vendredi 28 septembre 2007

Irritante polonophobie

Vingt jours ont passé depuis cet éditorial du Monde qui m'a "irrité", selon la formule du quotidien du soir pour qualifier le sentiment de son équipe rédactionnelle à l'égard de la Pologne des frères Kaczynsky.

A l'origine de cet article, le refus des mêmes frères Kaczynsky, deux jours plus tôt à Bruxelles, de créer une Journée européenne contre la peine de mort, susceptible d'avoir lieu le 10 octobre prochain. La Commission européenne ayant besoin de l'unanimité des Etats membres pour l'instaurer, cette célébration n'aura donc pas lieu. Je n'ai jamais bien saisi l'efficacité de ces "Journées" pour lutter contre toutes les formes d'injustice. Mais là n'est pas le sujet. Ne nous attardons pas non plus sur la méconnaissance des institutions européennes par le journal français "de référence" : dans l'irritant édito, Le Monde attribue ce refus de la Pologne à ses eurodéputés présents au Parlement européen de Strasbourg. Dommage que cette erreur n'ait pas été corrigée.

Passons. Ce que cet article révèle, joint à de nombreux autres consacrés à la Pologne dans la presse, c'est l'avènement d'une polonophobie des milieux européens.

Il est certain que les jumeaux commençaient mal leur carrière européenne, en août 2006, lorsqu'ils réclamaient que soit retirée de la Convention européenne des droits de l'homme la proscription de la peine de mort. D'autres provocations du même genre, sur l'avortement par exemple, ont achevé de ternir en deux ans l'image d'un pays qui, après deux siècles d'oppression germano-russe, avait conquis la sympathie du monde occidental en s'émancipant du communisme, grâce au mouvement Solidarnosc.

La Guerre froide, dominée par les idéologies et non par les religions, avait occulté le caractère fervent de cette mouvance d'inspiration catholique. Et c'est ainsi qu'une Europe occidentale largement déchristianisée s'est sentie mal à l'aise devant la recatholicisation de la Pologne, après un demi-siècle de persécutions marxistes.

Quoi de plus naturel, pourtant, pour un peuple longtemps pris en étau entre la Prusse luthérienne et la Russie orthodoxe, puis entre l'Allemagne nazie et païenne et l'URSS athée -avant que celle-ci ne réunisse la Pologne sous sa domination- que d'affirmer sa précaire identité par la religion ? Le conservatisme qui en découle aujourd'hui est logique, à défaut d'être forcément réjouissant. Mais le dénigrement de la Pologne "réactionnaire", dont cet édito du Monde est archétypique, est blessant.

Surtout que le "grand" quotidien français ne prend pas la peine d'établir une distinction entre les gouvernants et le peuple polonais, comme ce passage l'illustre :

A l'intérieur, les frères Kaczynsky, anticommunistes farouches et proches des milieux les plus intégristes de l'Eglise catholique, ont mené une politique "réactionnaire" au sens étymologique du terme. S'ils n'étaient pas bridés par les accords européens, ils reviendraient volontiers sur la libéralisation sociale qui a caractérisé la Pologne de ces vingt dernières années. Rien n'indique que cette croisade morale nuise à leur popularité. Au contraire. Ils ne représentent sans doute pas toute la Pologne, mais, sauf surprise pendant la campagne électorale, il faudra s'habituer à vivre avec eux.


Il est amusant que, dans son portrait au vitriol des maîtres de Varsovie, le journal "objectif et impartial" fasse l'amalgame entre "anticommunistes farouches" et "proches des milieux les plus intégristes de l'Eglise catholique", comme si cela allait forcément de pair, et donc comme s'il était "réactionnaire" d'être opposé au communisme, alors que pour tous les peuples européens qui ont vécu sous le joug de cette idéologie nauséabonde -qui pèse toujours 10% de l'électorat français-, la chute du Bloc soviétique a constitué une libération.

Comment s'étonner, dès lors, que les Polonais soient entrés dans l'Union européenne à reculons, notamment en boudant les premières élections européennes auxquelles ils participaient ? Ce qui est souvent reproché à la Pologne, ainsi qu'à d'autres pays d'Europe centrale, c'est qu'elle regarde avec davantage de bienveillance l'OTAN que l'UE, l'Océan Atlantique que le Vieux Continent, Washington que Berlin ou Paris. A priori pourtant, ce pays exclusivement continental devrait s'investir davantage dans son cadre géographique que la France ou les pays ibériques, qui ont un pied outre-mer. Mais en préférant les Etats-Unis à leurs "amis" européens, les Polonais n'ont en réalité qu'une gratitude et une reconnaissance tout à fait respectables.

Ce sont les Américains, et non les Français, qui ont le mieux soutenu la Pologne contre le communisme. La Pologne, dont les élites ont pourtant longtemps été francophiles, n'a d'ailleurs pas de réel souvenir d'un soutien de la France contre les agressions dont elle a été victime au cours des siècles. Lorsqu'elle a été partagée par trois fois au XVIIIe siècle (1772, 1793 et 1795), la France, affairée à ses guerres révolutionnaires lors des second et troisième partage, a laissé faire.

Certes, Napoléon, par la création d'un Grand-Duché de Varsovie en 1807, a entretenu l'espoir d'une Pologne indépendante en Europe. Mais bien qu'ayant promis à l'Autrichien Metternich que s'il touchait à "un cheveu de la Pologne", il ensevelirait "Vienne sous les cendres", il a été impuissant, dans sa débâcle, à empêcher que la Prusse, l'Autriche et la Russie ne remettent la main sur le pays de la Vistule, jusqu'en 1918. La France n'a pas été plus courageuse lorsque la Wehrmacht et l'Armée rouge, alliées, ont écrasé l'armée polonaise, en 1939. Le serait-elle davantage si la Russie du XXIe siècle, dans laquelle un retour du panslavisme et de l'expansionnisme sont à redouter, venait à menacer à nouveau la Pologne ? Difficile d'imaginer les géostratèges de salon que sont les journalistes du Monde prendre les armes pour défendre cette nation "irritante". Difficile aussi d'imaginer que la France, dont le prestige a pourtant longtemps été très important en Europe centrale et orientale, ait un quelconque avantage à dénigrer des peuples qui l'admiraient.

Roman Bernard

Avortement/IVG : le débat continue

A mesure que je blogue -et donc que je me documente pour éviter de dire n'importe quoi comme certains blogueurs d'extrême-gauche-, mais aussi que je m'approche de la fin de mes études et que j'accumule les expériences journalistiques, je réalise, en relisant mes premiers billets, qu'ils fleurent bon la prétention intellectuelle. Cet accès de modestie, sincère, m'honore et c'est le moyen que j'ai trouvé aujourd'hui pour flatter mon narcissisme à peu de frais. Une fois n'est pas coutume, je ne vais pas vous infliger mon opinion sur un sujet où l'expertise est la condition d'un débat construit.

Aujourd'hui, à mon initiative mais avec une semaine de retard sur Le Chafouin, je voudrais donc proposer à celles et ceux qui liront ces lignes un débat, dans lequel j'avoue ne pas avoir d'opinion tranchée : l'avortement. J'ai eu l'idée de ce débat après avoir vu la Palme d'or roumaine du Festival de Cannes, Quatre mois, trois semaines et deux jours, film qui m'a profondément bouleversé. La crudité de la représentation de l'avortement, certes potentialisée par la barbarie de l'avorteur -qui n'hésite pas à abuser de l'amie de la jeune femme enceinte pour faire baisser le prix de son forfait- m'a conduit à penser qu'un débat était toujours nécessaire.

Moins sur la légitimité de la légalisation de l'avortement -le film montre bien que sa mise hors-la-loi dans la Roumanie de Ceaucescu amène les deux jeunes filles aux pires humiliations, alors qu'une prise en charge par un hôpital serait nettement plus saine- que sur le refus d'admettre qu'un foetus est déjà un être humain et que, nécessaire ou pas, l'avortement s'apparente bel et bien à un "moindre meurtre".

Pour me replacer dans les débats passionnés qui avaient agité l'Assemblée nationale en 1974-1975 lorsque Simone Veil avait défendu, contre une partie de sa majorité et avec l'appui de la gauche, la loi sur l'IVG, j'ai eu la confirmation en relisant les compte-rendu -malheureusement plus disponibles en ligne- que l'IVG était conçu au départ comme le moyen d'encadrer une pratique qui devait demeurer exceptionnelle, ce que rappelle Le Chafouin dans son billet documenté. Trente ans après, on est donc en droit de se demander, avec un peu plus de 200000 avortements par an en France -soit plus du quart des naissances vivantes-, si cette intention de départ n'a pas été démentie par les faits. Ou plutôt, si la volonté de rendre l'avortement exceptionnel a été réelle.

On moque souvent les anti-avortements, qui défilent régulièrement devant les hôpitaux pour réclamer la fin du massacre. Il est vrai que je n'ai jamais trop compris ces campagnes de promotion, à l'entrée des églises notamment, qui professent que l'avortement est toujours la pire des solutions. Même quand il y a eu viol. Un séminariste de mon entourage, dont je tiens à préserver l'anonymat, a récemment manifesté un infléchissement remarquable de sa position à ce sujet. Alors qu'il était hostile à toute interruption de grossesse il y a peu, le voilà qui défend à présent une opinion proche de la mienne : "l'IVG, oui, l'avortement de masse, non". Pas très courageux, ni très original. Mais alors que les jeunes sont très bien avertis -ce qui ne signifie pas informés- des risques représentés par les MST, ils le sont peu, j'en puis témoigner, des traumatismes que peut causer l'avortement. Peut-être parce qu'un début de remise en cause de cette pratique s'apparenterait, pour ses laudateurs, à rejoindre le camp des "anti".

C'est par ce terme, aussi commode et réducteur que "réac" ou "facho", que j'ai été qualifié par des gauchistes pavloviens, lorsque je leur ai exposé les mêmes conceptions, il y a cinq ans -j'ai changé de fréquentations depuis. Mon point de vue a en revanche peu évolué, et plutôt que de continuer à camper sur mes positions, médianes et donc forcément précaires, je vous invite, comme l'a fait Le Chafouin, à laisser vos commentaires pour parvenir, sinon à tomber d'accord, du moins à mieux se comprendre. La notion de "moindre meurtre" que j'utilise ici peut choquer, et si c'est le cas, je m'en excuse auprès de celles qui, éventuellement, tomberaient sur cet article et se verraient accusées bien malgré moi d'homicide. Ce n'est pas le but.

Roman Bernard

mercredi 26 septembre 2007

Les sentiers de la gloire

En attendant de retrouver ma connexion Internet et de pouvoir traiter enfin d'un sujet commun avec le Chafouin de Pensées d'outre-Politique sur l'avortement, je me permets de vous faire patienter un peu en vous invitant à lire l'interview donnée par Criticus au blogueur politique Lomig, d'Expression libre. Interview qui permet de comprendre un peu mieux les contradictions apparentes de Criticus dans le débat politique actuel. Bonne lecture ! Et à bientôt pour un sujet qui, je l'espère, ne manquera pas de provoquer des réactions constructives.

Pouvez-vous faire un historique rapide de votre blog ?
Criticus a été créé au début de la campagne officielle pour l’élection présidentielle. Son but premier était de permettre à deux étudiants lyonnais, l’un expatrié aux Etats-Unis, l’autre poursuivant ses études à Strasbourg, d’apporter leur modeste contribution aux débats électoraux de la blogosphère. Finalement, Criticus a survécu aux élections et continue de donner son avis sur les événements politico-médiatiques qui jalonnent le calendrier, en assumant une orientation politique libérale-conservatrice, mais en gardant toujours comme priorité l’exigence d’esprit critique.

Pourquoi bloguez-vous ?
Roman Bernard : parce qu’aimant écrire, et étant passionné de politique, j’avais besoin d’une plate-forme pour exprimer et exposer mes opinions, au lieu de les renâcler dans mon coin. C’était aussi un moyen de structurer mes idées et d’apprendre à convaincre.

Timothé M. : parce que je ne supporte pas que de jeunes blogueurs parlent au nom de la jeunesse et donc en mon nom, laissant penser que la jeunesse française dans son ensemble est antilibérale, antisarkozyste, antiaméricaine, antisioniste, etc.
Comment te positionnerais-tu sur l’échiquier politique ?
Criticus est objectivement un blog de centre-droit, ce que nos lecteurs ont d’ailleurs considéré à une très large majorité dans un sondage en ligne. Nous nous sentons proche du “gaullisme social”, ce qui veut dire que sans être opposés à l’économie de marché comme le sont nombre de blogueurs, nous estimons que le rôle de l’Etat, qui a pour avantage d’avoir comme cadre la nation (valeur essentielle pour nous), est toujours d’actualité. En outre, nous sommes, ce qui nous distingue de la plupart des blogs de centre-droit, plutôt atlantistes et assez peu européistes. Tout simplement parce qu’ayant intégré la nécessité d’une alliance avec les peuples qui partagent nos valeurs dans la compétition mondiale qui a commencé, nous en sommes arrivés à la conclusion que nous n’étions pas plus proches des autres Européens que des Nord-Américains. Ce qui ne veut pas dire, bien entendu, que nous approuvions toujours la politique américaine, notamment au Moyen-Orient. Mais quitte à choisir, nous sommes toujours, c’est une évidence, pour les démocraties contre les dictatures. Les Etats-Unis appartiennent à la première catégorie, le Venezuela d’Hugo Chavez à la seconde.

Quel est votre avis sur les réformes mises en oeuvre par Sarkozy et le gouvernement Fillon ?
En tant qu’étudiants, nous sommes par exemple déçus de la pseudo-réforme des Universités, qui a été bâclée au début de l’été, sans qu’ait été abordée la capitale question de la sélection à l’entrée (faut-il rappeler qu’elle était au départ envisagée seulement à l’entrée en Master ?). Le recul devant les syndicats étudiants, la volonté d’occuper l’espace médiatique pour faire croire que les choses avancent ont obéré une réforme que François Fillon avait pourtant qualifiée de “plus importante du quinquennat”. Nous ne sommes pas loin de penser la même chose concernant le service minimum dans les services publics, qui sera réduit à sa plus simple expression, ou la question de la réduction de la dette publique, qui a été repoussée aux calendes grecques alors qu’elle est fondamentale pour l’avenir de la France. D’une manière générale, nous sommes assez déçus par Nicolas Sarkozy, dont la volonté de mener les réformes à leur terme mérite d’être questionnée. Nous n’en dirons pas autant de François Fillon, qui a toute notre estime mais qui est hélas réduit au rôle de chef d’état-major par le président de la République, comme ce dernier l’a d’ailleurs explicitement justifié.

Quel est votre avis sur les pistes à suivre pour réformer le PS ?
Bien que désapprouvant les idées du Parti socialiste, nous sommes conscients de la nécessité qu’il y a, pour une grande démocratie comme la France, de disposer d’un parti d’opposition jouant pleinement son rôle, en proposant une alternative crédible à la politique du gouvernement. Malheureusement, depuis 2002, les socialistes menés par François Hollande se sont murés dans une posture de contrisme systématique, même lorsque les réformes proposées concouraient à l’intérêt général (cf. loi Fillon sur les retraites en 2003). Les ténors du parti de la Rose ont sans doute subi le chantage électoraliste de l’extrême-gauche, de laquelle nous estimons que le PS doit se tenir à l’écart, comme l’a fait l’UMP avec le Front national. Ils ont été en outre aveuglés par leurs victoires trompeuses de 2004, qui manifestaient moins un soutien à leur action qu’une opposition au gouvernement de Jean-Pierre Raffarin. La remise en question, nécessaire après le choc du 21 avril 2002, a donc été largement ajournée, notamment parce que François Hollande, qui ne s’est maintenu à la tête du PS qu’en anesthésiant le débat interne, a refusé de la faire. Nous espérons que les cinq nouvelles années passées dans l’opposition aideront la rue de Solférino à prendre le chemin de la modernité. Les ravages qu’a faits la politique d’”ouverture” de Nicolas Sarkozy, paradoxalement, devraient créer un appel d’air et provoquer l’ascension des rénovateurs.

Quel est votre point de vue sur l’Islam ? Pensez-vous qu’il représente un danger pour la démocratie ?
L’islam, comme le christianisme, est une religion universelle et a donc pour vocation -selon ses fidèles- de se propager à l’ensemble de l’humanité. Mais l’islam est en outre une civilisation, et sa greffe dans les pays occidentaux pose nécessairement problème, puisque deux modes de vie différents ont tendance à cohabiter, plus ou moins pacifiquement. Ce n’est pas l’idée que nous nous faisons de la République, et sans pour autant dire que l’islam est indésirable en France, nous estimons que les musulmans modérés doivent y imposer, dans leur communauté, une vision séculière et laïque de leur religion. Sans quoi nous ne pourrons, du fait d’une forte immigration majoritairement en provenance de pays musulmans, réussir à assimiler à la France les nouveaux arrivants.

Roman Bernard

mardi 18 septembre 2007

Philippe Val, vraie caricature de la fausse pensée critique

Commentaire de texte aujourd'hui, avec comme objet d'étude la lettre publicitaire -reproduite plus bas dans cet article- de Philippe Val, directeur de la publication de Charlie Hebdo, que j'ai reçue récemment, sans l'avoir sollicitée. Le fait d'être étudiant, de surcroît en journalisme -donc forcément de gauche radicale- explique peut-être que je me sois retrouvé sur les listes de l'hebdomadaire "satirique". Pour un journal qui se veut un parangon d'esprit critique, il est, soit dit en passant, étonnant d'utiliser un procédé aussi vil que le "pourrier". Mais bien sûr, tous les moyens sont bons lorsqu'il s'agit de "défendre la liberté".

Tout commence par une métaphore littéraire. Dès l'abord d'une lettre dont la motivation première est de quémander de l'argent au potentiel lecteur, Philippe Val compare Charlie Hebdo avec le village d'Astérix :

Dans ce temps-là, toute la Gaule était occupée par les légions sarkozyennes. Toute la Gaule ? Pas si sûr... Regardez avec une grosse loupe. A Paris, un petit village fortifié résiste.


J'espère pour M. Val qu'il ne pensait pas être original en comparant son activité anti-sarkozienne avec la résistance à l'envahisseur romain du petit village gaulois. Cela a été fait maintes fois, pour d'autres causes souvent fort futiles, et le mérite en revient au seul génie créateur de Goscinny. Mais revenons sur la "Gaule (...) occupée par les légions sarkozyennes", où, à l'aide d'une "grosse loupe", on peut voir à Paris qu'"un petit village fortifié résiste".

Nous y voilà. La France sarkozyenne est un pays de cons, mais heureusement, Paris, du moins son élite éclairée -Charlie Hebdo est cependant peu réputé pour sa distincion et son raffinement-, est le dernier bastion de la résistance. Visiblement, Philippe Val, qui prétend pourtant être un homme de lettres, oublie que la dialectique Paris/Lutèce-Province/Village est exactement inverse dans les aventures du guerrier gaulois. A chaque fois qu'Astérix et Obélix se rendent à Lutèce (La Serpe d'Or, Le Tour de Gaule, Les Lauriers de César), c'est pour y dénoncer le mode de vie urbain, l'occupation romaine, en un mot la perte des valeurs traditionnelles.

Le passage le plus mémorable pour qui connaît bien les exploits de ce héros -dont je ne supporte pas qu'on ose le comparer à l'écoeurant José Bové- est la visite, dans Les Lauriers de César, d'Abraracourcix, le chef du village, et sa femme Bonnemine chez le frère de celle-ci, Homéopatix, riche marchand lutécien, dont le portrait au vitriol n'a rien à envier à celui du gras négociant Camusot dans Les Illusions perdues (Balzac). Lorsque Bonnemine demande à son frère s'il se rend régulièrement dans ses succursales de Lugdunum (Lyon) et Massilia (Marseille), celui-ci lui répond : "Le moins possible. On ne peut vivre qu'à Lutèce, tu sais. Le reste de la Gaule, c'est bon pour les sangliers."

Je n'insiste pas davantage, car la haine de beaucoup de provinciaux pour Paris m'indispose au moins autant que le mépris de Parisiens, nombreux aussi, pour la Province. "La Révolution est un bloc", disait Clemenceau. J'ose dire ici que la France l'est aussi. M. Val aurait donc pu éviter d'emprunter, sans en donner la source -il est vrai à sa décharge qu'elle fait partie du vocabulaire courant- une citation qui dit précisément le contraire de ce qu'il voudrait lui faire dire.

Et surtout, comparer Sarkozy à l'envahisseur romain, et, si l'on poursuit ce raisonnement, à toutes les formes d'occupation qui ont frappé le territoire national, est hautement infamant, mais il paraît que c'est cela, la liberté d'expression. Le meilleur est à venir. Dénonçant, comme dans beaucoup de ses éditoriaux, le contrôle des principaux médias par de grands groupes financiers, M. Val lui oppose Charlie Hebdo comme un modèle d'indépendance, prétention qu'il partage avec ses confrères de Marianne et du Canard enchaîné:

Ni Lagardère, ni Dassault, ni Bouygues, ni Minc, ni César n'ont réussi à pénétrer dans l'enceinte de Charlie Hebdo. Pas plus que les combattants d'Allah et les soldats du Christ n'ont réussi à percer nos lignes.


Philippe Val et l'art de l'amalgame. Qu'il est commode et réducteur de mettre dans le même sac les médias propriétés des groupes Lagardère (Paris-Match, Le Journal du dimanche, Europe 1...), Dassault (Le Figaro), Bouygues (TF1), avec Alain Minc (qui préside le conseil de surveillance du Monde mais ne le possède pas) et César (traduisez Sarkozy).

Le pire vient de la mise sur un pied d'égalité entre les "combattants d'Allah", contre lesquels Philippe Val a certes fait preuve d'un courage louable lors de l'affaire des caricatures de Mahomet, et les "soldats du Christ"... quels soldats du Christ ? Si une chose caractérise bien les chrétiens contemporains, c'est leur apathie coupable face aux injures dont ils sont continument l'objet, notamment par des Occidentaux qui croient que la laïcité consiste à insulter la religion majoritaire d'un pays tout en étant pleins de prévenances à l'égard des religions minoritaires. Apathie coupable car à l'origine du malaise identitaire français.

Charlie Hebdo est donc encerclé d'ennemis qui, c'est bien connu, sont tous alliés : des hagiographistes de Paris-Match ou du Journal du Dimanche à Jean-Pierre Pernaut, en passant par les chroniqueurs du Figaro ou du Monde, ou encore les islamistes et les prosélytes chrétiens, tous, bien entendu, ont pour but commun la mise au pas de ce bastion de la pensée libre.

Ce refus de penser le monde dans sa complexité, si elle réussit à fédérer un lectorat bourgeois en quête de licence et de scandale, ne réussit pas à me faire oublier ceci : Charlie Hebdo n'est qu'un petit journal d'un petit pays, qui traite de sujets, de phénomènes, de personnalités qui le dépassent manifestement. En somme, bien que M. Val, anti-nation par excellence, s'en défende, Charlie Hebdo est indécrottablement français en ce qu'il croit ridiculement s'adresser au monde entier. Pour réussir ce tour de force, quand on est "un village fortifié (qui) résiste", il faut de la potion magique, ou plutôt la "recette magique" :

Se lever tôt pour travailler dur ? Euh... Travailler dur pour gagner plus ? Pas vraiment... Il s'agit d'un subtil mélange d'indépendance, de curiosité, de désir d'informer, de volonté de proposer des analyses, de susciter des débats féconds et d'envie de partager des plaisirs.

Il paraît qu'à Londres, en exil, écoutant un ami lui rapporter les nouvelles de Vienne les plus tragiques, Freud aurait murmuré : "Rien ne vaut la peine d'être triste." Cela pourrait être la devise de Charlie Hebdo : prendre tout de la réalité, quels qu'en soient le comique ou le tragique, sans jamais céder à la tristesse.(...)

La gratuité des médias (audiovisuels, ndlr), d'Internet, de certains journaux, tous financés par la publicité d'industriels liés à des puissances politiques, serait une menace pour la liberté d'expression et la démocratie, s'il n'y avait quelques organes vraiment indépendants, qui jouent un rôle de surmoi dans le paysage de la presse française. Charlie Hebdo est de ceux-là.


La double métaphore freudienne est particulièrement habile. Outre le fait qu'elle permet à Val de se ranger du côté de ceux que les professeurs de philosophie appellent les "maîtres du soupçon" (Marx, Nietzsche, Freud), posture qu'il campe à peu de frais -pour lui, mais non pour ses employeurs- lors de ses apparitions audiovisuelles, elle lui donne aussi l'occasion de se poser en psychanalyste auto-proclamé de la presse française. Amusant, de la part d'un journaliste qui combat les "moralisateurs" de tout genre à coups d'éditos où la haine obsessionnelle le dispute à la mauvaise foi. Mauvaise foi qui atteint son paroxysme dans la conclusion de cette lettre heureusement courte :

En nous rejoignant, en nous lisant, en vous abonnant, non seulement vous aurez un rendez-vous hebdomadaire avec un journal qui ne ressemble à aucun autre (on ne le lui fait pas dire, ndlr), mais vous contribuerez activement au renforcement et à l'actualisation de la liberté d'expression, dans un monde où toutes les puissances cherchent à la subordonner à leurs intérêts.

Mieux encore : quel que soit l'accueil que vous ferez à cette lettre, nous continuerons, quoi qu'il arrive, à défendre votre liberté.


Cette lettre va connaître le même sort que le bulletin de vote de Francis Lalanne : un papier que je rangerai et resortirai, dans les moments de doute, pour me dire que l'on peut toujours, selon le voeu de Beaumarchais, se presser de rire de tout de peur d'être obligé d'en pleurer.

Philippe Val a pour sa part fait appel à Freud, certes moins éloigné dans le temps que Beaumarchais, ce qui n'est pas anodin de la part d'un polémiste qui falsifie l'histoire en affirmant par exemple que Noam Chomsky a nié le génocide perpétré au Cambodge par les Khmers rouges, dans sa chronique de France Inter de vendredi dernier où il réagissait à l'"hommage appuyé" rendu par Oussama Ben Laden à l'intellectuel américain dans sa dernière vidéo.

Triste sire que ce M. Val, qui n'a pas compris que Ben Laden, plus fin psychologue que lui, exploite justement les dissensions ouvertement affichées entre Occidentaux face au péril islamiste, et qu'il connaît bien, pour faire avancer ses pions dans le jeu de chantage qu'il fait subir au monde libre, notamment en promouvant contre leur gré des figures comme Noam Chomsky.

Un chantage comparable à celui qu'Hitler a employé dans les années 1930 pour opposer entre eux les démocrates, entre ceux qui étaient partisans d'une paix à tout prix, même au mépris des conditions du Traité de Versailles, et ceux qui voulaient envahir l'Allemagne avant qu'elle n'ait les moyens d'agresser ses voisins.

A l'époque déjà, il y avait des Philippe Val pour jouer malgré eux le jeu des nazis, en livrant dans leurs colonnes la guerre qu'il eût fallu mener outre-Rhin. Si un jour la liberté est vraiment en danger -d'ailleurs, à force de tirer la sonnette d'alarme comme le fait M. Val, il se pourrait qu'elle soit inefficace ce jour précis-, ce n'est pas à Philippe Val, faible et nihiliste, que je demanderai de défendre la mienne, malgré la prétention qu'il affiche en conclusion de cette lettre.



Roman Bernard

lundi 17 septembre 2007

Pardonnons-lui, car elle ne sait pas ce qu'elle dit

Ceux qui regrettent que le Parti socialiste manque de courage et d'ambition face à Nicolas Sarkozy auront au moins pu apprécier toute l'énergie et la détermination que ses figures les plus éminentes emploient à se combattre entre elles.

Ce matin, Libération publiait quelques "bonnes feuilles" -selon le mot de Jean-Louis Bianco- du pamphlet de Lionel Jospin à paraître lundi prochain, L'Impasse, dans lequel l'ex-Premier ministre attribue la défaite de 2007 au défaut de "qualités humaines (...) et de capacités politiques" de Ségolène Royal.

Il est vrai qu'à la lecture de quelques citations croustillantes, on ne peut qu'être d'accord -une fois n'est pas coutume- avec le quotidien de gauche qui a fait sa "une" en titrant "Jospin flingue Royal".

Comme s'en est amusé Plantu dans Le Monde, la mise en garde de Lionel Jospin est anachronique. En tant que candidat aux élections présidentielles de 1995 et 2002, premier secrétaire du PS de 1995 à 1997 et Premier ministre de cette date jusqu'au naufrage du 21 avril, Jospin a eu sa chance, qu'il n'a pas su -ou pas pu- convertir.

Le Chafouin, premier Kiwi à se saisir du sujet, pointait dans son titre les contradictions navrantes de l'ancien maître de la rue de Solférino : lui qui ne cesse de crier à la rénovation, ne compromet-il pas celle-ci en livrant un combat d'arrière-garde comme l'est la rédaction de son réquisitoire ? Car à présent, tous les leaders actuels du parti de la Rose doivent se positionner par rapport à l'attaque de l'ancien locataire de Matignon... souvent pour l'enfoncer d'ailleurs.

Evidemment, les commentateurs politiques les plus avisés, comme Laurent Joffrin aujourd'hui dans Libé et probablement Alain Duhamel demain sur RTL, cherchent les raisons de cet étonnant casus belli, de la part d'un homme qui n'a plus rien à espérer ni rien à craindre, s'étant mis hors-jeu en retirant sa candidature à l'investiture l'an dernier.

Le directeur de Libération estime qu'il s'agit d'une démarche pour "promouvoir Bertrand Delanoë" à la succession de François Hollande lors du Congrès du PS l'an prochain, où l'actuel maire de Paris pourrait arriver en position de force s'il conserve la mairie.

On peut espérer pour le Parti socialiste lui-même que c'est ce dernier qui réussira à se placer pour 2012, à juger de la réaction de Ségolène Royal depuis l'Hôtel de Ville de Québec. Avec un certain retard sur les ténors socialistes dû au décalage horaire, Mme Royal a lancé aux journalistes qui la questionnaient sur le livre de Lionel Jospin :

"Pardonnez-leur, car ils ne savent pas ce qu'ils font". Le point positif d'une telle référence littéraire -chose fort rare chez une femme politique guère plus cultivée que son adversaire du 6 mai dernier- est que Royal s'est rappelée qu'il s'agissait d'une "parole de la Bible" (sic).

Si Jean-Louis Bianco avait été là, il aurait pu la briefer pour lui dire qu'il s'agit même des mots prononcés par le Christ sur la Croix. De quoi décontenancer les journalistes de Libé, toujours prompts à renier l'héritage chrétien de l'Europe.

Et tous les socialistes, lorsque Ségolène affirme en guise de conclusion : "Je crois aussi malheureusement qu'il y a, et peut-être est-ce aussi inconscient, dans toutes ces attaques, du sexisme et à le voir à ce point aussi fort, j'en suis moi-même surprise, je pense qu'il s'apparente au racisme (...) J'ai l'impression en lisant tous ces ouvrages que si j'étais Jeanne d'Arc, j'aurais déjà été brûlée vive. Heureusement que nous sommes à cette époque".. (re-sic). Du "sexisme"... ne peut-on pas critiquer une femme incompétente sans être taxé de "machisme" ou de "phallocratie" ? Quant au "racisme", je ne sais pas à quelle "race" elle fait référence... l'inculture notoire de Mme Royal l'amène à parler de racisme là où il n'y a, au fond, qu'une critique teintée d'amertume et d'aigreur... d'"aigritude", comme l'a qualifiée Gaétan Gorce.

Les détracteurs de Ségolène Royal l'avaient déjà comparée à la Pucelle d'Orléans, lorsqu'elle était partie en croisade en Chine et au Liban, où ses bourdes diplomatiques avaient compromis la crédibilité de sa candidature aussi bien que celle de la France dans le monde. Voilà qu'elle leur donne raison en reprenant cette comparaison trop flatteuse -pour la présidente de Poitou-Charentes- à son compte. Et qu'elle donne également raison à Lionel Jospin pour ses critiques excessives.

Ségolène Royal, à défaut d'avoir remplacé François Mitterrand dans le coeur des socialistes, aura réussi à faire oublier Lionel Jospin, ce qui n'est pas rien. D'abord en faisant mieux que lui à une élection présidentielle, ensuite en occultant par ses déclarations hystériques et incantatoires celles guère plus amènes de Jospin. Ce dernier a peut-être réussi son coup : démontrer, en lui faisant commettre une enième bourde, que Ségolène Royal "n’a pas les qualités humaines ni les capacités politiques (...) nécessaires pour remettre le Parti socialiste en ordre de marche et (...) espérer gagner la prochaine présidentielle".

Roman Bernard



A lire aussi, sur ce sujet, l'article de Rose Noire d'Incandescences.

vendredi 14 septembre 2007

Sébastien Chabal, défenseur de la Francophonie

Allez, pour faire plaisir à Roman...



Timothé M.

mercredi 12 septembre 2007

Complices malgré eux (suite)

Dans mon avant-dernier billet portant sur la prostitution, j'expliquais pourquoi je suis favorable à son encadrement pour la contrôler et en limiter les excès, au lieu d'une prohibition -avec aberrante poursuite du client à la clé- qui risquerait paradoxalement de renforcer les réseaux de proxénètes, allant ainsi à l'encontre des résultats escomptés. En post-scriptum, je disais également que je pensais peu ou prou la même chose pour la consommation de cannabis.

Le Chafouin, de Pensées d'Outre-Politique, blog dont j'apprécie la qualité et le sérieux -et pas seulement parce que c'est un Kiwi- avait réagi de façon assez surprenante -pour moi- en utilisant des arguments comparables à ceux employés par la féministe Michèle Vianès, favorable à l'interdiction, sur le forum Blogger's Club de l'hebdomadaire Lyon Capitale.

Mon post-scriptum sur le cannabis visait à introduire un nouveau billet. Sans jeu de mots, je dois dire que le même Chafouin m'a coupé l'herbe sous le pied en publiant aujourd'hui un billet contre la légalisation de la consommation de cannabis.

L'auteur part d'un constat qu'aucun esprit raisonnable ne saurait contester : le qualificatif de drogue "douce" est une aberration, ce que confirment les résultats des études qui prouvent que la consommation régulière de cannabis est particulièrement nocive. Les partisans du renforcement de la lutte contre le cannabis, qui se banalise dangereusement dans notre génération, oublient cependant de mentionner que cette lutte est déjà très importante : si les consommateurs de cannabis sont peu inquiétés en tant que fumeurs effectifs, ils le sont en revanche bien plus en tant que revendeurs potentiels. La limite de masse, lors des contrôles de police, étant fixée à une vingtaine de grammes (au-delà de laquelle le fumeur est considéré comme revendeur), il est aisé d'être considéré comme dealer par les forces de l'ordre et de comparaître devant un Tribunal correctionnel. Je dois dire que cela m'émeut assez peu, les prévenus étant informés des risques qu'ils encourent.

Mais le phénomène est d'une telle ampleur que, pour que la consommation de cannabis cesse d'être généralisée, il faudrait un dispositif de lutte encore plus drastique, détournant du même coup les forces de l'ordre, qui manquent déjà de moyens, de matériels et de personnels, vers un accroissement de cette "chasse au cannabis".

Pour quel résultat ? Est-il raisonnable, sans aller vers un Etat policier -je serais fort étonné que le Chafouin souhaite cela-, de vouloir ainsi traquer les fumeurs, qui pourront toujours se replier sur la sphère privée pour échapper à la répression ? Et ne risque-t-on pas, ce faisant, de refouler, au propre comme au figuré, la consommation de cannabis à la marge de la société, de la même manière que les caméras de surveillance déplacent la violence et que l'interdiction de la prostitution ferait apparaître un proxénétisme de caves et de recoins ?

Ceux qui ne pensent pas comme moi sur ce sujet dénoncent souvent mon cynisme et considèrent mon pragmatisme comme une justification non assumée des vices qu'ils veulent combattre. Ils savent pourtant bien que les maladies sociales que j'esquissais dans l'avant-dernier billet -alcoolisme, toxicomanie, prostitution, addiction aux jeux d'argent, hooliganisme, etc.- ont des causes profondes, et que l'interdit ne les fait guère reculer -voire qu'il les encourage comme dans le cas du cannabis, qui possède les atours séduisants de la transgression et de la subversion pour les jeunes consommateurs, qui veulent souvent braver la loi en fumant. Qu'ainsi, une application à la lettre de l'interdiction du cannabis ne serait qu'un encouragement supplémentaire à l'économie parallèle, la marginalisation des consommateurs, le risque qu'ils adoptent une attitude violente et antisociale, etc.

Le Chafouin, dans son commentaire à mon billet sur la prostitution, estimait que l'Etat et le politique doivent moraliser les rapports sociaux. Je suis entièrement d'accord avec cette idée, car j'estime comme lui qu'il n'y a pas de politique sans morale. Mais elle ne reste qu'à l'état d'idée si elle n'est pas portée par une considération pratique : pour moraliser les rapports sociaux, il faut en avoir le contrôle.

Un monopole d'Etat de la distribution de cannabis pourrait être le moyen de mener une lutte progressive contre les accoutumances de la société à cette drogue, en lui faisant perdre ses aspects transgressif et subversif, mais aussi en coupant les vivres aux réseaux mafieux qui utilisent la désespérance des Français pour mener leur odieux commerce. La drogue perdrait ainsi de son pouvoir d'attraction.

Cela serait aussi le moyen de contrôler la qualité du shit, qui est souvent coupé avec du pneu ou de la colle aujourd'hui -avec des conséquences désastreuses pour le cerveau. Les idéalistes de la lutte contre la drogue doivent accepter que celle-ci vient combler, certes de façon malsaine, une lacune de la société.

Une plus grande répression, même accompagnée d'actions de prévention -dont les effets semblent limités, au vu de la banalisation du cannabis chez la jeunesse de France- ne pourra jamais pallier cette carence. Pire, elle risquerait d'accroître la souffrance des toxicomanes, pour lesquels la drogue, ce qui est triste, constitue le seul horizon à court terme. Le mal étant déjà fait, il faut soigner la maladie sociale qu'est la toxicomanie de façon continue, ce qui implique d'abord d'accepter qu'elle existe. Cela n'empêche pas, parallèlement, de s'interroger sur les raisons qui peuvent pousser un jeune à s'auto-détruire, bien entendu. Cela, c'est aussi l'objectif de partisans du renforcement de la répression contre la consommation.

Le désaccord est donc essentiellement d'ordre pratique. Si je suis d'accord sur l'essentiel avec les idées développées par le Chafouin dans son billet, mon désaccord vient de la méthode qu'il pense légitime d'employer pour lutter contre ce fléau. L'expression "complices malgré eux", volontiers provocatrice, ne vise pas à faire des partisans du statu quo des "angélistes". Ils connaissent la complexité du problème, et en sont arrivés à la conclusion que la moins mauvaise des solutions est de renforcer la répression. Pour ma part, j'estime que la toxicomanie préexistant à la lutte contre celle-ci, la répression, tout comme la prévention, auront toujours une longueur de retard. Tandis que la canalisation par l'Etat de la distribution et de la consommation de drogue, si elle n'est pas glorieuse, aurait au moins le mérite de prendre la mesure du phénomène pour y apporter des réponses lentes, parcellaires, fragiles, mais seules à même de réduire ce mal qui mine nos sociétés occidentales.

Roman Bernard

lundi 10 septembre 2007

Tout va très bien sur la planète France

Je ne dois pas être le seul à avoir été consterné par l'une des chroniques parues dans Le Monde d'hier, intitulée "Non, la France n'est pas en déclin".

Ce n'est pas la première fois que ce cri de ralliement des "anti-déclinistes" est scandé sur la place publique. En 2003 déjà, alors que tout le monde commençait à réaliser que Jacques Chirac n'avait tiré aucune leçon du 21 avril 2002 et qu'il allait persister dans sa quête d'immobilisme, tout cela dans un contexte de malaise identitaire latent, Nicolas Baverez avait fait gémir tout ce que la France compte d'autruches en publiant son fameux pamphlet, La France qui tombe.

Quels hurlements n'avait-on pas entendus dans tout l'Hexagone pour dénoncer ce qui apparaissait pourtant à tout observateur rationnel comme une évidence ! Alain Duhamel, avec la prise de recul et la largeur de vue qu'on lui connaît, avait rédigé un "contre-pamphlet" commençant par ces mots, à peu de choses près : "Non, la France n'est pas condamnée au déclin. Elle est en proie à un profond désarroi" (on ne le lui fait pas dire).

A gauche, on craignit en outre que le SOS lancé par Baverez n'amenât le gouvernement d'alors, qui avait le soutien de l'éditorialiste du Point, à mener une politique par trop libérale. La gauche a dû être rassurée par la suite que Jean-Pierre Raffarin, Premier ministre à l'époque, a donnée à ce "tollé" : cet ancien publicitaire et communiquant, qui se disait volontiers "modeste" et "peu cultivé", s'était élevé autant que son éloquence le lui permettait contre Nicolas Baverez, un "intellectuel".

C'était d'ailleurs le moyen pour Raffarin, poujadiste à visage humain, de dire toute l'aversion qu'il éprouvait pour l'intelligence et la culture. Baverez, dont le nom devenait ainsi synonyme de scandale, -bien qu'il ne m'ait jamais paru comme un chroniqueur particulièrement courageux- étant mis à l'index de la bien-pensance, la France pouvait continuer à mener sa vie douce, quiète et solipsiste.

Jusqu'aux trois coups de tonnerre de 2005 et 2006. En l'espace de dix mois, l'échec du référendum constitutionnel européen qui mettait la France en porte-à-faux par rapport à ses partenaires (c'est d'ailleurs uniquement par crainte de cela que j'avais voté "oui"), la crise des banlieues qui marquait la fin du modèle français d'intégration, puis l'obstination d'une frange arrière-gardiste mais dominante de la jeunesse française à s'opposer au CPE, ont mis fin temporairement à la lancinante ritournelle du "tout va bien" assénée depuis les années 1970 par des "élites" impuissantes et des médias aveuglés.

Il est encore trop tôt pour dire si cette conscience du déclin de la France, observée chez tous les candidats qui s'en réclament, notamment chez Ségolène Royal -qui n'avait, répétons-le, pas que des défauts- va aboutir à une réelle réforme structurelle de la société et de l'économie françaises, qui ne pourra pas être le fait que du gouvernement mais de la population française dans son ensemble.

Je dois cependant dire que les deux premiers tiers de l'année 2007 ne m'ont guère rendu optimiste à ce sujet. L'année présente a en effet commencé par la publication d'une enquête démographique révélant que les Françaises sont les femmes les plus fécondes d'Europe, avec, nuance salutaire, un indice synthétique de fécondité équivalent à 2, soit moins que le seuil de renouvellement des générations (2,1).

Les médias, peuplés d'esprits littéraires qui ne s'embarassent jamais trop de basses considérations comptables (à quand des épreuves de mathématiques et de sciences aux concours des écoles de journalisme ? cela éviterait les nombreux contresens des rédactions, notamment en matière climatique), ont tout de même osé crier au retour du baby-boom !

Un éditorial des Dernières Nouvelles d'Alsace se fendait d'un petit "cocorico", lançant même que c'était un constat d'échec pour les "déclinistes", qui avaient sous-estimé la vitalité de la France. Et l'éditorialiste de comparer la France avec l'Allemagne, l'Italie, l'Espagne... bel exercice sophistique que de prendre juste les faits commodes (la moins mauvaise démographie de la France par rapport à ses voisins, en oubliant l'économie par exemple) pour en conclure que tout est pour le mieux dans le meilleur des mondes.

Pour ceux qui n'avaient pas encore compris, à force de matraquage, que tout va très bien sur la planète France, l'élection présidentielle a été l'occasion de l'intégrer enfin. Les commentateurs politiques -dont Alain Duhamel de retour de suspension après avoir été pris en flagrant délit de bayrouisme- ont une nouvelle fois enfoncé les "déclinistes", s'appuyant sur la participation électorale record aux deux tours. Même Alain-Gérard Slama, cet odieux réactionnaire -il est contre le "multiculturalisme", rendez-vous compte !- a voulu feindre l'optimisme en refusant de considérer que le niveau des candidats baissait après le débat d'entre-deux-tours.

On n'a, en revanche, ni lu, ni entendu, ni vu de démenti de ces mêmes commentateurs après la forte abstention aux élections législatives qui ont suivi. Ce n'est, du reste, pas la préoccupation de ceux qui nient le déclin de la France : s'ils le font, c'est moins parce qu'ils ont des éléments prouvant que la France n'est pas en déclin -c'est d'ailleurs le cadet de leurs soucis, eux qui sont hostiles à l'idée de nation- qu'en raison de leur opposition forcenée aux réformes, libérales ou sociales-démocrates, qui permettraient si elles étaient appliquées de sortir la France de l'ornière.

Les "anti-déclinistes", au fond, bien qu'ils s'en défendent et qu'ils qualifient de "réacs" ceux qui voudraient que leur pays accède à la modernité, sont les vrais conservateurs de l'ordre établi. Leur emprise sur l'opinion, à travers les médias mais aussi par le biais de l'école publique, est la raison principale de la réticence des Français aux réformes, qui risque d'obérer considérablement la politique de Nicolas Sarkozy et de son gouvernement.

Et pourtant, le déclin de la France, qui appelle une thérapie de fond sinon de choc, est une évidence dès lors que l'on franchit les étroites frontières hexagonales : la langue française est en perdition à l'étranger, les fleurons de l'industrie française sont rachetés par des groupes extra-européens, l'avis des diplomates français est uniquement consultatif lors des crises internationales, etc.

Un déclin qui, malgré la relative douceur de vivre de notre pays, rend d'autant plus insupportables les propos du "philosophe" Michel Serres dans le "Sens de l'info", sur France Info. Lui aussi farouche adversaire du "déclinisme", il estimait il y a quelque temps que le déclin de la France était pure fantaisie, donnant l'exemple des Grecs et des Romains, qui à leur apogée se plaignaient de la décadence de leurs cadets. Ils avaient peut-être raison de s'en inquiéter, puisque les premiers ont été subjugués par les Macédoniens -certes hellénisés- avant de devenir les vassaux de tous les peuples qui se sont arraché leurs richesses : Romains, Arabes, Ottomans, Britanniques. Quant aux Romains, ils ont certes réussi, grâce à la conversion à la foi chrétienne de leurs vainqueurs barbares, à transmettre leur civilisation jusqu'à nous. Au prix, toutefois, des heurts sanglants qui ont accompagné la chute de leur Empire. Le prix du déclin, le prix de la décadence.

Roman Bernard



A lire, sur le même sujet, les articles de Seb de Ca réagit et Frednetick.

dimanche 9 septembre 2007

Complices malgré eux

J'ai été sollicité récemment, en tant que blogueur "lyonnais" -alors que je suis sur Lyon moins d'un mois par an- pour participer au forum "Blogger's Club" de l'hebdomadaire Lyon Capitale, auquel j'ai contribué deux fois, sur un sujet qui n'est pourtant pas en tête de mes préoccupations : la prostitution.

La première intervention sur ce thème propice à toutes les polémiques était celle d'un partisan d'une prostitution réglementée, au nom de l'utilité sociale du "plus vieux métier du monde" et de la nécessaire dignité pour l'exercer.

Il en tirait la conclusion qu'il faudrait rouvrir les "maisons closes", comme cela a été envisagé récemment en France, proposition en partie fondée sur l'exemple de certains de nos voisins européens, telles l'Espagne ou l'Allemagne. Cette dernière avait d'ailleurs mis en place un réseau très rationnalisé de bordels -appelons les choses par leur nom- durant la Coupe du monde de football, l'an dernier. Les Allemands ont ainsi intégré la nécessité de canaliser la prostitution en lui donnant une place bien précise dans la société, dans laquelle l'hygiène, la sécurité et la dignité des prostituées comme des clients peuvent être strictement contrôlées.

Cette approche, évidemment pragmatique, qui considère comme acquis que la prostitution, malgré l'interdiction du proxénétisme et du racollage, est une donnée de la vie sociale, est à mon avis la plus sage, car la plus transparente, ce que j'ai d'ailleurs fait savoir sur ce même forum. L'encadrement de la prostitution, tout en considérant que celle-ci est un triste commerce, permet d'en limiter les excès, ainsi que de ne pas rejeter les prostituées, qui sont avant tout des victimes, en marge de la société, où elles dépendent de réseaux mafieux qui prospèrent sur le commerce du sexe.

La dernière réaction, en revanche, était celle d'une militante féministe, pour laquelle il faut abolir la prostitution en poursuivant les proxénètes -ce qui est déjà le cas- mais aussi les clients. Cette dame, Michèle Vianès, présidente de l'association Regards de Femmes, et qui confond allègrement prostitution des mineures et des majeures, avance l'idée fallacieuse selon laquelle la poursuite des clients serait le seul moyen de faire disparaître la prostitution et du même coup le proxénétisme, alors que c'est tout le contraire qui est vrai.

Pour le prouver, j'ai comparé l'interdiction de la prostitution avec la Prohibition (de l'alcool), dans les Etats-Unis des années 1920. Le puritanisme des élites politiques américaines, qui n'avaient pas envisagé que la demande d'alcool allait subsister malgré l'interdiction, avait alors conduit au quasi-monopole de la production clandestine d'alcool par la mafia, laquelle a pu accumuler grâce à cela des fortunes scandaleuses et ainsi gangrener davantage la société américaine.

Le proxénétisme constitue déjà une forme d'économie parallèle aujourd'hui, mais, évidemment, cela serait bien pire si la prostitution venait à être sanctionnée, non seulement du côté du "maquereau" mais aussi du client. Exemple supplémentaire de ce que la méconnaissance de l'être humain par certaines belles âmes peut amener aux pires alliances.

Les anti-prostitution sont donc, en dépit de leurs bons sentiments, les meilleurs complices des proxénètes. De la même manière que les pacifistes -de droite comme de gauche- des années 1930, qui comme Jean Giono préféraient être des Allemands vivants que des Français morts, furent malgré eux les meilleurs alliés d'Hitler. Alors que les "bellicistes", que l'on accusait de pousser à l'affrontement, auraient peut-être pu, s'ils avaient infléchi la politique d'armement de la France, préparer celle-ci à un conflit qui pouvait être gagné en 1938 mais plus en 1940.

C'est, après les honteux Accords de Munich, ce qui avait fait dire à Churchill, ce vrai pacifiste qui savait que la paix ne se gagne que les armes à la main : "Vous aviez le choix entre la guerre et le déshonneur. Vous avez choisi le déshonneur et vous aurez la guerre."

J'arrête là cette comparaison, que d'aucuns vont encore qualifier d'"amalgame" alors que la correspondance est parfaite. Je tiens juste à dire, en guise de conclusion, que lorsqu'un problème est structurel, il ne peut être résolu, ou du moins limité, qu'en le traitant à la racine. Les Munichois de l'anti-prostitution ne comprennent pas que la prositution, comme l'alcoolisme, la toxicomanie, le hooliganisme ou encore l'addiction aux jeux d'argent, est une maladie du corps social. On ne peut pas la faire disparaître en décrétant qu'elle n'existe pas. Il faut l'accepter, pour la circonscrire et la réduire. Sans cette exigence, une politique aurait un effet similaire à une épilation au rasoir : couper le duvet pour faire repousser un poil gros, dru et tenace. Métaphore répugnante, j'en conviens, mais qui illustre bien le mal dont il est question.

Roman Bernard



PS : quant au nécessaire encadrement des vices de notre société, je ne suis pas loin de penser la même chose que sur la prostitution au sujet de la consommation de cannabis, débat dans lequel je m'oppose aux personnes proches de mes idées politiques.

Le débat est à retrouver sur le site Internet de l'Institut national de la prostitution.

mercredi 5 septembre 2007

En vert et contre tout



Je reproduis ci-dessus un extrait d'une brochure que j'ai eue entre les mains aujourd'hui, et dont je révélerai la source une fois que je ne serai plus engagé vis-à-vis de son émetteur, qui n'est autre que mon employeur actuel.

Cette brochure présente, de manière pédagogique et ludique, les "gestes simples" qui permettent de lutter contre le réchauffement climatique. Outre le fait qu'il est très prétentieux de croire que des actions de communication isolées permettront de régler un problème d'échelle mondiale, il est également navrant que leurs initiateurs ne connaissent pas mieux les principes de base du réchauffement climatique.

Celui-ci est causé, comme chacun le sait, par l'augmentation de la concentration de l'air en gaz à effet de serre (CO2 mais aussi hydrocarbures, entre autres), qui "piègent" la lumière du soleil et font ainsi monter la température, pour schématiser à l'extrême.

Eh bien, les climatologues amateurs qui ont conçu ce questionnaire ont considéré que l'une des "solutions" était de "choisir des ampoules basse consommation", celles-ci consommant "5 fois moins d'électricité et dur[a]nt jusqu'à 10 fois plus longtemps que les ampoules classiques".

Qu'il faille consommer moins d'électricité et pour cela choisir un éclairage économique, c'est une évidence. Il y a dix ans, un reportage intéressant (sur France 5 évidemment, pas sur TF1!) avait été consacré à l'éclairage public. Un chercheur interviewé estimait qu'installer des réverbères économiques dans toutes les rues de France permettrait de diminuer la consommation d'électricité d'une valeur équivalente à la production de deux réacteurs nucléaires.

Nucléaire. Un mot que les auteurs de la brochure n'ont pas dû avoir à l'esprit lorsqu'ils ont cherché les moyens à la disposition de l'"écocitoyen" pour freiner l'effet de serre.

Faut-il rappeler que 80% -et non 17% ou 50% comme l'estimaient respectivement Ségolène Royal et Nicolas Sarkozy lors de leur débat d'entre-deux-tours- de l'électricité produite en France est issue des centrales nucléaires ? Et que la majeure partie des 20% restant provient de l'hydroélectricité ? Ces deux sources d'énergie ne produisent pas de gaz à effet de serre.

On pourra m'objecter que l'extraction et le transport du minerai d'uranium, puis le transport et le stockage des déchets nucléaires nécessitent des camions qui, eux, produisent du CO2. Certes. Mais d'une part, les écolos en herbe ne poussent pas la réflexion jusque-là, et seraient donc bien mal inspirés de me retourner mes propres concessions (mais la mauvaise foi est sans bornes), et d'autre part, ces rejets sont négligeables par rapport à ce que dégageraient les centaines de centrales thermiques (à charbon, à gaz ou à fuel) dont il faudrait disposer pour remplacer les centrales nucléaires.

Car ce que ne disent pas nombre d'écologistes anti-nucléaires (dont les auteurs du questionnaire ne font probablement pas partie, mais ils ont gobé le mensonge ambiant), c'est que l'énergie atomique est probablement le meilleur moyen de lutter contre le réchauffement climatique sans renier l'essentiel de notre mode de vie (comme le préconisent certains réactionnaires d'extrême-gauche qui prônent la "décroissance").

C'est pour cette raison que la France, dont le programme nucléaire constitue l'une des rares réussites actuelles avec le TGV (qui fonctionne lui aussi à l'électricité, au contraire de la voiture...) est largement en avance sur ses voisins européens, et notamment sur l'Allemagne, qui passe à tort pour un pays écologiste, dans le domaine de la limitation des émissions de gaz à effet de serre. Où l'on apprend que le nucléaire, c'est écologique. Il serait donc temps que les citoyens, "éco" ou non, soient informés sans arrière-pensées idéologiques des bienfaits de l'électricité nucléaire pour l'environnement.

On pourra encore m'objecter que les centrales nucléaires sont potentiellement explosives, que la fission de l'uranium émet des radiations et enfin que les déchets nucléaires, qui restent dangereusement radiocatifs très longtemps, doivent être enfouis sans que l'on soit absolument certain qu'ils ne ressurgiront pas bien plus tard, à la faveur d'une catastrophe naturelle ou d'une utilisation criminelle.

Je sais tout cela. Mais il faut être cohérent. Soit l'on veut conserver le même niveau de vie, mais alors il faut choisir : épuisement des ressources fossiles et dégagement de gaz à effet de serre, ou épuisement des ressources en uranium (qui pourraient, comme le pétrole, être taries avant la fin de ce siècle), plus les risques évoqués plus haut. Ou alors, on peut chosir de remettre en cause ce niveau de vie.

Mais là aussi, la cohérence s'impose : on ne peut pas dire, en tant qu'Occidentaux, que nous devons cesser tout développement économique (ce que proposait le fameux "Club de Rome" dans les années 1960 avec la non moins fameuse "croissance zéro") et refuser celui-ci aux pays émergents.

Pas plus que l'on ne peut lutter contre l'effet de serre tout en proposant l'ouverture totale des frontières (ce que font les Verts au nom d'idéaux internationalistes), qui s'accompagnerait mécaniquement d'une augmentation brutale des transports.

On peut encore moins, enfin, espérer des citoyens qu'ils adopteront un comportement responsable tout en promouvant un modèle de société libertaire où toute autorité (et donc toute contrainte) serait bannie. Quand l'on voit à quel point les pays dénués de législation en matière de protection de l'environnement sont pollués (ceux qui sont allés comme moi au Cap Malabata, près de Tanger, se souviennent surement des plages jonchées de sacs plastique), on se dit que l'écologie politique n'est pas pour demain, tant que l'on se contente de déclarations consensuelles mais dénuées de toute portée pratique parce qu'ignorantes des réalités de la lutte anti-pollution.

Roman Bernard

lundi 3 septembre 2007

Parti socialiste : cachez cette France que je ne saurais voir

La Rochelle, qui fut jadis le théâtre d'une bataille ayant résolu par la violence ce que l'Edit de Nantes n'avait pu résoudre par la tolérance, a accueilli cette année de nouveaux belligérants. Le cadre se prêtait à merveille à une guerre d'un genre particulier. Remplacez les troupes du cardinal de Richelieu par les "rénovateurs" du Parti socialiste et les assiégés huguenots par les tenants de l'unité à tout prix, substituez aux balles des mousquets et aux boulets des canons le fiel et l'ironie des estivants, et vous aurez une idée imagée mais fidèle du film de cape et d'épée auquel j'ai préféré ne pas trop assister. Les médias ont pourtant essayé de déceler dans ce rituel de rentrée désuet un signe de survie du Parti de la Rose.

Il est vrai qu'en comparaison de l'été qui vient de s'écouler sans avoir eu lieu, et durant lequel les dirigeants socialistes ont accordé leur conduite politique avec la médiocrité de la météo, ce retour aux affaires ne peut que frapper par son audace.

Le mot d'ordre des universités d'été du PS était la "rénovation". D'accord ou pas sur les modalités de cette refonte idéologique du grand parti de gauche français, tous les jouteurs ont dû se positionner par rapport à cet enjeu qu'ils jugent -il était temps- crucial. Ségolène Royal, fidèle à son inassouvi désir d'avenir, a donc pris les devants en affirmant qu'"il y a tant de lassitude sur les querelles du passé, et une volonté, profonde et tenace, de tourner une page. La rénovation de notre parti, c'est aussi une rénovation profonde des comportements personnels."

Une déclaration qui ne pouvait que faire réagir son principal destinataire. François Hollande a répliqué, avec le goût de la pirouette verbale qu'on lui connaît : "C'est donc un changement bien plus qu'une rénovation qu'il faut engager. Ah, le mot rénovation ! Il est vieux comme le Parti socialiste. Le mot est usé."

A la lecture de l'article du Monde duquel sont extraites ces deux citations, j'ai commencé à me demander si les dirigeants socialistes allaient réussir à comprendre, un jour, que c'est précisément de ces débats byzantins dont les Français ne veulent plus. Qu'il faille une rénovation ou un changement, ce sera à ceux qui conduiront l'une ou l'autre de le déterminer. Mais qu'ils la (le) fassent.

Comme je l'écrivais dans un précédent billet, la France ne peut plus prendre le risque de sauter à cloche-pied sur sa jambe droite tout en laissant traîner la gauche. Il faut, et il est heureux que tout le monde ou presque s'accorde là-dessus, un PS moderne, ce qui ne peut se faire qu'avec un changement radical et structurel de son idéologie et de sa doctrine. Mais, à y regarder de plus près, la réponse du berger François Hollande à sa probable successeure pour mener le troupeau des militants socialistes n'est pas si vaine qu'il y paraît. La "rénovation" était en effet sur toutes les lèvres après la déroute électorale, bien plus dure, de 1993.

Dans l'intervalle, les socialistes ont perdu, série en cours, trois élections présidentielles, et deux élections législatives. Les victoires de 1997 -avec l'aide du président Chirac et de son absurde dissolution- et de 2004 -dans des scrutins mineurs- ont été trompeuses, en ce qu'elles ont ajourné une vraie rénovation, qui nécessitait moins des déclarations d'intention qu'une redéfinition complète de ce qu'est le socialisme français contemporain, de ce qu'il faut garder -ou laisser- de son héritage, des alliances qu'il convient de réaliser dans un contexte bipolaire, et des idées novatrices qu'il faut proposer aux suffrages des Français.

Mais surtout, il faut prendre le mal à la racine, et donc s'interroger sur les causes profondes du déclassement du Parti socialiste par rapport au grand parti de la droite. En feignant de se projeter dans l'avenir -alors qu'ils n'ont aucune responsabilité au niveau national, comme en 2002- les socialistes risquent la fuite en avant, avec le danger de ne pas tirer les leçons de leurs échecs. Ces raisons, pourtant, sont connues, sauf visiblement des intéressés. La défaite de 2007 étant globale (politique mais aussi sociale et culturelle), il y a de multiples façons d'expliquer le fait que le PS a été incapable de résister à la machine de guerre UMP.

Celle qui me semble la plus pertinente, bien que rarement mise en avant par les commentateurs politiques, est le rapport pervers qu'entretient le Parti socialiste avec l'idée de nation. Idéologiquement, le parti héritier de la Section française de l'Internationale ouvrière (SFIO) est défiant, sinon hostile, à la nation. Les dirigeants socialistes français ont une vision étroite car réductrice du concept d'internationalisme. Au lieu de l'interpréter selon son étymologie (unir les nations du monde), ils le voient à l'aune de leurs propres préjugés : pour eux, être internationaliste, c'est vouloir abolir les nations afin de faire émerger une nation humaine. Gare au "retour du refoulé" des peuples qui subiraient une politique basée sur de tels principes : la nation est une réalité, dont il faut tirer parti dans une optique humaniste au lieu de chercher à l'étouffer... et risquer de la faire resurgir d'une façon odieuse car longtemps réfrénée. La création stupide d'un ministère de l'Immigration et de l'Identité nationale l'illustre bien : après avoir longtemps refusé d'imposer aux nouveaux venus d'adhérer aux valeurs de la République, on cherche à présent, dans l'urgence, à leur inoculer celles de la France : avec le risque de repli identitaire que l'on est en droit de redouter.

Mais puisque les socialistes français tirent leur légitimité politique des suffrages d'un peuple qui se définit à une immense majorité comme étant avant tout et surtout français, il leur faut bien, pour de basses raisons électorales, faire leur le sentiment national, quitte à tenter de l'orienter dans une voie qui sied mieux à leurs convictions profondes. De surcroît, les socialistes français agissent au niveau d'un territoire que la politique ambitieuse de l'Etat français depuis le Moyen Âge a achevé de rendre relativement cohérent et homogène. S'ils sont rarement fiers de l'histoire de la France, les socialistes français sont presque toujours fiers de sa géographie. Même le plus "antinationiste" des socialistes serait d'ailleurs incapable de concevoir l'action politique hors du cadre hexagonal, ce qui explique pourquoi une partie non négligeable des soutiens de Ségolène Royal a agité la menace ridicule d'un risque de dictature si Nicolas Sarkozy venait à être élu, alors que les dangers qui pèsent sur la démocratie viennent d'ailleurs : le risque d'un nouvel isolationnisme américain, qui laisserait la vieille et faible Europe seule face aux autres périls de la montée de l'islamisme radical dans le monde arabo-musulman, de la puissance croissante de la Chine, et du panslavisme d'une Russie qui voudra, après l'effondrement de son empire, le recouvrer par tous les moyens.

Dans une Europe qui pourrait, au cours des décennies à venir, ressembler de plus en plus à celle des années 1920-1930, l'incapacité des socialistes français à penser le politique au-delà de la France, tout en étant opposés par principe au fait national, les rend complètement schizophrènes. Ils limitent leur champ d'action à l'Hexagone, sans consentir à l'investir pleinement. Peut-être, tout simplement, que les socialistes français n'arrivent pas à penser le monde contemporain -que l'on se souvienne, à cet égard, de la pauvreté du débat pour l'investiture à la présidentielle sur les questions internationales l'an dernier- parce qu'ils n'osent pas, ou ne veulent pas, prendre appui sur la France. Ce qui explique que, bien qu'étant par nature plus encline à défendre l'identité nationale française, la droite soit, dans les actes sinon dans le discours, plus internationaliste que la gauche. Ce qui n'est pas sans conséquences sur sa plus grande crédibilité pour gouverner le pays, dans un contexte qui, on le sait, est celui de la mondialisation.

Surtout, et c'est le plus important car cela touche les catégories les moins favorisées de la population française, le Parti socialiste, après s'y être essayé sous Mitterrand, a refusé depuis de parler de la France aux classes populaires françaises, se faisant une image fantasmée de l'"ouvrier" : un citoyen de gauche internationaliste, alors que, pour l'essentiel, le peuple français est patriote, pour ne pas dire chauvin. Cette réalité, refusée par nombre de dirigeants socialistes, explique en partie le vote Le Pen dans les classes populaires, qui s'est reporté sur Nicolas Sarkozy lors de l'élection présidentielle. Si la gauche s'offusquait de ce que le candidat de l'UMP avait "siphonné" le vote Front national, c'était surtout parce qu'elle ne pouvait accepter que le vote ouvrier se détournât d'elle. Certes, Ségolène Royal, en remettant la nation à l'ordre du jour, a partiellement réconcilié la gauche française avec son peuple, qui attendait qu'on lui parle enfin de la France, après un quart de siècle de monopole du patriotisme par Jean-Marie Le Pen et le FN. Mais cette audace, qui a suscité la colère de l'extrême-gauche, toujours prompte à faire chanter le PS, n'est pas allée plus loin que la promotion du drapeau tricolore et de la Marseillaise, symboles factices parce qu'insuffisamment concrets.

Outre les conséquences électorales fâcheuses pour le PS -parti comme il est, je le vois mal gagner les élections de 2012-, ce refus du concept de nation, tout en en étant prisonnier, a un impact plus grave sur l'intégration des immigrés. La gauche a, c'est un fait qu'elle assume au nom de ses idéaux, refusé leur assimilation, préférant parler d'intégration. Or, ce que les émeutes de 2005 ont fait apparaître de plus clair, c'est moins le rejet de la France par les populations issues de l'immigration (même si c'est un élément à ne pas négliger) que leur volonté -violente car désespérée- d'être enfin considérées comme françaises. Comment intégrer des gens à qui vous ne voulez pas donner la qualité de français, par peur de les défausser de leur identité d'origine ? Voilà matière à réflexion.

A lire, sur le même sujet, les articles des Kiwis Seb de Ca réagit, le Chafouin de Pensées d'outre-politique et Toreador.

Roman Bernard