Roman Bernard
Le blog politique de Roman Bernard
Et puis je veux dire également que, s’il existe incontestablement une morale humaine indépendante de la morale religieuse, la République a intérêt à ce qu’il existe aussi une réflexion morale inspirée de convictions religieuses. D’abord parce que la morale laïque risque toujours de s’épuiser quand elle n’est pas adossée à une espérance qui comble l’aspiration à l’infini. Ensuite et surtout parce qu’une morale dépourvue de liens avec la transcendance est davantage exposée aux contingences historiques et finalement à la facilité. Comme l’écrivait Joseph Ratzinger dans son ouvrage sur l’Europe, "le principe qui a cours maintenant est que la capacité de l’homme soit la mesure de son action. Ce que l’on sait faire, on peut également le faire". A terme, le danger est que le critère de l’éthique ne soit plus d’essayer de faire ce que l’on doit faire, mais de faire ce que l’on peut faire. Mais c’est une très grande question.
Dans la République laïque, l’homme politique que je suis n’a pas à décider en fonction de considérations religieuses. Mais il importe que sa réflexion et sa conscience soient éclairées notamment par des avis qui font référence à des normes et à des convictions libres des contingences immédiates. Toutes les intelligences, toutes les spiritualités qui existent dans notre pays doivent y prendre part. Nous serons plus sages si nous conjuguons la richesse de nos différentes traditions.
Ces paroles sont, il faut le reconnaître, inattendues de la part d’un président de le République en exercice. Peut-il légitimement affirmer que la République à intérêt à l’existence – et l’expression dans le débat public – d’une morale inspirée par des convictions religieuses ?
Nous souhaitons, pour éclairer cette question, faire allusion à la pensée de John Rawls. Ce philosophe américain (1921 – 2002) est l’un des penseurs politiques les plus étudiés ; il s’est attaché notamment à penser la possibilité de l’État démocratique libéral, c’est à dire à élaborer une théorie procédurale du contrat social dans un contexte où coexistent des visions du monde (ou « doctrines compréhensives ») différentes. Il s’interroge : quels seraient les principes de justice à adopter dans une société multiculturelle ? (1)
Rawls se situe dans la lignée de Kant et de la disjonction entre le bien et le juste : le premier relève précisément des doctrines compréhensives, des opinions individuelles, et ne doit pas intervenir dans le débat public ; le juste est établi de manière procédurale en faisant usage d’arguments purement rationnels. Bref : les convictions religieuses des uns et des autres n’ont pas à intervenir dans le débat public. Il est possible de montrer combien cette théorie de la justice risque de faire le lit du communautarisme le plus achevé : un accord a minima permet la coexistence de différentes sphères sociales qui s’ignorent mutuellement et vivent en vase clos… mais peut-on alors parler encore de justice sociale ?
Au demeurant, Rawls lui-même admet que lorsqu’une société n’est pas bien ordonnée, il peut être nécessaire de recourir à des morales compréhensives pour aider à l’avènement d’une société où la discussion publique sera conduite exclusivement dans les termes des “valeurs politiques”. Au demeurant, de nombreux commentateurs se sont chargés de montrer les failles de la théorie rawlsienne de la justice. Nous ferons référence brièvement à deux auteurs d’horizons distincts . (2)
Michael Sandel montre ainsi, en s’appuyant sur l’abolition de l’esclavage aux États-Unis, sous la pression notamment de mouvements chrétiens, qu’il n’est pas toujours raisonnable de faire abstraction des visions du monde. Ainsi, si l’esclavage est un mal moral, on ne peut pas faire abstraction de ce jugement éthique dans le débat politique ; si ce n’est pas un mal moral, on peut en faire abstraction. On voit sur cet exemple que la priorité du juste sur le bien est mise à mal : les questions de justice semblent bien devoir être soumises au jugement des différentes doctrines compréhensives. Sandel en tire la conclusion : « nous respectons les convictions morales et religieuses de nos concitoyens en dialoguant avec elles et en leur prêtant attention – parfois sous la forme d’une récusation ou d’une contestation, mais parfois aussi sous la forme d’une écoute et d’un apprentissage » . (3)
Venons-en à un penseur continental, en la personne de Jürgen Habermas (philosophe allemand, né en 1929). Son « éthique de la discussion » a souvent été rapprochée de la pensée de Rawls (4). Il a reproché cependant à celui-ci d’écarter les visions éthiques du monde hors du débat public, et ce pour deux raisons. (A) La première est finalement assez proche de l’idéal républicain français et son souci d’intégration : il s’agit d’éviter le repli communautaire que nous avons évoqué précédemment. En conséquence de quoi, les différentes visions du monde peuvent s’exprimer – mais ce sous le jugement absolu de la raison. (B) Plus tard, Habermas a en outre tempéré son enthousiasme naïf pour la rationalité occidentale ; lors d’un débat avec le Cardinal Ratzinger (et nous revenons ici vers la citation du « discours du Latran » dont nous étions partis), Habermas a reconnu que les traditions religieuses peuvent transmettre des intuitions éthiques dont la raison pratique peut s’enrichir : « quelque chose peut rester intact dans la vie commune des communautés religieuses, quelque chose qui s’est perdu ailleurs et que le savoir professionnel des seuls experts est également incapable de restituer. (…) on peut fonder, du côté de la philosophie, une volonté d’apprendre de la part des religions, non pas certes pour des raisons fonctionnelles, mais pour des raisons de contenu » . (5)
Et nous dirons même plus : la raison a à apprendre des doctrines compréhensives non seulement pour des raisons de contenu, mais aussi pour des raisons fonctionnelles. Ainsi, nous souscrivons aux propos du Cardinal Ratzinger dans sa réponse à Habermas. Il reconnaissait que la religion doit être placée sous le contrôle de la raison (en prenant notamment l’exemple du terrorisme à motivation religieuse) ; mais, réciproquement, « le doute de pouvoir compter sur la raison (…) doit nous assaillir » (6), comme l’attestent des “progrès” techniques incontrôlés qui ne semblent pas toujours œuvrer au bien de l’homme (ou plutôt, pour parler dans les termes de la raison pratique, ne semblent pas être universalisables). C’est pourquoi il prône une collaboration sous la forme d’un contrôle mutuel entre les doctrines compréhensives et la raison pratique : « je parlerais donc volontiers d’une forme nécessaire de corrélation entre raison et foi, raison et religion, appelées à une purification et une régénération mutuelle ; elles ont besoin l’une de l’autre et doivent mutuellement le reconnaître » (7). Notons au passage que ce constat est récurrent dans la pensée de celui qui est devenu le pape Benoît XVI et que telle était bien la véritable pointe de la fameuse leçon publique à l’université de Ratisbonne en septembre 2006, mais aussi du discours lu en son absence à l’université romaine de la Sapienza la semaine dernière . (8)
En fait, sans l’apport des traditions spirituelles, la raison pratique est livrée à elle-même, sans instance critique. On sait que ce sont bien souvent les protocoles opératoires qui prétendent remplir cette fonction critique : mais qui ne voit pas là une illusion ? Ce n’est pas parce qu’une procédure a été appliquée que l’action posée est bonne ; tout au plus est-elle légale, mais il y a une distance entre ce qui est autorisé et ce qui est bon. Les doctrines compréhensives, et notamment les religions, peuvent à bon droit prétendre à cette place de vis-à-vis nécessaire à la justice politique, précisément parce qu’elles trouvent leur origine dans « l’“autre” de la raison », selon une expression d’Habermas.
Le dialogue entre foi et raison, s’il est exigeant, nous semble aujourd’hui plus nécessaire que jamais. Il peut permettre en effet d’éviter les deux écueils du communautarisme et du froid triomphe d’une rationalité technicienne désenchantée. Aussi, il nous semble que la République a tout à gagner à s’ouvrir à une morale qui espère, c’est à dire une morale qui trouve son inspiration dans une transcendance.
L’histoire, par ce qu’elle sédimente d’intuitions éthiques, peut certes assumer une certaine fonction de transcendance : cela s’appelle la culture, porteuse d’une tradition. Mais si, comme l’écrit Hannah Arendt, « le fil de la tradition est rompu », n’est-il pas urgent de revenir aux sources vives de la raison pratique occidentale – sources notamment chrétiennes : car si la personne humaine est digne d’un respect inconditionnel, c’est avant tout en tant qu’image de Dieu.
Matthieu Bernard
Je renvoie à un texte qui date quelque peu et qui n’est qu’une ébauche imparfaite, mais peut utilement préciser le débat autour de la pensée de Rawls : http://membres.lycos.fr/mjbb/Rawls_Habermas_Ratzinger.pdf
1 Les deux principaux ouvrages de Rawls sont : Théorie de la justice (1971), trad. C. Audard, Paris, éd. Seuil, 1997 ; Libéralisme politique (1993), trad. C. Audard, Paris, P.U.F., 1995.
2 On pourra également se référer à la lecture de Rawls par Paul Ricœur. Cf. Le Juste, Paris, éd. Esprit.
3 Michael Sandel, « Réponse au “Libéralisme politique” de John Rawls », Le libéralisme et les limites de la justice, 2nde édition, trad. J.-F. Spitz, Paris, éd. Seuil, 1999, p. 308.
4 Ils ont eu l’occasion de débattre : cf. Jürgen Habermas et John Rawls, Débat sur la justice politique, Paris, éd. Cerf, 1997.
5 Jürgen Habermas, « Pluralisme et morale », in : « Les fondements prépolitiques de l’État démocratique », revue Esprit, juillet 2004, p. 15.
6 Joseph Ratzinger, « Démocratie, droit et religion », in : « Les fondements prépolitiques de l’État démocratique », p. 23.
7 Ibid., p. 28.
8 Traduction française disponible à : www.inxl6.org/article3404.php
Notre étudiant a abandonné le temps pour habiter l'espace. Ce sont les lieux qui l'intéressent davantage que les époques, et la géographie triomphe de l'histoire.
Les horreurs du XXe siècle nous ont pourtant enseigné, à travers des témoignages comme ceux de Primo Levi ou Robert Antelme (entre d'autres innombrables), que la connaissance et la compréhension du passé sont indispensables pour éviter sa répétition. On peut, certes, se réjouir que la jeunesse cultivée actuelle connaisse mieux les noms des capitales internationales que ceux des préfectures hexagonales.
L'interconnexion grandissante des peuples, qu'il est convenu d'appeler mondialisation, est un mouvement de fond, qui rend dérisoire la volonté de revenir à une France d'avant, idéalisée et fantasmée. Pour autant, on peut s'inquiéter que la connaissance de l'histoire, des faits historiques et de leur chronologie soit si approximative aujourd'hui. La substitution d'une histoire problématisée à une histoire factuelle, dans les programmes scolaires, rend plus difficile la compréhension des événements historiques dans leur déroulement, leurs causes, leurs conséquences. Il n'est pas interdit de redouter que cette moins bonne connaissance des chronologies, assumée par la volonté de dégager des processus dans l'étude de l'histoire et non plus seulement des faits, conduise à une confusion sur les tragédies de l'histoire, ce qui les a entraînées et ce qu'elles ont provoqué. Il n'est d'ailleurs pas anodin, à cet égard, de remarquer que l'autorité des historiens ne suffit plus, aujourd'hui, pour éviter les réécritures de l'histoire qu'occasionnent les lois mémorielles, d'une part, et les revendications victimaires de certaines minorités ayant trait à l'esclavage et à la colonisation, d'autre part.
Il est loisible de rire du premier de la classe d'antan, "rat de bibliothèque" qui ne connaissait le monde que par ses livres. Ce cliché, abondamment répandu et étiqueté sur tous ceux qui, dans l'enseignement secondaire, se faisaient traiter d'"intellos" -une insulte-, rend compte pour une large part de ce mépris de la culture classique dont notre société est le théâtre. Une culture classique du temps qui laisse donc, selon la philosophe, la place à une culture moderne de l'espace, ci-dessous définie :
La culture de l'espace habite dans un monde aplati où tout ce qu'elle connaît advient pratiquement dans cet instant « t » d'à présent. Il s'y passe nombre d'événements, puisqu'ils proviennent de la terre entière, liés par le même instant de leur surgissement et, s'ils se connectent, liés par leur analogie et non par leur généalogie. La culture du temps avait l'habitude de rapprocher les événements de leurs précédents, de leurs sources ou origines. La culture de l'espace cherche les ressemblances ou les échos plus que les filiations. Elle ne connaît plus l'anachronisme, et son monde sans limite est figé.
Aussi se méfie-t-elle du passé, qui indique le dé-passé, donc le non-compréhensible d'aujourd'hui. Elle croit volontiers que tous les critères, toutes les légitimations surgissent unilatéralement dans les raisons de ce maintenant où elle se trouve. Aussi, elle se sent mal à l'aise dans un passé qui lui fait honte, et peu encline à espérer un avenir dont elle n'imagine pas la figure. Quand l'histoire devient une plaine morte et dépassée, délégitimée, elle ne nourrit plus le présent et l'avenir s'avère impensable.
Cette situation nouvelle engendre tout naturellement de nouveaux types de liens entre les hommes. Nous ne cessons pas de parler de dialogue et d'établir des «ponts » entre les groupes humains, entre les cultures et les civilisations ; nous glorifions le monde multicolore et multiculturel. Mais c'est entre les générations que les «ponts» ont été rompus. Quand l'importance du temps s'efface devant le privilège de l'espace, la transmission laisse place à la simple relation. Un échange inégal qui se justifierait par les acquisitions du temps, celui qui s'instaure entre le maître et le disciple ou entre le père et le fils, n'a plus de raison d'être. La transmission sous-entend l'inégalité, sans laquelle le message se nie lui-même. C'est ici l'avènement d'un monde d'égaux.
Une telle description n'est pas si éloignée de la réflexion d'Hannah Arendt, dans La Condition de l'homme moderne, à cette différence près que la seconde s'inquiétait de l'évolution des sociétés occidentales, tandis que la première s'en félicite. Elle termine toutefois sa chronique par une nuance salutaire :
Mais on est bien obligé de se demander si l'espace peut remplacer le temps dans la compréhension du monde du jeune esprit doué. Et quel sera le destin de ces générations si familières de la multiplicité mondiale, et si étrangères au passé, même proche. Peut-on substituer impunément la diversité présente à la grande chaîne des causes ? Comprendre que la terre est si grande, quelle heureuse fortune (nous ne le savions pas) ! Mais cela laisse-t-il supposer qu'elle serait entièrement neuve ?
Je ne pourrais mieux résumer mes inquiétudes quant à la mutation de la culture décrite par la philosophe, les espoirs qu'elle suscite et les dangers qu'elle peut faire redouter. Je m'étonne juste que dans le discours dominant, tantôt mondialiste, tantôt alter-mondialiste, mais toujours relativiste, seuls les premiers soient autorisés, les seconds étant au mieux minimisés, au pire interdits de cité.
Pourtant, cette réflexion s'impose, alors que la France se demande aujourd'hui ce qu'elle est, ce qu'elle fut, et ce qu'elle peut encore apporter au monde à l'avenir. Ses nécessaires actualisation, ouverture au monde, doivent-elles forcément être synonymes d'amnésie, de reniement ? Question apparemment insoluble mais cruciale. Si l'ignorance de l'histoire, de France et d'ailleurs, continue d'être le lot d'une écrasante majorité, même parmi des étudiants réputés cultivés, il n'est pas à exclure que des idées que nous croyions à jamais derrière nous réapparaissent de façon perverse. Il est louable de commémorer comme il se doit l'Holocauste et le nazisme, mais si nous perdons la compréhension du sens de ces tragédies, en quoi ces commémorations nous garantissent-elles qu'elles ne se reproduiront pas, à l'avenir ?
Roman Bernard



