mercredi 30 janvier 2008

République des blogs, 17e édition

Billet bref et tardif pour informer ceux qui seront présents, ou seraient tentés de l'être, que je serai ce soir à la République des blogs, au Pavillon Baltard, 9, rue de la Coquillière, Paris 1er. A ce soir, donc.

Roman Bernard

mardi 29 janvier 2008

Ma biographie, écrite par un confrère...

BERNARD (Roman). 1983-2030. Dictateur français. L'esprit supérieur de ce jeune journaliste à la plume acerbe lui attire un succès rapide. Il entre au Figaro en 2007 mais, lassé par "le politiquement correct de ce journal bêtement sarkoziste", il démissionne avec fracas au bout de quelques mois. Il fonde alors son propre journal, Le Bonapartiste (2008) qui connait un succès mitigé. L'argent injecté par sa belle-famille (il a épousé Caroline Bonaparte en 2007) lui permet de tenir le coup. Il réalise d'ailleurs de substantielles économies grâce à un nouveau type d'organisation rédactionnelle : il est le seul rédacteur de ce quotidien de 64 pages. Il publie en 2010 L'Avenir appartient à l'Occident, manifeste de toute une génération, prônant une union politique de l'Occident avec comme capitale Paris. En 2011, il tente une révolution bonapartiste mais le président Nicolas Sarkozy le fait arrêter. Il lui propose alors d'entrer au gouvernement dans un esprit d'ouverture ou d'être exilé. Le fier Roman choisit la seconde solution et fuit en Argentine. C'est là qu'il rassemble ses partisans et publie Sauver la France malgré elle (2014) et Autorité, j'écris ton nom (2017). En 2020 il prend le pouvoir lors du "Coup de Buenos Aires" et se fait nommer Napoléon Ier, empereur d'Occident. Il publie Pour une guerre de civilisation (2022) et met rapidement son projet à exécution, lorsqu'il lance l'Expédition Afrique (2023), censée "civiliser le Continent noir".
Après la conquète de Cotonou (Bénin), il prend dans ses mains un drapeau français sur les débris de l'Hôtel de Ville et se lance dans un grand discours : "Le Pacte de Cotonou" (2025). Lassés de son autorité, les Argentins se révoltent et le déposent. Lors du traité du Rio de la Plata, il obtient son exil sur l'Île d'Elbe où il séjourne désormais. Ses partisans l'ont abandonné, il est seul avec sa maîtresse Nadja. En 2030, il se lance seul dans une expédition pour conquérir Paris mais est arrêté à un barrage routier près de Fontainebleau (c'est l'adieu de Fontainebleau). Il fuit et tente de conquérir la Bolivie mais se fait reconnaître en refusant de parler une autre langue que le français. Il est assassiné. Son dernier mot est "Wouf".

lundi 28 janvier 2008

Supprimons les « régions » plutôt que les départements

Pourquoi la commission pour la libération de la croissance veut-elle la suppression des départements ? S'il est indéniable que la régionalisation mise en oeuvre par Gaston Deferre en 1982 (après l'échec de De Gaulle lors du référendum de 1969 qui la prévoyait) a conduit à l'enchevêtrement des échelons administratifs, source de confusions et de gaspillages, on pourrait en tirer la leçon et revenir sur cette réforme vieille d'un quart de siècle, au lieu d'anéantir l'ouvrage de la Constituante en 1791, qui était si abouti qu'il n'a jamais été remis en question depuis par un seul des treize régimes politiques qui lui ont succédé.

Rappelons qu'à l'époque, il ne devait falloir qu'une journée de cheval aux citoyens les plus éloignés de la préfecture pour s'y rendre. Avec l'augmentation de la vitesse des transports, certains départements, comme le Rhône dont je suis issu, ont pu devenir exigus... pourquoi, dans ce cas, ne pas en fusionner certains pour que leurs dimensions correspondent davantage aux réalités des transports contemporains ?

On peut rétorquer que, justement, les régions présentent cet avantage, et que, comparées à leurs homologues européennes, dans les Etats régionaux (Espagne, Italie) ou fédéraux (Allemagne), elles sont même encore trop petites. Soit, alors faisons des super-départements aux dimensions de la Bavière, de la Catalogne ou du Piémont !

Mais dans le cas de la France, qui, contrairement à ses voisines allemande, espagnole, italienne, ne s'est pas construite à partir des régions mais contre elles, grâce à un Etat central fort s'appuyant sur une capitale puissante, Paris, ce pays qui, des capétiens à la Ve République, est né et s'est développé grâce à la centralisation, disloquer le territoire national en entités destinées à être de plus en plus autonomes me semble, incurable jacobin que je suis, un pas vers l'éclatement. Les départements ont été créés pour imposer l'Etat central, l'Etat-nation, là où il n'y avait auparavant que des provinces désunies, soucieuses de leurs privilèges.

La régionalisation, après deux siècles de jacobinisme, a en quelque sorte constitué le retour -du réfoulé- des provinces d'Ancien Régime, même si, pour l'heure, elles sont encore dépendantes de l'échelon supérieur, l'Etat, qui les dote financièrement et se défausse de ses dettes sur elles, et de l'échelon inférieur, le département, qui reste ce pour quoi il a été conçu au départ :la République de proximité.

Gardons-nous de supprimer ce trésor inestimable ! C'est aux départements que la France, qui au contraire de l'Allemagne ou de l'Italie n'a aucune base linguistique ou culturelle, doit son exceptionnelle unité et sa relative homogénéité. Parachever la régionalisation en supprimant son garde-fou, le département, conduirait à mon sens à introduire une République à deux vitesses, où les régions riches (Île-de-France, Rhône-Alpes, Alsace) prendraient le pas sur les régions pauvres (Limousin, Corse).

Je ne vois pas ce qu'il pourrait résulter d'autre de ce processus de dégroupage qu'un fractionnement, puis une dislocation du territoire national, et de la République. D'autant que les régions françaises n'ont pas toutes la même nature. Il existe en réalité trois types de région en France. Les régions identitaires (Alsace, Bretagne, Corse, Lorraine dans sa partie mosellane), les régions correspondant plus ou moins vaguement à une ancienne province (Aquitaine, Auvergne, Bourgogne, Franche-Comté, Languedoc-Roussillon, les deux Normandie, Picardie) et les régions fourre-tout (Centre, Champagne-Ardennes, Midi-Pyrénées, Nord-Pas-de-Calais, PACA, Pays-de-la-Loire, Poitou-Charentes, Rhône-Alpes). L'Île de France se confond aujourd'hui avec Paris, qui en a fait sa chasse gardée. Quant au Limousin, sans faire injure à ses habitants ni à ses belles montagnes que j'ai eu plaisir à gravir à vélo, je ne vois pas bien ce qui justifie son existence comme région administrative.

On le voit bien, si on se bornait à subdiviser le territoire national en régions, le risque serait grand que ces différences de nature, mais aussi de population et de richesse ne les conduisent au fractionnement. A moins que l'Etat central ne continue à garder la mainmise sur les régions, mais dans ce cas, pourquoi ne pas s'être contenté des départements, qui assuraient très bien ce rôle de mini-Etat accessibles à tous ? D'autant que, et j'en finirai là, l'inexistence, pendant deux siècles, des régions en tant qu'entités administratives, n'a jamais empêché, par exemple, que l'on qualifie le Haut-Rhin et le Bas-Rhin d'Alsace dans le vocabulaire courant. Si les régions doivent exister, c'est uniquement sur le plan folklorique. Vouloir en faire des entités à part entière, ce que la suppression des départements permettrait, serait assurément une fort mauvaise chose pour l'unité du territoire national.

Roman Bernard

dimanche 27 janvier 2008

Fleurs de lys, « fleurdelysés »...

Court billet ce soir pour répondre à la question plusieurs fois posée par des lecteurs au sujet des fleurs de lys présentes sur Criticus et ses prolongements dans le Web 2.0 : elles ne sont en aucun cas un signe de mon attachement à la royauté, puisque je suis républicain (enfin, si l'héritier des Bonaparte affirmait ses prétentions au trône de France, je serais bien sûr enclin à changer d'avis).

Elles constituent en réalité un clin d'oeil amical aux francophones du Canada, qui, à l'exception des Acadiens (francophones des Provinces maritimes, à l'est : Nouveau-Brunswick, Nouvelle-Ecosse, Île du Prince-Edouard), lesquels ont choisi le drapeau tricolore assorti d'une Maris Stella (amusant d'associer ainsi l'étandard des sans-culottes et le symbole de la Vierge Marie), ont pour emblème la fleur de lys. On la retrouve bien entendu sur le drapeau "fleurdelysé" du Québec mais également sur ceux des communautés francophones de l'Ontario, du Manitoba, de la Saskatchewan, de l'Alberta, etc.

Cette fleur de lys, qui n'est pas, contrairement à une croyance malheureusement fort répandue, l'emblème de la royauté mais celui de la France sous la royauté (nuance), symbolise les racines françaises, pour les Canadiens francophones. Lors de l'instauration de l'Empire, Napoléon avait d'ailleurs hésité à rétablir la fleur de lys comme emblème de la France, mais s'était ravisé, celle-ci symbolisant trop la dynastie des Bourbons que la Révolution à laquelle il devait son trône avait abattue, et qu'il se devait, pour légitimer la sienne, de faire oublier. Il lui a préféré l'aigle impériale (oui, "aigle" est féminin en langue héraldique), ce qui a représenté, sans doute, l'une de ses rares erreurs.

Depuis, les passions révolutionnaires et contre-révolutionnaires se sont éteintes, et un illégitime et non-revendiqué héritier des Bonaparte, Charles de Gaulle, a fondé un régime politique qui concilie les avantages de la République et ceux de la monarchie.

Il me semble à présent que revenir à la fleur de lys, qui orne nos cathédrales, nos palais, nos tableaux, ne serait pas dénué de sens. On peut imaginer, esprit de synthèse oblige, qu'elle soit peinte aux trois couleurs du drapeau national. Si j'ai l'occasion, à l'avenir, de fonder une association politique, c'est en tout cas cet emblème que je choisirais.


Voûtes de la chapelle basse, Sainte-Chapelle, Paris


Roman Bernard

samedi 26 janvier 2008

Les conditions auxquelles Jacques Attali a raison sur l'immigration

Parmi les deux "bombes" de la commission pour la libération de la croissance, l'appel à la relance de l'immigration -l'autre étant la suppression des départements qui fera l'objet d'un prochain billet- est sans doute celle qui cristallise le plus les passions. Je suis, chose surprenante peut-être vu mes convictions exprimées précédemment sur la question, d'accord avec Jacques Attali lorsqu'il estime que la France ne pourra faire l'économie d'un afflux massif de travailleurs immigrés. Sa mission était strictement économique et, d'un strict point de vue économique en effet, le recours à l'immigration s'impose : pour financer les retraites, pour satisfaire les besoins en emplois peu qualifiés dans certains secteurs, et pour apporter à la France des emplois qualifiés dans des domaines que son système éducatif a délaissés -essentiellement scientifiques et techniques-, l'immigration est une nécessité. Elle est nécessaire économiquement, elle l'est aussi démographiquement.

Pas seulement parce que la population française est vieillissante, mais aussi parce que le territoire français est tout simplement sous-peuplé. Dans l'état actuel des techniques agricoles et industrielles, la France est capable d'accueillir une population au moins trois fois supérieure à ce qu'elle est aujourd'hui. Si la France veut continuer à exister en tant que nation au XXIe siècle -et l'Europe en tant que pôle de puissance-, il faut qu'elle voie sa population augmenter rapidement, sans quoi elle sera marginalisée, puis perdante dans le grand jeu de domination mondiale qui est en préparation. Pour qu'une immigration massive soit réellement une chance pour la France, il faut toutefois que cinq conditions, liées, soient remplies.

L'accroissement de l'immigration doit s'accompagner, en parallèle, d'une relance de la natalité. Pour que l'arrivée de nouvelles populations sur le territoire français se fasse de façon harmonieuse, il est nécessaire que les nouveaux venus ne viennent pas pour combler un déficit démographique mais bien pour s'ajouter à une population elle-même dynamique. Cette condition est évidemment loin d'être remplie aujourd'hui, avec une fécondité qui permet tout juste le renouvellement des générations, grâce à la plus grande natalité des étrangers et néo-Français.

Pourtant, la relance de la natalité est indispensable pour éviter que ne s'opère une substitution démographique -et donc culturelle- en France. Si la natalité est la même chez la population d'accueil et ses hôtes, les seconds finiront, malgré des frictions prévisibles pour la première génération, par s'assimiler à la première à partir de la deuxième génération. Cette hypothèse est douteuse dans le cas où les populations immigrées seraient sensiblement plus fécondes que la population d'accueil. Dans ce cas, qui est celui de l'Europe aujourd'hui, des heurts croissants sont à prévoir entre populations d'accueil et nouveaux arrivants, puisque l'augmentation en proportion de ces derniers crisperait les premiers, vieillissants et se sentant menacés, tandis que les seconds risqueraient, outre le repli sur leurs communautés, de formuler des revendications d'ordre ethnico-religieux, dérogatoires au droit commun. Ce phénomène, connu sous le nom de communautarisme et causé par l'atonie démographique de l'Europe et la politique multiculturaliste des pays européens, est de nature à mettre en danger la survie des nations européennes. Les conflits qui en résulteraient n'étant précisément pas le but de la commission Attali, on peut donc juste ajouter que la relance de la natalité est à la fois indispensable et urgente.

Comment y parvenir, c'est une question pour l'heure insoluble. Mais voir la société de consommation, et la désespérance des peuples occidentaux qui en est le corollaire, comme la principale cause de la dénatalité devrait permettre, sinon de trouver des solutions, du moins d'imaginer des voies vers le nécessaire regain de la fécondité.

Pour que l'immigration soit profitable à la France, il faut aussi qu'elle soit plus diverse. Dans l'idéal, l'immigration devrait présenter un échantillon représentatif de la population mondiale. Cela permettrait, tout en faisant venir une population nombreuse, de parvenir à l'assimiler, à la franciser, car les communautés, isolées et n'ayant en commun que le français, leur langue d'accueil, finiraient par se fondre dans la population française, avec au final de nombreux mariages mixtes qui sont la clé d'une intégration réussie. Tant que l'immigration en France sera essentiellement maghrébine, turque et africaine, avec pour dénominateur commun l'islam, la dualité entre une population d'accueil majoritairement chrétienne de culture et une population immigrée très majoritairement musulmane est de mise à interdire les mariages mixtes -la religion, on le sait, est un facteur puissant d'endogamie- et donc de faire cohabiter, puis éventuellement s'affronter des populations antagonistes. Pour éviter cela, établir des quotas représentatifs de l'importance numérique de chaque pays du monde est une solution souhaitable, et nécessaire. C'est sans doute la seule entorse que j'accepte au modèle français d'immigration et d'intégration, satisfaisant pour l'essentiel.

Mais, troisième point, ce modèle, assimilationniste, doit être réaffirmé. L'immigration ne pourra constituer une chance pour la France si n'est pas posé comme objectif préalable l'assimilation, la francisation des nouveaux arrivants. Cette politique n'aurait pas pour résultat de déculturer les populations immigrées, comme certains le prétendent souvent à tort, mais bien de permettre leur apport bénéfique à la société française. Tant que l'assimilation, par le métissage, sera minoritaire, le danger du communautarisme, et des affrontements interethniques, liés, sera permanent.

Si l'immigration légale doit être encouragée, et augmentée, l'immigration illégale, en revanche, doit être vraiment combattue. Par égard, par respect pour ceux qui ont fait la démarche de demander à s'installer sur le sol français, il doit être possible d'expulser tous ceux qui se seraient soustraits à cette obligation. Il est indéniable que, comme tout phénomène clandestin, l'immigration illégale est difficile à combattre parce que largement méconnue. Mais tant que l'on refusera d'expulser ceux qui doivent l'être, on alimentera ce phénomène, et dévaluera l'immigration légale. Ce n'est pas manquer de coeur que de dire que ceux qui n'ont pas été recrutés par la France pour venir chez elle n'ont pas vocation à y rester. Devant le nombre de situations problématiques, notamment au niveau familial, qu'une politique de fermeté pourrait provoquer, on peut envisager une dernière régularisation massive de clandestins. Une fois cette régularisation effectuée, l'expulsion doit devenir systématique. Cela permettrait, au passage, de revaloriser l'immigration légale, qui apparaîtrait à la fois comme un privilège et une chance.

Bien sûr, pour que cette politique de relance de l'immigration soit cohérente, il n'est pas interdit d'envisager le retour à un certain protectionnisme économique. Pas seulement au niveau européen, mais au niveau occidental. Le chômage, conséquence de la désindustrialisation des pays développés, elle-même causée par l'ouverture brutale des frontières économiques, pourrait ainsi être résorbé, notamment celui des immigrés, à un niveau anormalement élevé aujourd'hui. L'intégration passant principalement -mais pas exclusivement- par le travail, le retour à des emplois peu qualifiés, aujourd'hui assurés par les pays émergents, serait un vecteur important de l'intégration des nouveaux venus non diplômés. On peut ajouter comme condition particulière à l'intégration par le travail la priorité donnée à celui-ci sur l'assistance publique. Il n'est pas acceptable qu'en cumulant les minima sociaux et un emploi illégal, il soit possible de gagner plus qu'en occupant un emploi légal. Supprimer ces minima sociaux et encourager le travail légal en abaissant considérablement les charges constituerait un début. Cela implique de consentir à ce que l'Etat occupe une place moins importante dans l'économie. Ce serait, j'en suis convaincu, pour son plus grand bien. Reste que le retour à un protectionnisme économique ne semble guère faire partie des projets de Jacques Attali, pas plus qu'il ne fait partie de ceux de Peter Mandelson, commissaire européen au commerce inféodé à l'OMC. Dommage que l'Occident, malade de sa propre puissance, accepte que des restrictions s'appliquent à ses produits mais pas à ceux des pays émergents.

Roman Bernard

jeudi 24 janvier 2008

Ces médias « gratuits » que nous payons malgré nous

Cet article sera publié lundi prochain dans La Rotonde, le journal francophone de l'Université d'Ottawa et est d'ores et déjà diffusé en ligne sur le Bloggers' Club de Lyon Capitale.

Qui se soucie du coût réel des médias audiovisuels et électroniques et des journaux dits gratuits ? Ou plutôt, quel est le coût réel de la publicité qui les finance ? Il est intéressant de voir qu’en France comme au Canada, cette question est largement évitée dans les débats profanes.

Lorsque l’on oppose les médias payants aux médias gratuits, on se borne à considérer que les premiers justifient leur prix de vente par les plus grands investissements engagés dans l’investigation journalistique. Si l’on compare les rédactions d’un grand quotidien payant et d’un journal dit gratuit, il est vrai que le nombre de journalistes et les frais mobilisés pour la recherche d’informations sont à peine comparables. Mais si cette différence fondamentale explique la « gratuité » de certains médias, elle ne rend pas compte du fait que ces derniers sont en réalité payants… sans que nous ne nous en rendions compte.

Car la publicité qui les finance se répercute, en fait, sur les prix de vente des annonceurs, qui sont aussi des entreprises commerciales. Si une grande chaîne de supermarchés place une annonce dans les colonnes d’un journal, la somme qu’elle versera à ce journal se répercutera mécaniquement sur les prix des produits que les consommateurs, incapables de se les procurer autrement, lui achètent, car elle devra bien budgéter ses dépenses de marketing.

Les publicités qui financent les médias dits gratuits sont donc, en réalité, des taxes indolores, prélevées par les annonceurs sur des consommateurs qui soit ne lisent pas les journaux qu’on leur distribue tels des tracts dans les lieux publics, soit les lisent mais s’en passeraient volontiers, soit, chose plus grave, les lisent en lieu et place des journaux traditionnels. On peut aussi parler des lecteurs fidèles, de moins en moins nombreux, des journaux payants, qui paient donc doublement le journal, en achetant au numéro celui de leur choix, et en subissant en tant que consommateurs le coût des journaux dits gratuits, par le biais de la publicité qu’ils financent sans le savoir par leurs achats.

Evolution technologique

Bien sûr, l’évolution technologique, notamment avec le développement des médias sur Internet, semble condamner le modèle économique de la vente au numéro, même si de nombreuses chaînes de télévision sont toujours payantes et que certains sites d’opinion, comme « Arrêt sur Images » ou « MediaPart » en France, demandent un abonnement à leurs lecteurs. Bien sûr aussi, la publicité a toujours financé en grande partie les journaux. Bien sûr enfin, l’optique d’un plus grand financement étatique régulièrement envisagée à gauche, qui va à rebours de l’évolution historique des médias, n’est pas envisageable ni souhaitable.

L’indépendance des médias à l’égard de l’Etat n’est non moins importante que celle à l’égard des grands groupes financiers, qu’ils soient leurs actionnaires ou leurs annonceurs. Mais on pourrait au moins être informé sur la réalité du coût des médias dits gratuits, et, par extension, de la publicité en général. Et ainsi, questionner l’utilité, voire la raison d’être de certains de ces médias dits gratuits. Le quotidien Metro par exemple, qui, c’est un euphémisme, n’apporte pas une grande contribution à l’information de ses lecteurs, et qui est financé par les largesses d’annonceurs en quête permanente d’espaces publicitaires, lesquelles doivent bien être récupérées dans leurs prix de vente, peut ainsi être considéré comme un journal inutile, néfaste, en ce qu’il coûte davantage à la société qu’il ne lui rapporte.

D’autant que les contenus des médias, gratuits ou non, sont souvent déterminés par les annonces que ces médias, dépendants de la publicité, cherchent à obtenir ou à conserver dans leurs colonnes, leur temps d’antenne ou leurs pages Internet.

Considérant que l’évolution des techniques d’information et de communication rend difficile la préservation de la vente au numéro ou de l’abonnement, on réalise bien dans quelle impasse sont engagés les médias actuellement. Faut-il accepter l’évolution en cours, celle de la totale « gratuité » financée par la taxe obligatoire et secrète de la publicité, ou faut-il que tous les médias de qualité s’unissent pour exiger un abonnement de leurs lecteurs ou téléspectateurs, afin de limiter l’intrusion des publicités et la pression que celles-ci exercent sur la ligne éditoriale des médias ?

Roman Bernard

mercredi 23 janvier 2008

Une République qui espère ?, par Matthieu Bernard

Un mois après le désormais fameux « discours du Latran », les remous qu’il avait provoqués semblent quelque s’être quelque peu calmés, et ce malgré la piqûre de rappel qu’ont constitué les interventions du président de la République lors de ses récentes visites au Moyen-Orient. Mais puisque tous s’accordaient à reconnaître que la « laïcité positive » de Nicolas Sarkozy représente effectivement, en bien ou en mal, un tournant dans les relations entre la République et les religions, on ne pourrait que regretter qu’aucun débat de fond, à froid, ne tente de discerner les complicités délétères ou les audaces salutaires que cette laïcité renouvelée promettait.

Nous souhaitons ici nous arrêter sur le rapport entre « morale laïque » et « morale religieuse », qui a plus particulièrement arrêté notre attention à la lecture du discours prononcé par Nicolas Sarkozy.

Et puis je veux dire également que, s’il existe incontestablement une morale humaine indépendante de la morale religieuse, la République a intérêt à ce qu’il existe aussi une réflexion morale inspirée de convictions religieuses. D’abord parce que la morale laïque risque toujours de s’épuiser quand elle n’est pas adossée à une espérance qui comble l’aspiration à l’infini. Ensuite et surtout parce qu’une morale dépourvue de liens avec la transcendance est davantage exposée aux contingences historiques et finalement à la facilité. Comme l’écrivait Joseph Ratzinger dans son ouvrage sur l’Europe, "le principe qui a cours maintenant est que la capacité de l’homme soit la mesure de son action. Ce que l’on sait faire, on peut également le faire". A terme, le danger est que le critère de l’éthique ne soit plus d’essayer de faire ce que l’on doit faire, mais de faire ce que l’on peut faire. Mais c’est une très grande question.
Dans la République laïque, l’homme politique que je suis n’a pas à décider en fonction de considérations religieuses. Mais il importe que sa réflexion et sa conscience soient éclairées notamment par des avis qui font référence à des normes et à des convictions libres des contingences immédiates. Toutes les intelligences, toutes les spiritualités qui existent dans notre pays doivent y prendre part. Nous serons plus sages si nous conjuguons la richesse de nos différentes traditions.


Ces paroles sont, il faut le reconnaître, inattendues de la part d’un président de le République en exercice. Peut-il légitimement affirmer que la République à intérêt à l’existence – et l’expression dans le débat public – d’une morale inspirée par des convictions religieuses ?

Nous souhaitons, pour éclairer cette question, faire allusion à la pensée de John Rawls. Ce philosophe américain (1921 – 2002) est l’un des penseurs politiques les plus étudiés ; il s’est attaché notamment à penser la possibilité de l’État démocratique libéral, c’est à dire à élaborer une théorie procédurale du contrat social dans un contexte où coexistent des visions du monde (ou « doctrines compréhensives ») différentes. Il s’interroge : quels seraient les principes de justice à adopter dans une société multiculturelle ? (1)

Rawls se situe dans la lignée de Kant et de la disjonction entre le bien et le juste : le premier relève précisément des doctrines compréhensives, des opinions individuelles, et ne doit pas intervenir dans le débat public ; le juste est établi de manière procédurale en faisant usage d’arguments purement rationnels. Bref : les convictions religieuses des uns et des autres n’ont pas à intervenir dans le débat public. Il est possible de montrer combien cette théorie de la justice risque de faire le lit du communautarisme le plus achevé : un accord a minima permet la coexistence de différentes sphères sociales qui s’ignorent mutuellement et vivent en vase clos… mais peut-on alors parler encore de justice sociale ?

Au demeurant, Rawls lui-même admet que lorsqu’une société n’est pas bien ordonnée, il peut être nécessaire de recourir à des morales compréhensives pour aider à l’avènement d’une société où la discussion publique sera conduite exclusivement dans les termes des “valeurs politiques”. Au demeurant, de nombreux commentateurs se sont chargés de montrer les failles de la théorie rawlsienne de la justice. Nous ferons référence brièvement à deux auteurs d’horizons distincts . (2)

Michael Sandel montre ainsi, en s’appuyant sur l’abolition de l’esclavage aux États-Unis, sous la pression notamment de mouvements chrétiens, qu’il n’est pas toujours raisonnable de faire abstraction des visions du monde. Ainsi, si l’esclavage est un mal moral, on ne peut pas faire abstraction de ce jugement éthique dans le débat politique ; si ce n’est pas un mal moral, on peut en faire abstraction. On voit sur cet exemple que la priorité du juste sur le bien est mise à mal : les questions de justice semblent bien devoir être soumises au jugement des différentes doctrines compréhensives. Sandel en tire la conclusion : « nous respectons les convictions morales et religieuses de nos concitoyens en dialoguant avec elles et en leur prêtant attention – parfois sous la forme d’une récusation ou d’une contestation, mais parfois aussi sous la forme d’une écoute et d’un apprentissage » . (3)

Venons-en à un penseur continental, en la personne de Jürgen Habermas (philosophe allemand, né en 1929). Son « éthique de la discussion » a souvent été rapprochée de la pensée de Rawls (4). Il a reproché cependant à celui-ci d’écarter les visions éthiques du monde hors du débat public, et ce pour deux raisons. (A) La première est finalement assez proche de l’idéal républicain français et son souci d’intégration : il s’agit d’éviter le repli communautaire que nous avons évoqué précédemment. En conséquence de quoi, les différentes visions du monde peuvent s’exprimer – mais ce sous le jugement absolu de la raison. (B) Plus tard, Habermas a en outre tempéré son enthousiasme naïf pour la rationalité occidentale ; lors d’un débat avec le Cardinal Ratzinger (et nous revenons ici vers la citation du « discours du Latran » dont nous étions partis), Habermas a reconnu que les traditions religieuses peuvent transmettre des intuitions éthiques dont la raison pratique peut s’enrichir : « quelque chose peut rester intact dans la vie commune des communautés religieuses, quelque chose qui s’est perdu ailleurs et que le savoir professionnel des seuls experts est également incapable de restituer. (…) on peut fonder, du côté de la philosophie, une volonté d’apprendre de la part des religions, non pas certes pour des raisons fonctionnelles, mais pour des raisons de contenu » . (5)

Et nous dirons même plus : la raison a à apprendre des doctrines compréhensives non seulement pour des raisons de contenu, mais aussi pour des raisons fonctionnelles. Ainsi, nous souscrivons aux propos du Cardinal Ratzinger dans sa réponse à Habermas. Il reconnaissait que la religion doit être placée sous le contrôle de la raison (en prenant notamment l’exemple du terrorisme à motivation religieuse) ; mais, réciproquement, « le doute de pouvoir compter sur la raison (…) doit nous assaillir » (6), comme l’attestent des “progrès” techniques incontrôlés qui ne semblent pas toujours œuvrer au bien de l’homme (ou plutôt, pour parler dans les termes de la raison pratique, ne semblent pas être universalisables). C’est pourquoi il prône une collaboration sous la forme d’un contrôle mutuel entre les doctrines compréhensives et la raison pratique : « je parlerais donc volontiers d’une forme nécessaire de corrélation entre raison et foi, raison et religion, appelées à une purification et une régénération mutuelle ; elles ont besoin l’une de l’autre et doivent mutuellement le reconnaître » (7). Notons au passage que ce constat est récurrent dans la pensée de celui qui est devenu le pape Benoît XVI et que telle était bien la véritable pointe de la fameuse leçon publique à l’université de Ratisbonne en septembre 2006, mais aussi du discours lu en son absence à l’université romaine de la Sapienza la semaine dernière . (8)

En fait, sans l’apport des traditions spirituelles, la raison pratique est livrée à elle-même, sans instance critique. On sait que ce sont bien souvent les protocoles opératoires qui prétendent remplir cette fonction critique : mais qui ne voit pas là une illusion ? Ce n’est pas parce qu’une procédure a été appliquée que l’action posée est bonne ; tout au plus est-elle légale, mais il y a une distance entre ce qui est autorisé et ce qui est bon. Les doctrines compréhensives, et notamment les religions, peuvent à bon droit prétendre à cette place de vis-à-vis nécessaire à la justice politique, précisément parce qu’elles trouvent leur origine dans « l’“autre” de la raison », selon une expression d’Habermas.

Le dialogue entre foi et raison, s’il est exigeant, nous semble aujourd’hui plus nécessaire que jamais. Il peut permettre en effet d’éviter les deux écueils du communautarisme et du froid triomphe d’une rationalité technicienne désenchantée. Aussi, il nous semble que la République a tout à gagner à s’ouvrir à une morale qui espère, c’est à dire une morale qui trouve son inspiration dans une transcendance.
L’histoire, par ce qu’elle sédimente d’intuitions éthiques, peut certes assumer une certaine fonction de transcendance : cela s’appelle la culture, porteuse d’une tradition. Mais si, comme l’écrit Hannah Arendt, « le fil de la tradition est rompu », n’est-il pas urgent de revenir aux sources vives de la raison pratique occidentale – sources notamment chrétiennes : car si la personne humaine est digne d’un respect inconditionnel, c’est avant tout en tant qu’image de Dieu.

Matthieu Bernard

Je renvoie à un texte qui date quelque peu et qui n’est qu’une ébauche imparfaite, mais peut utilement préciser le débat autour de la pensée de Rawls : http://membres.lycos.fr/mjbb/Rawls_Habermas_Ratzinger.pdf



1 Les deux principaux ouvrages de Rawls sont : Théorie de la justice (1971), trad. C. Audard, Paris, éd. Seuil, 1997 ; Libéralisme politique (1993), trad. C. Audard, Paris, P.U.F., 1995.
2 On pourra également se référer à la lecture de Rawls par Paul Ricœur. Cf. Le Juste, Paris, éd. Esprit.
3 Michael Sandel, « Réponse au “Libéralisme politique” de John Rawls », Le libéralisme et les limites de la justice, 2nde édition, trad. J.-F. Spitz, Paris, éd. Seuil, 1999, p. 308.
4 Ils ont eu l’occasion de débattre : cf. Jürgen Habermas et John Rawls, Débat sur la justice politique, Paris, éd. Cerf, 1997.
5 Jürgen Habermas, « Pluralisme et morale », in : « Les fondements prépolitiques de l’État démocratique », revue Esprit, juillet 2004, p. 15.
6 Joseph Ratzinger, « Démocratie, droit et religion », in : « Les fondements prépolitiques de l’État démocratique », p. 23.
7 Ibid., p. 28.
8 Traduction française disponible à : www.inxl6.org/article3404.php

samedi 19 janvier 2008

Puisqu'on vous dit que le niveau monte

L'oeil du lecteur du Figaro ne pouvait qu'être attiré ce jeudi par le titre de la chronique de la philosophe Chantal Delsol, intitulée Eh bien si, notre jeunesse est brillante. Un titre en guise de démenti aux thèses des déclinistes, supposés dominants dans la classe politique et les médias. Pour les théoriciens du déclin, dont j'entends les thèses sans les partager toutes, c'est notamment au niveau de la transmission inter-générationnelle que s'opère une régression, en France et dans tout le monde occidental. Ce qui conduit certains d'entre eux, parfois jeunes, à considérer la jeunesse actuelle comme inculte, ignare, attardée.

Leurs opposants répliquent souvent, comme c'est le cas dans la chronique occurente, par un sophisme plus éculé encore que l'idée du déclin : ils prétextent du fait que les Anciens, Grecs et Romains, au faîte de leur puissance, se plaignaient déjà de la décadence de leurs cadets, pour discréditer l'idée même du déclin. On se demande alors, s'ils n'étaient pas décadents, pourquoi les cités grecques et l'Empire romain ont disparu. Quand on leur objecte cet argument rationnel, raisonnable, les anti-déclinistes, soudain fatalistes, considèrent que c'est le mouvement normal de l'histoire universelle. Qu'on n'y peut rien. Une manière commode de ne pas se poser les questions qui s'imposent, notamment en matière d'éducation. Pas seulement l'éducation par l'école, forcément restrictive car limitée à la transmission des savoirs, mais aussi celle assurée -ou non- par les parents et par les médias.

Pour la philosophe, l'évolution d'une culture "du temps" à une culture "de l'espace" explique que la jeunesse cultivée d'aujourd'hui ne connaisse que très mal la culture classique, reposant notamment sur l'histoire et la littérature, auxquelles elle lui aurait substitué une culture plus superficielle, certes, mais beaucoup plus vaste.

Cette idée n'est pas dénuée de vérité. Parmi les érudits -ou prétendus tels- des générations antérieures, tous n'avaient pas voyagé, et très peu parlaient couramment une langue étrangère. Ce n'est plus le cas aujourd'hui, puisqu'il est désormais -et je m'en réjouis- indispensable de parler une langue étrangère, prioritairement l'anglais, pour prétendre à l'érudition. Cette évolution a eu le mérite de décloisonner la culture française, de l'enrichir des autres, souvent au prix d'un dangereux relativisme, mais, en ce qui me concerne, cela a développé la conscience de ma propre identité, puisque c'est à l'occasion de mes pérégrinations que j'ai pu vraiment comprendre ce qu'était la France, sa langue, sa culture, ses valeurs.

Pour autant, contrairement à la philosophe, je suis loin de ne voir que des côtés positifs à cette évolution inéluctable, séduisante, mais potentiellement dangereuse :

Notre étudiant a abandonné le temps pour habiter l'espace. Ce sont les lieux qui l'intéressent davantage que les époques, et la géographie triomphe de l'histoire.


Les horreurs du XXe siècle nous ont pourtant enseigné, à travers des témoignages comme ceux de Primo Levi ou Robert Antelme (entre d'autres innombrables), que la connaissance et la compréhension du passé sont indispensables pour éviter sa répétition. On peut, certes, se réjouir que la jeunesse cultivée actuelle connaisse mieux les noms des capitales internationales que ceux des préfectures hexagonales.

L'interconnexion grandissante des peuples, qu'il est convenu d'appeler mondialisation, est un mouvement de fond, qui rend dérisoire la volonté de revenir à une France d'avant, idéalisée et fantasmée. Pour autant, on peut s'inquiéter que la connaissance de l'histoire, des faits historiques et de leur chronologie soit si approximative aujourd'hui. La substitution d'une histoire problématisée à une histoire factuelle, dans les programmes scolaires, rend plus difficile la compréhension des événements historiques dans leur déroulement, leurs causes, leurs conséquences. Il n'est pas interdit de redouter que cette moins bonne connaissance des chronologies, assumée par la volonté de dégager des processus dans l'étude de l'histoire et non plus seulement des faits, conduise à une confusion sur les tragédies de l'histoire, ce qui les a entraînées et ce qu'elles ont provoqué. Il n'est d'ailleurs pas anodin, à cet égard, de remarquer que l'autorité des historiens ne suffit plus, aujourd'hui, pour éviter les réécritures de l'histoire qu'occasionnent les lois mémorielles, d'une part, et les revendications victimaires de certaines minorités ayant trait à l'esclavage et à la colonisation, d'autre part.

Il est loisible de rire du premier de la classe d'antan, "rat de bibliothèque" qui ne connaissait le monde que par ses livres. Ce cliché, abondamment répandu et étiqueté sur tous ceux qui, dans l'enseignement secondaire, se faisaient traiter d'"intellos" -une insulte-, rend compte pour une large part de ce mépris de la culture classique dont notre société est le théâtre. Une culture classique du temps qui laisse donc, selon la philosophe, la place à une culture moderne de l'espace, ci-dessous définie :

La culture de l'espace habite dans un monde aplati où tout ce qu'elle connaît advient pratiquement dans cet instant « t » d'à présent. Il s'y passe nombre d'événements, puisqu'ils proviennent de la terre entière, liés par le même instant de leur surgissement et, s'ils se connectent, liés par leur analogie et non par leur généalogie. La culture du temps avait l'habitude de rapprocher les événements de leurs précédents, de leurs sources ou origines. La culture de l'espace cherche les ressemblances ou les échos plus que les filiations. Elle ne connaît plus l'anachronisme, et son monde sans limite est figé.

Aussi se méfie-t-elle du passé, qui indique le dé-passé, donc le non-compréhensible d'aujourd'hui. Elle croit volontiers que tous les critères, toutes les légitimations surgissent unilatéralement dans les raisons de ce maintenant où elle se trouve. Aussi, elle se sent mal à l'aise dans un passé qui lui fait honte, et peu encline à espérer un avenir dont elle n'imagine pas la figure. Quand l'histoire devient une plaine morte et dépassée, délégitimée, elle ne nourrit plus le présent et l'avenir s'avère impensable.

Cette situation nouvelle engendre tout naturellement de nouveaux types de liens entre les hommes. Nous ne cessons pas de parler de dialogue et d'établir des «ponts » entre les groupes humains, entre les cultures et les civilisations ; nous glorifions le monde multicolore et multiculturel. Mais c'est entre les générations que les «ponts» ont été rompus. Quand l'importance du temps s'efface devant le privilège de l'espace, la transmission laisse place à la simple relation. Un échange inégal qui se justifierait par les acquisitions du temps, celui qui s'instaure entre le maître et le disciple ou entre le père et le fils, n'a plus de raison d'être. La transmission sous-entend l'inégalité, sans laquelle le message se nie lui-même. C'est ici l'avènement d'un monde d'égaux.


Une telle description n'est pas si éloignée de la réflexion d'Hannah Arendt, dans La Condition de l'homme moderne, à cette différence près que la seconde s'inquiétait de l'évolution des sociétés occidentales, tandis que la première s'en félicite. Elle termine toutefois sa chronique par une nuance salutaire :

Mais on est bien obligé de se demander si l'espace peut remplacer le temps dans la compréhension du monde du jeune esprit doué. Et quel sera le destin de ces générations si familières de la multiplicité mondiale, et si étrangères au passé, même proche. Peut-on substituer impunément la diversité présente à la grande chaîne des causes ? Comprendre que la terre est si grande, quelle heureuse fortune (nous ne le savions pas) ! Mais cela laisse-t-il supposer qu'elle serait entièrement neuve ?


Je ne pourrais mieux résumer mes inquiétudes quant à la mutation de la culture décrite par la philosophe, les espoirs qu'elle suscite et les dangers qu'elle peut faire redouter. Je m'étonne juste que dans le discours dominant, tantôt mondialiste, tantôt alter-mondialiste, mais toujours relativiste, seuls les premiers soient autorisés, les seconds étant au mieux minimisés, au pire interdits de cité.

Pourtant, cette réflexion s'impose, alors que la France se demande aujourd'hui ce qu'elle est, ce qu'elle fut, et ce qu'elle peut encore apporter au monde à l'avenir. Ses nécessaires actualisation, ouverture au monde, doivent-elles forcément être synonymes d'amnésie, de reniement ? Question apparemment insoluble mais cruciale. Si l'ignorance de l'histoire, de France et d'ailleurs, continue d'être le lot d'une écrasante majorité, même parmi des étudiants réputés cultivés, il n'est pas à exclure que des idées que nous croyions à jamais derrière nous réapparaissent de façon perverse. Il est louable de commémorer comme il se doit l'Holocauste et le nazisme, mais si nous perdons la compréhension du sens de ces tragédies, en quoi ces commémorations nous garantissent-elles qu'elles ne se reproduiront pas, à l'avenir ?

Roman Bernard

vendredi 18 janvier 2008

Escalier vers le paradis (traduction littérale)

En attendant le retour de Criticus (demain) après dix jours d'une trop longue absence...



Roman Bernard

jeudi 10 janvier 2008

Intégration : la France va-t-elle imiter le modèle anglo-saxon ?

Cet article sera publié lundi prochain dans La Rotonde, le journal francophone de l'Université d'Ottawa.

Si la conférence de presse de Nicolas Sarkozy a fait réagir les journalistes français, mardi dernier, c’est d’abord en raison de la proposition du président de la République de supprimer la publicité sur les chaînes de la télévision publique, en échange du prélèvement d’une taxe sur celle des chaînes privées, qui leur serait reversée. Cette mesure pose bien sûr le problème de la survie de l’audiovisuel public français. Mais si elle est mise en œuvre, elle permettra, au contraire de ce qui a cours dans d’autres pays, notamment en Amérique du Nord, de regarder une émission sans être sans cesse interrompu par des publicités intrusives. En ce sens, la proposition de M. Sarkozy est de nature à remettre au goût du jour une certaine « exception française », dans le secteur public du moins, qui ferait la part belle à la fin de la télévision –informer, éduquer et distraire- au détriment du moyen –le financement par la publicité.

Mais ce que remarquait également Anne Chemin dans Le Monde d'aujourd'hui, c’est qu’au chapitre des nombreuses réformes que le chef de l’Etat souhaite engager se trouve la discrimination positive. Pour l’heure, et ce depuis la Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen de 1789, l’idéal universaliste à la base du principe égalitaire interdit que, pour réparer une inégalité de départ, l’on tente de la corriger par une mesure de compensation, telle que l’affirmative action, aux Etats-Unis, le permet avec l’établissement de quotas pour les minorités ethniques. Cet égalitarisme abstrait a plutôt fait le bonheur de la France jusqu’à récemment, puisqu’à l’exception du sinistre épisode de Vichy, la législation française a toujours considéré les hommes comme étant égaux, ne permettant donc aucune discrimination, négative ou positive, et l'intégration n'en a pas pour autant pâti, bien au contraire.

Aveu d'échec

Les difficultés de l’intégration, depuis une trentaine d’années, dues à l’incapacité de la société française à assimiler ses populations immigrées, conduisent naturellement à remettre en question ce modèle universaliste, car aucun principe, si excellent soit-il, ne saurait se soustraire à l’épreuve des faits. Est-il besoin, cependant, de vouloir modifier la Constitution, Loi fondamentale de la Ve République, au prétexte que le modèle d’intégration français présente, comme tout modèle, des limites, des carences, des failles ?

C’est ce que prétend le président français en déclarant vouloir inscrire dans la Constitution le respect de la diversité. Bien sûr, Nicolas Sarkozy met en avant l’égalité hommes-femmes, affirmée par la Constitution de 1946, réaffirmée par celle de 1958, mais qui ne permettait pas, jusqu’à la loi sur la parité de 2000, laquelle avait nécessité une révision constitutionnelle, d’imposer une stricte égalité entre hommes et femmes dans l’accès à la députation.

Il est permis de penser que c’est surtout, inspiré par le modèle anglo-saxon qui encourage la discrimination positive, l’intégration des minorités ethniques et culturelles que le chef de l’Etat veut faciliter, en permettant des lois instaurant des quotas qui leur seraient réservés. On se souvient qu’en 2004, lorsqu’il était ministre de l’Intérieur, Nicolas Sarkozy avait poussé à la nomination d’un « préfet musulman ». J’ajoute les guillemets car je ne vois pas l’utilité de cette mention : ne peut-on considérer qu’un préfet est un Français, avant tout et par-dessus tout ? Et que, si un Français musulman –plutôt qu’un musulman de France- n’est pas considéré comme tel et ne se considère pas lui-même comme tel, il convient de tout mettre en œuvre pour que ce soit le cas, plutôt que d’acter cet échec et de tenter d’y remédier par une discrimination qui, positive ou non, réduit une personne à une identité ethnico-religieuse ?

S’il est certains domaines –transparence politique par exemple- dans lesquels l’inspiration sur le modèle anglo-saxon serait bienvenue, on peut douter de l’utilité de vouloir imiter un modèle dont même les Anglo-Saxons constatent les méfaits, comme l’a fait Tony Blair au Royaume-Uni après les attentats du 7 juillet 2005, commis par des Britanniques qu’on avait cantonnés dans leur identité musulmane. La volonté louable de modernisation de la France ne doit pas faire oublier les bases plutôt solides sur lesquelles elle repose depuis 219 ans.

Roman Bernard



Article à retrouver sur le Bloggers' Club de Lyon Capitale.

samedi 5 janvier 2008

N'y a-t-il rien de plus grave et de plus urgent que le réchauffement climatique ?

Aucun lien direct avec l'actualité, mais il y a longtemps que je me pose la question de la priorité des défis que la France et l'Europe doivent relever au XXIe siècle. Quel est le plus important d'entre eux ? S'agit-il vraiment du réchauffement climatique, comme l'affirmait Nicolas Sarkozy le soir de son élection, reprenant à son compte les préceptes du Pacte écologique qu'il avait conclu avec Nicolas Hulot ?

Ancien abonné, quand j'étais au collège, de Science & Vie Junior, puis, quand j'étais au lycée, de Science & Vie, j'ai été familiarisé dès mon plus jeune âge à la question de l'effet de serre, son origine anthropique, ses conséquences directes sur l'environnement et ses implications à venir pour l'évolution du mode de vie des sociétés post-industrielles.

J'ai longtemps parlé dans le désert quand je faisais la leçon à des personnes de mon entourage qui prenaient la voiture pour faire quelques hectomètres. Je suis donc toujours frappé lorsque, essayant de nuancer l'imminence du danger climatique, je suis pris à partie par des personnes qui, manifestement, ignoraient jusqu'à l'existence de ce phénomène avant qu'il ne jouisse d'une grande publicité, notamment médiatique. Jusqu'à il y a quelques années, seuls quelques Cassandre comme Jacques Attali alertaient l'opinion sur les dangers de l'augmentation de la concentration de CO2 dans l'atmosphère, et cette ignorance du changement climatique chez l'immense majorité des citoyens me choquait.

À présent, c'est l'inverse, on ne parle que de ça, non seulement dans les médias, dans les débats politiques, mais aussi dans la vie courante. Les discussions de café du commerce, à l'été 2003, ont commencé à entrer en résonnance avec les discours des écologistes, puisque la fameuse canicule, décrite par certains comme une manifestation du réchauffement climatique, a entraîné la mort de 15000 personnes âgées. Une opinion très peu informée du problème a donc commencé à interpréter tous les aléas de la météorologie comme les conséquences de la trop grande consommation d'hydrocarbures par les sociétés développées et en développement. Avec si peu de recul sur des phénomènes d'une si grande ampleur, il conviendrait pourtant d'adopter une attitude plus critique, plus méfiante à l'égard des généralisations abusives.

Une chose est de constater, avec des indicateurs objectifs, que la température terrestre s'élève, ce que nul ne conteste, une autre est de conclure que l'homme en est forcément l'origine première. N'étant pas scientifique, je m'en remets aux conclusions des experts, qui attribuent majoritairement le réchauffement climatique à l'homme et à son mode de vie. Mais d'autres scientifiques avancent des arguments opposés, et je les écoute avec la même attention. Quelle que soit l'urgence du danger climatique, le débat scientifique doit pouvoir continuer.

Or, les chercheurs, comme Claude Allègre, qui ont tenté de minimiser le réchauffement climatique ou qui en ont attribué la cause à des facteurs astronomiques, ont été systématiquement censurés, caricaturés, ostracisés. La liberté d'expression n'est pas moins importante que la préservation de l'environnement, et cela n'est donc pas acceptable. Ajoutons que, quand bien même on reconnaît, comme je le fais après avoir lu des articles écrits par des scientifiques, que le réchauffement climatique est bien dû à l'homme, on peut douter que ses conséquences soient si terribles que cela.

Rappelons que, à une époque où la température du globe était plus élevée de quelques degrés, il y a plusieurs dizaines de milliers d'années, l'actuel Sahara était une immense plaine fertile. Considérons également que si le réchauffement climatique se confirme et s'il est important, hypothèse sur laquelle les experts qui ont droit de cité divergent, le défi réside moins dans la très coûteuse limitation des émissions de dioxyde de carbone, rendue illusoire par l'hypercroissance de pays très peuplés comme la Chine, l'Inde ou le Brésil, que dans l'adaptation aux conséquences les plus brutales du réchauffement climatique.

Si les terres situées au niveau de la mer, ou en-dessous, venaient à être submergées du fait de la fonte des calottes glaciaires et des glaciers montagneux, on est en droit d'espérer que la solidarité internationale jouerait pour recueillir les personnes qui en seraient chassées. Cette solidarité internationale pourrait aussi consister à construire des digues, des pompes, des canaux, qui, comme aux Pays-Bas, pourraient continuer à permettre la vie normale de millions de personnes vivant en-dessous du niveau de la mer.

Solidarité internationale qui permettrait aussi, dans le pire des cas, le déplacement de populations sur des terres rendues fertiles et habitables par le dégel des sols, comme au Canada ou en Sibérie. Toutefois, l'épuisement des énergies fossiles, qui est directement lié, est un danger que, pour le coup, nul ne peut tenter de nuancer.

Tant que l'activité humaine dépend essentiellement du pétrole et de ses dérivés, la consommation excessive d'hydrocarbures, occasionnée par les modes de vie des sociétés développées ou en développement est un problème majeur : la demande croissante de pétrole et de gaz, à l'origine de la flambée de leurs cours, obère les économies, et donne un pouvoir de chantage très important aux pays producteurs et exportateurs, comme les exemples actuels de l'Iran, de la Russie ou du Venezuela le montrent bien.

Il n'est pas à exclure, si cette demande continue à augmenter et que la découverte de réserves ne suit pas, que l'on en vienne à se battre de plus en plus pour le pétrole -la guerre d'Irak en est peut-être un signe avant-coureur-, comme on se bat déjà pour l'eau en Afrique ou au Moyen-Orient.

L'instrumentalisation de la peur du réchauffement climatique, que je comparais récemment à une peur millénariste, eschatologique, aura peut-être pour effet bénéfique de sensibiliser les populations à la préciosité du pétrole. Reste que, celui-ci n'étant pas éternel, il faut bien songer à le remplacer -ce qui libérerait du même coup nos sociétés de ce chantage des pays producteurs.

Étonnant, dès lors, que ceux qui s'alarment du réchauffement climatique et de l'épuisement des ressources fossiles soient souvent les mêmes qui veulent « sortir du nucléaire ». On pourra donc être circonspect devant certains discours écologistes, qui, sous prétexte de prôner la décroissance, sont prêts à accepter l'auto-destruction de nos sociétés au nom d'enjeux qu'ils ne discernent qu'approximativement.

J'ai déjà entendu des militants Greenpeace prétendre que la solution résiderait dans le développement des énergies renouvelables, ce qui est faux. Celles-ci ne résoudraient que partiellement le problème. À moins de revenir à un mode de vie pré-industriel, ce qui la mettrait à la merci des économies émergentes, l'Europe se sortira de l'impasse de l'épuisement du pétrole par la recherche, par la science, par la technologie, qui toutes trois nécessitent d'abord la croissance et le développement. Autant dire que si le statu quo en la matière n'est pas tenable, le retour en arrière n'est pas non plus envisageable, ni même souhaitable.

Mais le point final de mon raisonnement est celui de la priorité du danger : est-ce réellement, pour l'Europe, le réchauffement climatique -qui, certes, pourrait provoquer l'arrêt du Gulf Stream et donc de la douceur de notre climat qui est l'une des causes de notre si grand développement- ou bien la dénatalité, qui touche tous les pays européens et qui rend nécessaire le recours à une immigration dont l'intégration est rendue difficile par les conditions économiques ainsi que les grandes différences culturelles -et religieuses- entre les populations extra-européennes et leurs sociétés d'accueil ?

On peut, comme Al Gore, penser que la réchauffement de 1 à 3 ° du globe constituerait la pire catastrophe de l'histoire de l'humanité. Qu'il me soit permis de douter de la capacité de l'homme à détruire une nature qui le dépasse. Et qu'il me soit aussi permis de m'émouvoir davantage des morts annoncées de l'Italie, de l'Allemagne, de l'Espagne, dont les populations vont décroître dramatiquement au cours de ce siècle.

Roman Bernard



« Revoir Paris, un p'tit séjour d'un mois, revoir Paris, et me r'trouver chez moi... » *

Comme je l'avais annoncé récemment, je suis en stage du lundi 7 janvier jusqu'au vendredi 1er février au Monde, au service « Médias ». Je donne donc rendez-vous à tous mes lecteurs et commentateurs de la capitale, notamment -mais pas seulement- à l'occasion de la République des blogs, le mercredi 30 janvier prochain (au « Pavillon Baltard », à 19 heures). Une escapade d'un mois qui appelle une installation définitive en septembre prochain, après plusieurs années -et pour quelques mois encore- de tribulations en France et à l'étranger. Une occasion de surmonter une fois pour toutes mon « complexe de provincial » pour faire mienne la seule ville de France dont le seul qualificatif possible est « française », même si certains de ses habitants ne veulent pas l'admettre. Un nouveau « roman d'apprentissage », en somme, ce qui, vu mon prénom, est tout trouvé. Au plaisir de vous rencontrer dans la capitale de tous les Français.

* Retour à Paris (Revoir Paris) (1947), Charles Trénet, premier couplet.

jeudi 3 janvier 2008

Nicolas Badinguet

Voici les résultats du sondage proposé sur Criticus ces dernières semaines. Vous pouviez répondre à la question « De quel homme politique français Nicolas Sarkozy est-il l'héritier idéologique ? », et aviez pour choix l'un des sept personnages suivants : Napoléon Bonaparte (Ier), Louis-Napoléon Bonaparte (III), Philippe Pétain, Charles de Gaulle, Jean-Marie Le Pen, Jacques Chirac et Edouard Balladur. Les contraintes techniques de Weborama, qui limitent les choix à sept, m'ont empêché de proposer d'autres personnalités qui auraient pourtant été tout à fait légitimes.

J'ai d'abord écarté les figures antérieures à 1789, car je fais partie de cette droite qui pense que la Révolution, de 1789 à 1792 au moins, a été un moment non seulement capital mais aussi glorieux de l'histoire de France. Si Louis XI, François Ier, Henri IV, Louis XIV ont été de grands rois, ils ne se sont, comme s'en indigne Figaro au sujet du comte Almaviva, « donné la peine que de ne naître », contrairement aux Bonaparte ou au général de Gaulle, qui n'ont dû leur accession au pouvoir qu'à leur génie et à l'adhésion qu'ils ont su susciter chez les Français.

J'ai également considéré que Nicolas Sarkozy, puisque libéral, était un enfant de 1789, même si on peut rapprocher sa pensée, notamment en matière religieuse et morale, de certains courants de la droite légitimiste, contre-révolutionnaire, ce qui explique les possibilités de choisir Philippe Pétain ou Jean-Marie Le Pen comme pères idéologiques de Nicolas Sarkozy. J'ai dû écarter, enfin, des figures comme Louis-Philippe d'Orléans, François Guizot, Adolphe Thiers, Alphonse de Lamartine, Léon Gambetta, Jules Ferry, Georges Boulanger, Raymond Poincaré, André Tardieu, Jacques Chaban-Delmas, Valéry Giscard d'Estaing ou Raymond Barre, car si la filiation idéologique pouvait être établie avec plusieurs d'entre eux, elle n'était plus vraiment signifiante en 2007/2008. Les sept que j'ai retenus, par l'influence, dans la droite française actuelle, qu'ils exercent encore, justifiait à mes yeux leur choix. J'ai attendu la centième réponse pour clore le sondage, afin que chaque voix corresponde à 1 %. Les résultats sont intéressants et plutôt surprenants.



Vous avez donc été 26 à « voter » pour Napoléon III, 23 pour Napoléon Ier, 18 pour le maréchal Pétain, 17 pour Jean-Marie Le Pen, 6 pour Charles de Gaulle et Jacques Chirac, et enfin 4 pour Edouard Balladur, que j'avais choisi uniquement pour le ralliement de Nicolas Sarkozy à la candidature du Premier ministre à l'élection présidentielle de 1995 contre celle de Jacques Chirac, son mentor sinon son « père ».

Vous pouvez retrouver le vote classé par genre et par âge dans les archives, consultables en cliquant sur la photo d'écran du sondage. Je ne les reprends pas ici car le catalogue des différents votes ferait perdre de sa signification au résultat général.

Si l'on divise les sept personnages en « légitimistes » (Philippe Pétain et Jean-Marie Le Pen), « bonapartistes » (Napoléon Ier et III, Charles de Gaulle, Jacques Chirac) et « orléaniste » (Edouard Balladur), on constate d'abord, ce qui n'est pas vraiment étonnant, la très faible représentation (4%) de ce dernier courant.

Nicolas Sarkozy, malgré la trahison de 1995, préparée par le rôle éminent qu'il occupait dans le gouvernement d'Edouard Balladur (ministre du Budget et porte-parole du gouvernement), n'a jamais été à sa place dans le courant orléaniste, il n'y a jamais donné sa pleine mesure. En témoigne son relatif échec à Bercy, en 2004, ministère qu'il a été trop content d'abandonner pour prendre la tête de l'UMP, au terme d'une élection triomphale (85 % au premier tour) qui correspondait beaucoup plus à la caractéristique proprement bonapartiste du profil idéologique de Sarkozy.

Vous avez été 61, soit près de deux sondés sur trois, à ranger Nicolas Sarkozy sous cette étiquette bonapartiste. Il convient d'apporter une nuance, en soulignant l'extrême sous-représentation de la branche gaulliste du bonapartisme (Charles de Gaulle et Jacques Chirac, 12 %). La politique de « rupture » prônée par le candidat Sarkozy à l'égard de son prédécesseur a peut-être pu faire oublier ce que Nicolas Sarkozy doit à Jacques Chirac dans son ascension politique. Mais le très faible score (6%) du général de Gaulle, lui, est davantage le signe de l'effacement progressif de l'homme du 18-Juin dans l'imaginaire collectif de la droite française.

Enfin, le bon résultat du camp légitimiste (35 %), qui, analyse toute personnelle, doit pour une large part son importance à la volonté de certains sondés de jeter l'anathème sur l'actuel hôte de l'Elysée, s'explique aussi par le conservatisme moral, culturel, religieux, qu'a affiché Nicolas Sarkozy Place Beauvau, ainsi que, dans une moindre mesure, depuis qu'il a été élu président de la République.

Puisque c'est Napoléon III, le « Petit », qui a devancé de trois petits points son glorieux oncle et prédécesseur (avec lequel The Economist comparait Sarkozy juste avant le premier tour de l'élection présidentielle), c'est donc apparemment que, pour vous, Nicolas Sarkozy se rapproche le plus de « Badinguet », cet héritier accidentel du trône impérial qui s'était fait connaître par ses écrits socialisants et ses révoltes contre la monarchie de Juillet avant de devenir le président de la République le mieux élu de l'histoire (74% au premier tour) et le restaurateur de l'Empire. Signe des temps, c'est peut-être qu'a enfin commencé la réhabilitation du dernier souverain de France, qui malgré son sanglant coup d'Etat et le désastre final de Sedan, a beaucoup fait pour faire entrer la France dans la modernité, avec le développement des chemins de fer, de l'industrie, l'instauration du système bancaire et la rénovation des villes. Quant à Napoléon Ier, qui réalise aussi un bon score, ce choix s'explique plus, à mon sens, par la posture napoléonienne adoptée par son lointain héritier que par la réelle équivalence entre les quelques réformes entamées -mais pas terminées- par l'actuel chef de l'Etat et les multiples exploits du médiateur du Concordat, de l'artisan du Code civil et du vainqueur d'Austerlitz.

Roman Bernard

mercredi 2 janvier 2008

Pour un nouveau Concordat

Les réactions, souvent indignées, au discours prononcé par Nicolas Sarkozy au Vatican le 20 décembre dernier, ont parfois semblé d’un autre âge. Tout en reconnaissant que le président de la République avait raison lorsqu’il rappelait que « les racines de la France sont essentiellement chrétiennes » -mais son prédécesseur avait bien trouvé le moyen d’affirmer le contraire, au mépris de la réalité historique-, certains défenseurs de la laïcité se sont émus d’un retour du religieux dans le discours politique, augurant selon eux d’une remise en cause de la laïcité telle que l’Etat français la définit depuis la loi de 1905.

Il n’y a pourtant rien d’obscurantiste à rappeler que la France, dont l’histoire s’est confondue avec celle de l’Eglise treize siècles durant, doit pour une très large part ce qu’elle est au christianisme. Les protestations de ces laïcards ont surtout paru ignorer l’évolution du paysage religieux français depuis le début du siècle dernier.

Lorsque la loi de séparation des Eglises et de l’Etat fut votée, elle avait pour but premier de lutter contre ce que Gambetta avait désigné trois décennies plus tôt comme le « cléricalisme », à savoir, dans son esprit, l’influence politique des congrégations catholiques.

La France, fille aînée de l’Eglise, qui venait de rompre ses relations diplomatiques avec le Saint-Siège, mettait ainsi un terme à la concomitance des champs politique et religieux, après un siècle de canalisation –certains catholiques considèrent que c'était une forme d'instrumentalisation- du fait religieux par le Concordat, imposé en 1801 par le Premier consul Bonaparte.

Bien qu’elle affirme aujourd’hui en avoir souffert à l’époque, l’Eglise de France semble s’être accommodée de cette loi, qui rend à Dieu ce qui est à Dieu. Loi qui ne ferait plus débat aujourd’hui si une religion exogène n’avait fait son apparition en France à partir des années 1960-70.

Quand Nicolas Sarkozy, à son arrivée au ministère de l’Intérieur en 2002, a voulu la création du Conseil français du culte musulman (CFCM), il a reconnu sans le dire que la loi de 1905 ne suffisait plus à assurer dans les faits la laïcité. La construction de mosquées sur des fonds étrangers, la présence d’imams ne parlant pas le français car formés ailleurs, le prosélytisme de prédicateurs radicaux, conjugués à l’indifférence de l’Etat au fait religieux qui prévaut depuis 1905, changent la donne : l’islam présent en France est très largement un phénomène étranger à la France, en ce qu’il n’a pas connu, au contraire du catholicisme, du protestantisme et du judaïsme français, de processus de « gallicanisation », c’est-à-dire d’adaptation au contexte politique, social et culturel français.

Selon le mot de l’ancien ministre de l’Intérieur, on se trouve donc aujourd’hui en présence d’un islam « en France » et non « de France », auquel n’a pas été imposé comme condition préalable à l’exercice du culte la séparation du public et du privé, du temporel et du spirituel, en un mot la laïcité.

Défendre la loi de 1905 en usant et en abusant d’un discours quasi-religieux, comme l’a fait Jacques Chirac en la qualifiant d’ « inviolable », ne résoudra en rien l’immixtion de l’islam dans le champ politique. En refusant par principe de s’intéresser à un phénomène très actuel, au nom d’une loi vieille d’un siècle, on laissera se développer, à la marge de la société, un islam incompatible avec les valeurs de la République. Si le chef de l’Etat ne le fait pas, il est permis d’envisager une abrogation de la loi de 1905, au profit d’un nouveau Concordat, qui viserait à promouvoir, contre l’extrémisme radical, un islam « gallican », dont les mosquées seraient financées sur des fonds publics, dont les imams seraient des citoyens français, formés en France, et dont la langue liturgique serait le français. Un islam qui ferait siennes les valeurs républicaines, et qui constituerait un puissant vecteur d’intégration des musulmans de France.

La laïcité telle qu’elle fut conçue dans l’esprit du législateur de 1905 ne suffit plus à relever des défis postérieurs d’un siècle. Pour que l’essentiel de ses apports bénéfiques subsiste, peut-être est-il nécessaire d’imaginer une nouvelle association de l’Etat et des Eglises de France.

Roman Bernard



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