A l'origine de cet article, le refus des mêmes frères Kaczynsky, deux jours plus tôt à Bruxelles, de créer une Journée européenne contre la peine de mort, susceptible d'avoir lieu le 10 octobre prochain. La Commission européenne ayant besoin de l'unanimité des Etats membres pour l'instaurer, cette célébration n'aura donc pas lieu. Je n'ai jamais bien saisi l'efficacité de ces "Journées" pour lutter contre toutes les formes d'injustice. Mais là n'est pas le sujet. Ne nous attardons pas non plus sur la méconnaissance des institutions européennes par le journal français "de référence" : dans l'irritant édito, Le Monde attribue ce refus de la Pologne à ses eurodéputés présents au Parlement européen de Strasbourg. Dommage que cette erreur n'ait pas été corrigée.
Passons. Ce que cet article révèle, joint à de nombreux autres consacrés à la Pologne dans la presse, c'est l'avènement d'une polonophobie des milieux européens.
Il est certain que les jumeaux commençaient mal leur carrière européenne, en août 2006, lorsqu'ils réclamaient que soit retirée de la Convention européenne des droits de l'homme la proscription de la peine de mort. D'autres provocations du même genre, sur l'avortement par exemple, ont achevé de ternir en deux ans l'image d'un pays qui, après deux siècles d'oppression germano-russe, avait conquis la sympathie du monde occidental en s'émancipant du communisme, grâce au mouvement Solidarnosc.
La Guerre froide, dominée par les idéologies et non par les religions, avait occulté le caractère fervent de cette mouvance d'inspiration catholique. Et c'est ainsi qu'une Europe occidentale largement déchristianisée s'est sentie mal à l'aise devant la recatholicisation de la Pologne, après un demi-siècle de persécutions marxistes.
Quoi de plus naturel, pourtant, pour un peuple longtemps pris en étau entre la Prusse luthérienne et la Russie orthodoxe, puis entre l'Allemagne nazie et païenne et l'URSS athée -avant que celle-ci ne réunisse la Pologne sous sa domination- que d'affirmer sa précaire identité par la religion ? Le conservatisme qui en découle aujourd'hui est logique, à défaut d'être forcément réjouissant. Mais le dénigrement de la Pologne "réactionnaire", dont cet édito du Monde est archétypique, est blessant.
Surtout que le "grand" quotidien français ne prend pas la peine d'établir une distinction entre les gouvernants et le peuple polonais, comme ce passage l'illustre :
A l'intérieur, les frères Kaczynsky, anticommunistes farouches et proches des milieux les plus intégristes de l'Eglise catholique, ont mené une politique "réactionnaire" au sens étymologique du terme. S'ils n'étaient pas bridés par les accords européens, ils reviendraient volontiers sur la libéralisation sociale qui a caractérisé la Pologne de ces vingt dernières années. Rien n'indique que cette croisade morale nuise à leur popularité. Au contraire. Ils ne représentent sans doute pas toute la Pologne, mais, sauf surprise pendant la campagne électorale, il faudra s'habituer à vivre avec eux.
Il est amusant que, dans son portrait au vitriol des maîtres de Varsovie, le journal "objectif et impartial" fasse l'amalgame entre "anticommunistes farouches" et "proches des milieux les plus intégristes de l'Eglise catholique", comme si cela allait forcément de pair, et donc comme s'il était "réactionnaire" d'être opposé au communisme, alors que pour tous les peuples européens qui ont vécu sous le joug de cette idéologie nauséabonde -qui pèse toujours 10% de l'électorat français-, la chute du Bloc soviétique a constitué une libération.
Comment s'étonner, dès lors, que les Polonais soient entrés dans l'Union européenne à reculons, notamment en boudant les premières élections européennes auxquelles ils participaient ? Ce qui est souvent reproché à la Pologne, ainsi qu'à d'autres pays d'Europe centrale, c'est qu'elle regarde avec davantage de bienveillance l'OTAN que l'UE, l'Océan Atlantique que le Vieux Continent, Washington que Berlin ou Paris. A priori pourtant, ce pays exclusivement continental devrait s'investir davantage dans son cadre géographique que la France ou les pays ibériques, qui ont un pied outre-mer. Mais en préférant les Etats-Unis à leurs "amis" européens, les Polonais n'ont en réalité qu'une gratitude et une reconnaissance tout à fait respectables.
Ce sont les Américains, et non les Français, qui ont le mieux soutenu la Pologne contre le communisme. La Pologne, dont les élites ont pourtant longtemps été francophiles, n'a d'ailleurs pas de réel souvenir d'un soutien de la France contre les agressions dont elle a été victime au cours des siècles. Lorsqu'elle a été partagée par trois fois au XVIIIe siècle (1772, 1793 et 1795), la France, affairée à ses guerres révolutionnaires lors des second et troisième partage, a laissé faire.
Certes, Napoléon, par la création d'un Grand-Duché de Varsovie en 1807, a entretenu l'espoir d'une Pologne indépendante en Europe. Mais bien qu'ayant promis à l'Autrichien Metternich que s'il touchait à "un cheveu de la Pologne", il ensevelirait "Vienne sous les cendres", il a été impuissant, dans sa débâcle, à empêcher que la Prusse, l'Autriche et la Russie ne remettent la main sur le pays de la Vistule, jusqu'en 1918. La France n'a pas été plus courageuse lorsque la Wehrmacht et l'Armée rouge, alliées, ont écrasé l'armée polonaise, en 1939. Le serait-elle davantage si la Russie du XXIe siècle, dans laquelle un retour du panslavisme et de l'expansionnisme sont à redouter, venait à menacer à nouveau la Pologne ? Difficile d'imaginer les géostratèges de salon que sont les journalistes du Monde prendre les armes pour défendre cette nation "irritante". Difficile aussi d'imaginer que la France, dont le prestige a pourtant longtemps été très important en Europe centrale et orientale, ait un quelconque avantage à dénigrer des peuples qui l'admiraient.
Roman Bernard




