduire, via le bras séculier, aux questions ordinaires et extraordinaires, puis au bûcher. Notons cependant que, là encore, il nous faut aujourd'hui utiliser un néologisme pour distinguer l'idéologie imbécile de la « supériorité raciale », celle-là même qui coûta si cher à l'Europe dans un passé trop récent et dont nous payons d'ailleurs aujourd'hui encore le prix exorbitant, du « racisme », mot tout aussi galvaudé que celui de « multiculturalisme », puisqu'il sert même aujourd'hui à désigner la légitime contestation de certaines religions prosélytes à vocation universelle - notamment l'islam, pour ne pas le citer - qui, par définition, ne s'identifient en rien à une quelconque « race ».


Céline lui-même écrivit un jour :


« La race, ce que t'appelles comme ça, c'est seulement ce grand ramassis de miteux dans mon genre, chassieux, puceux, transis, qui ont échoué ici poursuivis par la faim, la peste, les tumeurs et le froid, venus, vaincus des quatre coins du monde. » (2)


Ce qui intéresse le différentialiste n'est pas la « race », mais ce qui fait l'essence, la particularité, l'originalité d'une communauté humaine établie à un moment de l'Histoire, dans un environnement géographique donné. Se contenter de proclamer que l'on est « fier d'être blanc » (ou noir, ou jaune…) trahit souvent un manque de profondeur traditionnelle, une faible connaissance de sa propre identité culturelle, historique, civilisationnelle. Instinctivement, on se raccroche alors à la référence identitaire la plus évidente, mais également la plus superficielle, à savoir l'apparence physique et, tout particulièrement, la couleur de la peau. Celui qui regrette le prétendu « bon temps où il n'y avait pas d'étrangers dans nos rues » n'est pas pour autant un « raciste » ou un « racialiste ». Il exprime souvent par là, d'une manière que l'on peut certes considérer comme simpliste, une nostalgie pour un environnement démographique qui, dans son esprit, correspond à une esthétique enracinée précise, « la France de Gabin » par exemple, ou pour tout autre Beau particulier et enraciné que la police de la pensée « politiquement correcte » lui a imposé de considérer comme définitivement révolue et obsolète :


« - En somme, vous êtes du Paris d'avant les clous pour les piétons ?


- Parfaitement. Vous savez voir les choses comme elles sont. Il y a donc des clous ? Je suis du Paris d'avant les clous. » (3)


Ce regret d'une certaine esthétique démographique disparue n'inclut pas, forcément, une haine de l'autre ou une affirmation de « supériorité raciale », comme le Système tente de nous le faire accroire. Cela dit, encore une fois, pour le différentialiste de nos pays, l'essentiel n'est pas là, mais dans la préservation d'un patrimoine particulier, français, européen, occidental, et sa transmission aux générations futures.


Le différentialiste ne condamne évidemment pas les échanges interculturels, il ne rejette pas l'influence arabe dans l'architecture andalouse, il ne méprise en rien le dialogue de l'écrivain avec son ami asiatique, dont il peut, le cas échéant, comprendre le peu de tentation pour l'Occident, n'adhérant à aucune idée de « supériorité raciale », il n'hésite guère à admirer l'art maya ou la statuaire égyptienne, il comprend que les civilisations peuvent prendre des formes les plus diverses et que là où certaines élevèrent des cathédrales, d'autres, dans le désert australien, en Arizona ou au Kalahari, préférèrent l'introspection et l'élaboration d'une métaphysique complexe de tradition orale, il ne jette pas l'anathème sur le jeune couple mixte qui, s'étant trouvé sur quelque campus, se découvrit une passion commune pour l'histoire de l'art ou les mathématiques, il ne dédaigne pas la gastronomie thaïlandaise, il accepte aisément d'assister à un concert de musique andine, reconnaître l'évidence des racines juives du christianisme ne lui pose guère de problèmes. Mu par la curiosité et par un authentique amour du Beau enraciné, le différentialiste aime à contempler la diversité culturelle des peuples de notre planète même si, charité ordonnée commençant par soi-même, il donne naturellement la priorité à la préservation de sa propre identité enracinée.


Est-ce donc illégitime, voire condamnable, de vouloir préserver cette diversité, de n'accepter de la voir muer, se métamorphoser, qu'au fil d'une lente et harmonieuse évolution plutôt que sous les coups de boutoir aberrants et titanesques de flux massifs de populations, qu'ils soient touristiques ou migratoires, de donner, dans le maelström uniformisateur initié par les adeptes hashashins du Village global, la priorité à la préservation de sa propre différence enracinée ? À cette question, le Système répond « oui », sans appel, particulièrement lorsque la revendication du droit à la différence enracinée émane du monde européen.


Certes, un combat politique est à mener contre les forces « planétaristes » qui visent à la destruction de la différence enracinée, particulièrement dans le monde européen, comme nous venons de le souligner. Toutefois, afin de gagner en force, en densité et en profondeur, le différentialiste, avant de s'engager dans le combat politique proprement dit, doit viser d'abord à définir ce pour quoi il lutte, d'un point de vue culturel, historique, traditionnel. On ne peut, de fait, se contenter d'une lutte exclusivement négative contre quelque chose, se cantonner à n'être que des « anti » et prêter ainsi le flanc aux attaques de ceux qui ne manqueront pas de nous accuser de toutes les dérives haineuses.


Le différentialiste est mu, comme nous tentons de le démontrer dans ce texte, par un profond amour de la Différence et du Beau enracinés, et non par la haine d'autrui, et cela même si l'action politique, toujours source de passions et de controverses, est évidemment inséparable de la contemplation esthétique :


« Qu'y aurait-il donc de commun entre les poètes et les guerriers pour qu'ils voyagent sur les mêmes distances ? Est-ce que l'art stratégique des combats, poussé jusqu'à un certain degré d'abstraction, devient, à son insu, un esthétisme au sens propre, c'est-à-dire une réflexion sur les données des sens ? » (4)


Approfondir son enracinement identitaire en s'instruisant sans cesse par la lecture, l'écoute, l'expérimentation est le premier devoir du différentialiste, particulièrement en ces temps d'acculturation, organisée au nom de la lutte contre ce que le Système nomme la « culture bourgeoise » et les « particularismes archaïques ». Faire comprendre et connaître aux nôtres, particulièrement aux plus jeunes, dont le Régime, on le sait, a entrepris le déracinement systématique, leur culture et leur histoire enracinées, défendre notre patrimoine (5) contre ceux qui visent à son éradication, constituent d'autres devoirs de l'identitaire. Les formes du combat différentialiste doivent donc être multiples et ne pas se cantonner exclusivement au combat politique.


« Faut-il s'étonner si, en me penchant vers ce couple menu [l'auteur observe un couple d'insectes rares], j'oubliai ma mission guerrière - le lieu, le temps et la consigne ? Des deux réalités, celle-ci était la plus forte. » (6)


Le combat politique se révèle indispensable, certes, mais ayons soin, toutefois, de ne pas confondre l'indispensable et l'essentiel.


L'ouverture aux autres cultures, aux autres traditions, les échanges interculturels, la rencontre des différences enracinées, sont évidemment souhaitables, à la condition toutefois que ceux-ci s'organisent dans le cadre strict du respect mutuel, et particulièrement dans le respect par l'identité « invitée » ou allochtone, de l'identité autochtone. Nous ne pensons pas que les échanges harmonieux entre identités enracinées soient compatibles avec le déplacement massif de populations sur base de considérations essentiellement socio-économiques, que du contraire. Mais nous savons également que les idéaux globalisateurs, par ces mouvements massifs et par l'abolition des frontières, ne visent nullement, contrairement à ce que proclame leur propagande « multiculturelle », à favoriser les échanges harmonieux entre les différences enracinées, mais au contraire à les fusionner dans un grand ensemble indistinct, uniforme, « unisex » et totalitaire.


À cette entreprise de destruction systématique de la diversité culturelle européenne et universelle, qu'elle soit organisée au nom de l'« Euromarket », du « Global Village », de cet « altermondialisme » qui n'est rien d'autre que de l'internationalisme marxiste honteux, ou d'un quelconque « califat mondial », le différentialisme oppose l'amour du Beau enraciné, source de qualité de vie et ciment de communautés fortes, aptes à résister, ensemble, à l'uniformisation culturelle et à la désertification civilisationnelle, que l'on tente, mondialement, de nous imposer.


On nous rétorquera que cette notion d'identité enracinée, par définition historiquement mouvante, est forcément subjective, voire irrationnelle et romantique.


Le différentialiste ne nie pas les interconnexions entre les groupes humains, les cultures, les civilisations. Il ne refuse pas non plus l'idée que dans un monde où tout naît, vit et meurt cycliquement, toute civilisation, toute culture, est appelée un jour à disparaître ou, à tout le moins, à se transformer. Le différentialiste pense simplement que ce genre d'évolution doit être progressif se faire à un rythme humain et non relever de déplacements massifs et rapides de populations, sources de conflits, de racisme et de déracinement.


Le différentialiste peut donc convenir du fait que la référence identitaire est fondamentalement subjective, l'amour du Beau enraciné relevant, forcément, d'un sentiment subjectif. Mais l'être humain, justement, est-il un être absolument objectif et rationnel ? Nous nous permettons d'en douter, bien heureusement d'ailleurs.


Prétendre que « réussir sa vie » consiste, par exemple, à bâtir un empire financier plus ou moins virtuel et à amasser un grand nombre de biens de consommation superflus qui ont, en outre, généralement tendance à ne point trouver place dans l'ultime demeure qui tous nous attend, s'extasier devant la courbe d'une voiture de luxe ou afficher une montre payée avec l'équivalent d'un ou deux ans de salaire moyen, sont-ce là des attitudes qui relèvent de l'objectivité et de la rationalité ?


Clamer que l'on adhère à une révolution qui aboutira au bonheur de l'humanité, croire en un progrès supposé un jour aboutir à une idéale « fin de l'Histoire », clamer sa foi en l'édification prochaine d'un « paradis terrestre », est-ce là se montrer objectif et rationnel ?


L'idéal paradisiaque est un mythe


« […] Qu'on se rapporte à Max Nordau et aux paroles de Relling à Gregers, dans Ibsen : "Pourquoi emploies-tu le mot étranger 'idéaux' ? Nous avons notre beau mot à nous : 'mensonges'" ». (7)


dont la plus qu'improbable réalisation aurait tôt fait d'amener l'humain, poussé par l'ennui, à renouer avec sa réalité la plus bestiale.


« Si les après-midi dominicales étaient prolongées pendant des mois, où aboutirait l'humanité émancipée de la sueur, libre du poids de la première malédiction ? L'expérience en vaudrait la peine. Il est plus que probable que le crime deviendrait le premier divertissement, que la débauche paraîtrait candeur, le hurlement mélodie et le ricanement tendresse. La sensation de l'immensité du temps ferait de chaque seconde un intolérable supplice, un cadre d'exécution capitale. Dans les cœurs imbus de poésie s'installeraient un cannibalisme blasé et une tristesse de hyène ; les bouchers et les bourreaux s'éteindraient de langueur ; les églises et les bordels éclateraient de soupirs. L'univers transformé en après-midi de dimanche…, c'est la définition de l'ennui - et la fin de l'univers… » (8)


« Sous les pavés la plage ? Et sous la plage, la banlieue » (9)


Finalement, à bien y réfléchir, l'approche différentialiste qui vise à assurer la cohésion du groupe, de la communauté, de l'État, de la Nation, de l'Empire, par l'amour et par l'affirmation d'une commune esthétique enracinée, ne se révèle-elle pas plus objective et plus rationnelle que d'autres ? N'aboutit-elle pas à permettre au sapiens d'assurer sa survie, sa continuité, par le maintien de la cohésion de sa communauté d'appartenance ? Alors que les matérialismes purs, autoproclamés seuls « rationnels » et « objectifs », sombrent dans des approches « paradisiaques » dont le but ultime est soit d'assurer au « gagnant », au « winner », à l'être égocentrique et individué, la jouissance immédiate, illusoire et vaine du fruit de son labeur, sans le moindre souci de cohésion sociale ou de pérennité traditionnelle, soit de tenter de faire le bonheur de l'humanité malgré elle en poursuivant d'utopiques chimères supposées donner un sens à la vie de celui qui y croit, les « bons » ayant par trop tendance à vouloir se réaliser au travers des malheurs d'autrui.


« Ô mes frères, celui qui un jour a dit : "Ce sont des pharisiens", celui-là a vu jusqu'au fond du cœur des bons et des justes. Mais on ne le comprit point. Les bons et les justes eux-mêmes n'eurent point le droit de le comprendre : leur esprit est emprisonné dans leur bonne conscience. » (10)


« Et, par ailleurs : on s'occupe d'œuvres de zèle et de charité ; mais est-ce par un pur motif de zèle et de charité ? N'est-ce pas, peut-être, parce qu'on trouve une satisfaction personnelle à ce genre de choses, parce qu'on n'aime pas la prière ou l'étude, parce qu'on ne peut supporter de rester dans sa chambre, qu'on ne peut affronter l'isolement et la recollection ? » (11)


Face aux entreprises globalisatrices, la cohésion de la communauté s'impose donc. Celle-ci est rendue impossible par l'individuation absolue de ses membres et ce n'est évidemment pas un hasard si le Village global encourage, parallèlement au déracinement historique et culturel, l'individualisme forcené basé sur le simple et significatif slogan « éclate-toi ! », celui-ci contenant clairement l'idée d'une pure désintégration de l'être et, partant, de sa communauté d'appartenance.


La cohésion solide des communautés humaines n'est possible que par le partage d'un amour commun d'une même esthétique enracinée. Pas de résistance possible sans cohésion du groupe, pas de cohésion du groupe sans enracinement identitaire, pas d'enracinement identitaire sans connaissance et sans amour du Beau enraciné.


Ainsi, le différentialiste, l'identitaire, soucieux tant de cohésion sociale que d'une véritable qualité de vie, revendique-t-il le droit à la différence authentique, en d'autres mots, le droit à l'affirmation de sa différence enracinée.


Éric Timmermans


Bruxelles, le 25 avril 2009.



(1) L'Année terrible, Prologue, « Les 7 500 000 oui », Victor Hugo, mai 1870, Gallimard, 1985, pp. 25-26.


(2) Voyage au bout de la nuit, Céline, Éditions Denoël et Steel, 1932, p. 12.


(3) Les Sept couleurs, Robert Brasillach, Plon, 1939 / 1970, p. 137.


(4) Le Génie du Nord, Jacques Darras, Grasset, 1988, p. 11.


(5) À ce sujet, une action urgente doit être menée pour la sauvegarde de l'Hôtel Lambert, sis sur l'île Saint-Louis, à Paris, un site inscrit au patrimoine de l'UNESCO. Le bâtiment, pourtant classé monument historique dès 1862, est actuellement menacé d'une profonde dénaturation si toutefois le projet élaboré par l'architecte en chef Alain-Charles Perrot, pour le compte du frère de l'émir du Qatar, devait être mené à bien. Pour en savoir plus et éventuellement signer la pétition contre ce projet, je vous invite à vous rendre sur le blog de l'Hôtel Lambert.


(6) Chasses subtiles, Ernst Jünger, Chrstian Bourgeois, 1994, pp. 81-82.


(7) Chevaucher le tigre, Julius Evola, Guy Trédaniel Editeur, 1982/2002, p. 43.


(8) Précis de décomposition, Cioran, Galimard, 1949/2002, p. 37.


(9) Le Génie du Nord, Jaques Darras, Grasset, 1988, p. 103.


(10) Ainsi parlait Zarathoustra, Nietzsche, Librairie générale française, 1983, pp. 303-305.


(11) Les diables de Loudun, Aldous Huxley, Plon, 1984, p. 106.