
J'ai attendu la fin de cette campagne présidentielle pour laisser aux deux candidats, ainsi qu'à tous les éliminés du premier tour, l'occasion de s'exprimer sur la Francophonie avant de conclure que celle-ci était le grand absent de cette élection.
Une fois n'est pas coutume, je ne soutiendrai pas sur ce point Nicolas Sarkozy, malgré une
chronique parue dans
Le Figaro du 22 mars, promouvant une "francophonie vivante et populaire". À la lecture de cet article, je crois que le candidat de l'UMP, pas plus que tout autre prétendant à la présidence de la République, n'a mesuré l'ampleur de la politique à mener pour défendre ce que nous avons de plus essentiel: la langue française, qui est l'objet de l'admiration des élites culturelles du monde entier et qui constitue, dans le jeu de la mondialisation, à la fois l'atout majeur de la France et son meilleur outil pour conserver sa cohérence sur le plan national.
Je n'encenserai pas non plus Ségolène Royal - quoi de plus naturel!- dans ce domaine, car si elle avait su, le 23 janvier dernier, me toucher sur un sujet cher à mon coeur, en défendant l'idée de "la souveraineté et la liberté du Québec", à l'occasion de la visite d'André Boisclair, chef du Parti québécois (indépendantiste) en France, je ne suis pas sûr que ce soutien du bout des lèvres révélât chez elle une réelle prise de conscience de la nécessité, pour la France, de défendre dans le monde les peuples avec lesquels elle partage cette langue et cette culture qui constituent la raison principale, sinon la seule, de ma fierté d'être un citoyen français.
Je crois surtout que l'appui très modéré de Ségolène Royal à une cause -dont je ne serais pas surpris qu'elle l'ait découverte le matin même- est surtout dû au fait que le Parti québécois, social-démocrate, partage sur de nombreux sujets des vues semblables à celles du Parti socialiste. La candidate du PS a donc, une fois de plus, pensé en termes strictement politiciens un enjeu qui engage l'avenir de la France.
Et, soyons justes, Nicolas Sarkozy, qui essayait sûrement de convaincre chiraco-villepinistes et villiéristes en parlant de Francophonie, n'a pas non plus compris que la défense de la langue française n'est pas un sujet comme un autre.
Pourquoi cette détermination, chez moi, à défendre la langue, alors que celle-ci, me dit-on, s'enrichit des apports extérieurs, et qu'elle n'est pas, partant, menacée?
Tout simplement parce que toute langue, en plus d'être un outil de communication, est aussi un système de valeurs, et que la survie des valeurs universelles de la France est consubstantielle de celle de sa langue. Cette affirmation peut sembler péremptoire, mais les séjours que j'ai effectués au Québec m'ont bien montré que les Québécois -encore eux- ne défendaient bien leur culture que lorsqu'ils lisaient des livres français, formidables vecteurs de nos moeurs et de nos valeurs à travers le monde. Si la langue française venait à disparaître, je ne suis pas certain -je suis même persuadé du contraire- que les écrits des Lumières garderaient toute leur force.
Disparaître en tant que langue majeure, cela ne veut pas dire, dans le cas du français, cesser d'exister. La France, ainsi que la Wallonie et la Suisse romande, resteront francophones au XXIe siècle, car l'américanisation de nos cultures ne saurait s'immiscer jusque dans la conversation courante. Et c'est bien là le piège.
Si la France ne se préoccupe guère de la Francophonie, c'est bien parce que celle-ci est tellement bien implantée en France qu'elle ne peut être un sujet d'inquiétude.
Il serait sans doute louable, sur ce sujet comme sur d'autres questions internationales, d'élever quelque peu le débat et de voir que la menace qui pèse sur la langue française en Afrique et au Canada, couplée au déclin d'une production culturelle française de qualité, ne sera pas sans conséquence sur l'avenir de la France et de ses valeurs, puisque celles-ci ne pourront plus être défendues de par le monde.
Une initiative telle que la création de la chaîne d'information en continu
France 24 est évidemment à saluer. Mais pourquoi cette chaîne a-t-elle choisi de limiter sa zone de diffusion en Amérique du Nord à Washington et New York, au lieu de l'étendre au Québec et aux communautés francophones du reste du Canada? Pourquoi, dans le même ordre d'idée, s'obstiner à utiliser, dans les médias notamment, des expressions anglaises comme "
golden parachute" quand la traduction française est évidente?
La solution ne viendra probablement pas du (de la) prochain(e) président(e).
Peut-être viendra-t-elle, quand les États membres lui auront accordé davantage de prérogatives et de financements, de l'
Organisation internationale de la Francophonie, qui, en plus de promouvoir la langue française dans le monde, plaide pour une redéfinition des rapports Nord-Sud, un sujet sur lequel gauche et droite s'entendent.
Peut-être, enfin, pourra émerger, si, ce que je souhaite, la Francophonie devient un réel acteur du monde multipolaire qui se profile, un "
Commonwealth à la française"...réponse en 2012?
Roman Bernard