jeudi 2 juillet 2009

Le suicide programmé de l'Occident, par « Loïck »

Cet article m'a été proposé par « Loïck », qui l'a écrit en 2003, lors des manifestations françaises contre la guerre d'Irak. « Loïck » a déjà publié un article sur Criticus : Le procès à charge de l’Occident. Hormis bien sûr les éléments de contexte, je n'en retrancherais pas ni n'y ajouterais une ligne, ce qui aurait plutôt tendance à prouver que rien n'a vraiment changé en France depuis six ans, sinon en pire.

Que signifient ces manifestations anti-guerre d'Irak ? Qu'y voit-on ? Une mobilisation de masse en faveur d'un dictateur qui gaze son peuple, pratique à grande échelle la torture, véhicule l'antisémitisme, le tout orchestré par une propagande sans contrepoids ni débat en France.

Évidemment, il doit exister d'autres solutions que la guerre pour se débarrasser de Saddam, et l'Irak ne représente peut-être pas une menace immédiate. Les pacifistes s'intéressent au sort du peuple irakien. Mais n'y a-t-il pas aussi, parfois, d'autres motivations ?

Visiblement, les Français - du moins ceux qui ont le droit de s'exprimer et qui sont relayés - disent qu'ils préfèrent Saddam à Bush. Cette attitude n'est que la conséquence de la logique poursuivie depuis quelques décennies. Le grand « mérite » de Saddam est de représenter un ennemi des États-Unis et d'Israël, c'est-à-dire des « bastions de l'Occident ». Le soutien envers Saddam est proportionnel à la haine de soi des Occidentaux, cultivée depuis des années par nos médias bien-pensants, et qui aboutit au désir de suicide par et grâce à l'islam et au monde arabe. Il s'agit dans ce texte d'un décryptage de forces inconscientes, et non de l'analyse d'un prétendu « complot », d'une volonté hostile que l'on prêterait à une « élite malveillante ».

En gros, les médias véhiculent les idées suivantes : l'Occident est responsable de la plupart des crimes contre l'humanité, passés et présents : colonisation, destruction écologique, Shoah, nazisme. Ces événements révèlent l'essence criminelle de l'Occident. Paradoxalement, le devoir de mémoire sur la Shoah a été instrumentalisé contre Israël : Israël = Occident - par opposition aux « Arabes » -, donc Israël = nazi, tel est l'amalgame fou des anti-sionistes. L'Occident étant si haïssable, identifié au Mal absolu, tirons-en les conséquences : cette civilisation mérite de mourir et d'être remplacée le plus vite possible. Par qui ? Par une immigration de peuples opprimés dans le passé par l'Occident, auxquels on prête une sorte de pureté morale, et qui sont en très grande majorité des populations musulmanes, souvent attachées à leur religion et à leurs traditions.

Évidemment, il s'agit d'un raisonnement subconscient, mais qui permet de décrypter à merveille la suite des événements : l'immigration massive, qui vise à remplacer carrément les populations occidentales coupables. Le culte du rap, du hip-hop, de la culture des cités (qui souvent, d'ailleurs, s'opposent à l'islam, et relèvent du « relativisme culturel », d'une sorte d'abdication de tout sens des hiérarchies culturelles). L'incapacité d'affirmer les valeurs des Lumières et à dire aux musulmans que leur religion est, sur certains points, archaïque et moins avancée que certains acquis de l'Occident (évidemment, la culture arabo-musulmane a des choses positives à apporter au monde occidental, mais ici nous évoquons les aspects moins positifs). Cette honte d'affirmer ses valeurs et de les imposer, y compris pour défendre les femmes opprimées par des machos d'origine musulmane et des coutumes barbares (excision, mariages forcés), ou pour défendre la communauté juive harcelée et molestée par des délinquants d'origine maghrébine.

Il faut donc réfléchir : voulons-nous vraiment jeter l'ensemble de la civilisation occidentale, et la voir remplacée d'ici quelques décennies par une sorte d'islam des banlieues, qui ne prendrait hélas pas le meilleur de cette religion mais ses aspects anti-occidentaux, conquérant par démographie et intimidation de plus en plus de pouvoir ? Il ne serait évidemment pas véhiculé par les musulmans silencieux et modérés, ni par les musulmans laïques qui combattent en prenant des risques immenses l'obscurantisme (et sont trop peu médiatisés) mais par des groupes actifs et revendicatifs, issus de mouvances ayant un projet sociétal et prenant la main sur leur « communauté ». Cette communautarisation, guidée par les voix rétrogrades qui véhiculent le ressentiment, serait un grave échec et créerait des réactions inquiétantes (votes d'extrême-droite d'un côté, et radicalisation, voire racisme anti-occidental de l'autre). Certains articles font état de plus de 5 millions de musulmans en France, qui représenteraient dans certains endroits entre le tiers et la moitié des moins de 20 ans. Dans l'état actuel de crise économique, de replis communautaires de tous côtés, de tensions particulières avec le monde islamique, de tentations xénophobes, faut-il continuer dans cette fuite en avant ? Ou bien refusons-nous ce scénario ? Faut-il faire venir encore des millions de nouveaux immigrés en Europe ? Et c'est sans compter l'importation des nouveaux immigrés, en général qui ne sont pas bouddhistes ni hindous pour majorité. Ou bien refusons-nous ce scénario ?

Les autorités européennes prétendent que d'ici peu, nos sociétés vieillissantes auront besoin de nombreux habitants et doivent favoriser encore l'immigration. D'une part, ce discours ne se vérifie pas, alors qu'il est tenu depuis au moins deux décennies : l'emploi ne reprend pas, le chômage se maintient et les jeunes issus de l'immigration ne bénéficient pas de l'intégration par le travail. Au contraire, les tensions et replis augmentent, ainsi que l'insécurité et la violence parfois gratuite.

L'heure du choix sonne maintenant. Il ne s'agit évidemment pas de rejeter les nouveaux arrivants, qui veulent vivre et travailler en Europe et qui affluent des pays les plus pauvres et meurtris. Mais il faut poser des conditions fermes et lisibles à l'accueil de ces arrivants : qu'ils acceptent réellement un socle commun de valeurs, notamment occidentales. Les musulmans sont les bienvenus en France à quelques conditions culturelles et idéologiques essentielles : ils doivent reconnaître l'égalité des hommes et des femmes, récuser les interprétations littéralistes du Coran qui appellent au meurtre des « infidèles » juifs et chrétiens, et accepter que chaque citoyen français, même s'il est d'origine musulmane, puisse changer de religion. Il semble que la honte des Occidentaux les pousse à ne pas mettre en avant ces points, notamment vis-à-vis de la représentation de l'islam en France.

C'est ce manque de lisibilité sur les principes qui n'est pas sain. Que chacun adhère aux valeurs de son choix, c'est très bien. Mais que les Européens ne sachent pas affirmer clairement leurs valeurs, louvoient, tergiversent, et ne précisent pas une sorte de contrat civique clair, voilà qui alimente toutes les ambigüités et permet à certains groupes obscurantistes de croire qu'ils peuvent prôner des valeurs résolument opposées aux Lumières. Ce ne sont pas ces groupes islamistes les premiers responsables, mais nous, Occidentaux, qui relativisons, disons « tout se vaut », puis hypocritement ensuite nous étonnons de voir burqas, voiles, revendications diverses. Si « tout se vaut », si les valeurs des Lumières ne sont pas affirmées, que reprocher à ceux qui veulent les remplacer ? On ne peut pas à la fois dire « tes valeurs valent mes valeurs », puis interdire la burqa. Soit on permet tout, soit on réaffirme sans complexe notre croyance, peut-être arbitraire, à la prééminence des Lumières sur d'autres visions du monde plus traditionnelles.

Refuser de poser ces conditions, c'est à la fois faire le jeu du Front national (FN) qui pourra attiser la crainte de l'autre, et renforcer les intégristes, qui auront l'impression que la laïcité est honteuse d'elle-même et livre une partie du peuple français d'origine musulmane au pouvoir d'organisations religieuses. Ce sera un cauchemar où il ne restera dans les cités qu'un sombre face-à-face entre intégristes et Français inquiets, se réfugiant illusoirement dans un vote FN.

Loïck

Criticus, le blog politique de Roman Bernard.

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Le blog de Maxime Zjelinski

Maxime Zjelinski, étudiant en langues de 25 ans, a déjà publié à trois reprises sur Criticus : Les voyous et leurs idiots utiles, La société diverse et ses ennemis, De l'esprit des mœurs. Il tient désormais un blog, « Le plouc du Midi », en référence à ses origines vauclusiennes et au malaise que, provincial « monté » à Paris, il éprouve dans la capitale (malaise que, Lyonnais d'origine, je ne partage certes pas). C'est une excellente nouvelle pour la blogosphère, et notamment pour la blogosphère libérale, surtout si Maxime Zjelinski vient à rejoindre, ce que je souhaite, le Réseau LHC.

Roman Bernard

mardi 30 juin 2009

Discriminations raciales... ou défaut d'intégration ?

Mediapart a publié hier les résultats d'une enquête du CNRS démontrant, preuves scientifiques à l'appui nous dit-on, que la police française, et en particulier parisienne, effectue des contrôles d'identité sur « profilage racial », c'est-à-dire au faciès. Conduite pendant cinq mois, dans cinq sites parisiens, cette enquête a permis d'observer 500 contrôles d'identité, dont les caractéristiques statistiques ont été comparées à celles de la population de passage dans ces cinq lieux. Le mode de comptabilisation, aléatoire, de cette dernière, semble douteux : comme l'explique le chercheur du CNRS dans la vidéo ci-dessous, les enquêteurs ont répertorié une personne toutes les cinq secondes à un endroit précis, pour finalement, obtenir la population-type de passage sur ces sites.

Il ressort de cette enquête que les « minorités visibles » sont sur-représentées dans les contrôles d'identité par rapport à la population-type, composée selon le rapport de 58 % de « Blancs », de 23 % de « Noirs » et de 11 % d'« Arabes » (terme qui, comme je l'ai dit à plusieurs reprises, devrait être remplacé par « Arabo-Berbères » pour refléter plus fidèlement le type des personnes d'origine maghrébine).

Mais, ô surprise (pour les enquêteurs) ! « [L]e style vestimentaire s’est révélé déterminant. Bien que les personnes portant des vêtements aujourd’hui associés à différentes "cultures jeunes" (hip-hop, tecktonic, punk ou gothique, etc.) ne forment que 10% de la population disponible (présente sur le site), elles constituent jusqu’à 47% de ceux qui sont effectivement contrôlés. » Voilà qui tend à prouver que l'attitude compte, au final, plus que l'appartenance. Car c'est cette attitude qui détermine le plus la probabilité d'être, ou non, un délinquant.

Seulement, « l’enquête montre [...] que "deux tiers des individus habillés 'jeunes' relèvent de minorités visibles" . Autrement dit, "le style de vêtements peut être décrit comme une variable racialisée"... » Et les enquêteurs d'en conclure implicitement, et les journalistes de Mediapart à leur suite, que cette sur-représentation des « minorités visibles » est la preuve scientifique du racisme des policiers, quand bien même eux aussi appartiendraient à ces mêmes « minorités visibles », ce qui est souvent le cas (du moins si j'en juge par mon ressenti, pas moins « scientifique » que la méthode utilisée). Au lieu, tout simplement, d'en déduire que la sur-représentation des « minorités visibles » dans les « individus habillés "jeunes" » est le signe d'un défaut d'intégration de leur part, cette tenue vestimentaire étant considérée par les policiers comme devant être associée à une probabilité plus grande d'être portée par un délinquant (et on peut au moins leur donner crédit de la connaissance de ce type de phénomène : c'est leur métier).

On est quand même soulagé d'apprendre que 3 % seulement des personnes contrôlées (et interrogées ensuite par les enquêteurs) « ont jugé avoir subi un traitement raciste ou insultant ». Soit 97 % de personnes ne voyant aucun racisme à avoir été contrôlées. Cela tranche non seulement avec le message implicite de l'article de Mediapart, mais aussi avec les « témoignages » de personnalités sur la question...

Dès lors, quelles leçons tirer de cette enquête ? Selon l’Open society justice initiative, commanditaire du rapport, « "un examen approfondi des normes juridiques, des politiques et des pratiques qui sous-tendent les habitudes de contrôle au faciès" . Avec une modification de l’article du code de procédure pénale (le 78.2) "afin d’interdire explicitement la discrimination raciale, de clarifier et de renforcer l’existence de 'raisons plausibles de soupçonner' comme seules justifications des contrôles d’identité". » En somme, sur la base d'une étude qui, si l'on lit bien Mediapart, ne prouve aucunement le racisme des policiers français, mais plutôt le défaut d'intégration de certains jeunes issus de l'immigration, il faudrait faire le procès de la police, plutôt que de s'interroger sur ce défaut d'intégration qu'elle met en lumière. Pas d'accord.




Roman Bernard

samedi 27 juin 2009

Le mirage islamiste, par Gabriel Bendayan

Les éditions Tatamis ont publié il y a quelques mois La Mosquée Notre-Dame de Paris, année 2048 (1), d’Elena Tchoudinova. L’auteur russe raconte une France qui, en 2048, est sous la coupe des islamistes, lesquels lui imposent la charia dans sa version la plus brutale. Pourtant, si ce livre est doté d’une justesse de vue certaine en voyant que l’immigration massive que subit la France depuis 1974 ne peut pas ne pas bouleverser massivement sa structure civilisationnelle, il se trompe à mon avis en imaginant une France islamique.

Pour que la France devienne un régime islamique à la manière de l’Arabie saoudite, il faut deux postulats. Que les musulmans deviennent majoritaires, et qu’ils soient assez nombreux à être des islamistes purs et durs. Or, si on regarde les faits froidement, on se rend compte que ni l’un ni l’autre ne risquent d’arriver.

La démographie tout d’abord. La population musulmane en France ne cesse d’augmenter depuis les années 1960 sous l’effet de l’immigration, au point d’atteindre aujourd’hui les sept millions de personnes, soit un peu plus de 10% de la population française. L’idée d’Elena Tchoudinova, c’est que sous le double effet de l’immigration et d’une natalité plus importante des musulmans, ceux-ci vont finir par devenir majoritaires.

Or, cela ne va pas arriver pour une simple et bonne raison, qui est que les flux migratoires vont mécaniquement finir par se tarir. En effet, si l’on regarde la natalité des pays du Maghreb, on remarque que ceux-ci sont dans une phase de transition démographique, et que, dans l’espace d’une génération, ils devraient avoir atteint le solde démographique des pays occidentaux. À partir de là, le Maghreb devrait en toute logique cesser d’être une terre d’émigration. Ensuite, on remarque que si les immigrés ont certes une natalité beaucoup plus importante que celle des Français (au point de faire monter les statistiques de façon significative), ce n’est pas le cas de leurs enfants : les enfants d’immigrés font autant d’enfants que les Français autochtones.

On peut donc estimer que le nombre de musulmans va, dans le courant des prochaines décennies, se stabiliser, et rester constant par rapport à la population autochtone. C’est largement suffisant pour changer pour au moins un siècle la structure civilisationnelle française, et pour qu’en fait, la France ne soit plus vraiment la France au sens que lui donnait le général de Gaulle, mais quelque chose de nouveau. Mais ce n’est pour autant pas assez pour arriver à un État islamique en France, on se trouvera plutôt dans une situation voisine de celle des États-Unis avec les Noirs.

D’autant plus que parmi ces musulmans, tous ne sont pas des intégristes, loin de là. En fait, on peut même prévoir que l’intégrisme islamique devrait suivre le même chemin que la natalité. Néanmoins, il faut quand même rester vigilant de ce côté-là : si l’on peut, de prime abord, avoir du mal à imaginer les racailles de banlieue se ranger sous la bannière de l’islam le plus rigoriste qui soit, il ne faut pas oublier que c’est toujours parmi ce type de population (des jeunes hommes bourrés de testostérone qui n’ont rien à faire de leurs journées) que se sont recrutées les milices des mouvements totalitaires.

Donc, l’État islamique n’arrivera pas.

Hélas, j’aurais presque envie de dire.

Car il faut bien voir la réalité en face : ce sera pire.

Si l’immigration maghrébine va se tarir d’elle-même dans les prochaines décennies, ce n’est pas du tout le cas de l’immigration africaine qui, elle, va même augmenter. Là où le monde arabe va rejoindre l’Occident dans son lent suicide démographique, l’Afrique sub-saharienne va, elle, continuer à croître à une vitesse affolante. D’après les prévisions, ce sera même la seule partie du monde à avoir une natalité supérieure à deux enfants par femme en 2050. Et les Africains vont vite n’avoir qu’une seule envie : fuir au plus vite leur continent.

Les guerres en Afrique ne sont pas près de se calmer : toutes les guerres sont dues, d’une façon ou d’une autre, à la démographie, et avec une explosion de celle-ci, les affrontements vont suivre. L’ONU ne pourra guère qu’empêcher les millions de réfugiés qui suivront mécaniquement de mourir de faim et de maladie, et sera ainsi incapable de créer les conditions d’un développement économique serein, sans parler du fait que les guerres ravageront tout (2). Les centaines de millions de jeunes Africains, sans avenir autre que la guerre et la misère vont, sans aucun doute, partir pour les côtes de l’Europe.

Et ils viendront s’entasser, par dizaines de millions, dans ces banlieues et autres zones où les autochtones sont déjà absents. Et là, mécaniquement, ils vont créer des communautés distinctes de la communauté nationale (3). En clair, nous aurons en France la communauté autochtone, la communauté arabe, et la communauté africaine, étant bien entendu que lesdites communautés seront divisées, comme elles le sont déjà, en fonction de la classe, de la nationalité d’origine, de la religion, etc. Néanmoins, les clivages civilisationnels étant structurants à notre époque, ce sont eux qui primeront. (Il n’y a plus guère que Jérôme Leroy qui pense que ce sont les rapports de classe qui priment. D’ailleurs, c’est le dernier marxiste orthodoxe de France.)

En bref, la France (l’Europe aussi d’ailleurs) de demain ressemblera beaucoup au Liban de 1970, c’est-à-dire un pays divisé entre communautés que rien ne rassemble, si ce n’est le lieu où les hasards de l’Histoire les ont fait se rencontrer. Et comme au Liban, il y a fort à parier qu’un évènement quelconque qui, en d’autre temps, se serait contenté de faire parler de lui dans les journaux, sera le facteur déclencheur d’une guerre civile atroce.

Ce qui nous menace, ce n’est pas un État islamique. Ce qui nous menace, c’est l’horreur absolue. L’état de nature selon Hobbes : le chaos.

Gabriel Bendayan

Criticus, le blog politique de Roman Bernard.

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(1) À lire aussi, la recension de Roman Bernard, sur Criticus

(2) J’entends déjà les tiers-mondistes, néo-marxistes et autres solidaires me dire que la pauvreté en Afrique est la faute des méchants pays occidentaux. Outre le fait qu’elle est au moins autant la faute des politiques socialistes menées pendant la Guerre froide, sans même parler de l’incompétence des dirigeants africains, cela ne sert à rien de se lamenter sur ce qui aurait dû être fait il y a trente ans. Il faut regarder ce qui peut être fait aujourd’hui et demain. Les pays riches peuvent-ils intégrer l’Afrique au circuit des échanges internationaux ? En partie, mais ce sera long et difficile, et les guerres risquent de tout flanquer par terre. Pour plus de détails, je vous invite à lire The Bottom Billion, de Paul Collier.

(3) J’entends déjà les gauchistes, tenant du multiculturalisme et autres « antiracistes » persuadés d’agir pour le bien me dire que tout va bien dans les banlieues, qu’il n’y a de toute façon aucun lien entre banlieue et immigration et que de toute façon tout est de la faute des Français qui ont enfermé ces pauvres petits immigrés tout gentils dans les ghettos, tout en les discriminant. À ceux-là, je dis : ouvrez les yeux. Si le terme « Français » est devenu une insulte dans une bonne part des populations d’origine extra-européenne, c’est la faute de l’idéologie antiraciste qui enferme les immigrés dans leurs racines et explique à tout le monde que la France, c’est le mal, le racisme, la colonisation, la guerre. L’assimilation des populations allogènes n’est en plus possible que pour un certain nombre, et là, le nombre va être tellement élevé qu’il ne va plus être possible d’assimiler les immigrants. De même que les pays baltes sont incapables d’assimiler la minorité russe présente sur leurs territoires.

vendredi 26 juin 2009

Immigration et libre-échange : l’hypothèse libérale-conservatrice, par Paul Castaing

J’aime beaucoup Éric Zemmour. Polémiste intelligent et impitoyable, il est pratiquement le seul dans le paysage audiovisuel et journalistique français à s’attaquer sérieusement aux lieux communs les plus coriaces de notre drôle d’époque. Il fait très souvent mouche et n’a pas son pareil pour mettre les tartuffes de la gauche bien-pensante et de la droite gestionnaire devant leurs contradictions. Qui plus est sur des sujets qui fâchent, avec un courage et une obstination qui forcent le respect. Pourtant, il lui arrive d’avoir tort. Ou du moins, de céder lui aussi à certains sophismes bien dans l’air du temps.

L’un de ses thèmes de prédilection semble être la mondialisation et ses conséquences concrètes pour la France et les Français. Au risque de grossir un peu le trait, Zemmour défend la thèse selon laquelle le développement du libre-échange à l’échelle mondiale va de pair avec le nomadisme, et donc avec une immigration massive et incontrôlable venue des pays pauvres, qui tire les salaires dans les pays riches vers le bas. La mondialisation est donc vécue comme une régression qui fait courir un péril inexorable à la France.

Dans son raisonnement, le libéralisme sur le plan commercial (abolition des droits de douane, importation de biens étrangers bon marché, délocalisation d’usines, etc.) est intimement lié au laissez-faire en matière d’immigration. Plus de frontières, plus de souveraineté nationale. Il compare allègrement l’ouvrier chinois qui travaille « pour un bol de riz » là-bas au clandestin malien qui vient « faire pression » ici sur les salaires de nos ouvriers : l’un comme l’autre nuisent à la France, avec la complicité de certains patrons décidément bien peu patriotes.

En somme, Zemmour adopte sur ce sujet une position très proche de celles des souverainistes comme Nicolas Dupont-Gnan-Gnan et du Front national. La solution consisterait alors à « protéger » les Français de la mondialisation (avec quel argent ? pour combien de temps ?) et de ses deux méfaits principaux : le libre-échange total et l’immigration incontrôlée. Pourtant, mon cher Éric, pourtant… Il est intellectuellement cohérent et techniquement possible de promouvoir le premier tout en rejetant la seconde.

C’est en tout cas la position que défend l’économiste américain Hans-Hermann Hoppe dans un brillant article daté de 1998 : The case for free trade and restricted immigration (une traduction en français est disponible ici : Pour le libre-échange et une immigration limitée). Représentant de l’école autrichienne d’économie, Hoppe surprend alors une grande partie de ses amis libéraux, qui (pour donner raison à Zemmour) défendent à la fois la liberté de circulation des biens et des personnes. Après avoir rappelé l’inanité du protectionnisme et la supériorité de libre-échange (sans surprise de la part d’un économiste libertarien !), Hoppe tisse un argumentaire aussi provocateur que stimulant sur l’immigration.

D’abord, il est faux d’affirmer que commerce et migrations sont deux phénomènes conjoints : ils sont en réalité plutôt substituables. Les travailleurs mexicains n’ont pas intérêt à passer la frontière si les produits mexicains peuvent entrer sans problème aux États-Unis : ils garderont leur job au Mexique du moment que leur entreprise peut écouler sa production sur le marché américain. De même, les producteurs américains n’ont pas intérêt à délocaliser et investir leur capital au Mexique s’ils peuvent commercer librement avec les Mexicains depuis leur bureau à Dallas. En égalisant progressivement les conditions de vie et en permettant une allocation optimale des investissements, le libre-échange tempère plus qu’il n’amplifie la délocalisation de capital et l’immigration ! Au contraire, les politiques protectionnistes et de social welfare incitent les travailleurs des pays pauvres à venir et les patrons des pays riches à partir.

Ensuite, il n’y a pas d’analogie possible entre libre-échange et « libre immigration » car les phénomènes d’échange et de migration sont fondamentalement différents. Les gens peuvent migrer d’un endroit à l’autre sans l’accord de quelqu’un d’autre, par leur propre volonté, mais les biens ne peuvent circuler sans que l’expéditeur et le destinataire ne trouvent un accord. Cela paraît évident mais c’est le cœur du problème ! Le libre-échange suppose donc une « invitation » de la part des foyers et des entreprises du pays destinataire, tandis qu’une « libre immigration » n’a pas nécessairement besoin d’une telle invitation, et désigne dans ce cas une « invasion » (cf. déclaration de Valéry Giscard d'Estaing en 1991) d’immigrés non voulue par les habitants du pays destinataire.

Inversement, alors que le protectionnisme économique est une abrogation par l'État du droit de ses citoyens à consommer comme ils l’entendent, une immigration restreinte peut assurer la protection de leur propriété privée contre une invasion non voulue. Libre-échange et immigration restreinte suivent donc le même principe : il faut être invité avant de pouvoir passer la frontière !

Je vois déjà arriver les premières objections :

« Mais les travailleurs immigrés ne viennent pas sans raison, il y a bien des patrons qui veulent les employer chez nous, qui les “invitent”, n’est-ce pas ? »

Oui, mais c’est oublier qu’il n’y a pas qu’une immigration de travail, avec un contrat conclu en bonne et due forme avant que l’immigré ne se rende dans le pays d’accueil. L’immigration incontrôlée dont il s’agit ici concerne des personnes qui arrivent sans travail, ou avec un travail précaire, et qui demeurent sur le territoire d’accueil une fois leur premier contrat de travail révolu. Des prestations sociales financées par l’impôt des résidents leur sont accordées, sans condition de citoyenneté.

« Espèce de facho, de raciste ! Si les pauvres immigrés viennent chez nous, c’est parce qu’on a besoin d’eux ! L’immigration est une chance pour la France ! »

Peut-être une chance pour vous, imbécile, mais pas pour tout le monde. Quand bien même il serait prouvé que l’immigration augmente les revenus moyens des Français, cela ne suffirait pas pour la considérer comme « bonne » en soi. Il n’y a pas que l’argent, dans la vie, n’est-ce pas ? D’autres paramètres, éminemment subjectifs, entrent en compte dans la qualité de vie. On peut préférer gagner moins et vivre loin de certaines personnes, ou bien l’inverse : c’est la liberté d’association ou de séparation qui rend possible les relations pacifiques entre groupes ethniques, sociaux ou culturels très différents.

La France ne peut pas accueillir toute la misère du monde
, même Rocard le disait. Les pays à forte pression migratoire comme les États-Unis ou la France se sabordent lorsqu’ils pratiquent le protectionnisme et les prestations sociales pour tous, sans restreindre les flux migratoires. Vu les différences de salaires et de conditions de vie ainsi maintenues entre pays, des millions d’habitants des pays pauvres sont incités à s’installer dans les pays riches, le système d’aide sociale explose, l’économie se disloque et la civilisation du pays d’accueil est menacée de disparition à moyen terme. Au passage, les pays d’origine se vident de leur jeunesse et de leurs ressortissants les plus entreprenants. C’est donc la merde pour tout le monde, si vous me passez l’expression.

Que faire, alors ? Astucieusement, Hoppe nous explique d’abord pour quelles raisons le problème ne se poserait pas dans une société de type anarcho-capitaliste : dans un territoire entièrement privatisé, les immigrés ne pourraient venir que sur invitation expresse du propriétaire des lieux, il leur serait impossible de squatter un quelconque espace public. Dans un tel scénario, les mouvements physiques des biens et des personnes obéissent à la même loi : il faut être invité d’abord avant de venir ! Tout se règle par contrats librement consentis entre l’invité et son ou ses hôtes, que ce soit pour travailler, faire affaire, visiter le pays, etc.

Aucune société de ce type n’ayant encore vu le jour, il faut être plus réaliste. Quelles leçons les gouvernements démocratiques, censés exprimer la volonté du peuple, peuvent tirer de la parabole anarcho-capitaliste pour affronter à bras-le-corps le problème de l’immigration ?

D’abord, que la présence d’un gouvernement et d’espaces publics modifie considérablement la donne ! D’une part, savoir si une personne étrangère peut entrer ou non sur le territoire n’est pas du seul ressort des résidents. Il n’y a plus besoin d’invitation librement consentie entre deux parties : des « papiers » (vrais ou faux) suffisent. D’autre part, la possibilité de séjourner dans le pays d’accueil est d’autant plus grande qu’il existe de nombreux parcs, bâtiments, routes ou transports publics où se réfugier, et que le gouvernement n’a même pas les moyens de contrôler efficacement.

Que faire, donc ? En préalable, Hoppe préconise l’abolition du protectionnisme et des prestations sociales… Imaginez un parti politique proposer ça en France ! Ensuite, il s’agit pour le gouvernement de prévenir et de guérir. Prévenir, en renforçant les contrôles à la frontière et subordonner l’entrée sur le territoire à une invitation valable, c'est-à-dire un contrat librement consenti entre le migrant et un résident. Guérir, en réduisant au strict minimum les espaces publics et en encourageant les propriétaires privés à faire respecter chez eux leur droit à accueillir et expulser qui ils veulent. L’acquisition de la citoyenneté est bien sûr possible, mais elle est subordonnée à l’achat par le migrant d’un morceau de terrain assorti d’une habitation, qu’un résident voudra bien lui vendre. Aucun « droit du sol » ne s’applique. L’agrément des voisins pourra être exigé pour que la vente du terrain soit validée. Etc.

Éric Zemmour et les souverainistes préoccupés par les phénomènes migratoires devraient lire Hans-Hermann Hoppe et, plus généralement, les penseurs de la tradition autrichienne qui sont peut-être les plus visionnaires et cohérents des libéraux. Cette lecture permettrait déjà à nos souverainistes d’être plus exigeants dans les termes qu’ils emploient. La mondialisation n’est pas le « mondialisme ». Il est même parfaitement logique d’être pour le libre-échange et contre l’immigration massive et incontrôlée.

De même qu’il est logique d’être pour la mondialisation des échanges et contre l’instauration d’un gouvernement mondial, concocté par des cerveaux malades comme celui de Jacques Attali. Malgré les risques encourus, il est encore possible de quitter un pays dont le gouvernement opprime ses habitants, spolie leurs droits de propriété et détruit leur civilisation. Imaginez quitter « le monde »… Impossible d’échapper au contrôle bienveillant et au totalitarisme soft et festif de l'État-globe, à moins d’aller vivre sur Mars – à condition que les Martiens aient une politique d’immigration laxiste !

Jean-Claude Michéa, dont les livres sont au demeurant très intéressants, considère le libéralisme comme un « tableau à double entrée », un bloc monolithique où le versant économique du laissez-faire serait chevillé à son versant sociétal et politique. Cela rejoint Zemmour quand il déclare – non sans esprit – que l’extrême-gauche sans-papiériste fait le jeu du Medef délocalisateur. La démonstration est habile mais trop rigide. Elle passe sous silence l’hypothèse libérale-conservatrice, dont la pertinence et l’actualité sont indiscutables, comme le prouve l’article de Hoppe, mais qui manque encore de publicité en France.

Paul Castaing

Criticus, le blog politique de Roman Bernard.

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jeudi 25 juin 2009

Du bon usage du « céfran » enseigné aux jeunes… Flamands, par Éric Timmermans

Quelqu’un a dit un jour que la Belgique est le laboratoire de l’Europe. J’ai toujours associé cette phrase, louange dégoulinante de pompeuse autosatisfaction vaguement chauvine, à l’image d’un labo sordide, peuplé de scientifiques frénétiques et déments, s’affairant autour d’alambics fumants et explosifs, de préparations grouillantes d’amibes et d’autres choses innommables.

Loin d’être un petit « Pays de Cocagne » de l’entente inter-linguistique, « maison-témoin » d’une future « grande maison commune européenne » plus hypothétique que jamais, ex-« modèle pour Jérusalem », ex-« exemple pour Sarajevo », le royaume de Belgique s’apparente à une foire d’empoigne tribale où l’on s’affronte pour le contrôle linguistique de champs de pommes de terre et où la classe politique « proximiteuse » fait assaut de médiocrité pour s’assurer le contrôle de populations largement dépolitisées et acculturées. En ce sens-là, oui, je l’admets, la Belgique est le laboratoire de l’Europe.

Mais j’en vois déjà qui, blessés au plus profond de leur orgueil national français, s’insurgent et m’interpellent : « Holà, Monsieur, comme vous y allez ! Nous avons, nous aussi, nos pitres politicards, nos clowns appointés, nos burlesques attitrés, nos ineptes diplômés, nos voleurs patentés ! Que croyez-vous donc nous apprendre ? La France aussi sombre voluptueusement dans le déracinement historique, dans l’acculturation "planétariste", dans le "chacun pour soi" politicien, dans le "je m’en foutisme" idéologique et dans le nihilisme intellectuel ! » Je n’en disconviens pas.

En outre, je sens bien que j’aurais beau vous dire et vous répéter que ce qui tient lieu de « peuple belge », cet accident de l’Histoire, vient de voter massivement, tant aux élections régionales qu’européennes, pour la « bande des quatre » qui, durant les deux dernières années lui a pourtant plus que généreusement offert le spectacle de la plus absolue gabegie politicienne, vous n’admettrez pas, pour autant, notre supériorité en matière de déliquescence et de médiocrité.

Je vois également que je pourrais vous décrire tel leader populiste judoka, tel ex-Premier ministre collectionneur de coqs, tel ivrogne réélu avec plus de 60 000 voix de préférence, tel représentant du peuple brûlant des billets de banques ou tel autre, accueillant l’empereur du Japon, un cornet de frites à la main, vous n’auriez de cesse de riposter à l’aide de la « bravitude » Royal, de l’opération « chapardage de stylos à bille » à Bucarest, des « transfèrements » journalistiques remplaçant les transferts d’autrefois, de la reconnaissance de l’ « armistice de 1945 » et autres oublis de reine d’Angleterre, sans parler de l’humour douteusement gazeux d’aucuns, sans le moindre rapport avec un don de Dieu. Je ne poursuivrai donc pas sur cette voie.

Il ne me reste plus, dès lors, qu’à vous informer de l’aboutissement de nos plus récentes recherches laborantines en matière de déliquescence occidentale et, plus précisément, francophone. Nous connaissons tous le « code SMS », alias le « langage texto ». Nous connaissons également le « verlan » et le grand « apport multiculturel » qu’il représente pour nos vieilles langues poussiéreuses et réactionnaires, même si nous les « froms fachos » (le « from » est un terme qui semble désigner le « blanc » ; convient-il d’établir une relation avec certains produits laitiers ?), n’en n’avons que bien rarement conscience.

Jusqu’à présent, le SMS et le verlan se contentaient, au fil des réformes orthographiques, de défigurer et de détériorer la langue française, de la ronger de l’intérieur, de la circonvenir au point de n’en plus laisser qu’un odieux magma linguistique, novlangue pour planète des singes en devenir. C’est là qu’intervient le laboratoire belge. Soucieux de permettre à autrui, à d’autres peuples donc, en l’occurrence, le peuple flamand, de langue néerlandaise, d’accéder également à notre sous-culture, aux pires produits issus de notre langue, en un mot, à notre standardisation « médiocratique », nous avons décidé –et c’est là, vous en conviendrez, un trait de génie !- d’apprendre le langage « SMS » et le « verlan »… aux jeunes Flamands !

Certes, les problèmes linguistiques de la Belgique sont célèbres, mais là, je sens que l’on ne me croira pas. On m’accusera d’exagération, on me traitera de hâbleur, on prétendra que, pour débiter de pareilles énormités, j’aurai certainement dû forcer sur le Saint-Véran. Que nenni ! Mon témoignage est absolument authentique ! Et tout récent encore !

Il y a une dizaine de jours, je surprends une conversation entre une collègue flamande et un autre collègue de langue néerlandaise. Il est question de l’enseignement à la fille de la première de ce que sa mère, nomme, à juste titre, du « vuil frans » (sale ou mauvais français). Mes oreilles se dressent. Je souhaite en savoir plus.

Dans un premier temps, je ne m’alarme pas. Les termes enseignés à la fille de ma collègue ne constituent sans doute pas ce qu’il y a de plus essentiel dans la langue française, mais ce sont des termes du langage très courant. Bagnole, balai, fric, bécane, thune, bouquin, clopes, mec et autres « chouette » sont utilisés depuis bien longtemps et relèvent généralement de l’argot. J’explique brièvement Audiard, Gabin, Céline.

Mais à l’évocation du « verlan » et du « style SMS », je commence à mieux comprendre les inquiétudes et les irritations de ma collègue. Je comprends également que l’on a astucieusement mélangé l’argot, dont l’originalité, la richesse et l’enracinement culturel ne sont plus à démontrer, au « verlan » et au « style SMS », purs produits de la mondialisation, dénué de toute forme d’imagination authentique, pour ce qui est du premier, purement fonctionnel, pour ce qui est du second. Ainsi, ceux qui accepteront l’argot tout en rejetant le « verlan » et le « SMS », se verront rétorquer qu’ils acceptent l’un, seulement parce qu’il est plus ancien, et qu’en bons réacs sclérosés, ils refusent la nouveauté par principe. Ben voyons. C’est Audiard qu’on assassine, c’est Céline qu’on embroche, c’est Gabin que l’on estourbit, à grands renforts de « kestudi » (= qu’est-ce que tu dis ?)…

On pourrait croire que l’enseignement flamand a pris à cœur de montrer à ses élèves ce qu’il convient de ne pas dire, que cet étalement de « sublangues techno-rappeuses » ne vise qu’à mettre en garde. Nullement. Une phrase de ce cours de « céfran » ne laisse aucun doute sur une certaine sympathie « pro-novlangue » : « Les puristes sont contre, d’autres y voient justement un terrain de créativité, un besoin de renouvellement. À vous de choisir ! » Le vieux coup du libre-arbitre dont il est préférable de ne pas user, sous peine de se voir précipiter, pour crime d’hérésie, dans les flammes de la Géhenne poujado-fasciste.

D’une part donc, les « puristes ». L’on imagine tout de suite un ramassis de vieilles barbes aigries, radoteuses et vaguement fascisantes, recroquevillées sur le vieux monde, adeptes d’un idéal de pureté qui, de la langue –qui sait ?-, pourrait peut-être un jour dévier vers la « race »… En un mot, le dangereux passé. De l’autre, les joyeux créatifs, les humanistes, les démocrates, les bobos, les gentils, les tolérants, les « ouverts-à-autrui ». En un mot, l’avenir radieux de l’amour universel. Dieu est peut-être mort, mais le dualisme, lui, est plus vivant que jamais.

D’emblée, le cours annonce la couleur : « C la 1èr klass 2 gramèr pr SMS »… C’est Grevisse, grammairien wallon, qui doit danser la gigue dans sa tombe… Suit une liste de termes SMS d’une rare finesse, que les élèves doivent traduire en français : je le sa V (= je le savais), GspR b1 (= j’espère bien), GT o 6né (= j’ai été au ciné), VrMan (= vraiment)… Les, il est vrai, longs et peu harmonieux, « qu’est-ce que tu crois » et « qu’est-ce que tu fais », auraient pu être abolis par un éventuel retour aux « que fais-tu » et « que crois-tu », mais non, « kestufé » et « kestu X » l’emportent haut la main… On progresse encore dans le raffinement lorsque, soudain, l’on décide d’unir le langage vulgaire au « SMS » : « a12c4 » (= à un de ces quatre), « jenémar » (= j’en ai marre) ou encore, le superbe « GPT lé plon » (= j’ai pété les plombs). Et l’on parvient finalement à l’excellence, lorsque le « SMS » s’allie harmonieusement au « Frenglish » : « C 2L8 » (= c’est too late)…

Certes, le cours reconnaît que ce style encourage la négligence mais tout en soulignant bien vite que cela est dû à la révolution technologique des communications, une chose naturelle en somme. Les messages doivent être envoyés rapidement, et vu qu’ils ne sont pas « hyperimportants ni faits pour l’éternité », on se borne à constater qu’ « ils sont presque toujours pleins de fautes ». De là à considérer, qu’arrivé à ce stade, ma foi, tant qu’à faire des fautes, autant carrément atomiser la langue, il n’y a qu’un pas, vraisemblablement bien vite franchi par d’aucuns. Comme nous le répètent régulièrement les voix médiatiques de notre Village global bien-aimé : « Il faut vous adapter au monde ». Phrase parfaitement absurde, lorsqu’on y réfléchit une seconde, puisque le monde n’est point un dieu tout-puissant, mais ce que nous en faisons.

On demande ensuite à l’élève de traduire un certain nombre de termes et de phrases en langage courant. Cela, nous l’avons dit, va de « bagnole » et « draguer », à « fric » et « se marrer », en passant par « pote » et « se tailler ». Ma foi, rien de bien méchant, c’est là du langage courant, populaire, parfois argotique, clairement enraciné dans la culture française et francophone. On s’étonnera toutefois de cette phrase commençant par « putain » (terme traduit par « merde », comme s’il ne se suffisait pas à lui-même…), sans parler de « quel salopard » ce type (terme traduit par « salaud », même réflexion que la précédente), de « il est vraiment chiant, ton frère », de « quel bordel ta chambre » et de « il va se faire tuer, ce connard/con/crétin » (choix multiple…). Bon, soit, admettons, même si nous voilà décidément bien loin de Montaigne et de Molière…

Mais c’est avec le « verlan » (de lire « à l’envers », de droite à gauche, quoi…), que nous entrons vraiment dans le vif du sujet, non seulement du point de vue de la forme, mais également et surtout du point de vue du contexte. Ça va ? Vous avez mis à fond un truc bien « gangstarappeu », fleurant bon le nivellement par le bas « planétariste » et la violence simiesque ? Vous imaginez les voitures qui flambent dans la nuit et les batailles rangées entre CRS et « jeunes » ? Oui ? Parfait, vous êtes à présent en condition pour suivre la suite de ce cours de « céfran » délivré à la jeunesse flamande en dernière année de secondaire, soit des élèves de 18 ans, susceptibles de rentrer en Fac l’année suivante, et désormais la tête farcie de ces images enchanteresses de la France et des douces sonorités de son terroir urbain.

Sous le titre « Le verlan : mode d’emploi », après une brève explication de la « méthode verlan », vraiment pas compliquée puisqu’elle ne comprend que trois mots, soit « inversion des syllabes », on commence par un « must », le célèbre : « Attention ! V’la les keufs ! » Un exercice propose ensuite de remplacer par des mots français d’autres termes fleuris du même genre, intégrés dans une phrase : « Quel salopard ce type, il nous a dénoncés aux flics/keufs/poulets. Et j’ai vraiment pas envie d’aller en tôle/taule. Faut qu’on se planque quelque part. » Les « keufs » sont décidément à l’honneur, puisque l’exemple suivant y fait également référence. Il s’agit cette fois d’une phrase plus riche encore de termes gracieux : « Il est guedin (ou ouf) : il a pèta un keus dans le trôm devant les keufs et i’ s’est fait pécho » (= Il est dingue (ou fou), il a tapé (volé) un sac dans le métro devant les flics et il s’est fait choper). Et dire qu’il fut un temps pas si lointain, mais néanmoins arriéré et rétrograde (dixit le Village global), où l’on se serait contenté d’apprendre à un jeune Européen débarquant à Paris, ce genre de phrase niaise : « Excusez-moi, Monsieur, quelle ligne de métro dois-je emprunter pour me rendre au Musée du Louvre, s’il vous plait ? » Risible, n’est-ce pas ? Mais quel progrès depuis, pas à dire. Remercions Mai 68 pour sa mise à mort de la « culture bourgeoise ».

Mais, me dira-t-on, on donne là une image bien négative de la banlieue, on en fait un repaire de truands. Pensez-vous ! Le cours dont je vous parle n’a nullement cette intention, que du contraire. Son but est de faire connaître, à la jeunesse flamande, le sublime apport culturel d’une certaine banlieue française. Ainsi donne-t-on également à lire aux élèves, la « page-poème » intitulée « Ma téci » dont voici le premier paragraphe : J’kif ma téci / Pour moi c’est mon lagevi / Mais attention à toi si t’as pas de cevi / Car les dulars, ici, sont sans tiépi (= J’aime ma cité / Pour moi c’est mon village / Mais attention à toi si tu n’as pas de vice / Car les flics, ici, sont sans pitié). Voilà, les policiers (= « dulars ») sont sans pitié à l’encontre des pauvres jeunes qui aiment leur cité, et particulièrement à l’encontre de ceux qui sont « sans vice ». Quant au reste du texte, il évoque essentiellement l’amitié et la fraternité. Alors, rassuré ?

J’aimerais aussi attirer l’attention du lecteur sur le terme « trôm » (= métro). À une époque où, afin de faciliter l’accession du plus grand nombre possible d’ineptes et d’inaptes aux études supérieures, l’on envisage de supprimer cet abominable accent circonflexe que notre enseignement « sub-égalitaire » semble ne plus pouvoir souffrir (tout comme le passé simple, certaines formes de subjonctif, etc.), je tiens à donner un exemple de son absolue nécessité. Sans l’accent circonflexe, le terme « trôm » perd toute sa saveur et son évidente relation avec un certain accent du terroir banlieusard. Prononcez « trom », puis, en vous replaçant dans le contexte susmentionné dans le précédent paragraphe, prononcez « trôm ». Voyez, cela n’a rien de commun. Comme plus personne, ou presque, n’ose défendre la langue française de peur de se voir accuser de « déviationnisme identitaire », qui sait, peut-être un jour décidera-t-on de maintenir l’accent circonflexe afin de préserver le « verlan »… ?

Même réflexion pour l’explication étymologique de « keuf », « meuf », « reum », « teuf » : comment comprendre la présence répétée de ces « eu », au milieu du mot, si vous ne prononcez pas le mot français d’origine avec l’accent adéquat ? Certes, vous ne dites pas « fliqu-eu » (pour flic), « femm-eu » (pour femme), « mèr-eu » (pour mère) et « fêt-eu » (pour fête), mais, vraisemblablement, d’autres oui. Encore une fois, vous devez vous replacer dans le contexte et écouter chanter à vos oreilles le mélodieux accent de notre terroir urbain. Vous y êtes ? Voilà, parfait, vous venez de faire un grand pas dans la compréhension d’autrui. Et désormais, Big Brother vous aime et vous aimez Big Brother. Je sais, encore cette référence orwellienne dont on m’a dit récemment, non sans raison, qu’elle parle de moins en moins aux gens. De fait, encore quelques cours de « verlan » et de « SMS », et elle ne leur parlera bientôt plus du tout.

Mais outre ces subtiles analyses étymologiques, notre cours présente aussi quelques contextes ayant trait à la question multiculturelle. Exemple : « Moi, j’suis métis, moitié renoi, moitié bronzé » Ou encore : « Il n’y a que des Blacks dans cette équipe de foot ! Peut-être un ou deux froms » (vous aurez deviné que l’élève doit, dans ce cas, traduire certains termes en français courant). Sans oublier cette sublime explication du terme « rebeu » que le cours désigne comme étant « reverlanisé » (mais oui !). La « reverlanisation » ayant pour but, selon le cours, de garder secret un mot « verlan » trop connu. Par exemple, partant d’ « Arabe », nous passons donc à « arabeu », « beur », « beureu » et, en définitive « rebeu ». Cela me rappelle la scène d’un film dans lequel Gérard Depardieu joue le rôle particulièrement pathétique d’un enseignant de banlieue, qui, s’emmêlant les pinceaux, en vient à associer Cordoue à la « civilisation rebeu », et ce pour le plus grand amusement d’une gamine -« rebeu » donc- de sa classe, qui le reprend en précisant que, dans ce cas, l’on dit bien « arabe ». Les bobos ont dû en pleurer d’émotion.

Voilà comment, de par la grâce du « laboratoire belge de l’Europe », tout ce « docte enseignement » est donc transmis à une partie de la jeunesse flamande…

Pensez que l’on a l’outrecuidance de recouvrir cet odieux fatras sous-culturel, cette pure négation de toute tradition enracinée, du qualificatif de « multiculturel ». La sous-culture mondiale véhiculée par les non-langues de type « verlan » et/ou « SMS », représente la négation de toute civilisation enracinée, l’aboutissement d’un processus de globalisation, de standardisation et d’uniformisation, l’apologie du déracinement et de l’acculturation. Cette sous-culture est le fruit et le reflet d’une mondialisation dépourvue de racines, d’âme et de cœur. Et l’on est en droit de s’interroger sur l’avenir d’une jeunesse -« sans distinction de race ni de religion », selon l’expression consacrée- maintenue et encouragée dans cette voie sous-culturelle. Le vrai multiculturalisme, auquel je substitue le terme de différentialisme, consiste en la préservation de la diversité culturelle planétaire, et à apprécier à leur juste valeur, sans a priori, sans exclusive, sans racisme, toutes les formes de cultures et de civilisations humaines. Comment peut-on se prétendre « multiculturel » lorsqu’on ne vise qu’à fondre toutes les cultures, toutes les civilisations, toutes les traditions dans un même creuset aux allures de cul-de-basse-fosse ? N’est-ce pas finalement cette uniformisation sous-culturelle que l’on serait en droit de nommer « racisme » ?

Lorsqu’à la fin de sa vie, mon père, pourtant ex-soixante-huitard et vieux militant de gauche, prenait connaissance de ce genre d’information confirmant le déclin de la civilisation occidentale (mais ne pourrait-on finalement en dire autant, à bien y réfléchir, de toutes les civilisations plus ou moins dégradées de cette planète ?), il avait pour habitude de lancer, un sourire mi-amer, mi-ironique aux lèvres : « Tous ensemble pour un monde meilleur ! »

Personnellement, je me dis que, pour conclure, user de tant de lettres, c’est encore faire bien trop d’honneur à une si pitoyable involution, à ce nivellement par le bas, à cette négation du Beau enraciné, aussi ne lancerais-je à destination de ladite involution que quatre malheureuses lettres : « G la n »…

Éric Timmermans, Bruxelles.

Criticus, le blog politique de Roman Bernard.

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Mes activités professionnelles se diversifiant, je ne pourrai plus, jusqu'à nouvel ordre, continuer à participer aux discussions sous les billets de mes blogueurs de prédilection. Je continuerai, en revanche, à lire leurs articles avec attention.

Roman Bernard

dimanche 21 juin 2009

De l'esprit des mœurs, par Maxime Zjelinski

Le port de la burqa a récemment fait l'objet d'un débat sur Criticus. Sans surprise, on vit s'opposer les pour et les contre, ou plutôt les contre et les indifférents, puisqu'il n'y a aucun sens à se déclarer favorable au voile intégral quand on n'est pas musulman. De par les questions qu'il soulève, le problème du voile suscite toujours les propos les plus passionnés, sur l'islam, évidemment, mais aussi sur la laïcité, le rôle de l'État, l'héritage judéo-chrétien de la France et de l'Europe, la signification de l'Occident, le colonialisme - la liste est longue. Si les questions économiques et sociales scindent rapidement l'opinion en deux groupes distincts - libéraux et interventionnistes - les points d'actualité relatifs à l'ordre ou la laïcité mettent le plus souvent aux prises non pas des libéraux et des conservateurs, mais des libéraux et des libéraux. Quel hiatus doctrinal motive cette guerre fratricide ?

On peut distinguer deux écoles. L'une, classique, défend les libertés individuelles sans nier les bienfaits de certains interdits. L'autre, radicale, exploite à fond les doctrines utilitaristes dont elle fait son seul étalon moral. Ce qui les distingue au premier abord, c'est leur façon d'aborder le problème : l'une invoque la permanence des lois non-écrites, l'autre martèle qu'on ne saurait frustrer l'individu dont les caprices ne gênent personne. Et toutes deux bien sûr se réclament de la liberté.

Les tenants du maximalisme défendent une philosophie relativement simple. Chacun est libre de faire ce qu'il veut tant que ça ne dérange personne, les lois ne servant qu'à garantir que « la liberté des uns s'arrête là où commence celle des autres ». Dès lors toute loi, écrite ou non-écrite, s'écartant de cette maxime, est illégitime et liberticide.

On se représente aisément la malheureuse société bâtie sur ce principe : une combinaison de libertés individuelles se croisant toujours sans se heurter jamais, une masse d'individus atomisés frères en impôts. Rien de spécifiquement national, rien de très humain non plus. Juste un agrégat d'arrogances et d'ambitions mesquines.

Paradoxalement, c'est un ennemi mortel de la République qui vit mieux que d'autres la nullité de ce projet. Joseph de Maistre dénonçait la vanité de la raison, la mégalomanie du législateur, la naïveté du constructivisme, et contre les faiseurs de société, il invoquait le génie national, les constitutions naturelles, le poids des mœurs et des coutumes - toutes choses que Bentham et les utilitaristes voulaient dénaturaliser et rationaliser : la société, a-t-on décidé, est l'œuvre de la raison et d'elle seule.

Au détour d'une réflexion sur l'entendement, Hume eut cet accès de lucidité : sois philosophe ; mais au milieu de toute ta philosophie, sois toujours un homme - par quoi il attirait notre attention sur les innombrables petites choses que nous ne voyons plus à force de raisonner. Combien de grandes lois n'a-t-on pas enfreintes, pour avoir négligé ce conseil... Il suffit d'avoir des yeux et de bien vouloir les ouvrir pour voir en face la dette immense de la société envers les lois non-écrites. A-t-on fait des lois pour le petit enfant et sa mère ? Pour l'élève et son professeur ? Pour les relations de voisinage ? Pour les amis, pour les amants ? Et comment nier cependant que sans ces lois sorties de nulle part mais présentes partout, sans ces lois douces, que l'on dit tyranniques, la société des hommes ne tiendrait pas sept jours ?

Si les mœurs ne sont rien, les textes de loi sont tout, et dans ce cas l'État a déjà tout dit quand il a dit tout ce qu'il pouvait. S'imagine-t-on qu'il ne faut que de bonnes lois et pas de bonnes mœurs ? Certains le prétendent, beaucoup le croient. Pour Raymond Aron, « la liberté par rapport à l'État est souvent d'autant plus grande qu'est moins grande la liberté par rapport aux mœurs, en ce sens que l'État laisse d'autant plus de liberté de choix aux individus que la société en laisse moins. Les sociétés moralement unifiées n'ont pas besoin que l'État formule en règles ce que l'on doit faire ou ne pas faire ». Coutume, tradition, valeurs, culture, providence - quel que soit le terme par lequel nous désignons les lois cachées de la société, il est évident que nous n'en pouvons nier l'importance sans vider la société civile de sa substance : suivant cette conception, l'individu n'a pas de meilleur allié que l'État ni de pire ennemi que la société. Et c'est cette solitude qu'on appelle liberté !

Sous un tel régime, ce que les lois condamnent, la société le condamne avec elles. On ne trouve pas, entre le législateur et l'individu, cette terre fertile où croissent les valeurs collectives. L'individu n'a guère l'habitude de penser plus loin que les lois, et l'éthique n'est plus qu'un calcul d'externalités négatives : où l'État ne conteste pas, je ne conteste pas non plus. Les lois sont toute la loi, on ne repasse pas derrière elles. En fait on n'y pense même pas.

À première vue, ce libéralisme radical est le moins tenable de tous. D'un principe très sage, qui devait générer les lois, il a fait une constitution universelle, guidant et les lois et les hommes. La pauvreté de cette philosophie saute aux yeux : que vaut la liberté ainsi garantie si la société se décompose sous l'effet du plus strict utilitarisme ? Il n'est pas besoin de connaître Aristote pour voir en l'homme un animal social. La liberté de l'individu explique l'épanouissement d'une société, elle ne le garantit pas. D'autres valeurs que la liberté sont requises pour faire tenir ensemble des hommes qui autrement régresseraient à l'âge de pierre.

Ce qui invalide cette doctrine explique aussi son charme. La cohésion sociale, le consensus, la « culture » sont choses trop abstraites pour séduire les amateurs de système : on n'assemble pas des machines de guerre sur des sables mouvants. Les mœurs, en général, sont suspectes. Les noms de Socrate, Jésus, Galilée, Dreyfus viennent immédiatement à l'esprit comme autant de mises en garde contre la prétendue sagesse du « génie » populaire, qui rime avec désordre, épurations et obscurantisme. Apparemment donc, tout milite en faveur des lois rationnelles contre la société irrationnelle, même si les travers d'une culture sont loin d'en annuler les bienfaits, nombreux et durables. La doctrine est fausse, mais efficace.

Les failles de la doctrine adverse sont aussi celles des sociétés démocratiques occidentales, qui de par leur héritage libéral reposent largement sur le consensus. Si l'enseignant fait son cours normalement, c'est parce que ses élèves n'ont pas l'idée de contester son autorité. Le règlement intérieur n'y est pour rien, d'ailleurs c'est pour punir les élèves qu'on le leur fait copier.

Les violences scolaires, les barricades de mai 1968 (plus symboliques que stratégiques), le port de la burqa procèdent du même esprit de défi. La contrainte douce de la société n'ayant pas fonctionné, le dossier passe aux mains de l'État — moins souple, plus maladroit —, et les difficultés commencent. Car il faut trouver aux lois un fondement rationnel, tâche souvent périlleuse, voire impossible, surtout si le débat porte sur le voile.

Le 9 juin, une soixantaine de députés demandent la création d'une commission d'enquête sur la burqa. Les explications d'André Gérin traduisent le souci de rationaliser une inquiétude que d'aucuns trouvent irrationnelle, excessive et révélatrice de la paranoïa ambiante. Le député communiste décrit des « femmes emprisonnées », précisant qu'il « ne s'agit plus seulement d'une manifestation religieuse ostentatoire mais d'une atteinte à la dignité de la femme ». Sans surprise, « Ni putes, ni soumises » se déclare favorable à l'ouverture du débat, ainsi que Rama Yade, pour défendre « la dignité de la femme ».

D'autres invoquent des raisons plus terre-à-terre, comme en Belgique, où de nombreuses communes interdisent d'apparaître visage masqué dans les lieux publics. Les raisons avancées évoquent plus le plan anti-bandes que les droits de la femme.

Il y a encore les « juristes », qui rappellent ce que le voile intégral a de contraire à nos valeurs fondamentales - celles de la République, s'entend. Roger-Gérard Schwartzenberg nous assure que la femme est l'égale de l'homme. C'est la Constitution qui le dit, quand même.

Dignité de la femme, identification des civils, principes républicains - autant d'arguments recevables, mais hypocrites. Ce n'est ni à l'égalité des sexes, ni à la sécurité, ni à la laïcité que l'on pense en premier lieu quand on croise une femme grillagée, mais au contraste violent, et pour tout dire, choquant, entre deux façons de vivre. Admettons-le !

C'est que le débat sur la burqa jette une lumière crue sur le « principe générateur » des sociétés. La seule possibilité maintes fois évoquée d'interdire le port du voile intégral fait ressortir l'insuffisance de la morale utilitariste : ce malheureux bout de tissu ne dérange personne en particulier... mais la société française en général. Il y a donc bien des lois que personne n'a écrites mais que tous - ou presque - respectent. Et voilà qu'il faut formuler clairement les quelques malheureux principes que la société n'a pas su faire germer.

Dans cette affaire l'utilitariste a beau jeu de dénoncer l'arbitraire des lois sorties du chapeau. Car malgré les justifications esquissées ici et là, une loi contre la burqa n'aura jamais la légitimité intellectuelle de l'utilitarisme radical : il y manquera toujours le fondement parfaitement rationnel qui déculpabilise et donne le droit de haïr avec bonne conscience. C'est la faille du libéralisme auquel je crois. C'est ce qui le distingue des autres constructions intellectuelles bien lisses et pas très honnêtes qui ne se trompent jamais.

Maxime Zjelinski

Criticus, le blog politique de Roman Bernard.

samedi 20 juin 2009

Les faux progressistes sont de vrais réactionnaires

Lomig m'avait « tagué » fin avril dans une « chaîne » portant sur les antennes-relais et le principe de précaution* constitutionnel, à l'occasion du « Grenelle des ondes » organisé par le ministre de la Santé Roselyne Bachelot. Quelques jours après cependant, j'ai appris que mon emploi du temps allait se charger**, d'où mon appel à rédacteurs (que je réitère). Le « Grenelle des ondes » étant passé depuis deux mois, il n'y aurait aucun intérêt à vraiment poursuivre la chaîne, d'autant que Lomig a déjà tout dit : les antennes-relais ne sont pas dangereuses, non plus que les téléphones portables. Lomig explique l'initiative du « Grenelle des ondes » et le débat autour des « dangers » supposés mais jamais prouvés des téléphones portables et des antennes-relais (ainsi que des OGM), dont certains voudraient qu'il conduise au démantèlement des antennes-relais situées près des habitations (et donc à une moins bonne couverture du réseau national) et à la restriction de l'usage des téléphones portables par une propension politicienne à la démagogie et médiatique au sensationnalisme. Il est vrai que les scandales du nuage radioactif de Tchernobyl « s'arrêtant au Rhin », du sang contaminé, des farines animales, de l'amiante, et les accusations subséquentes, de la part des citoyens, de n'avoir rien fait, rendent les politiciens particulièrement enclins à se saisir de toute question d'ordre sanitaire pour agir (ou feindre de). Pour les médias, de la même manière, l'accusation potentielle de n'avoir pas alerté l'opinion à temps, couplée à la volonté de gonfler des événements pour vendre du papier ou gagner des parts d'audience (comme dans le cas de la « grippe porcine » actuellement) les pousse à légitimer, au mépris de la vérité scientifique, les revendications d'obscurantistes qui, sous couvert d'écologie, veulent mettre à mal les fondements de l'économie de marché. C'est le principe de la pastèque (du melon d'eau pour les Québécois): verte à l'extérieur, rouge à l'intérieur.

Le problème vient de ce que les écologistes, dont le récent succès aux élections européennes confirme les succès idéologiques passés (donnant ainsi raison à Gramsci), réussissent à faire croire à l'opinion, grâce à des médias complaisants et des formations politiques opportunistes, qu'ils sont des « progressistes ». La politique qu'ils prônent n'est pourtant rien moins que millénariste (cette idée que l'homme court à sa perte et qu'il doit se rédimer pour gagner le Salut) et réactionnaire (le renoncement à l'électricité nucléaire par exemple, qui est un progrès technologique incontestable). Si l'on étudie attentivement le discours d'un José Bové notamment, on constatera assez vite qu'il n'est pas si éloigné de l'environnementalisme vichyste (« La terre ne ment pas », voilà un slogan que ne renierait pas notre « Astérix » de pacotille). Qu'il s'agit en vérité, selon les canons de l'heure, d'un authentique discours d'extrême-droite. Toute la mission des véritables progressistes, de ceux qui croient au progrès scientifique et technologique, devra être, à l'avenir, de confondre leurs contradicteurs écologistes. De prouver qu'ils ne sont pas des progressistes, mais des réactionnaires à classer avec l'extrême-droite.

Roman Bernard

* Qui est une pure escroquerie intellectuelle, puisqu'il est logiquement impossible de prouver l'inexistence d'un risque. Soit, donc, il y a un risque avéré, et les antennes-relais doivent ainsi être démantelées et les téléphones portables interdits, soit il n'y a aucun risque avéré, et il n'y a aucune raison pour interdire quoi que ce soit.
** Ce qui me prive dès aujourd'hui d'un séjour de deux semaines en Thaïlande avec un pharmacien bien connu de mes lecteurs, auquel j'adresse bien malgré moi mes vœux de bonnes vacances... Mais je reste à Paris en charmante compagnie.

mercredi 17 juin 2009

Mon dîner avec « NKM »

J'étais invité hier soir à un dîner de blogueurs politiques par Nathalie Kosciusko-Morizet, secrétaire d'État à la prospective et au développement de l'économie numérique auprès du Premier ministre. Arrivé devant l'un des palais de la République réservé à cet effet, je passe la porte, sans aucun contrôle d'identité ni d'objets métalliques. Amusant, pensé-je, que le collègue de mon hôte, ministre de l'Éducation nationale, Xavier Darcos, envisage de placer des portiques de détection de métaux à l'entrée des établissements scolaires, mais qu'un ministre, enceint de surcroît, puisse recevoir dans un bâtiment sous-sécurisé, à la merci du premier passant armé.

Face à « NKM », j'hésite : me faut-il l'appeler « Madame le ministre », comme l'exige la langue française (a-t-on eu l'idée de masculiniser un métier aussi viril que sentinelle ?), ou « Madame la ministre », comme le veut la bienséance selon laquelle l'on se plie aux us et coutumes de son hôte ? Les idées se bousculent dans ma tête, tandis que « NKM » me serre la main : un peu pris de court, je me contente d'un « Bonsoir, Madame » emprunté, dont je ne suis pas satisfait. Le vin me fera oublier ça.

Sont présents des blogueurs éminents, tels Nicolas Vanbremeersch, Maître Éolas, Luc Mandret, Franck Contat, Yves Thréard, Philippe Chriqui, Jules de Diner's room (si j'en oublie, prière de me les signaler).

Il y a trois tables. À chaque plat, « NKM » change de table. La mienne, composée notamment de la blogueuse féministe Olympe [à laquelle je souhaite de mieux finir que son homologue et homonyme], Nick Carraway et Koz, a eu la chance de recevoir la ministérielle visite au moment du plat principal. En raison de la présence d'Olympe, la discussion a rapidement porté sur un troublant paradoxe de la blogosphère politique française : alors qu'il n'existe aucune contrainte pour tenir un blog, la blogosphère politique est ultra-majoritairement masculine. Madame le ministre et Olympe font valoir que notre culture, patriarcale, façonne les représentations de genre, et détermine leurs fonctions sociales : aux hommes la politique, aux femmes la cuisine. Koz, que je ne savais pas si « phallocrate », n'est pas du tout de cet avis : comment expliquer que, dès l'école maternelle, les comportements commencent à se distinguer entre les sexes, alors que l'essentiel des traits culturels de l'enfant n'est pas acquis ? Réponse commune du ministre et de la blogueuse féministe : dès le berceau, les parents parlent aux bébés de telle sorte qu'ils induisent chez eux une distinction entre les sexes. C'est alors que j'interviens : pour modifier cette inertie culturelle, anthropologique, il faudrait mettre en place un projet de société proprement totalitaire, qui n'aurait rien de plus enviable que le « patriarcat » honni.

Et, puisque l'on ne peut absolument rien changer à cet état de fait, que l'extrême sur-représentation masculine dans la blogosphère politique illustre bien, je m'apprête à conclure que le politique est le propre de l'homme, avant de me raviser, voyant que je désobligerais ainsi mon hôte, et songeant qu'au moment où je naissais, une femme sauvait le Royaume-Uni, tandis qu'un homme... devenait le fossoyeur de la France...

Roman Bernard