mardi 31 juillet 2007

Cégétisme et solipsisme

Bernard Thibault, secrétaire général de la CGT, a déclaré aujourd'hui dans une entrevue accordée au Parisien que "si le calendrier des négociations qui vont s'ouvrir sur le service minimum dans les entreprises se fait au pas de course dès septembre et que le contenu est provocateur, avec notamment la déclaration préalable, il est évident qu'il y aura des conflits à la rentrée, Coupe du monde (de rugby, ndlr) ou pas". En clair, la CGT, spécialiste du chantage social, menace de prendre en otage un événement mondial dans lequel l'image et la réputation de la France sont engagées. Il est vrai que ces deux notions sont totalement étrangères à un syndicat dont les statuts prévoient un "affranchissement" complet du salariat, sans considération de sa diversité nationale ou culturelle.



La nation, un concept qui fait pourtant recette à la CGT lorsqu'il s'agit de dénoncer les délocalisations, avec des propos frisant parfois le racisme à l'égard des pays émergents. Cette incapacité à dépasser l'Hexagone tout en niant son existence-même, qui caractérise une bonne partie de la gauche française, rend celle-ci complètement schizophrène. Elle pourfend sans relâche le "patronat" -censé être uniforme et monolithique- et le "capital" -notion que la révolution électro-informatique rend désuette- mais elle ne voit pas qu'en donnant l'image, dans le monde, d'un pays sans cesse en grève, elle prive la France de très fructueuses opportunités, dont les premiers bénéficiaires seraient les salariés qu'elle croit représenter.

La Coupe du monde de 1998 avait permis de créer beaucoup d'emplois -ce qui n'était pas étranger à la bonne santé de l'économie française de l'époque-, et les Jeux olympiques de 2012 auraient également dynamisé l'économie française, si leur organisation n'avait pas échu à Londres. Il convient d'ailleurs de rappeler, à ce sujet, que la CGT était au nombre des syndicats qui avaient refusé de repousser une grève lorsque le Comité international olympique (CIO) était venu à Paris pour visiter les installations. La récurrence des grèves faisait partie des points faibles du dossier français, que les Londoniens ont su exploiter avec le succès que l'on sait.

Cette fois, au moins, la Coupe du monde de rugby, troisième plus grande manifestation sportive internationale, est acquise à la France. Raison de plus pour ne pas gâcher cet événement en paralysant la France pour s'opposer au service minimum, dont je me demandais récemment quels étaient les arguments qui pouvaient s'opposer à sa mise en place. Je me le demande toujours.

Ce chantage, déplorable, montre le solipsisme de Bernard Thibault et de la CGT, qui semblent s'imaginer que la France serait une planète où se déroulerait une lutte décisive entre les "exploiteurs" et les "masses laborieuses". Malheureusement, la lutte qui caractérise notre époque est d'ampleur mondiale; les nations, les civilisations qui relèveront et réussiront le défi de la mondialisation devront s'appuyer sur une forte cohérence interne, comme le montrent les succès économiques de l'Allemagne, du Japon, et bien sûr de la Chine. La France, qui détient le record mondial du nombre de jours de grève -lesquelles constituent l'échec du dialogue social, et non sa condition- semble donc, à cet égard, bien mal partie.

Heureusement, tous les syndicats ne sont pas en butte aux exigences du monde contemporain. François Chérèque, secrétaire général de la CFDT, a refusé de façon exemplaire de se joindre à l'odieux chantage pratiqué par les cégétistes :

On ne peut pas prendre en otage le Mondial. Il est essentiel que cela se passe bien pour l'image de la France (...) aucun mouvement social ne peut avoir comme objectif de saboter ça. Pour la CFDT, c'est impossible. On ne peut pas prendre en otage un événement mondial, quelle que soit la cause sociale.


Des paroles que l'on aimerait entendre plus souvent de la part des syndicats. La CFDT, ce qui lui vaut d'ailleurs la haine de l'extrême-gauche et de certains syndicalistes, est le modèle de ce que doit être un syndicat responsable et respectable, c'est-à-dire réaliste et réformiste. Pour que le dialogue social soit à la hauteur de ce que proposent les syndicats modérés, il serait judicieux que soit mise en application la seule bonne idée qu'ait jamais eue Ségolène Royal -avant de se rétracter sous la contrainte des "éléphants"- : rendre obligatoire l'adhésion à un syndicat, ce qui ferait passer le taux de syndicalisation des salariés français de 6-8% à 100%.

Irréaliste? Infantilisant? Totalitaire? Cela permettrait au moins d'avoir des syndicats légitimes, qui pourraient faire remonter aux représentants patronaux et à l'Etat les préoccupations majoritaires des salariés, et crédibles, puisque les mêmes représentants patronaux seraient obligés de tenir compte de la parole de ces syndicats puissants, au risque de s'opposer à tous leurs adhérents. Un dialogue social constructif pourrait donc s'établir, évitant les deux écueils que sont la grève générale pour les syndicats et le passage en force pour les chefs d'entreprise et le gouvernement. Double écueil sur lesquels la France a réussi l'exploit de buter lors de la crise du CPE, l'an dernier.

Mais les principaux opposants à une réforme aussi ambitieuse seraient, à n'en pas douter, les leaders syndicaux actuels, qui perdraient ainsi le monopole de la représentation des salariés au profit de dirigeants qui incarneraient les vraies aspirations du salariat français. Il est beaucoup plus simple de se cramponner à un avantage acquis plutôt que de vouloir concourir à l'intérêt général. L'intérêt général, une noble idée que le nombrilisme ambiant semble rendre bien obsolète.

Roman Bernard



A lire, sur le même sujet, l'article de Seb de Ca réagit, collègue de Kiwis dont le regard extérieur accrédite l'idée de ce "francocentrisme" propre à la gauche française.

jeudi 26 juillet 2007

Il faut sauver le soldat Prudhomme

Le Tour de France est en train de vivre les heures les plus tragiques de son histoire plus que centenaire, neuf ans déjà après l'Affaire Festina, deux ans après le dernier des sept succès douteux de Lance Armstrong, et un an après le double scandale qui a frappé le Tour 2006, avec, avant le départ, l'Affaire Puerto qui a conduit à l'exclusion des principaux favoris, et, quatre jours seulement après la victoire surprise de Floyd Landis, son contrôle positif à la testostérone.

Cette fois, avec l'exclusion d'Alexandre Vinokourov et du maillot jaune Michael Rasmussen, la musique lancinante de France Télévision, qui parlait, en 1999 et en 2006, de "Tour du renouveau", s'est enfin interrompue. Des journalistes
comme Jean-René Godart ou Gérard Holtz, qui commentaient en termes dithyrambiques la victoire d'étape de Landis à Morzine l'an dernier -alors qu'il était sur le point d'abandonner dans la montée vers La Toussuire le jour précédent-, ont enfin pris la mesure du fléau du dopage qui gangrène le cyclisme depuis plusieurs décennies.

On pourrait dire tant mieux, mais je suis toujours sceptique devant les revirements, surtout lorsque ceux-ci sont moutonniers. Les médias, qui vantaient jusqu'ici les performances des coureurs, même lorsque celles-ci étaient hautement suspectes -l'ascension surhumaine de l'Alpe d'Huez par Lance Armstrong en 2001 en est un exemple-, sont maintenant unanimes pour fustiger les "tricheurs", dont ils chantaient encore les louanges il y a peu. Dans ce concert de critiques soudaines et répétitives, on peut noter, dans la presse germanophone, le même jeu de mots, reproduit par plusieurs quotidiens d'Allemagne, d'Autriche et de Suisse sur leurs "Unes" : le "Tour de farce".

Outre le fait que cette plaisanterie est plutôt douteuse -que diraient les Autrichiens si les journaux français titraient, par exemple, "Les Autrichiens pratiquent la politique de l'autruche"?-, la revendication qui lui est assortie est, elle, particulièrement irritante : il faudrait, selon les journalistes germanophones -et d'autres qui leur ont naïvement emboîté le pas- purement et simplement supprimer le Tour de France pour éradiquer le dopage dans le vélo.

Bien qu'étant peu objectif en la matière, je décèle dans ces réclamations une certaine francophobie de la part de leurs auteurs, qui ne semblent pas goûter que la Grande Boucle soit la seule des grandes compétitions sportives à avoir un pays comme objet : en l'occurence la France, que nos "amis" européens s'empressent toujours de dénigrer lorsqu'elle est en mauvaise posture : 21 avril 2002, échec du référendum européen de 2005, émeutes la même année, CPE l'an dernier, et maintenant le Tour.

Je me souviens aussi des "sondages" qui avaient lieu en Europe après la victoire de l'équipe de France en finale de la Coupe du monde 1998 face au Brésil (3-0) pour savoir si le match avait été "truqué". Ou, moins loin dans le temps, pour déterminer si la France était, oui ou non, un pays "raciste". Revenons à nos moutons de Panurge.

La suppression du Tour de France me paraît être, bien qu'il constitue l'épreuve reine du cyclisme, assez légère pour y faire disparaître le dopage. D'autant plus que c'est aussi l'épreuve où les contrôles sont les plus stricts -d'où le nombre plus important de scandales. Je trouve assez mal inspirés les Allemands de demander l'abolition de la Grande Boucle, alors qu'ils nous ont envoyé pendant des années leurs "champions" Jan Ullrich et Erik Zabel briller sur les routes de France.

La volonté des Allemands de se détourner du Tour, notamment en ne diffusant pas les épreuves à la télévision publique, ne me semble donc pas étrangère au fait que les coureurs d'outre-Rhin sont désormais incapables d'y avoir la moindre ambition. Comme les Français, dont le niveau est catastrophique depuis qu'ils ne se dopent plus. Le comportement d'Eric Boyer, manager de Cofidis, est exemplaire à cet égard.

Pourquoi, alors, la France devrait-elle payer pour un problème qui dépasse très largement ses frontières? Si la Grande Boucle était supprimée, devrait-il toujours y avoir le Giro et la Vuelta, alors que l'Italie et l'Espagne ont été, et sont encore, des hauts lieux de dopage ? Et surtout, n'y a-t-il pas une solution plus constructive pour lutter contre ce fléau que celle qui consisterait à supprimer l'une des seules grandes manifestations sportives qui soit gratuite et populaire ?



La démarche la plus constructive semble être celle qu'a adoptée la société organisatrice du Tour de France et son directeur, Christian Prudhomme. Il a choisi, lui qui faisait pourtant partie de ces journalistes aveuglés par les performances de Lance Armstrong, avant de diriger la Grande Boucle, de prendre le problème du dopage à bras-le-corps, en refusant toute compromission, courage que son prédécesseur Jean-Marie Leblanc n'avait pas su -ou pas pu- avoir. Avec, déjà, des résultats probants : les coureurs dopés seront dorénavant conscients du risque énorme qu'ils prendront.

Plutôt que de fuir les problèmes lorsqu'ils se présentent et de mettre fin à ce monument du patrimoine français, il faut tout faire pour sauver le Tour, en aidant sans réserves son directeur dans son opération de nettoyage. Le soutien que le Premier ministre lui a témoigné, s'il est de circonstance, va donc dans le bon sens.

Roman Bernard



Crédit photo : Diane Krauss

mercredi 25 juillet 2007

Cécilia en Libye ou la diplomatie-spectacle

Assiste-t-on, comme l'estimait Alain-Gérard Slama dans les colonnes du Figaro le 2 avril dernier, à une "reféodalisation du monde" ? De manière inattendue, c'est le rôle -effectif ou non- de Cécilia Sarkozy
dans la libération des infirmières bulgares, otages depuis huit ans du dictateur tripolitain, qui m'a opportunément rappelé la réflexion de cet intellectuel anticommunautariste que d'aucuns qualifient -à tort- de réactionnaire.

En réalité, c'est bien la personnalisation croissante du pouvoir, initiée de longue date par les gouvernants et entretenue par les médias, qui constitue une réaction. Alors que les principes républicains veulent que la fonction prime sur la personne qui l'incarne, l'envoi de l'épouse du chef de l'Etat en Libye témoigne d'une appropriation du pouvoir, qui est donc délégué, pour certaines missions, à une personne de l'entourage du président.

Est-il utile de rappeler que les Français n'ont pas élu Cécilia Sarkozy ? Même si l'Elysée, par la voix de son secrétaire général Claude Guéant, a tenu a rappeler que la femme du président de la République n'avait reçu aucun mandat diplomatique mais rempli une mission humanitaire, l'attention médiatique dont elle a été l'objet l'a amenée à représenter la France et les Français.

Je ne conteste pas, pour autant, le rôle de Sarkozy lui-même dans ce dossier. Bien que l'heureux dénouement ait été préparé en amont par le travail de l'Union européenne, le président français a fait ici office de "buteur".

Pour filer la métaphore footballistique, je prendrai l'exemple du but décisif de Michel Platini contre le Portugal, lors de la demi-finale gagnée (3-2 a.p.) de l'Euro 1984, grâce à une passe magistrale de Jean Tigana.

L'ancien capitaine des Bleus avait estimé que le plus important était le but, puisque sans celui-ci, tout le monde aurait oublié l'exploit préalable de Jean Tigana. Et ce, même si le but était moins difficile à réaliser que la passe.
L'analogie avec la libération des infirmières bulgares me semble très pertinente.

Cela dit, Cécilia Sarkozy était-elle nécessaire? Son "charme" aurait-il fléchi le vieux tyran libyen? Je n'en crois rien. Je pense que Mme Sarkozy a joué un rôle négligeable, et que le but du président était, une fois de plus, de frapper l'opinion avec un procédé propre à faire les couvertures de la presse people.

C'est chose faite. On ne peut bien sûr que féliciter tous les acteurs qui ont réellement contribué au succès de l'opération, dont Nicolas Sarkozy. Mais l'accaparement clanique que la "mission" de Cécilia Sarkozy a fait apparaître n'est pas de nature à réjouir le républicain rationnaliste que je suis.

Roman Bernard

mardi 24 juillet 2007

La négation de la patrie jusque dans les noms de rue

Allez, un peu de compréhension et surtout d'humour! Je ne suis pas en vacances, moi!


Photo prise dans une ruelle du centre d'une petite ville française


Roman Bernard

lundi 23 juillet 2007

Quarante ans jour pour jour...

...que le général de Gaulle s'est écrié "Vive le Québec libre!" depuis le balcon de l'Hôtel de Ville de Montréal. J'avais introduit cette commémoration, il y a deux semaines, par un article évoquant mon lien avec la Belle Province, et par un sondage -remplacé depuis par celui portant sur le "racisme" de Tintin- où je vous demandais, amis lecteurs, si vous étiez favorable, opposé(e) ou indifférent(e) à l'indépendance de la province francophone.


Charles de Gaulle au balcon de l'Hôtel de Ville de Montréal, 24 juillet 1967


A mon grand regret, c'est l'indifférence qui l'a emporté, et nettement, avec 58% des suffrages, contre 42% d'opinions favorables. Le résultat a donc été bien plus défavorable qu'au référendum de 1995 (le "non" l'avait emporté de 0,8 point).

J'aurais préféré que les votes se portassent sur le refus de l'indépendance du Québec, car cela eût au moins témoigné d'une connaissance de la question. Mon opinion n'a pas influé sur l'issue du vote, car si j'ai évidemment voté pour l'indépendance, mon collègue a voté pour l'indifférence, preuve que Criticus s'accorde avec son slogan accrocheur : Criticus, le blog 0% pensée unique.

Je me demande quel eût été le résultat si seuls les Français y avaient participé. L'indifférence aurait été créditée d'un score encore plus écrasant, dont je ne sais pas s'il eût été plus proche de 70 ou de 90%. L'indifférence, nous le savons bien depuis le 21 avril 2002, peut par ailleurs s'exprimer par l'abstention. Passons.

Si j'ai tenu à commémorer ce que je considère comme un événement -en dépit de la froideur avec laquelle la presse et la classe politique françaises, y compris à droite, le reçurent en 1967-, c'est parce que je suis convaincu, peut-être à tort -mais enfin c'est déjà rare d'avoir de réelles convictions- que la question du Québec est cruciale pour l'avenir de la France, et les réactions amusées de ma famille et de mes amis ne me feront pas changer d'avis. Pourquoi est-ce si fondamental?

Parce que, d'une part, la mondialisation fait apparaître une forme d'identité nouvelle, basée sur la langue. Le vecteur linguistique de la mondialisation, dans tous les domaines, étant l'anglais, les locuteurs d'autres langues commencent à prendre conscience de leur identité et de la nécessité qu'il y a à défendre la langue qui les rassemble, dans le cas des mondes hispanophone et arabophone, ou devrait les rassembler, dans le cas du monde francophone.

Ce n'est pas un combat d'arrière-garde, mais bien d'avant-garde que celui pour la diversité linguistique et culturelle, et la résolution de l'UNESCO pour que les biens culturels ne soient pas considérés comme des biens économiques à part entière l'a bien prouvé. Sans celle-ci, il est impossible de penser un monde dans lequel l'uniformité ne prendrait pas le pas sur la pluralité. Plus grave, c'est de la qualité des productions intellectuelles qu'il s'agit, puisque ce n'est qu'avec une palette de langues différentes que l'esprit humain peut s'exprimer avec bonheur.

J'ajoute, à l'intention de ceux qui trouveraient ma conception quelque peu "néo-colonialiste", que la Francophonie, qui rassemble des peuples du Nord et du Sud, a été créée par l'ancien président sénégalais -et ministre du général de Gaulle, on l'oublie souvent- Léopold Sédar Senghor, que l'on peut difficilement qualifier de "néocolonial", à moins d'être d'une extrême mauvaise foi. La Francophonie, en permettant la redéfinition du rapport Nord-Sud, peut donc être l'un des lieux de l'avènement d'un monde multipolaire.

Le Québec revêt une seconde importance pour la France, par rapport à l'Afrique francophone, Maghreb compris, à Bruxelles, à la Wallonie, à la Romandie et au Val d'Aoste. Cet ilôt de francité est en effet isolé dans le vaste ensemble anglo-saxon qui domine le continent américain. La survie d'une contrée francophone immergée dans un océan anglophone sera un excellent laboratoire de la lutte de plus grande ampleur qu'il y aura à mener, en France même, pour la sauvegarde de la langue française.

La situation du français, dans l'Hexagone, est en effet préoccupante. Qu'une langue puisse s'enrichir d'apports étrangers, c'est une évidence. Notre langue doit d'ailleurs sa beauté et sa richesse aux nombreux emprunts qu'elle a faits aux langues germaniques, à l'arabe, à l'italien, au castillan, aux langues slaves et celtiques, qui se sont ajoutés remarquablement à son substrat latin originel.

Mais ce qui m'alarme, c'est que les apports de l'anglais depuis le début du XXe siècle, essentiellement dus à la puissance culturelle des Etats-Unis, appauvrissent la langue au lieu de l'en enrichir. Au risque de passer pour un réactionnaire patenté -mais cela m'est parfaitement égal-, j'insiste pour dire que la qualité de la langue écrite et orale en France s'est particulièrement dégradée au cours des dernières décennies, phénomène qui a également été constaté dans le même temps au Québec.

Quand je parle de la qualité de la langue, je parle évidemment de celle des élites, la seule qui laisse une trace dans l'Histoire -n'en déplaise aux égalitaristes de tout poil. Les romans français sont nuls, la langue des chanteurs d'une pauvreté affligeante, les répliques des films français de moins en moins inspirées, les journaux, soumis à la dictature de l'immédiateté -et donc recopiant les dépêches AFP souvent telles quelles- de moins en moins bien écrits, sans parler des médias audiovisuels, où l'emploi de formules toutes faites tient lieu de rhétorique. La faute, sans doute, au totalitarisme du XXIe siècle, qui est celui de la massification, du nivellement égalitaire, qui tendent à raboter tout ce qui pourrait dépasser la moyenne. L'Université française offre peut-être la meilleure illustration de ce fléau.

Je referme cette longue parenthèse et reviens au cas du Québec, où la façon dont la langue française sera préservée sera riche d'enseignements pour son avenir dans le monde, en particulier en France même. Cela étant dit, l'indépendance est-elle indispensable à la survie du fait français en Amérique du Nord? Bien qu'ayant voté "oui", je n'en suis pas totalement convaincu. Je passe sur le cas du million de Canadiens francophones vivant hors du Québec -essentiellement en Ontario et au Nouveau-Brunswick (Acadie)-, communautés dont la survie relève de l'illusion. Je passe aussi sur l'idée que les Québécois, au nombre de sept millions, pourraient se réjouir de former une minorité importante au Canada (près du quart), pour la simple raison que les Québécois constituent moins 25% du Canada que 3% de l'Amérique du Nord. Précision simple, facile, mais qu'il convenait d'apporter ici.

En fait, ce que je dis souvent à mes amis québécois, indépendantistes ou non, c'est que les souverainistes mettent la charrue avant les boeufs. Ils veulent gagner un référendum pour faire émerger une nation. C'est pourtant l'inverse qui est nécessaire. Le jour où le Québec sera une nation, c'est-à-dire le jour où une nette majorité de Québécois voudra accéder à l'indépendance, sur un projet référendaire clair -autrement dit, pas une solution médiane comme la "souveraineté-association"-, le référendum ne sera plus qu'une formalité. En attendant ce "grand soir", je pense que la solution d'attente a déjà été trouvée par les "Cowboys fringants". Je la soutiens, et j'aimerais que mes compatriotes en fassent autant, sans verser dans la formule facile du "ni ingérence, ni indifférence" qui a prévalu depuis l'audace du général:

Fait qu'd'ici-là j'prends c'qu'y m'reste
De ma fierté de Québécois
Et j'te dis René, à la prochaine fois
Et j'nous dis, à la prochaine fois...


Roman Bernard

dimanche 22 juillet 2007

L'opposition au service minimum, un anachronisme bien français

France ne rime pas avec consensus. Si l'on excepte certains domaines, surtout liés à la politique étrangère, où la majorité de la classe politique s'accorde sur une position -le refus de participer à l'invasion de l'Irak en 2003 par exemple-, les affaires "domestiques" sont presque toujours l'occasion d'une confrontation acharnée entre les "pro" et les "anti" quelque chose, "pôles" qui se trompent souvent tous les deux.

Cette confrontation, n'en déplaise aux unanimistes comme François Bayrou, a pourtant son utilité : en faisant s'opposer deux visions du monde, deux conceptions de la politique sur un sujet donné, l'esprit de contradiction français permet qu'un vrai débat de société ait lieu sur des questions cruciales.

C'est ce qui permet à notre pays, pétris de paradoxes, d'être un modèle de qualité et de richesse du débat politique. Ayant vécu au Canada, au moment où avaient lieu les élections fédérales de janvier 2006, et étant retourné au Québec quelques jours après les élections provinciales -les deux ayant été des succès pour les conservateurs-, je peux témoigner du fait que l'on ne trouve pas toujours une telle réflexion sur la chose publique à l'étranger.

La recherche obsessionnelle du consensus, qui caractérise les démocraties dites "du Nord" (pays scandinaves, Finlande, Canada), et que beaucoup d'adhérents du Modem voudraient importer en France, n'est pas le gage d'une réelle constructivité du débat public. Quand l'on s'efforce de s'entendre sur tout, on finit par en oublier de comparer les différentes alternatives qui se présentent dans des domaines fondamentaux. Le quasi-consensus relatif au multiculturalisme au Canada a par exemple permis que s'y développe un communautarisme préoccupant, dont il est très difficile de débattre sans être accusé de racisme, comme c'est le cas dans le débat hexagonal sur l'immigration.

Heureusement, le danger du consensus "mou" n'est pas à l'ordre du jour en France, bien au contraire. Le bipartisme français oppose en effet des partis aux idéologies radicalement différentes, contrairement à d'autres pays dont le régime politique est aussi bipartisan mais où la politique du gouvernement est menée "au centre". Parfois, cependant, on aimerait que sur des sujets qui paraissent de bon sens et dont l'idéologie devrait être absente, un consensus soit possible.

Le service minimum est l'un d'entre eux. Je n'arrive toujours pas à comprendre comment il est mentalement possible d'être opposé à ce que les transports en commun, ainsi que d'autres services publics, soient tenus de fonctionner durant les jours de grève, attendu que les grévistes, au contraire des salariés du privé, ne risquent pas de perdre leur emploi.

Je ne comprends pas non plus comment la gauche, qui se présente toujours comme le porte-parole des classes populaires, peut être opposée à une mesure qui permettrait justement aux plus modestes des Français, qui ont davantage besoin des transports en commun pour se rendre sur leur lieu de travail car ne disposant pas forcément d'une voiture, d'être assurés de pouvoir se déplacer librement.

Ou plutôt, si, je comprends bien que la gauche, contrainte par sa posture d'opposition systématique, rejette la loi sur le service minimum pour la simple raison que celle-ci émane du gouvernement. Elle espère aussi, peut-être, que le refus du service minimum par les salariés du public mettra le feu aux poudres du "mouvement social" type 1995 qu'elle semble appeler de ses voeux.

Pour cela, rien de tel que de prendre en otage l'opinion en faisant usage de toute la mauvaise foi qu'il est possible de déployer, en prétendant par exemple que cette loi serait "anticonstitutionnelle" car remettant en cause le droit de grève, garanti par la Constitution.

Ceux qui avancent cette idée oublient que le droit au travail l'est aussi. Est-ce-à dire que ces deux droits constitutionnels s'opposent? Pas vraiment en l'occurence, puisque les syndicats ne représentent que 6 à 8 % des salariés, alors que 70% des Français sont favorables au service minimum, comme le rappelait justement Jacques Espérandieu dans son éditorial paru dans le Journal du dimanche d'hier. Dans ce cas, l'exigence démocratique veut que l'on arbitre en faveur du travail et non de la grève.

Le gouvernement ne semble cependant pas prêt à s'engager courageusement dans ce dossier. Lorsque François Fillon a émis l'idée que le service minimum pourrait être étendu à l'Education nationale, proposition dont j'aimerais qu'on m'explique en quoi elle est scandaleuse, le Premier ministre n'a pas été vraiment soutenu par les siens.

Une telle mollesse a déjà été constatée dans le dossier sur la réforme de l'Université, dont l'idée même de sélection, pourtant indispensable à la (re)construction d'une Université française de qualité, vraiment compétitive au niveau mondial, a été bannie.

Ce ne sont pas des sujets que l'on puisse qualifier de mineurs, puisqu'ils engagent l'avenir de la France. Le président de la République et son gouvernement, tout affairés qu'ils sont à achever le Parti socialiste par leur stratégie d'"ouverture", devraient également se rappeler qu'ils ont été élus sur un programme, et que les points essentiels de ce programme doivent être appliqués, sans quoi l'action politique risque de se trouver discréditée pour longtemps en France.

Roman Bernard

samedi 21 juillet 2007

Arno Klarsfeld au cabinet du Premier ministre : l'ultime imposture

Peut-être avez-vous pris connaissance de cet événement, malgré la relative indifférence qu'il a suscitée parmi les grands médias. Libération annonçait mercredi dans un court article qu'Arno Klarsfeld, "avocat-vedette" et candidat malheureux à la députation dans la huitième circonscription de Paris, devrait intégrer le cabinet de François Fillon à Matignon. M'étant déjà félicité de sa défaite aux élections législatives, ainsi que de celle de Sylvie Noachovitch dans la huitième circonscription du Val d'Oise, je ne peux que m'indigner qu'un personnage aussi fat qu'incompétent puisse rejoindre l'équipe du Premier ministre qui, jusqu'ici, avait toute mon estime.

Ce recyclage de l'un des grands battus des législatives pour l'UMP s'inscrit pourtant dans une logique d'ouverture des responsabilités politiques aux membres "éminents" de la société civile, dont les nominations de Bernard Laporte ou de Fadela Amara au gouvernement ont illustré les excès. Si je désapprouve ceux qui, comme Jean-François Copé, estiment que "la politique est un métier", je ne suis pas non plus d'accord avec l'idée selon laquelle ceux qui représenteraient soi-disant le mieux la diversité de la société française seraient aptes à exercer des fonctions publiques.

Une telle pratique, éminemment démagogique, pour ne pas utiliser des termes trop galvaudés comme "populiste" ou "poujadiste", est le pendant de droite de la démocratie dite "participative" chère à Ségolène Royal. Elle revient à essayer de faire croire que la classe politique, consciente de sa propre nullité, tient à rendre de façon magnanime le pouvoir au peuple souverain. Les échecs des expériences Claudie Haigneré, Francis Mer et surtout Luc Ferry, tentées en 2002 par Jean-Pierre Raffarin -autre démagogue de haute volée- auraient pourtant dû conduire à la conclusion que pour faire de la politique à un tel niveau, il convient d'en avoir déjà eu l'expérience à un degré moindre. Jean-Marie Cavada, lui aussi issu de la société civile, a intégré cette exigence d'éducation politique en devenant eurodéputé. Il est vrai que les perspectives politiques futures du Modem ne lui laissent pas véritablement d'autre alternative que de siéger à Strasbourg.

Après avoir confié le pouvoir à des hauts fonctionnaires, pratique dont nous revenons heureusement aujourd'hui -Alain Juppé battu, il n'y a plus qu'un seul ministre énarque, Valérie Pécresse-, la République appellerait donc à son secours ses meilleurs éléments pour sortir la France de l'ornière où la technocratie l'a jetée. Les novices en politique débarquant au gouvernement sont pourtant, l'expérience le prouve, inutiles dans le meilleur des cas, nuisibles dans le pire.

Je ne doute pas qu'Arno Klarsfeld fera un excellent commis de l'Etat, du moins si l'on s'en réfère aux canons du chiraquisme : inconsistant, superficiel, néfaste.

Si l'entrée au cabinet de François Fillon du "jeune premier" de 42 ans devait se concrétiser, je me rangerais, après l'avoir clairement soutenue, parmi les premiers déçus de la politique de "rupture" que prônait Nicolas Sarkozy durant la campagne présidentielle.
Avec une interrogation bien légitime sur mon comportement électoral l'an prochain.

Roman Bernard

vendredi 20 juillet 2007

Les Aventures du petit Nicolas en Libye et en Colombie

La viste de Nicolas Sarkozy en Libye, le 24 juillet prochain, à l'invitation du colonel Mouammar Kadhafi, constituera le premier vrai test du nouveau président de la République sur la scène internationale.

On pourrait me trouver par trop critique et me rétorquer que le dernier Conseil européen a déjà permis de prendre la mesure de la volonté du chef de l'Etat de rompre avec l'immobilisme de son prédécesseur, qui apparaît d'autant plus criant.

Mais si M. Sarkozy a réussi à ce qu'un consensus soit trouvé entre les principaux chefs d'Etat et de gouvernement sur la relance constitutionnelle de l'Europe, rien ne garantit que cela se traduira par des résultats concrets. Bien au contraire, la méfiance britannique et la défiance polonaise sont plutôt de nature à nuancer, sinon minimiser, le succès diplomatique de Nicolas Sarkozy à Bruxelles. La réussite du tandem Merkel-Sarkozy se mesurera à l'aune de l'avancée de la construction européenne dans les années à venir. Autrement dit, rien n'est encore acquis.

En revanche, les négociations en vue de l'extradition vers la Bulgarie des infirmières et du médecin accusés d'avoir inoculé le sida à plusieurs centaines d'enfants libyens se sont déjà traduites par une commutation de la peine capitale en une peine de réclusion à perpétuité, ce qui, en soi, est déjà un grand succès.

Le 24 juillet, le président Sarkozy devra faire preuve de tact pour obtenir qu'après avoir accordé la vie sauve aux condamnés, le numéro un libyen les laissera partir purger leur peine dans leur pays, en vertu d'un accord bilatéral datant de 1984.

Si Nicolas Sarkozy -qui n'est pas le seul impliqué dans ce dossier, mais l'invitation de Kadhafi prouve qu'il y joue un rôle majeur- réussit dans sa mission, ce à quoi il s'était engagé le soir de sa victoire à l'élection présidentielle, il aura la crédibilité nécessaire pour s'investir dans un second dossier, similaire, mais autrement plus complexe et périlleux : la libération de la Franco-Colombienne Ingrid Betancourt.

Plus complexe parce qu'il n'aura pas cette fois affaire à un Etat identifié, mais à une organisation terroriste avec laquelle il sera très difficile de négocier, les FARC ne comprenant que le langage de la force. Plus périlleux car le recours à celle-ci risquerait de mettre en danger la vie des otages. Pour compliquer les choses, l'Etat colombien est faible, et les FARC ont réussi à le supplanter dans des régions productrices de drogue, qu'il a mises sous coupe réglée pour en tirer profit.

Une mission sans commune mesure, donc, avec cellle des infirmières bulgares. Il serait judicieux, pour que ce noble engagement rencontre le succès espéré, que le président rompe avec une pratique qu'il avait inaugurée lorsqu'il était ministre de l'Intérieur : l'hypercommunication, qui confond culture du résultat avec médiatisation excessive du moindre indice d'amélioration ou de détérioration d'une situation.

De la même manière qu'une police efficace est une police que l'on ne voit pas, comme l'était celle de Fouché sous l'Empire, fait que l'ancien hôte de la Place Beauvau aurait dû méditer -mais en prenait-il le temps?- une diplomatie efficace, surtout lorsqu'il s'agit d'un dossier aussi sensible, est une diplomatie que l'on n'entend pas -ou pas trop-. Communiquer à l'excès sur l'avancée des négociations en vue de la libération d'Ingrid Betancourt serait le plus sûr moyen de la faire échouer. Les appels à la prudence d'experts dans ce dossier sont donc bienvenus.

Ces mises en garde reposent sur le postulat, que j'approuve, selon lequel certaines affaires délicates ne peuvent pas être réglées dans la transparence. A une époque où les gouvernants sont sommés en permanence de rendre compte de leurs actes, il est difficile de faire accepter l'idée que lorsque des vies sont en jeu, il est préférable que le moins d'éléments possibles soient ébruités.

Même lorsque des négociations sont couronnées de succès, elles ne gagnent pas non plus à être trop médiatisées : le cas des marins britanniques, en avril dernier, l'illustre bien. Si Londres n'a pas eu à fléchir devant l'intimidation que représentait la capture des militaires par l'armée iranienne et a obtenu gain de cause, l'exploitation médiatique qu'en a faite le président iranien, Mahmoud Ahmadinejad, l'a fait sortir vainqueur du bras de fer qui l'opposait à Tony Blair. Certains journaux britanniques titraient d'ailleurs sur l'"humiliation" que l'Iran avait fait subir au Royaume-Uni, plutôt que de se réjouir de la libération.

Si Nicolas Sarkozy sait gérer le dossier Betancourt avec la discrétion qui s'impose, il se pourrait qu'il réussisse, pour son plus grand bénéfice sur la scène internationale, là où le président colombien a échoué. Les mois à venir permettront donc de savoir, dans ce domaine comme dans d'autres, si le chef de l'Etat est fait du même marbre que le général de Gaulle ou de la même faïence que Jacques Chirac.

Roman Bernard

mardi 17 juillet 2007

La (non-)vérification de l'information par les médias

France 24, chaîne française d'information en continu dont j'ai déjà salué la création au nom des idéaux francophones qui sont les miens, me donne le prétexte de parler, aujourd'hui, du Tour de France.

France 24


Dimanche soir, alors que le Danois Michael Rasmussen venait de s'emparer du maillot jaune après sa victoire à Tignes, premier coup de tonnerre de ce "Tour à l'eau claire", France 24 publiait sur son site Internet un article intitulé "Rasmussen conserve le maillot jaune". L'article a été supprimé depuis, et pour cause : j'ai été le premier -et le seul- à réagir en leur faisant remarquer que Rasmussen pouvait difficilement conserver un maillot qui était depuis la veille sur les épaules de l'Allemand Linus Gerdemann. Rectification immédiate des cyber-rédacteurs de France 24, qui ont publié un nouvel article : "Rasmussen reprend le maillot jaune". Cet article n'a pas survécu à mon second commentaire. Je leur ai indiqué que c'était la première fois de sa carrière que Rasmussen était en jaune sur la Grande Boucle.

Cette fois-ci, j'ai reçu un courriel du desk de France 24 lui-même -il fallait laisser son adresse pour pouvoir commenter-, dont voici la capture d'écran:



"Merci, pas d'expert sportif sur le desk ce soir." Il est vrai, j'en conviens, que si l'on est en recherche d'informations sportives, on ira plus volontiers sur le site de L'Equipe que sur celui de France 24.

Le nouvel article publié, "Rasmussen remporte le maillot jaune", témoigne en effet d'une méconnaissance du cyclisme certaine de la part des journalistes de France 24 : un maillot ne se remporte pas, surtout pas avant que le Tour ne soit terminé.

Mais il faut croire, que, dès lundi matin, l'"expert sportif" de France 24 a repris sa place au desk, puisque la quatrième version de l'article que l'on y voit désormais, concotée à partir d'une série de dépêches AFP -je le sais, j'ai lu les mêmes pour remplir les pages sports du journal où je suis en stage- est irréprochable : Rasmussen endosse le maillot jaune. Cet expert a juste oublié de changer le titre de la fenêtre dans laquelle s'affiche l'article, intitulé "Rasmussen reprend le maillot jaune".

Précision qui, avec la capture d'écran, prouve que je ne vous ai pas menti, chers lecteurs. Je ne tiens pas pour autant à ternir l'image de cette chaîne de très grande qualité, que j'affiche par ailleurs dans les favoris de ce blog.

Ce que je voulais pointer ici, c'est le manque de vérification de l'information qui caractérise les médias -alors que celle-ci est enseignée comme un dogme dans les écoles de journalisme-, notamment audiovisuels et électroniques, obsédés par les impératifs de l'instantanéité et de l'exclusivité de l'information. J'en ai d'ailleurs eu des illustrations caricaturales dans mes expériences journalistiques.

Pour commencer, voici une anecdote de l'époque où je terminais à grand'peine des études ennuyeuses d'histoire à l'Université Lumière Lyon 2 -il me fallait une licence pour passer les concours des écoles de journalisme. J'étais, parallèlement à mes cours, qui me prenaient, dois-je l'avouer à ceux qui doutent encore du fait que l'on ne fout rien à la fac, peu de temps et encore moins d'efforts, pigiste au Progrès de Lyon pour les pages locales et sportives (déjà!). La journaliste qui me supervisait a un jour proposé, pour faire un portrait d'association dont personne n'avait le temps de s'occuper, de copier-coller celui paru l'année précédente et ainsi obtenir un nouveau portrait à moindre coût! Je n'ai pas assez d'expérience pour savoir si cette pratique est répandue dans la presse quotidienne régionale (PQR), mais elle expliquerait en partie la chute du nombre de ses lecteurs au profit des "gratuits" qui, au moins, assument clairement leur vocation de recopieurs de dépêches AFP, Reuters, AP et de communiqués de presse.

On oublie juste de préciser, au sujet de ces journaux dits gratuits, qu'ils ne le sont pas, puisque étant financés par les recettes publicitaires, lesquelles se répercutent sur le budget des annonceurs...et donc les prix à la consommation. Quand Auchan fait de la pub dans 20 Minutes, c'est bien pour les journalistes qui en vivent, mais moins pour le consommateur qui paie indirectement la facture. Qui parle de cela, à part nos amis d'Acrimed? Mais revenons à l'objet premier de notre argumentation.

Je sais aussi que de nombreux "correspondants" des journaux arrivent à faire passer dans leurs colonnes -tout en étant payés- des articles qui portent sur...eux-mêmes. J'ai effectivement un ami, dont je n'ai pas de nouvelles depuis la lettre où je lui expliquais pourquoi je me résignais à voter pour Nicolas Sarkozy, qui écrivait les compte-rendu de ses propres matches de basket. Son nom apparaissait donc en signature de l'article, en crédit photo -sur laquelle il figurait- et...dans le compte-rendu...le rêve de l'ubiquité.

Ou encore, dans un autre registre, une journaliste sportive du Progrès qui me demandait, avant de partir couvrir un match local, de bien prendre tous les membres d'une équipe en photo, justifiant l'aspect posé et convenu des photos sportives locales par la nécessité, pour un journal, de "faire de l'alimentaire", c'est-à-dire inciter tous ceux qui sont présents sur la photo d'équipe à acheter le journal.

Pour équilibrer le tableau, je dois dire que lors d'un autre stage, cette fois aux Dernières Nouvelles d'Alsace (DNA), souvent présenté comme le meilleur quotidien régional de France, je n'ai rien remarqué qui puisse choquer l'opinion, sinon que dans certaines villes reculées d'Alsace, on n'est pas loin du cliché de l'Alsacien popularisé par le journal FR3 des Inconnus.

Mais je ne voudrais pas être blessant à l'égard de ma région d'adoption, dans laquelle je vais me plaire encore un an; après, direction l'ANPE-journalisme à Paris.

Je disais tantôt que les DNA étaient considérées par de nombreux observateurs des médias comme l'un des meilleurs journaux de PQR, sinon le meilleur. Mais le prestige n'est pas forcément un gage de qualité. Reparti au Québec pour un stage au bureau de l'AFP de Montréal, en avril dernier, j'ai pu constater que ce fleuron de l'information à la française n'était pas exempt de toute irrégularité dans son traitement de l'actualité. Je vous passe l'anecdote croustillante de mon maître de stage qui, me voyant à la peine dans le recoupage d'une série de communiqués de presse, m'a invité à "ne pas me casser le derrière"...autrement dit, plutôt que de dégager l'information à partir de la comparaison des différents communiqués, mieux valait compiler leurs passages importants. Aussitôt dit, aussitôt fait. Je venais pour voyager, pas pour travailler.

J'ai quand même eu le temps, au cours de mon stage, de traiter des statistiques du cancer du sein chez les Québécoises et les Canadiennes (aucun nationalisme de ma part, les statistiques sont distinctes pour rendre compte des différences entre les deux sociétés). Le ministère de la Santé canadien venait de publier un rapport dégageant deux conclusions : le cancer du sein, du fait du vieillissement de la population, va augmenter en nombre et donc causer plus de décès en valeur absolue, mais, dans le même temps, il va être mieux soigné et le taux de guérison augmentera.

Avant de décider de l'envoi d'une dépêche au siège de l'AFP, à Paris, je devais, pour voir si "ça vaut le coup", regarder le traitement qu'en faisaient les grands médias audiovisuels canadiens, Radio-Canada (francophone) et CBC (anglophone).

Ceux-ci ont commencé par évoquer l'aspect positif du rapport, invitant un médecin expert du cancer qui prophétisait avec enthousiasme sur la guérison de tous les cancers.

Plus tard dans la matinée, peut-être à la suite d'une rediscussion du sujet au sein (sans jeu de mots aucun) des rédactions, a été évoqué le second aspect, négatif, du rapport : cette fois, un autre expert venait, en termes apocalyptiques, annoncer la généralisation du cancer dans nos sociétés excessivement consuméristes et polluantes.

Ce genre de pratique, qu'on appelle, dans les médias, le "moutonnisme", ou le "panurgisme", et que la regrettée émission "Arrêt sur Images" évoquait assez régulièrement, est répandu, et cela à toutes les échelles, tous les niveaux.

Je me souviens encore de ce journaliste de L'Alsace, qui me disait, à l'occasion d'un n-ième stage -j'ai oublié de préciser qu'à part celui que j'effectue en ce moment, tous étaient non rémunérés- que pour trouver un bon sujet sur Strasbourg, le meilleur moyen était de regarder ce qu'avaient fait les autres médias : les DNA pour la presse écrite, France Bleu pour la radio et France 3 pour la télévision.

Bref, le serpent qui se mord la queue, ou, pour utiliser une autre métaphore animale -vous savez que je les affectionne, moi qui suis le "pitbul de l'UMP"-, le dilemme de la poule et de l'oeuf : est-ce le besoin d'information qui est à l'origine de l'existence des médias ou l'inverse ? Autre exemple à France Bleu Alsace -et encore un stage, un!- où chaque conférence de rédaction, à neuf heures du matin, commence par l'épluchage des journaux. Avec, lors du bilan de la journée précédente, les vives exclamations des journalistes : "On s'est fait griller par les DNA sur ce sujet!"-"Oui, mais on est passé devant France 3 là-dessus!".

Je ne voudrais cependant, encore une fois, pas être injuste à l'égard de cette radio : elle m'a permis de faire le premier micro-trottoir de ma carrière. J'ai été dépêché à la sortie d'un lycée pour recueillir les premières impressions sur le bac de français...après avoir terminé un sandwich, j'y suis allé et j'ai rencontré un groupe de lycéens enthousiastes. L'un d'entre eux, tout content de passer à la radio, me confiait au micro qu'il avait pris le sujet portant sur le théâtre du XVIIIe siècle, car ce jeune homme "kiffe grave les Lumières". Si j'avais choisi de prendre un yaourt après mon sandwich, je serais arrivé un peu après, et qui sait? l'information communiquée aux auditeurs de France Bleu eût été très différente.

J'arrête ce tour d'horizon des pratiques qui caractérisent la vie des médias, et que François Ruffin, ancien élève du CFJ de Paris, avait déjà dévoilées dans Les petits soldats du journalisme.

Je peux juste donner, pour conclure, un dernier exemple : remplissant comme chaque jour les pages sports de mon journal de dépêches AFP, j'ai eu la surprise de constater, à quelques minutes d'intervalle, deux dépêches contradictoires, sans que l'AFP ait jugé bon d'apporter une quelconque rectification. La première annonçait de manière officielle la fin de la carrière du cycliste italien Eddy Mazzoleni. La seconde démentait au contraire, par la voix de l'intéressé, cette information.

Première victime de cette bévue : Le Monde.fr, qui a publié sur son desk les deux dépêches...on imagine l'impact que pourrait avoir ce genre d'approximation s'il s'agissait d'un événement autrement important...comme en 2004 par exemple, lorsque David Pujadas, dans le 20 heures de France 2, avait annoncé en direct le retrait de la vie politique d'Alain Juppé à la suite de la confirmation en appel de sa peine d'éligibilité. Information démentie, en direct aussi, quelques minutes plus tard, ce qui a valu une suspension pour Pujadas et un remerciement pour Olivier Mazerolle, privé de direction de la rédaction de France 2... il doit certainement regretter cette erreur, maintenant qu'il se morfond à BFM-TV...

Mais le reste de la corporation journalistique, lui, continue ce type de pratique comme si de rien n'était...et, du reste, pourquoi changerait-il? Le public, devenu amnésique avec l'avènement de la télévision, s'en aperçoit à peine...le ron-ron des rédactions, pendues au fil AFP et aux aguets des scoops qui pourraient être dévoilés par les médias concurrents, n'est pas prêt de s'arrêter...

Roman Bernard

lundi 16 juillet 2007

Non, Tintin n'est pas raciste

Je ne pensais pas avoir un jour à parler de Tintin sur ce blog. Mais ma tintinophilie de longue date -en fait depuis que je sais lire, puisque c'est à six ans tout juste que j'ai découvert le plaisir de la lecture à travers les aventures du reporter bruxellois- m'amène à réagir à l'interdiction de Tintin au Congo pour les mineurs du Royaume-Uni.

Le second album des Aventures de Tintin et Milou a été jugé raciste par la commission britannique pour l'égalité raciale, dénomination savante pour désigner un organisme chargé avec d'autres de transformer la société britannique, naguère si ouverte, en une marquetterie de communautés distinctes. Il est vrai que le périple de Tintin au Congo belge, dans le contexte de 1930, affiche un colonialisme comparable à celui qui a prévalu un an après lors de l'Exposition coloniale de Paris, de la même manière que le premier tome des aventures du jeune journaliste, Tintin au Pays des Soviets, est un brûlot anticommuniste qui ne brille ni par sa connaissance de l'Union soviétique, ni par sa neutralité idéologique.

C'est d'ailleurs pour cette raison que Hergé avait refusé de rééditer ce premier album controversé, précaution qu'il n'a pas cru devoir prendre pour le second, Tintin au Congo, ni pour le troisième, Tintin en Amérique.



Cela aurait pourtant été louable, car pour moi, l'aventure en deux albums Les Cigares du pharaon/Le Lotus bleu marque le début des vraies Aventures de Tintin et Milou, celles d'un idéaliste internationaliste en butte à l'injustice, et qui parcourt le monde en quête d'aventures et de torts à redresser. C'est d'ailleurs pour cette raison que le général de Gaulle avait considéré Tintin comme étant son "seul rival".

Dans ce premier chef-d'oeuvre, Tintin, de l'Egypte à la Chine en passant par la Péninsule arabique et les Indes, remonte la piste d'un réseau mondial de trafic de stupéfiants. Si le premier tome, qui précède l'arrivée de Tintin à Shanghaï, n'est pas révolutionnaire, le second démontre le courage et la tolérance de son auteur : Hergé, sans doute influencé par son amitié -sa liaison?- avec Tchang, un jeune Chinois émigré -qui lui inspirera le personnage du même nom que Tintin sauve à deux reprises-, condamne clairement l'occupation de la Chine par les troupes japonaises.

Entre ces deux Tintins en apparence inconciliables, c'est le second, humaniste, qui doit être retenu puisque c'est lui qui a rencontré un succès mondial, et non le premier, anticommuniste et colonialiste, ainsi qu'anti-américain, anti-capitaliste et plein de mépris pour les Amérindiens dans Tintin en Amérique.

Mais il est vrai que quelques réminiscences du premier Tintin apparaissent dans la suite de ses aventures, par exemple dans l'album qui suit, L'Oreille cassée -mon préféré toutefois-, où l'on peut voir Tintin, revenu bredouille d'Amérique latine de sa quête de fétiche sacré, s'adresser à un marchand qui présente toutes les apparences du cliché du Juif colporté par les milieux antisémites des années 30 : nez crochu, cheveux huilés et crépus, petites bésicles et frottage de mains en signe manifeste d'avarice. Même type de représentation troublante pour le banquier Blumenstein, financier new-yorkais du "Peary", l'expédition concurrente de celle de l'"Aurore", dans l'Etoile mystérieuse. Il convient de noter que cet album a été écrit sous occupation allemande. Si cette équipée européenne concurrente d'une formation américaine financée par un Juif peut choquer, il ne faut pas oublier le contexte. La bande dessinée, comme toute forme d'expression culturelle, était soumise à la censure dans une Belgique assujettie plus durement que la France aux nazis.

Le Crabe aux pinces d'or, dont une grande partie se déroule dans un Maroc alors sous protectorat français, fait apparaître, pour la dernière fois, un Tintin colonial : l'aventurier à la houpette tutoie en effet un petit boutiquier marocain, lui qui est d'ordinaire si respectueux et ouvert aux autres cultures.

Je passe sur les rééditions ultérieures, qui ont voulu gommer, à la demande de certains pays, les signes qui font apparaître une mauvaise connaissance de la langue française par les amis de Tintin. L'émir Ben Kalish Ezab, par exemple, envoie au début de Coke en stock une lettre au capitaine Haddock par laquelle il lui confie le prince Abdallah "pour son langage française perfectiser" (sic)-en fait pour le mettre à l'abri des troubles qui agitent l'émirat imaginaire du Khemed. Dans l'édition postérieure, les fautes de français de l'émir ont été corrigées.

Tout cela ne peut de toute façon pas faire oublier le Tintin qui empêche l'invasion du royaume de Syldavie, démocratique, par la Bordurie militariste et dictatoriale, dans Le Sceptre d'Ottokar, qui prend la défense du petit Quechua Zorrino contre des Latino-Américains qui le brutalisent dans Le Temple du Soleil, évite que la machine à ultrasons du professeur Tournesol ne tombe aux mains de la même Bordurie, dans L'Affaire Tournesol, et surtout qui démantèle un réseau esclavagiste dans Coke en stock.

C'est ce Tintin-là qui m'a fait rêver et je ne suis pas du tout d'accord avec ceux qui s'emparent de cette interdiction -qui ne démontre d'ailleurs pas un grand souci de liberté d'expression chez les Britanniques- pour tenter de faire le procès de Tintin. Non, Tintin n'est pas raciste. Quand bien même les tout premiers albums pourraient le laisser supposer, la vingtaine qui suit rachète, à mon sens, largement les errements qui ont marqué les débuts de l'aventurier. Pour admettre cela, il faut d'abord être capable de pardon et accepter l'idée de rédemption. Une qualité dont ne semblent pas être doués les donneurs de leçons qui sévissent ici ou là.

Roman Bernard



Crédit photo : http://fr.wikipedia.org/wiki/Image:Les_cigares_du_Pharaon.jpg

Article paru sur Agoravox, le média citoyen.

dimanche 15 juillet 2007

Que penser du tour européen donné au défilé du 14-Juillet?

Pris dans ma démonstration hier soir, j'ai préféré aborder aujourd'hui le fait marquant du défilé du 14-Juillet : la présence de détachements européens sur les Champs-Elysées, ce qui ne s'était encore jamais vu, si l'on excepte bien sûr les défilés d'armées alliées à la France lors de ses victoires militaires, ou bien, de plus sinistre mémoire, ceux des armées ennemies lorsqu'elles ont envahi Paris.

Que doit-on penser de cela, sinon que Nicolas Sarkozy a tenu, par un symbole plus frappant que significatif, à affirmer son attachement à la construction européenne?

Je n'ai pas besoin de développer une fois encore mon idée sur la question : les défilés militaires m'importent peu, puisque mon patriotisme repose sur des valeurs et non sur des symboles. Mais je dois bien reconnaître qu'en l'occurence, ils ont une importance. Le président de la République a voulu, par cette démonstration de concorde, lancer un appel clair à la construction d'une défense européenne commune.



Je suis hostile à un tel projet, bien que ne pouvant être taxé, au contraire du chef de l'Etat et ses affidés, d'atlantisme. Mais il me semble que l'OTAN, dont le siège est, au passage, situé dans la même ville que la Commission européenne, permet largement de défendre le Vieux Continent contre une éventuelle attaque extérieure.

Si j'ai déjà exprimé des craintes quant à l'avenir de la France et de l'Europe en tant que pôles de puissance, je ne me suis jamais inquiété de leur sécurité : l'Europe est pour l'instant à l'abri de toute agression significative.

Cela, elle le doit surtout à l'Alliance atlantique et à la possession de l'arme atomique par les deux seuls Etats européens que l'on peut raisonnablement qualifier de puissances militaires, et qui doivent notamment cet attribut à leur présence permanente au Conseil de sécurité de l'ONU : la France et le Royaume-Uni.

Si la sécurité de l'Europe est globalement assurée, pourquoi édifier une défense commune? Pour donner à nouveau à l'Europe une force de projection dans le monde, me répondent ceux-là mêmes qui, curieusement, se disent souvent "pacifistes".

Commençons par le commencement. Si l'Europe est incapable d'agir militairement autrement que sous le commandement de l'OTAN -donc sous commandement américain-, c'est parce que les investissements engagés par les 25 autres Etats européens en faveur de la Défense sont notoirement insuffisants. Si l'on veut édifier une défense commune, il faut donc augmenter, dans chaque Etat européen -cela est aussi vrai pour le Royaume-Uni et la France-, la part du budget allouée aux dépenses militaires.

C'est à partir de ce moment que la contradiction entre pacifisme et édification d'une défense européenne unifiée apparaît. Oui, c'est un fait, il faut des armées pour défendre la démocratie. Les bonnes consciences qui s'opposent à cette idée devraient lire des livres d'histoire à la page "années 1930 : montée des périls".

On pourrait donc, en augmentant les budgets militaires, disposer d'une réelle force européenne de Défense, capable de s'engager dans le monde. Mais il n'y a pas besoin, pour cela, d'un commandement intégré unique, qui serait placé sous la tutelle de Bruxelles au lieu de résulter d'une concertation entre gouvernements européens.

Pourquoi suis-je opposé à un commandement intégré européen? Parce que j'estime que si une armée européenne unifiée était créée, son état-major devrait choisir entre deux approches : soit il nierait le caractère national de chacun des contingents qu'il aurait sous ses ordres, au besoin en les mélangeant. Et, dans ce cas, après s'être heurté au départ à la barrière de la langue -non négligeable dans le cas des simples soldats- il devrait imposer une langue commune, qui ne saurait être, ce dont je ne veux en aucune façon, que l'anglais. Si c'est pour être défendus par une armée anglophone, autant l'être par celle des Etats-Unis d'Amérique, c'est plus sûr.

Ou alors, l'état-major européen choisirait une approche plus "confédérale", en plaçant sous son commandement des contingents nationaux interdépendants, mais distincts. Cette approche médiane me siérait, je dois le dire, bien davantage.

Mais dans ce cas, une mise à niveau des 25 Etats autres que la France et le Royaume-Uni est nécessaire au préalable. Il faudrait que 3% de chaque budget national soient consacrés à la Défense, et que les effectifs de l'armée européenne soient calculés proportionnellement à l'importance démographique de chaque Etat. On est encore bien loin de pouvoir disposer d'un contingent allemand majoritaire dans un tel dispositif. Et pourtant, cela serait nécessaire pour une réelle pertinence de la politique de défense européenne. Je pourrais aussi aborder les questions liées à l'armement et à l'équipement, mais je dois revenir sur la question de la langue, cette fois du côté de l'état-major : quelle pourrait être sa langue, sinon l'anglais?

L'unité linguistique du commandement est en effet indispensable pour que les décision prises aient quelque cohérence. Dificile d'imaginer, dans une situation de crise, voire de guerre, un dispositif de traduction comparable à celui utilisé au Parlement européen de Strasbourg, où les propos d'un eurodéputé estonien peuvent parfois mettre plusieurs minutes à être traduits à la délégation maltaise. Or, une fois encore, je ne saurais me résoudre à être défendu par une armée anglophone.

Je suis persuadé que la solution ne réside pas dans une fusion des armées d'Europe mais bien dans la concertation intelligente de ses gouvernements et de ses états-majors, que l'invasion de l'Irak en 2003 a mis en péril pour longtemps encore.

D'une manière générale, je suis opposé à une approche fédéraliste, voire unitaire de la construction européenne, qui ferait perdre à l'Europe sa diversité, qui constitue pourtant sa force. Je dis bien "qui ferait perdre à l'Europe sa diversité" car si l'Union se pose souvent comme une alternative au monolithisme supposé des Etats-nations, elle ne pourrait, là encore, qu'imposer la langue anglaise aux peuples européens pour que ses politiques rencontrent quelque efficacité. Cela, je ne le veux pas, et c'est pourquoi j'estime qu'en matière de défense comme dans tout autre domaine, l'approche doit être confédéraliste, voire intergouvernementale. Voilà où réside la clé de la construction européenne. Prendre un autre chemin serait inefficace mais aussi dangereux. Les années à venir seront, à cet égard, décisives.

Roman Bernard



Crédit photo : David Monniaux, char Leclerc sur les Champs-Elysées, 14 juillet 2003

samedi 14 juillet 2007

Pourquoi la célébration de la Fête nationale a encore un sens

Au moment où je m'apprête à écrire ces lignes, les derniers bruits de pétards concluent ce 14-Juillet, tandis que, stage "école" en presse quotidienne régionale oblige, je finis de mettre en page les articles de la rubrique des sports du journal où je travaille. Mes horaires de nuit m'ont permis, ce matin, d'appliquer à la lettre les consignes données par Georges Brassens quant à la Fête nationale, dans La Mauvaise réputation :

Le jour du Quatorze Juillet,
Je reste dans mon lit douillet.
La musique qui marche au pas,
Cela ne me regarde pas.


Cette nonchalance patriotique peut surprendre de ma part, sachant que Criticus, dont l'emblème est composé du drapeau tricolore français et du drapeau fleurdelysé québécois mis côte-à-côte, a été le lieu de nombreuses réflexions personnelles sur la nécessité de défendre l'idée de nation -sans pour autant se fermer du monde extérieur : au risque de me répéter, je rappelle qu'il n'y a aucune contradiction entre patriotisme et internationalisme, et ce blog en est l'un des nombreux exemples.



Les lecteurs assidus, en revanche, ne seront pas étonnés de me voir remettre en question -ce qui ne veut pas dire dénigrer- les aspects strictement commémoratifs du patriotisme, tels que la Fête nationale, le drapeau tricolore ou la Marseillaise. Je l'avais fait à la veille du second tour de l'élection présidentielle, m'étonnant que la candidate du Parti socialiste affirme avec une telle ferveur un patriotisme que j'estimais superficiel.

Car, pour moi, le patriotisme ne se résume pas à arborer un morceau de tissu et entonner une chanson militaire un jour par an. Mon patriotisme se situe non pas au niveau des symboles, très relatifs, mais au niveau des valeurs universelles portées par la République, qui avec la langue et la culture françaises forment le socle de notre identité nationale. C'est donc, curieusement, un patriotisme qu'il était convenu autrefois de qualifier "de gauche" qui caractérise ma pensée.

Autrefois, car depuis un certain nombre d'années, la gauche française a cru bon de se détourner de la nation, de la patrie, sous le prétexte spécieux que le Front national de Jean-Marie Le Pen en faisait, d'une manière communautariste et rétrograde, son fonds de commerce.

Il eût été préférable, de la part d'un parti qui se prétendait "républicain", d'affirmer que les idéaux de la gauche n'étaient nullement contradictoires avec les valeurs de la France, et donc mieux contester le monopole de ces dernières à M. Le Pen. En se coupant ainsi de ses racines, le Parti socialiste s'est détaché des classes populaires, ce qui explique pour une large part ses échecs électoraux récurrents.

En ce qui me concerne, bien qu'ayant voté à gauche durant mes premières années de citoyenneté, tantôt pour le Parti socialiste, tantôt pour le Mouvement républicain et citoyen de Jean-Pierre Chevènement, j'ai fini par me rattacher sans hésitation à la droite républicaine à la faveur des deux scrutins de 2007, dont je crains, je l'avoue, qu'ils n'aient pas été synonymes d'une réelle renaissance française.

Sans hésitation, car si le libéralisme économique m'a toujours posé problème -et continue à le faire, même si je m'y suis résigné- j'ai eu le sentiment, malgré mes espoirs contraires, que la gauche avait définitivement abandonné tout patriotisme, quoiqu'en ait dit Madame Royal.

Il résulte de mon éducation de gauche et de ma conversion récente à la droite l'idée, qui semble à tort désuète à certains, selon laquelle le débat central que devra mener la société française dans un avenir proche portera sur l'identité nationale. La gauche et la droite ayant deux idées divergentes, voire contraires de la nation, il faut en effet réussir à dégager un consensus national sur cette question, sans quoi la France risque fort, n'en déplaise à Alain Duhamel et à toute la cohorte des "anti-déclinistes", de disparaître au cours du XXIe siècle.

Le discours, dominant, de ceux qui s'accomodent de la disparition de la nation -pas seulement en France, mais partout en Europe, notamment en Europe du Nord- prend appui, tantôt sur la construction européenne, tantôt sur la mondialisation -libérale ou "alter"-, tantôt sur les deux. On m'objecte presque toujours que la nation est une idée dépassée, qui doit céder la place à des formes d'identification nouvelles.

Je récuse cet argument, en considérant pourtant les mêmes enjeux. C'est justement parce que le monde s'ouvre de façon croissante et que, pour trouver quelque cohérence sur le plan international, des ensembles continentaux émergent, que la nation est essentielle.

Dans le monde qui se profile, la nation, et non plus la région, constituera le plus petit ensemble sur le plan géopolitique. Son unité et sa cohérence, qui reposeront surtout sur l'usage commun d'une même langue -d'où ma défense de la Francophonie- seront indispensables à la vie harmonieuse de ces entités continentales dont George Orwell avait émis l'idée -pour s'en inquiéter- dans 1984.

La Guerre froide est finie, et c'est désormais sans peur que j'imagine l'organisation du monde de 2100 en ensembles continentaux, concurrents sans être ennemis. Pour éviter qu'ils ne deviennent des blocs, la nation jouera un rôle clé, puisqu'elle sera la seule entité à échelle humaine, où le contrôle des pouvoirs par les citoyens sera réellement possible. C'est tout cela qui explique mon patriotisme, et, malgré la défiance que m'inspirent les symboles nationaux, ma fierté d'être français.

Roman Bernard



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vendredi 13 juillet 2007

Rioufol, un Ivan pas si terrible que cela

J'ai déjà eu l'occasion de dire tout le bien que je pense d'Ivan Rioufol, chroniqueur au Figaro, dans les colonnes duquel il tient un bloc-notes publié chaque vendredi. Pour vous faire une idée de ce journaliste, vous pouvez lire la version Wikipedia, peu fiable mais qui présente l'avantage d'être plutôt neutre, et la version Acrimed, bien documentée mais franchement injurieuse à l'endroit d'un homme sur lequel l'anathème a été lancé depuis les prises de position qui ont été les siennes, notamment, en matière de communautarisme, d'identité nationale, d'immigration, d'échec de l'intégration,...



Le terme qui revient le plus souvent à son sujet, sur Internet, est celui de "réactionnaire". C'est par ce vocable réducteur que ceux qui l'utilisent espèrent faire taire tous ceux qui pourraient avoir une opinion divergente de la leur.

Du fait que, par contre, M. Rioufol écrive dans une langue d'une qualité irréprochable, qu'il fasse montre dans ses chroniques d'une culture vaste et profonde, ou encore qu'il ait le courage de poser des questions que les responsables politiques français éludent depuis une trentaine d'années, Acrimed et les "anti-réacs" ne parlent pas.

On devrait être en droit d'exiger, de la part de ceux qui croient défendre la liberté d'expression, qu'ils accordent leur pratique du débat avec leurs slogans sans cesse assénés et donc qu'ils écoutent ce qu'Ivan Rioufol peut avoir à nous dire.

Au lieu de ranger à l'extrême-droite cet homme qui, j'en suis convaincu à la lecture de ses chroniques, est un modéré de type gaulliste social -il est à ce propos beaucoup plus indulgent à l'égard de François Fillon que de Nicolas Sarkozy-, il conviendrait plutôt de lire son bloc-notes hebdomadaire et de voir que si les lignes qu'il écrit blessent, parfois, qu'elles sont dures à lire, souvent, c'est bien parce qu'elles dressent un constat sans concessions de l'état de la société française.

Le dernier bloc-notes paru m'a particulièrement interpellé. L'essentiel de son article porte sur les dangers que représente selon lui l'"ouverture" pratiquée à gauche par le chef de l'Etat, danger sur lequel droite et gauche semblent à présent s'accorder. Le dernier paragraphe revient de manière allusive sur la non-reconduction de l'émission "Arrêt sur Images" de Daniel Schneidermann par France 5. Evidemment, M. Rioufol ne défend pas cette décision -qui n'est pas politique mais économique-, et je ne le fais pas non plus ici. Cette émission avait d'ailleurs permis, il y a un certain nombre d'années, un échange virulent et intéressant entre Pierre Bourdieu et Jean-Marie Cavada. Les deux hommes s'opposaient sur l'idée qu'ils se faisaient des médias, mais enfin ils pouvaient le faire publiquement et cette émission laissera un vide dans le paysage audiovisuel français.

En revanche, Ivan Rioufol évoque le cas d'un journaliste -que j'ignorais, et pour cause- de France Inter, qui a perdu sa revue de presse radiophonique après avoir cité un journal d'extrême-droite, en compagnie de journaux d'extrême-gauche:

Des médias s'indignent que tel ou tel journaliste de l'audiovisuel ne retrouvera plus son émission à la rentrée. Ils n'auront jamais eu un mot pour Fabrice Le Quintrec, mis à pied de sa revue de presse de France Inter en août 1998 pour avoir cité un journal d'extrême droite, au même titre que des journaux d'extrême gauche. Depuis, Le Quintrec est toujours placardisé.


Je me suis déjà indigné de la différence de traitement qui existe en France entre une extrême-gauche sans cesse pardonnée de ses slogans délétères et une extrême-droite -voire une droite nationale- littéralement ostracisée. Le cas révélé par Ivan Rioufol est plus grave encore. Cette fois, la censure a touché non pas un homme politique qui aurait eu une sympathie pour l'extrême-droite mais un journaliste qui justement, a rempli sa mission en informant l'opinion publique sur les thèses de l'extrême-droite, qui, je le répète, ne peuvent être efficacement combattues que si l'on accepte d'en prendre connaissance et donc de les écouter.

Ce que M. Rioufol dénonce ici, c'est bien la pensée unique...non pas celle que M. Giesbert croyait pourfendre -mais qu'il entretenait en réalité- avec ses billets pathétiques, mais bien cette idéologie dominante qui veut que toute personne qui aborderait un thème sali au préalable par le Front national serait un dangereux fasciste...cette dictature de la bonne conscience n'a que trop duré et je me réjouis qu'Ivan Rioufol, mais aussi Alain-Gérard Slama, portent ce problème sur la place publique. Je regrette donc d'autant plus que le bloc-notes, pour cause de vacances d'été, soit interrompu jusqu'au 24 août. Les journalistes comme M. Rioufol sont trop rares et l'idée de passer tout un été à subir les poncifs de FOG et consorts m'attriste...Je continuerai toutefois, bien que ce blog ne rencontre pas exactement la même audience, à aborder tous ces sujets, aussi souvent que je le pourrai.

Roman Bernard

jeudi 12 juillet 2007

Jack Lang se délie

Comme s'est plu à le rappeler hier Pierre Moscovici sur BFM-TV et RMC-Info, Jack Lang a débuté dans le théâtre. L'ancien eurodéputé voulait ainsi expliquer la solennité et la gravité avec laquelle Jack Lang avait voulu demander à la direction du Parti socialiste de démissionner en bloc, comme lui l'avait fait peu avant. J'ai tendance à penser que c'est plutôt dans la volonté de réussir à tout prix sa sortie que l'on peut voir en M. Lang un authentique homme de théâtre, et non des moindres.



L'ancien ministre de la Culture a d'abord tenu à boycotter les réunions du groupe parlementaire du PS, épargnant à Jean-Marc Ayrault le soin de l'en exclure. Le président du groupe socialiste à l'Assemblée nationale ne goûtait en effet que peu la présence éventuelle de Jack Lang dans une commission chargée par Nicolas Sarkozy de réfléchir à une réforme des institutions. Cette première parade faisait davantage honneur à l'habileté qu'au courage politique de celui qui a pesé de tout son poids dans la campagne présidentielle de Ségolène Royal -malgré l'aversion qu'il éprouvait à son égard-, et dont on attend toujours qu'il en assume les échecs.

Puis, au moment où ce nouveau geste d'"ouverture" de la part du président de la République menaçait de rendre le député du Pas-de-Calais indésirable rue de Solférino, il a donc démissionné de la direction du parti de la Rose avec fracas, poussant le goût de la tragédie jusqu'à confier à Libération qu'il était l'objet d'une "fatwa" de la part de François Hollande et M. Ayrault.

Mais comme, en France, "tout finit par des chansons", Lang-Figaro ne pouvait pas quitter la scène sans appeler une ultime fois à la "rénovation", lui qui n'a jamais voulu reconnaître l'échec du double septennat de François Miterrand ni en tirer les conséquences quant à sa propre utilité politique. Etrange aussi, cette subite autocritique alors même que jusqu'ici, Jack Lang a systématiquement appuyé François Hollande dans sa volonté de différer la remise en question des dirigeants du PS.

Si cette sortie de M. Lang ne brille pas par son élégance, elle aura au moins atteint le but recherché : faire parler une fois de plus de celui que l'on voit régulièrement disparaître de la scène médiatique puis y reparaître, sans le moindre changement de discours. En exhortant, une fois de plus, à bientôt 68 ans, les "éléphants" à faire place à une nouvelle génération.

Puisque Jack Lang a tant de bonnes idées, on se demande pourquoi, alors qu'il compte parmi les poids lourds du Parti socialiste depuis le début des années 1980, il n'a pas pensé plus tôt à les mettre en application. Cette lourde défaite à "ces élections que la gauche aurait dû gagner" (dixit un autre "débauché", Jacques Attali) est peut-être la cause de cette soudaine lucidité. Espérons que cet appel à laisser la place aux jeunes est le fruit d'une réflexion sincère et ne constitue pas un nouvel effet de manche. Si l'ouverture à gauche menée par le chef de l'Etat a pour principale conséquence de recycler le PS de ses éléments obsolètes, je ne vois pas qui pourrait vraiment s'en plaindre, même rue de Solférino.

Roman Bernard

mardi 10 juillet 2007

L'étonnant tropisme méditerranéen de Nicolas Sarkozy

La campagne présidentielle, sur laquelle nous commençons tout juste à prendre quelque recul, a été marquée par une certaine prévisibilité du discours politique. Les idées phares du programme de François Bayrou, connues depuis sa prise de distance avec la majorité, les points importants du Pacte présidentiel de Ségolène Royal, parfois entrecoupés d'improvisations maladroites de la candidate socialiste, et les grands axes du projet de Nicolas Sarkozy, clairs sans être forcément cohérents, ont tous été annonés sans réelle surprise par les trois principaux candidats à l'Elysée. Ceux-ci se sont contentés de jouer leur partition, en cherchant parfois à étoffer leur répertoire, mais sans vraiment changer de registre.

Tout au plus peut-on signaler la course aux déclarations qui a agité la fin de la campagne : la suppression de l'ENA par Bayrou, la distribution de drapeaux par Royal, et la création future d'une Union méditerranéenne par Sarkozy.

Etonnant chantier, en vérité, que cette Union méditerranéenne. Comme souvent lorsque l'on projette une création ex nihilo, on essaie de trouver une référence historique qui la légitime et la justifie. En l'occurence, seul l'Empire romain peut servir d'alibi pour cet échafaudage qui ne repose aujourd'hui que sur la géographie et ne risque pas d'aboutir à autre chose qu'à des accords concernant la navigation, les échanges commerciaux et l'immigration, qui semble être la première source de motivation du chef de l'Etat.

Il faudrait, pour faire fonctionner une Union méditerranéenne, faire cohabiter les cinq ensembles géographiques qui composent le pourtour méditerranéen.



Les pays "latins" d'abord, par ailleurs engagés dans une construction européenne centrée sur l'Europe rhénane, dont beaucoup de pays sont plus tournés -c'est une évidence- sur l'Atlantique que sur la Méditerranée.

Les pays du Maghreb ensuite, cousins mais rivaux -notamment l'Algérie et le Maroc pour le contrôle des ressources du Sahara-, dont on voit mal comment ils pourraient devenir des partenaires pacifiques d'une construction méditerranéenne alors même qu'ils sont incapables de nouer des relations fructueuses dans leur propre région. Pour preuve, le fait que le premier partenaire économique de chacun des trois pays du Maghreb est la France lointaine, et non l'un des deux pays voisins.

Le Proche-Orient, composé des deux pays du Machrek et du rivage oriental de la Méditerranée, serait, cela va sans dire, difficile à intégrer, pour l'heure, dans une entreprise de cet ordre. Les simples cas d'Israël, du Liban et de la Palestine interdisent toute approche d'intégration. La stratégie ne peut être, en l'occurence, d'essayer de résoudre les conflits qui y règnent en noyant ces contrées dans un grand ensemble aussi vague qu'incohérent. Illustration triviale mais évocatrice de cette impossibilité, pour Israël, de s'intégrer à un environnement proche qui lui est -et auquel il est- hostile, les compétitions sportives, dans lesquelles les équipes israéliennes sont obligées, si elles veulent concourir, d'aller jouer en Europe. Difficile, en effet, d'affronter les équipes de pays avec lesquelles l'Etat hébreu a été récemment en guerre et dont certains refusent toujours de le reconnaître.

Je passe sur le quatrième "bloc", formé par les Etats des Balkans. S'il est vrai que les guerres liées à l'éclatement de la Yougoslavie ont profondément marqué la région, son intégration à cette Union méditerranéenne ne serait pas plus problématique que celle des pays dits latins. On peut juste s'interroger sur le sens et l'utilité de cette démarche pour des pays dont l'accession récente à une relative prospérité est plus synonyme d'Europe que de Méditerranée.

Enfin, la Turquie, à laquelle on propose, par le biais de cette Union méditerranéenne, de ne pas adhérer à l'Union européenne mais d'obtenir comme lot de consolation un partenariat privilégié avec elle. Je suis assez partagé, bien qu'étant légèrement favorable, quant à l'opportunité de l'adhésion de la Turquie à l'UE. En revanche, je ne vois pas, là encore, ce que les Turcs gagneraient à cette construction méditerranéenne. N'oublions pas qu'ils sont relativement isolés dans leur région. Seules l'Europe et l'Alliance atlantique peuvent donner une ouverture sur le monde à cette grande démocratie laïque.

Je me suis contenté jusqu'ici de déceler les problèmes qui selon moi interdisent la création d'une Union méditerranéenne. Je n'ai pas répondu à ses laudateurs, qui pensent justement que les problèmes que j'ai évoqués pourraient en partie être résolus par cette initiative que j'estime hasardeuse. C'est le même genre de raisonnement qui prévaut au sujet de la crise de la société française. "Prendre le train de l'Europe" est souvent la seule réponse apportée par les européistes à ceux qui leur objectent qu'il convient d'abord de réformer les structures de chacune des sociétés qui la composent. La différence, sur ce point, est que s'il existe une communauté de valeurs entre les pays européens, ce n'est pas le cas des pays du Bassin méditerranéen.

Pourquoi, alors, un tel projet de la part du président de la République, étonnant pour un homme sur lequel pèsent pourtant de lourds soupçons d'atlantisme? J'ai brièvement évoqué l'immigration clandestine, facilitée par les fortes inégalités de niveau de vie entre le nord et le sud du Bassin méditerranéen. Ce problème devait déjà être réglé par le "processus de Barcelone", initié en 1995 avec la création de l'Euromed, qui visait à préparer la création d'une zone de libre-échange méditerranéenne, censée faire accéder les pays du Sud au développement et donc dissuader l'immigration clandestine en provenance de ces pays.

Si l'on éprouve, douze ans plus tard, le besoin de créer une autre entité reprenant les mêmes objectifs, c'est peut-être que l'on n'ose pas s'avouer que la stratégie de départ a échoué. Dès lors, je ne vois pas comment, avec les mêmes idées qui la sous-tendent, la construction de l'Union méditerranéenne pourrait être couronnée de succès.

Et je ne suis pas loin d'émettre le même type de réserve concernant la construction européenne.

Roman Bernard

lundi 9 juillet 2007

Les Têtes à Claques, chef-d'oeuvre de l'humour québécois

Vous aurez peut-être remarqué le sondage de cette semaine, consacré à l'indépendance du Québec (à laquelle je suis évidemment favorable). Ce sondage doit introduire une commémoration qui aura lieu sur ce blog le 24 juillet prochain : nous fêterons, ou plutôt je fêterai car je serai probablement l'un des seuls en France (pourquoi un tel désintérêt pour la Francophonie dans le pays qui en est le centre?) les 40 ans du célèbre discours prononcé par le général de Gaulle depuis le balcon de l'Hôtel de Ville de Montréal, où il s'exclama : "Vive le Québec libre!"



Nul besoin d'être devin, donc, pour comprendre que j'éprouve une grande affection et un profond respect pour le Québec, province francophone du Canada que je ne saurais considérer comme je le ferais de la Wallonie ou de la Suisse romande.

L'histoire seule suffirait à l'expliquer, puisque à la différence de la Wallonie qui n'a été française que sous la Révolution et l'Empire et de la Romandie qui ne l'a jamais été, le Québec, jadis la Nouvelle-France, était la tête de pont de l'Amérique française.

C'est donc tout naturellement que, lorsque j'ai eu l'opportunité d'étudier un an à l'étranger -une expérience que je recommande à chacun-, je suis allé dans la Belle Province... Rapidement, j'ai fait la rencontre de nombreux Québécois qui, me voyant comme un ami, ont oublié de me considérer comme un observateur de leur société.

Si les traits positifs de la société québécoise prédominent très largement dans la représentation que je m'en fais, j'ai déjà eu l'occasion, à plusieurs reprises, d'en déplorer les carences ou les errements et d'en faire part à mes amis québécois.

Mon premier billet sur ce blog lui était d'ailleurs consacré.

J'ai également déploré le communautarisme qui la caractérise, avec pour nuance toutefois que cette dérive qui menace les sociétés occidentales lui est imposée par le contexte nord-américain, et surtout le Canada, champion du politiquement correct.

S'il est un aspect de la société québécoise que je ne saurais en aucun cas renier, c'est son humour, qui, avec la langue et naguère la religion, est peut-être ce qui distingue le mieux un Québécois d'un Canadien anglophone. Les Têtes à Claques en sont sans doute une excellente illustration, comme l'est également la série télévisée Le coeur a ses raisons.

Pour vous donner un aperçu du génie humoristique de ces films d'animation, voici l'un des meilleurs sketches : le "Willi Waller", qui raille le télé-achat américain.



Je suis sûr que nombre d'entre vous connaissent déjà les "Têtes à Claques", mais je ne pouvais poursuivre la rédaction de ce blog sans leur rendre hommage pour les crises de fou rire dont elles m'ont gratifié. N'oubliez pas de répondre au sondage!

Roman Bernard

samedi 7 juillet 2007

DSK candidat de la France à la direction générale du FMI : et alors?


Comme Nicolas Sarkozy le confirme dans une entrevue accordée au Journal du Dimanche à paraître dans l'édition d'aujourd'hui, le chef de l'Etat "[veut] que Dominique Strauss-Kahn soit le candidat de la France à la direction générale du FMI parce qu'il [lui] a paru être le plus apte à ce poste." Cette charge prestigieuse, vacante depuis la démission de l'Espagnol Rodrigo Rato et traditionnellement réservée à un Européen -la direction générale de la Banque mondiale échoyant à un Américain-, doit être pourvue prochainement.

Le sujet devrait être évoqué en début de semaine prochaine lors des réunions de l'Eurogroupe et de l'Ecofin. Il est légitime que la France, dont aucun ressortissant n'a dirigé le FMI depuis 2000 et le départ de Michel Camdessus, tienne à appuyer la candidature d'un Français expert des questions économiques. Dominique Strauss-Kahn, ancien ministre de l'Economie et des Finances et professeur d'économie à Sciences-Po Paris, serait un candidat idéal, d'autant plus qu'il parle plusieurs langues.

La promotion d'une candidature française à une fonction aussi importante nécessite que les clivages partisans s'effacent devant l'intérêt national. Le souvenir des syndicats qui avaient refusé de repousser une journée de grèves le jour où le CIO était venu visiter les installations parisiennes en vue de la désignation de la ville organisatrice des JO de 2012 -ce que le comité de soutien à la candidature de Londres s'était empressé de faire remarquer- me laisse un souvenir suffisamment amer -quelle courtesse de vue et quelle petitesse d'esprit chez ces leaders syndicaux illégitimes!- pour ne pas faire remarquer que le principe est à peu près le même en l'occurence . Plutôt que de se rassembler autour d'une candidature, en prenant en compte la nécessité pour la France d'être unie et cohérente pour réussir la mondialisation, les querelles de clochers prennent le pas sur l'intérêt général.

Pour preuve, cet article du Monde dans lequel les trois co-auteurs, après l'étude approfondie d'une série de dépêches AFP -à en juger par le style de l'article- voient dans ce prolongement de la politique d'ouverture prônée par le président de la République "la nouvelle torpille de Nicolas Sarkozy contre le PS". Un manque de vision internationale étonnant de la part d'un quotidien qui passe pourtant à l'étranger pour être remarquablement ouvert sur le monde -d'où son nom, en principe-.

Eh oui, le Parti socialiste serait affaibli par le retrait de la scène politique française de son meilleur élément. Mais les dirigeants du PS ne l'ont-ils pas cherché? En tenant DSK à l'écart pendant toute la campagne présidentielle, Ségolène Royal s'est probablement défaite de son adversaire le plus sérieux dans la course future au leadership du Parti. Mais du même coup, elle a poussé vers la sortie -au grand dam de nombreux socialistes- celui qui aurait pu -c'est notre avis- rénover le parti de la rose autrement que par le populisme et la démagogie "participatifs".

Certains s'indignent qu'un homme d'Etat brillant, qui n'a sans doute pas eu la place qui lui revenait au PS -François Hollande s'y est savamment employé- puisse accepter l'offre de Nicolas Sarkozy lui permettant d'obtenir une responsabilité dont il n'aurait pas pu connaître l'équivalent en France. Des éléments sectaires du Parti socialiste, qui s'étaient déjà insurgés de la présence d'Eric Besson, Jean-Pierre Jouyet, Jean-Marie Bockel et surtout Bernard Kouchner au gouvernement -mais qui refuserait le Quai d'Orsay?-, qui se sont réindignés de la proposition faite à Jack Lang d'être nommé à la tête d'une commission gouvernementale chargée de réfléchir à une réforme des institutions, considèrent donc déjà comme une ultime trahison la candidature de Dominique Strauss-Kahn à la direction d'une instance internationale.

Ainsi est le grand parti de gauche français. Internationaliste dans ses statuts, mais incapable de penser le monde par-delà les exigues frontières hexagonales. Démocrate dans ses idéaux, mais allant jusqu'à menacer l'un des siens d'exclusion du groupe parlementaire s'il venait à appartenir à une commission multipartisane. Se voulant le camp de la paix et du dialogue, mais refusant tout consensus national quand un homme sorti de ses rangs peut accéder, grâce à un président de cette droite honnie, à la tête de l'une des plus importantes institutions internationales.

Une posture d'autant plus ridicule que le Parti socialiste a enchaîné trois défaites successives à l'élection présidentielle et deux aux élections législatives. Il serait peut-être temps, rue de Solférino, que l'on s'aperçoive que depuis la fin de la Guerre froide, le sectarisme ne paie plus.

Roman Bernard



Crédit photo : © Guillaume Paumier, cc-by-sa-2.5, Wikimedia Commons