jeudi 29 novembre 2007

Le déclin n'est pas qu'économique, il est aussi -et surtout- culturel

Le Monde a admis aujourd'hui l'idée d'un possible déclin de la France, ou plutôt il lui a fait une place dans ses colonnes, après l'avoir explicitement niée en septembre dernier : aujourd'hui, le "Point de Vue" d'Antoine Compagnon, du Collège de France, intitulé Le déclin français vu des Etats-Unis, reprend à son compte les conclusions du dossier réalisé par l'édition européenne du magazine américain Time, qui parle de The Death of French Culture (La mort de la culture française; je traduis pour le principe). Quoi de plus probant, pour juger du déclin ou de l'avènement d'une nation, d'une civilisation, que de s'intéresser au jugement que portent ses alliées et concurrentes, sans considérer péremptoirement que celui-ci révèle forcément leur jalousie ? C'est le déclin culturel de la France que Time s'est attaché à analyser.

Cela tranche grandement avec le débat franco-français sur le déclin, qui oppose déclinistes et anti-déclinistes depuis 2003 au moins. Les plus médiatiques d'entre eux se limitent aux domaines économique et social. Nicolas Baverez notamment, dans La France qui tombe, visait à démontrer que les faiblesses structurelles de l'économie française précipitent son déclin dans le monde, ce qui peut être objectivé par le recul relatif de la France par rapport à ses concurrents, notamment le Royaume-Uni. Pour résumer la pensée anti-décliniste, voici à l'inverse la réaction de l'excellent Jonathan Gindt, de Moselle d'Avenir, à mon billet Tout va très bien sur la planète France de septembre dernier :

Je n'ai jamais supporté cette litanie du déclin. Les déclinologues ont peuplé l'histoire du monde, ce sont eux qui ont inventé le mythe de l'âge d'or, aussi vieux que l'Antiquité. Ca se retrouve d'ailleurs toujours dans le prétendu "bon sens" populaire avec l'idée du "C'était mieux avant !".

Mais c'est tout de même incroyable de constater que l'espérance de vie incroyablement augmenté, que les conditions de vie (malgré la pauvreté) se sont très nettement amélioré et qu'on parle encore de déclin. Je me souviens, en 1995, on m'expliquait déjà que la Chine en 2000 serait la première puissance mondiale, la France reléguée au 12ème rang.

Il me semble que la France demeure la 6ème puissance mondiale, qu'elle dispose d'industries performantes, même si on préfère toujours s'intéresser aux trains qui sont en retard que ceux qui arrivent à l'heure, de services publics performants (comparer les transports publics français par exemple aux canadiens ou aux américains pour ceux qui connaissent, sans parler de l'état des routes !). Qui aurait pensé un jour que l'ex-régie Renault rachèterait Nissan ? Qui aurait pensé que Air France rachèterait KLM ?

Au niveau diplomatique, bien entendu que notre aura a diminué mais attention à la caricature, nous demeurons entendus dans les institutions internationales. Deux Français dirigeront sans doute dans quelques mois et l'OMC et le FMI.

Le déclinisme n'est pas factuel, il est idéologique ! Dans un sens comme dans l'autre d'abord. Le déclinisme prétend substituer aux choix politiques réels qui sont opérés une forme de raison inéluctable qui conduirait à une solution unique. Le déclinisme, c'est la véritable pensée unique.


Argumentation habile, mais qui néglige un aspect fondamental de l'influence et du rayonnement d'un pays dans le monde : la culture (ce qui est fort étonnant pour un militant socialiste, soit dit en passant). De la même manière qu'il faut faire appel à des historiens américains pour connaître certains aspects délaissés de l'histoire de France -guerres napoléoniennes par exemple-, il faut un grand magazine américain pour lire dans les médias un dossier de fond sur le déclin culturel de la France.

Dossier qui présente certaines lacunes, comme c'est souvent le cas dans les magazines anglo-saxons. Je suis toujours étonné de voir des journalistes en poste à Paris connaître aussi mal la France, et colporter les idées reçues hors de l'Hexagone.

Comme beaucoup de journalises anglo-saxons, Don Morrison, le rédacteur du dossier, ne manque pas de rappeler la loi sur le "rôle positif de la présence française outre-mer". Bien qu'ayant trouvé cette loi ridicule -comme toutes les lois mémorielles-, je consens qu'il y ait bel et bien eu un rôle positif de la France outre-mer, avec un bilan, toutefois, nettement négatif. Et ce n'est ni aux Britanniques ni aux Américains de donner des leçons à la France en la matière.

Mais son mérite ici est de pointer les carences du débat français sur le déclin :

For French of all political colors, déclinisme has been a hot topic in recent years. Bookstores are full of jeremiads like France is Falling, The Great Waste, The War of the Two Frances and The Middle Class Adrift. Talk-show guests and opinion columnists decry France's fading fortunes, and even the French rugby team's failure at the World Cup — held in France this year — was chewed over as an index of national decay. But most of those laments involve the economy, and Sarkozy's ascension was due largely to his promise to attend to them.

Cultural decline is a more difficult failing to assess — and address.


Le déclinisme a été un sujet controversé au cours des dernières années, parmi les Français de tous les bords politiques. Les librairies sont pleines de complaintes comme La France qui tombe, Le grand gâchis, La guerre des deux France, ou Les classes moyennes à la dérive. Les invités des talk-shows télévisés et les éditorialistes déplorent les échecs de la France, et même l'insuccès de l'équipe de France de rugby à la Coupe du monde -qui avait lieu en France cette année- a été analysé comme un indice du déclin national. Mais la plupart de ces lamentations ont trait à l'économie, et l'ascension de Sarkozy est largement due à sa promesse de la réformer.

Le déclin culturel est un échec plus difficile à évaluer - et à résoudre.


Étonnant qu'il faille un journaliste anglo-saxon, donc a priori plus intéressé aux phénomènes économiques que ses confrères hexagonaux, pour déceler l'excessif économisme des polémistes français, qui ne pensent le déclin -ou ne le réfutent- qu'en termes strictement économiques. Déclin économique dont le diagnostic s'appuie sur des éléments tangibles, mais discutables, sinon contestables. Et qui occulte le déclin culturel de la France, bien plus préoccupant selon Don Morrison, qui précise par exemple que moins d'une douzaine de romans français sont traduits aux États-Unis chaque année. Que la France, dont il rappelle la domination sur le cinéma au début du XXe siècle -en oubliant toutefois de dire que le Septième Art est né à Lyon, et non à Hollywood- ne réussit à exporter qu'un cinquième de ses 200 films annuels aux États-Unis, tandis que la moitié des entrées en France sont pour des films américains, dont il faut bien reconnaître qu'ils sont depuis une bonne dizaine d'années meilleurs que les films français.

Que Paris, « berceau de l'Impressionnisme, du Surréalisme et de la plupart des grands -ismes », a été supplanté par New York et Londres dans le marché des oeuvres d'art. Les ventes aux enchères d'oeuvres d'art contemporain réalisées en France représentent 8 % du marché mondial, contre 50 % aux États-Unis et 30 % en Grande-Bretagne. On retrouve ici l'attrait des Anglo-Saxons pour les chiffres, à l'aune desquels ils croient pouvoir analyser toute réalité, même culturelle.

Petit bémol ici, car je doute que l'art contemporain, dont beaucoup d'oeuvres confinent souvent au charlatanisme ou à la décoration, soit un bon indicateur du rayonnement culturel d'un pays, mais l'est plutôt de la crise de l'art occidental.

De la même manière, le fait que les oeuvres d'art françaises se monnaient moins cher que les américaines, britanniques ou allemandes ne prouvent rien de plus que leur moins grande adaptabilité au marché. Or, la vocation de la culture française, du moins telle que l'ont formulée ses figures les plus éminentes, est moins la conquête des marchés artistiques que la production d'oeuvres destinées à éclairer le monde.

Le journaliste, qui semble admirer la France malgré tout, considère que sa culture est peut-être trop élitiste pour ne pas connaître le déclin qu'il décrit. Amusant de voir que la France, hors de ses frontières, est vue comme trop élitiste et universaliste, alors que ses contempteurs de l'intérieur, « antiracistes », « citoyens du monde » et autres « altermondialistes », au nom d'idéaux universels qu'ils ne veulent pas reconnaître comme typiquement français, la trouvent, disent-ils, trop médiocre, repliée sur elle-même, fermée au monde extérieur.

Si ce diagnostic est partiellement vrai, il n'explique pas ce déclin. Car la culture américaine est probablement la plus auto-centrée du monde. À part Kubrick, qui s'est essayé à faire parler d'autres langues que l'anglais dans ses films ? La langue n'est pas qu'un outil de communication, elle est aussi un système de pensée, qui reflète -et propage- les valeurs propres à une culture. Il serait donc vain de vouloir promouvoir certaines des valeurs qui font consensus en France, et que votre serviteur qualifie désuètement de républicaines, sans une culture conquérante, qui tout en s'imprégnant des autres cultures du monde -ce qu'elle fait déjà mieux que toute autre- vise à s'exporter dans le monde. Pour accomplir cette mutation -ou plutôt cette renaissance- il faut briser les obstacles à la réactualisation de la culture française, qui sont paradoxalement les moyens mis en place pour la sauvegarder : subventions, quotas, réticence à accueillir des financements d'origine privée, etc.

Ainsi confrontée à la réalité du marché mondial de la culture, peut-être sera-t-il, grâce à la libération des vrais talents que provoquera la fin des subventions accordées aux médiocres et l'augmentation du mécénat pour les jeunes créateurs, possible de voir fleurir à nouveau la culture française dans le monde, utile façon de promouvoir la langue, les valeurs humanistes et la vision multipolaire de la France.

Roman Bernard

lundi 26 novembre 2007

Faut-il pratiquer la rétention de l'information pour éviter les violences ?

Dès après la mort des deux adolescents à Villiers-le-Bel, hier, il était possible d'apprendre, sur l'ensemble des médias audiovisuels et électroniques, que le véhicule ayant percuté la moto était une voiture de police. C'est, en soi, une information capitale. Étant donné le climat d'affrontement permanent, tantôt larvé, tantôt ouvert, qui existe dans certaines communes et certains quartiers entre les forces de l'ordre et les jeunes, l'implication de policiers dans ce drame revêt une importance considérable. Une importance telle que l'on peut se demander s'il n'eût pas été préférable de la taire en attendant les premiers éléments de l'enquête de l’inspection générale de la police nationale (IGPN) qui semblent disculper la police, et qui tendent à accréditer l'hypothèse de l'accident.

Car si les médias n'ont pas parlé de bavure, ils ont tout de même établi un lien entre la tragédie d'hier et le drame de Clichy-sous-Bois qui avait mis le feu aux banlieues, il y a deux ans. Il est louable de la part des journalistes, qui ont une fonction de vigie de la société, d'alerter sur les dérapages que peuvent provoquer des événements comme celui d'hier. Mais à l'inverse, ouvrir un journal télé ou radio sur "les banlieues vont-elles s'embraser à nouveau ?" en accordant le même traitement à la mort des deux adolescents qui fuyaient un contrôle de police et un accident de la circulation qui aurait pu arriver avec n'importe quelle voiture, semble inopportun, sinon illégitime. S'agissant, du moins si l'on s'en réfère aux premières hypothèses d'enquête, d'un accident, il semble que les journalistes auraient pu ne révéler l'identité de la voiture qu'une fois ces hypothèses formulées. Car si des échauffourées étaient prévisibles à Villiers-le-Bel, comment expliquer, sinon par la couverture médiatique de l'événement, que d'autres incidents aient éclaté dans le reste du Val d'Oise ? Et comment ne pas expliquer cette couverture assidue en partie par la quête d'audience qui taraude tous les médias, privés ou publics ? Il n'y a de la part du journaliste en devenir que je suis aucune revendication de contrôle des médias mais plutôt de discipline collective des journalistes. Sans doute eût-il été plus judicieux de parler simplement d'un accident, avant d'en savoir davantage.

À l'heure où j'écris ce billet, les violences sont circonscrites au 95 mais ont déjà conduit aux blessures de plus d'une vingtaine de policiers et de pompiers et aux incendies d'une bibliothèque, de commerces, d'entreprises, de voitures... ces événements sont déjà, dans une société qui ne s'est toujours pas remise des émeutes de 2005, particulièrement préoccupants. S'ils devaient s'étendre à d'autres banlieues françaises, il serait difficile de ne pas considérer les médias comme partiellement responsables, alors que, répétons-le, il semble s'agir d'un accident et non d'une bavure.

Roman Bernard

jeudi 22 novembre 2007

Un peu d'auto-dérision ne fait pas de mal...

Je referme la séquence "narcissisme" -quand on manque de temps, on parle de soi- ouverte hier avec cette hilarante caricature écrite il y a deux ans par mon ami québéco-libanais Wassim Garzouzi, pour l'édition "spoof" (pastiche) de La Rotonde, le journal francophone de l'Université d'Ottawa, rebaptisé Patrop -en référence à un quotidien gratuit mondialement diffusé- pour l'occasion. Quand je l'ai fait lire à des amis, certains ont considéré qu'il ne s'agissait pas d'une caricature mais d'un portrait, plus fidèle que si je l'eusse écrit moi-même. Caricature ou portrait, ce texte désopilant est en tout cas le meilleur moyen de me laisser aller à la nostalgie du Canada et du Québec, quand le contexte français m'est trop désespérant, comme en ce moment avec les grèves qui contrarient mes plans. Bonne lecture et à la semaine prochaine !



Roman Bernard



PS : "Ze thing, putain !" est une citation véridique. C'est, de manière un peu excessive, j'en conviens bien volontiers, ainsi que j'avais réagi à l'incompréhension de mon accent français par une serveuse anglophone d'un pub d'Ottawa, qui répondait à ma commande par un nasillard "The what ?". J'en profite pour attirer l'attention sur l'image que tous les Français donnent d'eux-mêmes, souvent malgré eux, à l'étranger.

mercredi 21 novembre 2007

À nous deux, Paris (chapitre premier)

J'ai appris aujourd'hui que je serai en stage au Monde, dans la section Médias, durant tout le mois de janvier prochain. Une nouvelle qui m'oblige à suspendre mes critiques récurrentes contre le quotidien du soir. Qui m'obligera également, quand j'y serai, à occulter mes convictions "néo-bonapartistes", pour reprendre le bon mot du Kiwi, néo lui aussi, Cratyle.

Qui m'oblige, enfin, à trouver dès à présent un logement dans la capitale. La démarche peut paraître incongrue, mais je profite du regain de lecteurs dû au dernier billet pour passer, en quelque sorte, une petite annonce ici : qui connaîtrait quelqu'un, à Paris, qui pourrait me louer une chambre pour un mois ? Merci d'avance.

Ce bref séjour parisien, qui en appelle un autre de la même durée en avril -stage à nouveau-, sera la première étape vers mon installation permanente dans la capitale, qui, telle Shanghaï pour Tintin et Milou dans la bilogie Les Cigares du pharaon/Le Lotus bleu, constituera le but de mon voyage, après mes tribulations dans les villes -d'intérêts très inégaux- de Lyon, Ottawa, Strasbourg, Montréal, Chalon-sur-Saône, etc. À 24 ans, quand on a la prétention d'avoir de l'esprit et qu'on se sent avant tout et surtout français, l'installation à Paris semble une évidence. Les débuts risquent d'être difficiles, mais n'oublions pas que ceux des Georges Duroy, Frédéric Moreau, Eugène de Rastignac, Lucien de Rubempré, Julien Sorel, et de tous les autres provinciaux ambitieux le furent aussi.

Roman Bernard



PS : je devrais donc pouvoir me rendre à la République des blogs de janvier, en essayant cette fois d'arriver à 19 heures, et non pas à une heure du matin. Je prends donc un rendez-vous solennel avec tous les blogueurs, de droite naturellement, mais aussi de gauche bien entendu -on ne rompt jamais tout à fait avec son éducation-, pour refaire le Web 2.0 autour du cocktail bizarre du Pavillon Baltard.

mardi 20 novembre 2007

Ce qui manque à la jeunesse de droite

Les blogs ne sont pas forcément, contrairement aux dires de leurs détracteurs ignorants, des lieux où l'on étale sa vie privée, mais il arrive que celle-ci soit affectée par la marche -pas toujours vers l'avant- de l'Histoire universelle.

Ce midi, votre serviteur est allé à la Cafet'U de son campus -évidemment fermée pour cause de grève des fonctionnaires- et y a assisté à un affrontement verbal entre "bloqueurs", peu nombreux -c'est le lot des minorités agissantes que d'être illégitimes- et ECB (Étudiants Contre les Blocages), qui avaient enfin réussi à se mobiliser.

Les slogans des "bloqueurs", qui appelaient à une "convergence des luttes" au nom de la "solidarité des étudiants et des travailleurs" contre le "libéralisme" -toujours un gros mot en France- et le "fascisme" -quel "fascisme", celui du Front national qui réglait le week-end dernier les détails de ses obsèques, à Bordeaux ?-, avaient le mérite, sinon d'être intelligents, du moins d'être audibles et plutôt énergiques.

À l'inverse, les slogans des "antibloqueurs" étaient assez ternes. Quand la droite parviendra-t-elle à politiser ses jeunes troupes pour faire pièce au monopole de la jeunesse par la gauche ? Combien d'enfants de la gauche convertis à la droite, comme votre ami rédacteur, faudra-t-il pour insuffler à la jeunesse de droite des idéaux politiques, une volonté militante et une conscience collective ? La droite ne pourra conquérir les coeurs si elle ne se préoccupe pas d'abord de conquérir les cerveaux. En abandonnant l'éducation et le journalisme à la gauche, les jeunes de droite s'empêchent de réellement peser sur l'évolution des mentalités. Devenir ingénieur, avocat, médecin, c'est bien -cela paie d'ailleurs sensiblement mieux qu'enseignant ou journaliste- mais aucun de ces métiers ne permet de formuler une vision du monde.

Pour que la droite puisse transformer ses succès purement électoraux en succès sociaux, culturels -et donc politiques au sens général du terme-, il faut que davantage d'enfants de la droite deviennent professeurs et journalistes, car ce sont les médias et l'école (du primaire au supérieur) qui sont les creusets des idées d'aujourd'hui, des succès de demain et des réalisations d'après-demain. La droite a beau jeu de crier au "terrorisme intellectuel", à la "dictature de la pensée unique", à la "bien-pensance dominante", au "règne du politiquement correct", elle ne peut s'en prendre qu'à elle-même. Son conformisme du "bon sens", dont un lecteur me disait un jour qu'il est à la droite ce que l'égalitarisme et l'"antiracisme" sont à la gauche, l'a privée de l'utopie, qui seule donne du sens à l'action politique.

Tant que la droite gagnera des élections pour ses seules capacités gestionnaires, elle sera réduite à transcrire dans les faits les idées que l'irréalisme de la gauche rend impossibles à mettre en oeuvre. Il ne suffit pas, pour que la droite sorte de son complexe d'infériorité intellectuelle -que le débat Mitterrand-Chirac de 1988 avait parfaitement illustré-, que la droite se définisse comme telle, ce qu'a fait Nicolas Sarkozy. Il faut également que la droite accepte, au sein de sa jeunesse, d'investir les champs éducatif et médiatique. Cela ne signifie pas, bien sûr, qu'il n'y ait pas déjà d'éminents professeurs et journalistes de droite, dont certains sont d'ailleurs jeunes. Mais, minoritaires dans leurs professions, ils peinent à y défendre leur vision du monde. À part dans les médias explicitement de droite -peu nombreux-, quel journaliste, dans une rédaction, osera s'avouer de droite ?

Et dans les collèges et lycées, où la très grande majorité des enseignants -privé compris- est de gauche, quel professeur d'histoire-géographie ou de sciences économiques et sociales de droite aura assez d'empire pour infirmer les contre-vérités assénées, notamment en histoire, par ses collègues de gauche ?

À l'Université, soit après l'éveil politique des élèves -qui commence au lycée, voire au collège, lorsque les mineurs trépignent de ne pouvoir voter comme leurs aînés-, le problème est plus subtil : il s'est opéré, comme par exemple à Lyon où l'Université Lumière-Lyon II est de gauche et l'Université Jean-Moulin-Lyon III de droite, un véritable "Yalta" des disciplines, la gauche dominant les lettres et les humanités, tandis que la droite a la mainmise sur les disciplines juridiques et économiques.

Ce qui donnera, pour ceux qui réussiront à trouver du travail après leur cursus universitaire -à quand l'indispensable sélection à l'entrée, qui confèrera par la rareté leur valeur aux diplômes ?-, de bons cadres dans les entreprises de droite, mais très peu d'enseignants à l'inverse.

Il n'y a sans doute pas grand-chose de plus à dire pour exhorter les jeunes de droite à s'engager massivement dans les carrières de l'enseignement et du journalisme, non seulement pour y porter leurs idées, leurs idéaux, mais également pour qu'y soit possible un réel pluralisme, nécessaire contre le conformisme scolaire et médiatique, qui est assez bien illustré par cette affiche de l'UNEF, méprisable par sa grossièreté, son irrespect et surtout par l'inculture manifeste de ses auteurs.



"Priorité à l'éducation"... mais pas à l'érudition apparemment.



Roman Bernard

lundi 19 novembre 2007

Pourquoi feindre d'être en désaccord lorsque l'on ne peut qu'être d'accord ?

Dans le désormais traditionnel rendez-vous matinal de France Info, le duel Joffrin-Beytout, l'information principale, aujourd'hui, était la proposition faite à Nicolas Beytout de quitter la direction du Figaro pour prendre la tête du pôle médias du groupe LVMH (et ainsi celle des Échos). Le débat matinal plurihebdomadaire avait été imaginé pendant la campagne présidentielle par la station publique pour confronter les points de vue, sur l'événement marquant du jour, des patrons des deux grands quotidiens de gauche et de droite. L'auditeur avait pu écouter des discussions de haute volée pendant les élections, notamment dans l'entre-deux-tours des législatives, durant lequel le directeur de Libération, sourd à la bonhommie de Nicolas Beytout, prophétisait en termes apocalyptiques sur le danger pour la démocratie d'une Chambre "bleu horizon", avec le dénouement final que l'on sait.

Ce matin, c'est uniquement la promotion de Nicolas Beytout qui a fait l'objet d'une saillie de Laurent Joffrin : "Vous n'allez pas passer à gauche, quand même, rassurez-moi ? [...] Je m'inquiétais parce que s'il quitte Le Figaro et qu'il passe un peu à gauche, le débat sera moins intéressant. Mais il y a peu de risques, je crois." Hormis ce trait d'humour, les deux hommes, qui semblent avoir de plus en plus de mal à occulter l'estime réciproque qu'ils se portent, étaient d'accord sur tout. Et ce tout, aujourd'hui, était la réforme des régimes spéciaux.

Nicolas Beytout, logiquement, a défendu en bloc l'action du gouvernement et condamné en bloc aussi les grèves, tandis que Laurent Joffrin, qui ne défendait plus que le projet de loi, a aussi défendu la direction du Parti socialiste, peut-être pour ne pas avoir à se forcer à défendre les syndicats qui, eux, ne sont pas défendables.

(Rappelons que le PS, après avoir, tout comme Nicolas Sarkozy et François Bayrou, promis un alignement des régimes spéciaux sur le régime général, soutient à présent les grévistes, ce qui ne peut que susciter des interrogations sur sa cohérence.)

Tout juste le directeur de Libération s'est-il hasardé à évoquer la ligne réformiste que Bernard Thibault s'est résigné à adopter, au risque de perdre sa base travaillée par les éléments les plus conservateurs de la Fédération des cheminots.

Mais globalement, le duel des "polémistes" n'a pas eu lieu ce matin, et si j'en parle ici, c'est parce que ce n'est pas la première fois que je remarque la tenue de faux débats dans les médias, notamment le Ca se dispute d'i-télé où Éric Zemmour et Nicolas Domenach ont toutes les peines du monde à ne pas tomber d'accord, ou encore On refait le monde, l'émission "polémique" de Nicolas Poincaré sur RTL, où seul l'infréquentable Ivan Rioufol dépareille les complaisants renvois d'ascenseurs entre Alain Duhamel, Alain-Gérard Slama et consorts. Dans le même genre, on peut citer l'émission de bavardage Ce soir ou jamais de Frédéric Taddei sur France 3 ou encore Mots croisés de l'excellent Yves Calvi, sur France 2.

Il est bien sûr heureux que les esprits raisonnables et modérés puissent s'accorder sur des sujets où un large consensus est nécessaire, comme l'est la réforme des retraites. On peut simplement s'étonner que les journalistes, pour des raisons essentiellement d'audience, se livrent à un simulacre de débat contradictoire : pourquoi ne pas tout simplement dire la raison pour laquelle ils sont d'accord sur l'essentiel et en quoi ils divergent sur certains détails ? Tout semble dire, dans cette attitude, que les médias craignent d'être taxés de conformisme, notamment de la part de sites Internet d'extrême-gauche comme Acrimed qui s'évertuent -et y réussissent souvent, hélas- à faire croire que les journalistes français sont majoritairement libéraux, sarkozystes, sionistes et pro-américains, alors que, je puis en témoigner car je sais de quoi je parle, c'est l'exact contraire qui est vrai.

Dans son éditorial de samedi dernier, Le Monde, accusé de soutenir le gouvernement et de discréditer les grévistes, a tenu à se défendre, titrant "Haro sur les médias !". Toujours ce besoin de se justifier, alors qu'il n'y a aucune honte, pour un journaliste rationnel, à dire qu'il est normal que tous les salariés cotisent autant pour leur retraite. Ceux qui dénoncent la "pensée unique" des médias ignorent que, contrairement aux idées reçues, leurs acteurs ne sont pas acquis aux idées qui ont triomphé lors des dernières élections, loin de là. À ne considérer que les patrons de presse, tous acquis au libéralisme -mais comment peut-il en être autrement de dirigeants d'entreprises ?-, on en oublie les journalistes de base, qui non seulement sont ceux qui remplissent les pages et occupent les ondes, jusqu'à preuve du contraire, mais en outre sont pour la majeure partie d'entre eux de gauche.

Pour une fois que les journalistes sont d'accord avec le gouvernement, plutôt que de crier, sans y réfléchir vraiment, à la soumission des médias à l'Élysée, il convient de se réjouir de ce qu'enfin, peut-être, un consensus va se dégager autour des réformes nécessaires. Mais pour ne pas brouiller les cartes, il serait appréciable que, dans ce genre de circonstances, les journalistes osent dire qu'ils sont d'accord car la raison même veut qu'il ne puisse y avoir de désaccords sur ces questions.

Roman Bernard

dimanche 18 novembre 2007

Solidarité... avec la CGT !



J'aime particulièrement le passage :

Bernard Campan : "Nan mais eh, c'est vach'ment important l'droit d'grève, hein, Messieurs-dames, attention hein ! J'vous signale que y a un siècle à peine vous aviez pas l'droit d'faire grève. Vous étiez bien emmerdés ! Tandis qu'aujourd'hui vous avez l'droit d'faire grève."

Pascal Légitimus : "Vous êtes encore plus emmerdés !"

Didier Bourdon : "Ouais qu'est, qu'est, qu'est-ce qui a dit du mal de Monsieur Krasucki là-bas ? Monsieur Krasucki est un réel militant syndicaliste, issu des masses laborieuses, Monsieur !"

Pascal Légitimus : "Ouais, même quand y parle, c'est laborieux, Monsieur !"

Ah, les Inconnus... en ces temps rudes pour la création humoristique et son corollaire indispensable, la liberté de parler de tout, les trois comiques manquent cruellement en France... bien sûr, comme pour les Beatles outre-Manche, il fallait bien que cela s'arrête un jour, mais j'aurais tellement aimé les voir tourner en ridicule la télé-réalité -qui était loin d'exister lorsqu'ils se sont séparés en 1993-, les douze ans de Chirac, la "gauche plurielle", la "démocratie participative" de Ségolène Royal, l'omniprésence de Sarkozy dans les médias, l'idôlatrie de Laure Manaudou, bref tout ce qui fait le ridicule -et la grandeur ?- de la société française. Ce qui manque surtout, c'est, depuis aussi les décès de Coluche, de Pierre Desproges et de Raymond Devos, des humoristes capables de mettre le verbe au service du rire, et inversement. Car, sans faire injure au talent comique de Gad Elmaleh -je ne parle même pas des autres, qui sont nuls-, ce n'est plus vraiment du même niveau.

Roman Bernard

samedi 17 novembre 2007

Les sifflets du désespoir

Ma journée a commencé par une mauvaise surprise et s'est achevée par une bonne : n'ayant pas tenu à regarder France-Maroc, match sans enjeu, hier soir, j'ai découvert avec effroi ce matin que la Marseillaise avait été sifflée par des supporters de l'équipe du Maroc (je ne dis pas marocains car la majorité d'entre eux devait être, qu'elle le veuille ou non, française). En revanche, j'ai été rassuré de lire que 83 % des lecteurs de L'Équipe.fr trouvent, comme moi, ces comportements inquiétants.

Si le quotidien sportif a eu la bonne idée de demander à ses lecteurs internautes leur avis sur ces sifflets, le compte-rendu de la rencontre est d'une effroyable bien-pensance . Le journaliste se félicite presque du fait que la pelouse est restée inviolée, et que le match a pu avoir lieu en entier : "Au moins, ce match-là est allé au bout. Pour ceux qui étaient au Stade de France le 6 octobre 2001 et qui y sont revenus vendredi, ça n'allait pas de soi. La joie démonstrative et débordante des milliers de supporters marocains avait quelque chose à voir avec celle qui avait alors saisi les Algériens, au point de précipiter l'envahissement du terrain et l'interruption du match."

Ayant, en revanche, vu le "match" entre la France et l'Algérie en 2001, je ne me souviens guère de la joie "démonstrative et débordante" des supporters de l'équipe d'Algérie (même remarque que pour le Maroc concernant le fait qu'il s'agit de supporters français). J'avais plutôt l'impression d'un profond désespoir.

Les sifflets, puis l'invasion du terrain mettant fin au match -au grand dam des joueurs algériens d'ailleurs- avaient été mis en relation avec la responsabilité historique de la France dans la colonisation puis la guerre en Algérie. Pourtant, en ce qui concerne le Maroc, il s'agit d'un pays qui n'a jamais été colonisé au sens strict du terme : il n'y a pas eu d'implantation de population comme ce fut le cas pour l'Algérie. Le Maroc a été sous protectorat franco-espagnol de 1912 à 1956 -ce qui n'était pas plus justifiable, cela dit. En dépit du sanglant épisode de la Guerre du Rif, rébellion tribale qui ne visait pas seulement les Européens mais également les villes marocaines, le Maroc et la France ont su garder de bonnes relations, facilitées par le fait que la décolonisation s'est déroulée pacifiquement. La récente visite d'État du président Sarkozy à Mohammed VI en témoigne. Je doute donc que le contentieux franco-marocain constitue une explication satisfaisante aux lazzis et aux huées.

Là où la colonisation pouvait être invoquée dans le cas de l'Algérie, elle l'est plus difficilement pour le Maroc. L'explication la plus probante est plutôt à chercher de ce côté-ci de la Méditerranée. Inutile de rappeler trop longuement, en termes compassés, que la communauté maghrébine a du mal à trouver sa place dans la société française et que dans cette affaire, les responsabilités sont partagées.

L'universalisme républicain, qui est un particularisme comme un autre, est incapable d'intégrer sans assimiler. Lorsqu'une communauté, essentiellement pour des raisons religieuses, refuse cette assimilation, l'intégration est bloquée.

Je tiens toutefois à dire, pour nuancer, que je ne m'alarme pas que des Français de deuxième ou de troisième génération supportent l'équipe du pays d'origine de leurs parents : même des descendants d'immigrés italiens, qui, pour le coup, sont complètement assimilés à la société française, arboraient des drapeaux italiens lors de la finale de la Coupe du monde. Le "patriotisme sportif" est quelque chose de très superficiel. S'il ne faut pas s'inquiéter de voir des enfants ou petits-enfants d'immigrés supporter les équipes de leurs pays d'origine, il ne fallait pas non plus, en 1998, crier au triomphe de la France "black-blanc-beur", pour constater sept ans plus tard, en 2005, que c'était un leurre, ou pire, un mensonge éhonté.

Non, ce qui est inquiétant, dans ces sifflets, c'est que cette haine de la France est le fait de Français qui s'ignorent. Cette francité des Maghrébins de France, j'en ai acquis la conviction lors d'un long tour du Maroc, à l'été 2004. Dans chaque grande ville où nous faisions escale (Fès, Meknès, Marrakech, Rabat, et dans une moindre mesure Tanger), nous rencontrions à chaque fois des Français d'origine marocaine en vacances au bled, qui amenaient avec eux la langue française -pourquoi croyez-vous que le Maroc est plus francophone aujourd'hui que du temps du protectorat français ?-, le mode de vie occidental, et une propension à se plaindre des contrariétés de la vie qui est bien française, pour ne pas dire gauloise. J'ai assisté, plus d'une fois, à des échanges plus qu'animés entre Marocains et Français d'origine marocaine, qui m'ont permis, si jamais j'en étais capable, de comprendre un peu mieux le malaise du migrant, jamais tout à fait parti, jamais tout à fait arrivé, très souvent déraciné. Malgré l'effet que peut produire le phénotype sur des yeux entraînés à amalgamer ce qui se ressemble visuellement, je voyais devant moi deux cultures nettement différentes, qui avaient d'autant plus de mal à se comprendre qu'il était difficile pour elles de voir où l'écheveau de leur héritage commun avait commencé à s'effilocher. Le plus dur est sans doute, lorsque l'on a un attachement à un pays qui n'est plus le sien, d'accepter de s'identifier complètement au nouveau. Les Français dits "de souche" y aideraient si, pour certains, ils acceptaient de reconnaître leurs compatriotes, tandis que pour d'autres, ils cessaient, au nom d'idéaux multiculturalistes et mondialistes désuets, de dénigrer l'idée de nation, qui seule rend possible le nécessaire métissage de la société française.

Roman Bernard



À lire aussi, le coup de bec de Monsieur Pingouin, le coup de gueule du Chafouin et la contribution d'Odanel.

jeudi 15 novembre 2007

Napoléon, Sarkozy et le "bonapartisme participatif"

Me replongeant hier soir dans la passionnante lecture du Mémorial de Sainte-Hélène, j'ai éprouvé une vive surprise en lisant les lignes suivantes :

L'Empereur disait avoir eu une idée heureuse qu'il était bien fâché de n'avoir pas exécutée; c'était d'avoir chargé quelques personnes de rechercher les pétitions les plus importantes : « Elles m'eussent indiqué chaque jour, disait-il, trois ou quatrre particuliers des provinces, qui auraient été admis à mon lever, et m'auraient expliqué directement leur affaire; je l'eusse discutée immédiatement avec eux, et leur eusse rendu prompte justice. » (1)


Aucune analogie n'est parfaite, mais cela m'a rappelé, après réflexion, l'attitude de Nicolas Sarkozy au ministère de l'Intérieur. À chaque fois qu'il était interpelé sur des problèmes de sécurité, Sarkozy promettait à son interlocuteur qu'il paierait de sa personne pour constater sur place le problème et lui apporter une solution.

L'hôte de la Place Beauvau s'était même permis, invité fin 2002 de l'émission 100 minutes pour convaincre de France 2, de proposer ce genre d'arrangement à Élisabeth Guigou, l'ancienne Garde des Sceaux se plaignant de violences policières dans sa circonscription de Seine-Saint-Denis.

Cette année, l'émission de TF1, J'ai une question à vous poser, lancée pour la campagne présidentielle, lui a donné une nouvelle occasion de répondre directement aux sollicitations des panélistes recrutés par la chaîne privée afin de former un échantillon représentatif de la société française.

J'ai toujours été particulièrement sceptique à l'égard de telles démarches, et partage assez l'avis de Raymond Barre à ce sujet. L'ancien premier ministre déclarait dans le Rendez-vous des politiques de France Culture, en mars dernier, qu'un candidat qui se respecte ne peut participer à une telle émission. Outre que la méthode est particulièrement douteuse -peut-on représenter une société par des figures, des stéréotypes ?-, elle donne lieu à des comportements qui ne font guère avancer le débat, comme celui de ce jeune homme exalté qui pointait Sarkozy du doigt en le traitant de "raciste", ou de Ségolène Royal qui alla toucher cet handicapé comme un roi thaumaturge l'eût fait des écrouelles d'un gueux.

La question simple qui ne pouvait être résolue, dans mon esprit, était celle-ci : pourquoi régler les problèmes de tel individu et pas de tel autre ? Le rôle du gouvernant, du législateur, ne consiste-t-il pas à prendre des décisions, à adopter des lois, qui recherchent avant tout l'intérêt général ? Autant de questions qui se trouvent compliquées par cet extrait du Mémorial, dont il faut cependant dire, pour nuancer, qu'il visait notamment à alimenter l'opposition libérale contre les Bourbons. Il était donc utile, pour Napoléon et son confident Las Cases, de faire contrepoids à la légende noire de l'Empereur, en lui opposant l'image d'un souverain éclairé et modéré. L'entreprise a plutôt réussi, si l'on en croit Chateaubriand : Vivant, Napoléon a manqué le monde. Mort, il le possède. Reste que l'idée d'un panel quotidien de citoyens représentatifs dont le prince règlerait les problèmes en personne a bouleversé l'idée que je me faisais de celui dont Nietzsche disait qu'il était une "force majeure de volonté et de génie" apparue "sur le pont entre deux siècles de décadence" (cf. La généalogie de la morale). Il relance en revanche la suggestion de Cratyle, qui formulait récemment l'hypothèse de l'avènement d'une forme de "bonapartisme participatif". Le bonapartisme participatif, une synthèse a priori incongrue, mais dans un pays marqué par la mystique de l'unité sans cesse perdue, sans cesse retrouvée, il n'est guère de politique ambitieuse et durable sans synthèse.

Roman Bernard



(1) Las Cases, Emmanuel, Mémorial de Sainte-Hélène, Éditions du Seuil, Collection "Points", t.1, p.441.

lundi 12 novembre 2007

Zapat'héros

Cet article sera partiellement reproduit dans l'édition du lundi 19 novembre de La Rotonde, le journal francophone de l'Université d'Ottawa.

Dans le genre "je sais que tout le monde en a déjà parlé, mais...", il y a la vidéo du 17e sommet ibéro-américain, qui s'est terminé samedi dernier à Santiago du Chili. Pour ceux qui ne l'auraient pas encore visionnée, on y voit le président vénézuélien Hugo Chavez invectiver la délégation espagnole constituée par le roi Juan Carlos et le chef du gouvernement socialiste, Jose Luis Zapatero. Le chantre de l'antilibéralisme qualifie l'ancien chef du gouvernement conservateur, Jose Maria Aznar, de "fasciste", pour avoir soutenu la tentative de renversement contre lui, en 2002. Devant l'incapacité de M. Zapatero à raisonner M. Chavez, qui n'hésite pas à dire qu'"un fasciste n'est pas humain, un serpent est plus humain qu'un fasciste" (est-ce vraiment Bush, l'"ennemi public n°1" ?), le roi Juan Carlos, lui qui a justement prononcé le divorce entre l'Espagne et le franquisme, en 1975, s'emporte et l'interrompt : "¿ Por qué no te callas ?" ("Pourquoi ne te tais-tu pas ?").

Nous sommes tous avides de "petites phrases" et c'est naturellement surtout celle-ci qui a été retenue de cette longue altercation. Pourtant, le fait le plus remarquable ici, c'est davantage la dignité de Jose Luis Zapatero, qui défend non seulement l'Espagne et ses institutions, rappelant que son prédécesseur a été élu démocratiquement, mais aussi le seul principe du respect des gouvernements démocratiques dans un contexte international.

Les propos simples, clairs, sincères du chef du gouvernement espagnol traduisent aussi la maturité démocratique de l'Espagne, où l'alternance est synonyme de continuité. Même si les divergences sont très marquées entre socialistes et conservateurs en Espagne, peut-être davantage qu'en France, Jose Luis Zapatero assume l'action de son prédécesseur en tant qu'elle procédait de la même légitimité que celle qui est la sienne aujourd'hui.

"Vérité en deça des Pyrénées, erreur au-délà" ou pas, la France ne donne pas le même exemple, lorsque les socialistes se rendent à Alger pour s'excuser, au nom du gouvernement français dont ils n'assument pas la charge, des crimes commis par la France lors de la guerre d'Algérie -ont-ils demandé aussi au gouvernement algérien de s'excuser des crimes du FLN ?-, tandis que Nicolas Sarkozy, qui appartenait pourtant au même gouvernement que Dominique de Villepin, est allé s'excuser de l'"arrogance" de ce dernier lorsque l'ancien ministre des Affaires étrangères avait refusé que l'ONU donne sa bénédiction à l'invasion anglo-américaine de l'Irak, en 2003.

Cette vidéo devrait à mon sens donner trois autres leçons aux Français :

- Si vous n'avez jamais étudié le castillan et que vous avez réussi à comprendre l'essentiel de l'altercation, vous vous dites peut-être, comme moi, que les langues romanes sont vraiment proches et qu'il y a sans doute quelque chose à faire au niveau éducatif : pourquoi se forcer à apprendre l'allemand, langue parlée seulement en Europe et pas indispensable outre-Rhin puisque l'on y parle très bien l'anglais, et pas le castillan, l'italien, le portugais, voire le roumain, langues proches et, dans le cas du castillan et du portugais, utiles au niveau international ? Bien que Français du Nord, je suis un défenseur de la latinité de la France et j'estime, en outre, que l'étude d'autres langues issues du latin permettrait d'enrichir la nôtre. L'Union latine, qui favoriserait cela, gagnerait à être davantage promue en France.

- La fermeté de M. Zapatero face à l'outrance d'Hugo Chavez prouve une fois de plus qu'aucune entente n'est possible entre la gauche sociale-démocrate et la gauche antilibérale. Là encore, le PS pourrait s'inspirer de son homologue espagnol.

- Le comportement d'Hugo Chavez, qui compte au nombre de ses prétentions celle de marcher dans les pas du libertador Simon Bolivar, vise moins Jose Maria Aznar, qui n'a plus aucune importance politique, que l'ancienne puissance coloniale. Pourtant, l'importance des décisions prises lors de ce sommet (lutte contre la pauvreté, renforcement de la coopération régionale, signature d'un accord permettant aux travailleurs migrants de transférer leurs prestations de sécurité sociale entre pays ibéro-américains), comme de celles prises lors des sommets du Commonwealth, prouve que l'Espagne, le Portugal, l'Angleterre, ont réussi la décolonisation, au contraire de la France. Il est vrai que des quatre grands colonisateurs de l'Amérique, la France est de loin la moins bien lotie, avec seul le petit Québec, sous la tutelle des Anglo-Saxons d'Ottawa, pour défendre son héritage, ce qui limite évidemment les possibilités d'influence américaine de la France. Mais même avec les contrées où elle fut très présente, la France n'a pas su garder de bonnes relations. Il ne me semble pas, pourtant, qu'elle ait été plus dure en Algérie que le Portugal en Angola, l'Angleterre en Inde ou l'Espagne en Amérique latine. De bonnes relations avec les anciennes colonies seraient pourtant nécessaires pour que la France, en plus de l'Europe et de l'OTAN, trouve un troisième levier pour faire entendre sa voix au niveau international. Pour que la France et les pays francophones d'Afrique noire et du Maghreb puissent agir ensemble sur un pied d'égalité, et éviter ainsi toute dérive néo-coloniale, l'Organisation internationale de la Francophonie, pour peu que les Français arrêtent de la regarder avec dérision et scepticisme, serait assurément un vecteur important d'une mondialisation moins dominée par le Nord, moins asymétrique et surtout plus ouverte à la diversité.



Roman Bernard

dimanche 11 novembre 2007

Poujadio France

Je m'apprêtais à écrire ici une critique du Rêve de Cassandre -naturel pour un blog dont la devise est une citation de Woody Allen- quand je suis tombé par hasard sur cet article du site Internet de France Info.

Après la publication d'un sondage dans le Journal du dimanche révélant que 54 % des Français seraient favorables au rattachement de la Wallonie à la France, France Bleu Nord a dépêché l'une de ses journalistes à Mouscron, juste après la frontière franco-belge, pour faire un "enrobé", c'est-à-dire un reportage radio durant entre une minute trente et deux minutes trente (1'50" en l'occurence) et où la voix du journaliste alterne avec celles des personnes interrogées.

Le format et le procédé propres à l'enrobé présentent évidemment le risque de donner lieu à un "eau chaude, eau froide, eau tiède" dont les médias audiovisuels sont friands. On rapelle les faits, puis on va voir le camp A, on explique ensuite qu'il existe aussi un camp B opposé, et, devant l'impasse que leur opposition à distance révèle, on va vite chercher l'arbitrage du camp C (assez souvent un acteur de la "société civile"), qui met fin au conflit par un compromis sans répondre à la question.

Je m'attendais à un rappel initial de l'existence d'une région francophone en Belgique pour un auditoire français qui, quand il ne l'ignore pas complètement, pense confusément que tous les Belges, Flamands compris, parlent français, mais ce n'était pas nécessaire : il s'agit ici d'un enrobé réalisé au départ pour France Bleu (puis repris par France Info), dans une région où les auditeurs sont déjà au courant. Le principe du "eau chaude (A), eau froide (B), eau tiède (C)" est donc tout de suite appliqué, et à la lettre. Cet enrobé est un cas d'école du journalisme radio.

Mais avant de commencer la critique de l'enrobé en question, il n'est pas inintéressant de noter que ce qui a motivé le reportage radio, ici, c'est le sondage du "JDD". Ce qui fait l'actualité pour Radio France, ce sont donc moins les rebondissements de la crise institutionnelle belge que les "informations" données par les confrères.

Puisque le JDD n'est pas, selon l'OJD, un hebdomadaire mais un "quotidien du septième jour", sur le modèle des éditions dominicales des journaux anglo-saxons, c'est ce journal, dont j'ai déjà questionné ici la qualité, qui trône naturellement sur les tables des rédactions audiovisuelles le dimanche.

Car, chose que ceux qui prétendent sans réfléchir que la "télé est le média numéro 1" ignorent, les sujets choisis par les stations de radio et les chaînes de télévision sont souvent tirés des journaux du matin. C'est toujours, malgré la crise des ventes, la presse écrite qui donne le ton. En témoignent les nombreuses revues de presse à la radio. Ce que révèle en outre le recyclage du sondage du JDD par France Bleu, c'est le moutonnisme des médias qui conduit les rédactions à parler d'une "info" ou d'une "actu" en réaction aux autres. Un serpent qui se mord la queue, et même qui s'en nourrit.

Mais revenons à ce fameux enrobé. Il commence, comme vous pouvez l'entendre, par l'arrivée à Mouscron, où seul le panneau prouve que l'on a changé de pays. On pourrait d'ailleurs en dire presque autant de Bâle, Kehl, Ventimiglia, San Sebastian ou encore Roses. Mais la communauté de langue avec la Wallonie fait en outre qu'ils est moins difficile d'aller à la pêche aux informations. Ce qui explique que la journaliste aille directement, et exclusivement, interroger les clients d'un bar.

C'est vrai, quand il n'y a pas d'actualité un dimanche, pourquoi essayer de recueillir les avis de personnes expertes de la question, ce qui sera difficile, long, et demandera éventuellement un déplacement où l'appel à un correspondant pigiste, donc payé en plus ? Autant aller chercher des brèves de comptoir avinées à Mouscron, c'est moins cher, plus rapide et surtout nettement plus "authentique".

Il y a toutefois une raison valable à entrer dans ce bar en particulier : le patron est français et, nous dit-on, ne fait pas de différence entre Nordistes et Wallons, à tel point qu'il est favorable au rattachement de la Wallonie à la France, ce qui "fait bondir" Édith, qui s'écrie : "On est belges, on le reste !".

Ca, c'est le camp A, opposé au rattachement et qui, tout en nuances, exprime son refus de devenir français. Mais comme, pour tout rattachement, il faut l'accord des deux parties, la journaliste demande son avis à un client dont elle précise qu'il est français avant de dire qu'il répond au doux prénom de "Jean-Marie". Ce brave Hexagonal est favorable au rattachement, puisque, dit-il, "on parle très bien français à Liège, Namur et tout ça" (sic). On le parle même tellement bien que c'est la langue maternelle des Liégeois et des Namurois et même des Touçaois.

Difficile de trouver un partisan plus caricatural du "rattachisme". Le camp B apparaît donc assez fragile, même lorsqu'il est renforcé par Pierre, boucher wallon, qui manifestement n'a pas bu que de l'eau, pour reprendre les propos tenus par le présentateur de la RTBF à l'égard de Nicolas Sarkozy lors du G8 : "Si ça irait mal avec les Flamands" (sic), il préfère être français. "De toute façon, on est tous européens", justifie-t-il. Le camp B aborde donc la riposte du camp A en mauvaise posture : il n'y a eu jusqu'ici aucun argument valable : celui sur la langue est ridiculement présenté, tandis que celui sur le fait que "l'on est tous européens" est absurde : les Flamands aussi sont européens.

Et c'est tout naturellement que le camp A donne le coup de grâce au rattachisme avec Lucien, Français qui plus est : À c'moment on peut rattacher la Belgique, l'Allemagne, j'veux dire tous les pays qui sont avoisinants d'la France, moi j'pense que chaque pays doivent conserver leur indépendance" (sic). Ainsi s'en trouve, avec un troisième sophisme -qui a parlé de remettre en cause l'indépendance d'un pays ?- ridiculisée la cause rattachiste sans qu'elle ait été vraiment présentée.

C'est alors que le camp C, au-dessus des clivages, apparaît pour faire taire les protagonistes. Ce n'est pas un spécialiste mais la journaliste elle-même qui conclut que ni l'éclatement de la Belgique ni le rattachement de la Wallonie ne sont à l'ordre du jour, le problème étant politique. Les tensions concernent plus, nous assène-t-on, les députés à Bruxelles que les Wallons et les Flamands dans leurs rapports au quotidien. Il ne manquait plus que le poujadisme, manifeste ici : les élites bruxelloises se déchirent, alors que la Belgique reste un royaume de Cocagne, où les "vraies" gens vivent en paix et en harmonie autour de leur bière d'abbaye.

Je l'ai déjà dit, je suis favorable à l'unité de la Belgique, craignant qu'une éventuelle sécession flamande n'en signifie d'autres, en Catalogne et au Pays basque par exemple. Reste que, dans le cas où la Flandre se séparerait effectivement de la Belgique, je ne verrais pas d'autre solution viable pour la Wallonie que de demander son rattachement à la France.

Les rattachistes du Rassemblement Wallonie-France ne pèsent qu'1 % aux élections, m'objecte-t-on. Je ne parierais pas sur un score aussi bas si la Wallonie devait être abandonnée par la Flandre. Les sondages ne révèlent l'état de l'opinion qu'à un moment donné. Un sondage, au début de l'année 1958, révélait de la même façon qu'1 % seulement des Français souhaitait le retour du général de Gaulle. On sait ce qu'il est advenu de ce 1 %, multiplié par 80 lorsque la Constitution de la Ve République a été adoptée par référendum.

Quant aux Français, qui ne sont donc selon le sondage du JDD que 54 % à être favorables à ce rattachement, ils démontrent une fois de plus ce qu'il faut bien qualifier chez eux de "gallocentrisme" : malgré la langue qui les unit aux Wallons, aux Bruxellois, aux Romands, aux Valdôtains, aux Québécois, aux Acadiens, ainsi qu'à plusieurs dizaines de millions d'Africains, ils ne se préoccupent que de leur Hexagone déclinant, tandis que le monde évolue à grands pas vers la modernité. Tout juste se gorgent-ils de temps à autre d'Europe, sans réaliser que, de l'autre côté de l'Atlantique, plus de 300 millions d'Américains, de Canadiens et de Québécois partagent nos valeurs, rendant dérisoire le repli sur le Vieux Continent dans un monde globalisé. J'avais commencé par vouloir dénoncer le poujadisme de Radio France, qui ose appeler une enquête un recueil de conversations de bistrot, mais après réflexion, les journalistes du service public doivent bien s'adapter à leur auditoire.

Roman Bernard

jeudi 8 novembre 2007

Ne tirez pas sur le Premier ministre !

Il est difficle de ne pas avoir entendu parler de la vidéo "Fillon se lâche", où l'on voit le chef du gouvernement, filmé dans les locaux d'Europe 1 où il était invité, se plaindre du peu de déplacements importants que lui laisse le président de la République. Plutôt que d'afficher mimétiquement le lecteur Dailymotion ici, il convient de s'interroger sur l'évolution de la fonction de Premier ministre depuis l'arrivée au pouvoir de Nicolas Sarkozy.

N'est-il pas écrit, à l'article 20 de la Constitution, que "le Gouvernement détermine et conduit la politique de la Nation" ? Il est vrai qu'en situation de concordance de vues entre la majorité parlementaire et le chef de l'État, ce principe est purement formel, tandis qu'en période de cohabitation, il correspond pleinement à la pratique du pouvoir. La synchronisation des élections présidentielle et législatives permise par la réforme du quinquennat rend peu probable le cas d'une nouvelle cohabitation.

Aussi, pour adapter le texte constitutionnel à la pratique institutionnelle, les experts de la commission présidée par Édouard Balladur, dont on sait qu'il fut l'un des précurseurs de l'idée d'un "régime présidentiel à la française" ont-ils envisagé que l'article 20, réformé, confierait toujours la "conduite" de la politique de la nation au gouvernement mais sa "détermination" -ou plutôt sa "définition" comme le mentionne le rapport- au président de la République.

Cela a le mérite, dans la situation politique actuelle, de clarifier enfin les compétences, après une cinquantaine d'années de flou institutionnel. Mais le cas d'une quatrième cohabitation est toujours possible, notamment parce que le président peut toujours être amené à dissoudre l'Assemblée nationale, démissionner ou décéder durant son mandat, comme l'ont bien rappelé les commentateurs politiques, mais aussi, de façon plus subtile, parce que dans le cas d'un rapport de forces très équilibré lors de la prochaine élection présidentielle, le scrutin uninominal majoritaire à deux tours rend l'issue des élections législatives très incertaine.

Une nouvelle cohabitation, si l'article 20 était réformé conformément aux conclusions de la commission Balladur, aboutirait au blocage des institutions. Le président, désavoué à peine élu, serait incapable de définir la politique de la nation, tandis que le gouvernement, dont la légitimité serait restreinte en raison de sa défaite à l'élection présidentielle -qui donne un mandat plus clair que les 577 élections de députés- aurait une marge de manoeuvre très étroite pour la conduire.

Pour éviter la paralysie complète, on serait donc obligé d'en revenir à la pratique qui prévalait lors des trois cohabitations, c'est-à-dire le respect absolu de l'article 20 tel qu'il est rédigé actuellement. Or, on sait que pour être pérennes, les institutions ont besoin de ne pas être par trop tourmentées. À cet égard, la Constitution américaine, qui a été maintes fois amendée mais jamais remplacée depuis la naissance des États-Unis, devrait constituer un modèle de stabilité pour une France à l'histoire constitutionnelle agitée.

Mais le plus grave n'est peut-être pas là. En assumant pleinement, contrairement à son prédécesseur, la politique qu'il décide, Nicolas Sarkozy réduit François Fillon à un rôle insignifiant sur le plan international -contrairement au secrétaire d'État américain dont c'est la spécialité- ainsi que sur le plan intérieur, où le chef de l'État lui-même prend en main les principaux dossiers.

C'est sur la politique intérieure -plus qu'au niveau diplomatique où il existe un relatif consensus en France- que cette pratique est la plus risquée. On l'a dit, le président se prive en sous-utilisant François Fillon d'un fusible, d'un valido dont il serait bien inspiré de se servir davantage au moment où reprennent les conflits sociaux.

Ce qui a moins été dit, en revanche, c'est que si Sarkozy échoue -il faut certes être patient, mais c'est une éventualité-, après avoir concentré l'attention sur la présidence de la République, c'est la fonction présidentielle elle-même qui risque de se trouver fragilisée. On en arriverait donc paradoxalement à une situation où après que l'on aurait consolidé le rôle du président pour renforcer les institutions, celles-ci se trouveraient affaiblies par un éventuel échec présidentiel. Par prudence, il semble donc nécessaire de conserver la fonction de Premier ministre telle qu'elle est. L'élasticité permise par la bicéphalie de notre régime est tout à la fois un gage de souplesse et de résistance, que ne permet pas l'exercice personnel du pouvoir.

Pour un retour au scrutin proportionnel de liste par département, mais avec un seuil de sécurité suffisant

La deuxième proposition du Comité constitutionnel qui semble inadéquate est l'introduction d'une dose de proportionnelle dans l'élection des députés. Outre le fait que cela reviendrait à créer deux catégories de députés, ce qui ne serait pas franchement en accord avec l'esprit des principes républicains, cela ne réglerait pas non plus le problème de la sur-représentation des deux grands partis de gauche et de droite au Palais Bourbon, qui empêche un débat parlementaire digne de ce nom.

Je l'ai dit dans le billet précédent, j'éprouve une certaine réticence à l'égard du scrutin proportionnel, qui est un facteur d'instabilité, d'impuissance mais surtout d'illégitimité et d'irresponsabilité puisqu'il conforte les apparatchiks pouvant se contenter de figurer en bonne place sur la liste de leur parti plutôt que d'affronter l'épreuve du suffrage universel.

Mais je ne suis pas satisfait non plus du système actuel, car le scrutin uninominal majoritaire à deux tours, qui confie la représentation d'une circonscription à un potentat local, présente tous les risques du localisme, qui ne peut manquer de chagriner le jacobin que je suis, privilégiant forcément le national au local.

Certes, le mandat législatif unique, également proposé par la commission, limiterait le risque de retrouver au Palais Bourbon ces politiciens locaux qui se contentent de cultiver leur terroir grâce à la mairie pour conserver tous les cinq ans leur siège à l'Assemblée nationale, où ils font remonter les "préoccupations" de leur clientèle.

Mais il ne l'écarte pas complètement non plus. En revanche, il serait intéressant, pour que la politique au niveau parlementaire cesse d'être locale et redevienne nationale -quand s'affranchira-t-on de cette tyrannie de la "proximité" qui empêche toute politique visionnaire et ambitieuse ?-, de renouveler l'expérience du scrutin proportionnel de liste par département, utilisé en 1919, puis sous la Quatrième République et en 1986. Pour éviter, toutefois, l'instabilité politique de la Quatrième République, il serait judicieux de fixer un seuil de sécurité important -au moins 10 %, mais sans doute 15, 20, voire 25 %- à partir duquel chaque liste départementale enverrait à Paris un nombre de députés proportionnel à son résultat.

Pourquoi le département ? Parce qu'au contraire de l'arrondissement, trop local, et de la région, trop identitaire, le département est l'échelon républicain par excellence. Il n'est pas assez petit pour donner lieu au clientélisme, ni assez grand pour mettre à mal l'unité du territoire. Cela me permet de dire, en conclusion, que s'il y a un échelon à supprimer en France, c'est moins le département, qui est la transcription territoriale du principe d'égalité -tous les départements sont logés à la même enseigne-, que la région, sorte de "retour du refoulé" des provinces d'Ancien Régime. Abolir le département, comme continuer la politique de décentralisation, serait un pas de plus vers la désunion de la France, pays dont l'existence est moins due à la géographie qu'à la persistance d'un État central à travers les siècles.

Roman Bernard

mardi 6 novembre 2007

Pourquoi cette crainte du référendum ?

Jean-Pierre Chevènement, dont Rue 89 publie aujourd'hui une interview exclusive, rappelle opportunément que le mot "référendum" fait toujours partie de la langue française. Depuis celui du 29 mai 2005, pour lequel j'avais voté "oui" et dont, après une profonde remise en cause du bien-fondé de l'entreprise européenne, je me réjouis du rejet massif, l'appel au peuple sur des choix qui le "concernent et qui le regardent", pour reprendre la formule de François Mitterrand, semble tabou pour la classe politique française.

Nicolas Sarkozy, beau joueur, avait prévenu pendant la campagne qu'il ne soumettrait pas au vote des Français le "mini-traité" ou "traité simplifié" qui devait selon lui reprendre l'essentiel des dispositions institutionnelles du Traité constitutionnel n'ayant pas fait l'objet d'une contestation.

Étrange que l'on puisse segmenter un vote et décider, a posteriori, les points que les Français ont rejetés et ceux qu'ils ont, au contraire, approuvés, alors qu'en principe, ce rejet invalidait l'ensemble de la Constitution. Surtout que, comme Valéry Giscard d'Estaing s'en amusait récemment sur les ondes de RTL, "sa" Constitution a tout simplement été éclatée et réincorporée dans les 256 pages du nouveau traité. Ségolène Royal, je me dois de le concéder, avait fait preuve d'une plus grande exigence démocratique lors de la campagne en promettant qu'il n'y aurait pas de nouvelle réforme des institutions de l'Union sans un référendum. N'étant plus députée des Deux-Sèvres -erreur majeure de sa part dans la perspective de sa prise de contrôle du PS-, elle n'aura donc pas à se dédire complètement, au contraire de ses amis socialistes qui voteront, malgré tout, "oui" au traité européen.

Au-delà de la question sur la nécessité d'un référendum dans ce cas précis, il convient de s'interroger sur la pratique référendaire en France depuis le départ du général de Gaulle, en 1969. Le fondateur de la Ve République était, on le sait, friand de cette pratique, que certains constitutionnalistes de gauche jugent "césariste"... l'article 3 de la Constitution ne stipule-t-il pas, pourtant, que "la souveraineté nationale appartient au peuple qui l'exerce par ses représentants et par la voie du référendum" ? Au passage, il est amusant de noter qu'une certaine gauche élitiste, qui prétend incarner la démocratie, ait une telle aversion pour le référendum, et au-delà pour le suffrage universel.

Contre l'élection du président au suffrage universel direct, pour que la réalité du pouvoir soit détenue par le Premier ministre non élu, contre le référendum constitutionnel ou législatif, pour enfin le scrutin proportionnel qui ôte toute responsabilité aux têtes de liste, sûres d'être élues car haut placées dans leurs partis, la tradition de cette gauche des juristes et des professeurs, nostalgique de la Troisième et de la Quatrième Républiques, est de voir derrière le suffrage universel, surtout lorsqu'il est sollicité dans le cadre d'un plébiscite, les spectres du 18 Brumaire, du 2 Décembre 1851, du 13 Mai 1958, bref du "pouvoir personnel".

Ne nous étonnons donc pas que François Mitterrand, qui avait promis en 1981 de "rendre le pouvoir aux Français", n'ait procédé qu'à deux référendums en 14 ans de présence à l'Élysée, sur les Accords de Nouméa en 1988 et sur le Traité de Maastricht en 1992. Jacques Chirac n'a pas fait mieux avec autant de consultations du peuple (réforme du quinquennat en 2000 et Traité constitutionnel européen en 2005). Quant à Georges Pompidou et Valéry Giscard d'Estaing, qui ont certes eu moins de temps, ils n'ont respectivement déclenché qu'un seul (sur l'élargissement de la CEE aux Îles britanniques, au Danemark et à la Norvège en 1972) et aucun référendum. En comparaison, le général de Gaulle, en 11 ans de pouvoir, a fait cinq fois appel au peuple. Si les trois premiers référendums, sur la Constitution de la Ve République (1958), l'auto-détermination de l'Algérie (1961) et la ratification des Accords d'Évian (1962) avaient rencontré un quasi consensus, celui sur l'élection du président de la République au suffrage universel avait au contraire vu l'opposition de la gauche, pour les raisons explicitées plus haut.

Le cinquième et dernier (régionalisation et réforme du Sénat), rejeté et à l'origine de la démission du général, explique en partie la relative frilosité de ses successeurs, même lorsque cela aurait permis une démocratisation de ce régime honni par l'auteur du Coup d'État permanent car jugé trop autoritaire. L'échec du 29 mai 2005 n'a bien sûr rien fait pour démentir cette frilosité.

Frilosité coupable quand le référendum permettrait de régler certains conflits sociaux. La majorité actuelle, obsédée par les sondages, a beau jeu d'arguer que les Français sont "derrière elle" sur le service minimum, la loi sur l'immigration, la réforme des régimes spéciaux... que ne le prouve-t-elle pas en convoquant des référendums sur ces questions ? Au lieu de se baser sur les résultats des élections présidentielle et législatives déjà lointaines et qui signifiaient moins l'adhésion à un programme qu'à une personne, le référendum permettrait de trancher une fois pour toutes sur des questions cruciales. Cela permettrait aussi de contraindre les syndicats à être raisonnables, lorsqu'ils verraient que leur position n'est défendue que par une étroite minorité de la population. Mais Nicolas Sarkozy, dont je n'oublie pas qu'il est l'héritier idéologique d'Édouard Balladur, rétif au référendum, risque de n'avoir ni la volonté ni le courage de faire appel au peuple qui l'a élu. Outre le fait qu'il ne pourra pas conforter sa légitimité, chose qui ne serait pourtant pas inutile pour mener les réformes indispensables, il risque également de provoquer des malentendus en interprétant à sa guise les intentions des Français, révélées selon lui par les sondages d'opinion. Cela ne va pas dans le sens d'une réconciliation des Français avec la politique.

Roman Bernard



PS : sur le référendum d'"initiative populaire", présenté comme une alternative au référendum "vertical" des élites vers le peuple, je tiens ici à faire part de ma réticence : qui sera capable de réunir de nombreuses signatures, sinon les communautés, les églises et les groupes de pression ? Si ce principe venait à être entériné, c'en serait fini, à mon sens, de ce que l'on entend en France par République, c'est-à-dire régime subordonnant les intérêts particuliers à l'intérêt général.

samedi 3 novembre 2007

La pollution, c'est bon.



Les manifestants de droite se mobilisent pour la pollution (il était temps).

Timothé M.

jeudi 1 novembre 2007

Grenelle, ou comment redonner du sens à la nation

Cet article sera publié lundi prochain dans La Rotonde, le journal francophone de l'Université d'Ottawa et est d'ores et déjà disponible en ligne sur Agoravox, le média citoyen, Yahoo ! Actualités, Esprits Libres, Le Post et Lyon Capitale.

S'il faut mettre à l'actif des acteurs du Grenelle de l'Environnement un premier succès, c'est d’abord d'avoir su faire preuve d'un grand esprit de synthèse pour déterminer les attributions des six groupes de travail, qui ont présenté leurs premières conclusions la semaine dernière. Preuve qu’il existe encore une sorte d’excellence française, laquelle a donc trouvé dans l’écologie un nouveau champ d’expression.
Changements climatiques et maîtrise de l'énergie, protection de la biodiversité et préservation des ressources naturelles, lutte contre les effets des pollutions sur la santé, production et consommation durables, imagination d'une "démocratie écologique" prévoyant de nouvelles institutions et une nouvelle gouvernance, recherche d'une politique de l'environnement riche en emplois et en compétitivité...
Ces six enjeux doivent en effet être traités de concert pour parvenir à l’élaboration d’une politique écologique qui dépasse le stade des déclarations de principe, comme celle, passée à la postérité, de Jacques Chirac à Johannesburg en 2002 (le fameux « la maison brûle »). À cet égard, j’ai été particulièrement attentif au rapport de l'atelier intergroupes sur les déchets (quant à celui sur les OGM, je me déclare incompétent pour en parler).
Le retraitement des déchets, question politique entre toutes
La question transversale du retraitement des déchets est éminemment politique en ce que, plus que toute autre peut-être, elle a pour acteur principal le citoyen. Les déchets ont un aspect concret, visuel, odorant même, qui permet le mieux cette révolution des mentalités à laquelle appelle le Grenelle. C’est en effet notamment par la réduction du volume de ses déchets, par la collecte sélective, le compostage –encore trop marginal-, que le citoyen peut prendre conscience de son impact sur l’environnement.
Le retraitement des déchets a en outre un coût très important, qui s’ajoute aux prix d’achat des produits pour en donner la valeur réelle. Être économe de ses déchets, c’est donc aussi devenir conscient de la valeur des objets tout au long de leur cycle de vie.
Je dois avouer qu’en dépit de mon a priori négatif sur l’importance des mesures qui devaient être proposées, j’ai été très agréablement surpris par l’ambition de certaines d’entre elles. La proposition d’un moratoire sur l’installation de nouveaux incinérateurs, d’une réduction de la fiscalité pesant sur les ménages pratiquant la méthanisation des déchets organiques, de la promotion sur le marché de produits économes en emballages, de la baisse de la fréquence du ramassage des ordures par les camions de la voirie, sont des mesures qui, sans être révolutionnaires, devraient toutefois permettre de commencer le travail de longue haleine que représente le retraitement des déchets. On pourrait aller plus loin, comme au Canada, où les villes de Leaf Rapids (Manitoba) et Rossland (Colombie-Britannique) ont interdit les sacs plastique pour éviter leur dissémination, comme je l'écrivais au mois d'avril dans une dépêche AFP, rédigée lors d'un stage (non-rémunéré, bien sûr) effectué au bureau de l'Agence France-Presse à Montréal.
Objectif de recyclage de 35 à 60 % en 2015
Pour l’heure, le recyclage est beaucoup trop faible en comparaison de l’augmentation croissante du volume de déchets produit par chaque habitant en France : 19 % en 2004, avec un objectif de 35 à 60 % tracé par les Grenellistes à l’horizon 2015. C’est encore trop peu, mais c’est déjà beaucoup quand l’on imagine qu’il y a une dizaine d’années, le recyclage des déchets était quasi anecdotique, et que l’on se contentait de se demander pourquoi il existait depuis si longtemps en Allemagne et non en France, allant jusqu'à conclure que l'Allemand est plus écolo que le Français, ce qui est faux.
Ne boudons pas notre plaisir, les conclusions du Grenelle relatives aux déchets sont satisfaisantes. D’une manière générale, même si cette démarche d’un pays réunissant ses principaux acteurs pour débattre des moyens de sauver la planète peut sembler vaine, voire prétentieuse, elle témoigne de la persistance de l’idée de nation en France, à laquelle vous me savez très sensible. Les acteurs présents ont répondu à l’invitation du gouvernement français, et si tous, d’une manière ou d’une autre, avaient des intérêts particuliers à faire valoir, ils ont su accorder leur démarche commune à l’exigence de l’intérêt général. À une époque où l’on glose et l’on pérore sur la nécessité d’un nouveau « pacte républicain », il me semble qu’une initiative comme celle du Grenelle, malgré toutes ses imperfections, est de mise à rassembler à nouveau les Français autour d’un projet commun, qui plus est un projet capital pour l'avenir. Pour un pays que l'on dit déboussolé, ce n’est en fin de compte pas si mal.

Roman Bernard

République des blogs : on n'a pas les mêmes idées, mais on a la même passion

Le problème de vouloir faire deux soirées en une, c'est que la première partie a presque toujours tendance à prendre le pas sur la seconde. D'où mon arrivée relativement tardive à la République des blogs hier soir (une heure du matin), malgré la vélocité déployée sur mon premier Vélib'. Je pensais avoir raté l'essentiel, et je n'avais pas tout à fait tort (pas de photos !). Toutefois, puisque le programme prévoyait que la soirée devait se terminer à quatre heures, j'ai quand même eu trois heures pour discuter, notamment, de la nature du bonapartisme avec le néo-blogueur Cratyle, lequel a pointé chez votre serviteur une petite contradiction : comment peut-on se dire bonapartiste, donc en principe favorable à une hiérarchie pyramidale de la société, et tout à la fois contribuer au développement du Web 2.0, qui abolit la verticalité de la transmission de l'information ? Il est vrai que je n'en suis pas à une contradiction près, mais, pour l'heure, je ne vois pas d'explication satisfaisante à cela. Peut-être est-ce parce qu'estimant que le sommet de la pyramide n'est pas à mon goût, je préfère, dans l'attente d'un changement qui m'agréerait davantage, patienter à coup de billets critiques ? Bonapartiste ou pas, je ne pourrais plus me passer de cette lubie très hexagonale qu'est le blogging politique. Prochain billet sur Criticus ce soir.

Roman Bernard