jeudi 24 juillet 2008

Le référendum d'initiative conjointe est-il démocratique ?

Cet article a été publié dans la rubrique des « blogueurs associés » de Marianne2.fr

Parmi les innovations apportées par la réforme des institutions, le référendum d'initiative conjointe, grâce auquel un cinquième des parlementaires et un dixième du corps électoral pourront solliciter les suffrages de l'ensemble des citoyens, semble être la pus consensuelle et donc la plus célébrée par l'opinion. Les micro-trottoirs n'ont bien sûr aucune valeur journalistique, mais dans celui publié par Le Parisien, mardi, trois des cinq personnes interrogées le mentionnaient comme la mesure importante adoptée à Versailles.

À tout le moins, ce micro-trottoir indique que les journalistes qui l'ont réalisé ont voulu signifier à leur lectorat que c'était cet aspect de la révision de la Constitution qui était considéré comme le plus important par les citoyens.

Il ne s'agit pas ici de revenir sur l'incohérence du Parti socialiste, qui a préféré rejeter une évolution qu'il réclamait depuis longtemps. Car le fait que cette réforme soit une revendication de longue date des gauches française et européennes ne laisse pas de rendre défiant quant aux motivations qui la sous-tendent.

Le référendum d'initiative populaire (conjointe seulement, donc, dans le texte voté lundi par le Congrès) vise selon ses promoteurs à remédier aux failles de la démocratie représentative, qui n'exprimerait pas la volonté populaire ni ne répondrait aux attentes des citoyens pour ses détracteurs. En somme, le référendum d'initiative populaire est conçu comme un moyen de lutter contre la verticalité du pouvoir.

Il se distingue en cela fondamentalement du référendum à l'initiative du pouvoir exécutif. Ce type de référendum, que l'on peut qualifier de plébiscitaire, est dénoncé en France depuis les coups d'État de Napoléon Bonaparte en 1799 et de Louis-Napoléon Bonaparte en 1851. Il avait servi à légitimer l'instauration autoritaire du Consulat, puis de l'Empire et du Second Empire.

En Italie et surtout en Allemagne, le référendum, utilisé aux mêmes fins par Benito Mussolini et Adolf Hitler, a laissé des souvenirs plus amers encore, à tel point qu'outre-Rhin, le référendum est depuis anticonstitutionnel.

C'est donc à un référendum horizontal qu'ont voulu aboutir ceux qui rejetaient dans une même détestation autoritarisme plébiscitaire et démocratie représentative. Sur le principe, une telle démarche n'a rien de choquant, sinon que son idée-force implique qu'en matière politique, toute hiérarchie est suspecte, puisque le pouvoir devrait être exercé, dans l'idéal, par la base du corps électoral, et non par ceux auxquels ce dernier en a délégué la responsabilité.

Mais même en étant opposé au référendum d'initiative conjointe, l'on doit reconnaître qu'il est, sur le principe, démocratique. Ce sont davantage les modalités d'exercice de ce droit devenu constitutionnel lundi dont le caractère démocratique mérite d'être discuté, voire suspecté. Il est d'ailleurs intéressant de noter que la commission Balladur a tenu à modérer l'ardeur démocratique de cette réforme en la conditionnant à l'accord d'un cinquième des parlementaires. Le problème est que, justement, il ne s'agit que d'un cinquième, soit 182 des 908 parlementaires (577 députés + 331 sénateurs). Il n'est donc pas à exclure qu'un parti, même minoritaire, puisse soutenir un projet de référendum contre l'avis du reste du Parlement. La volonté majoritaire des élus de la Nation n'étant pas requise, la condition imposée par la réforme ne garantit en rien que le texte ne contreviendra pas à aux intérêts de la France.

Qui pourra réunir plusieurs millions de signatures ?

Et c'est donc le seuil requis (un dixième) pour les citoyens qui doit retenir notre attention. Il y a près de 45 millions d'électeurs en France. Il faudra donc environ 4 500 000 signatures pour qu'un texte puisse être soumis à référendum. La question doit être la suivante : qui sera capable de recueillir plusieurs millions de candidatures ? Qui, sinon des lobbies, des groupes de pression, des communautés, des églises, des corporations, des syndicats, des associations, c'est-à-dire des organismes représentant des intérêts particuliers ?

On peut rétorquer que le vote, et donc la décision finaux, appartiendront toujours au peuple souverain. Reste que l'abstentionnisme qui prévaut lors des scrutins référendaires, comme celui sur la réforme - pourtant capitale - du quinquennat l'a prouvé en 2000, ne garantit pas que des décisions, contraires à la volonté générale et surtout aux intérêts de la Nation, ne pourront être prises à l'avenir.

Sous le prétexte louable de démocratiser davantage les institutions de la Ve République, on risque donc d'aboutir à la prise de lois contrevenant à l'intérêt majoritaire des citoyens, que le Parlement est en principe plus légitime et compétent à exprimer que des pétitionnaires ne représentant que leurs propres intérêts. C'est en conséquence au nom de la démocratie que l'on s'apprête à la court-circuiter.

Roman Bernard



Criticus est membre du Réseau LHC.

mardi 22 juillet 2008

Dialogue socratique chez Cratyle

En attendant d'avoir à nouveau le temps de poster, je vous invite à lire le dernier billet de Patrice Lamothe, alias Cratyle, intitulé « Vers la fin de l’actualité », et le dialogue socratique qu'il a tenu à engager avec moi à la suite de mon premier commentaire. Commentaire et dialogue que je reproduis ci-dessous :


Criticus a dit :

22 juillet 2008 à 12:57
[...] l’”infini pluralisme des actualités” impose de trouver un moyen de les synthétiser pour les rendre intelligibles au lecteur. C’est tout le défi des nouveaux médias. Et pour synthétiser des flux aussi divers, il faudra des professionnels : des journalistes. Le métier est à réinventer. Il est vivant.


Cratyle a dit :

22 juillet 2008 à 14:16
[...] professionnel de la synthèse, dis-tu? Un homme de l’antiquité t’aurait peut-être répondu quelque chose dans ce gout là, si on me passe le mauvais plagiat:
- “Dis-moi, excellent Criticus, où donc s’apprend cette mystérieuse capacité à synthétiser et à rendre intelligible? N’est-ce pas le médecin qui synthétise les questions médicales? Le charpentier les questions de toitures? Et pour ce qui est des questions humaines et des questions du citoyen, les hommes et les citoyens ne sont-ils pas d’un avis également légitimes? Et s’il il y a une école ou tout cela s’apprend et se perfectionne, dis-moi laquelle elle est, cher Criticus, afin que je puisse moi aussi en bénéficier”


Criticus a dit :

22 juillet 2008 à 15:06
- “Ta conjecture n’est pas fausse, excellent Cratyle, mais les médias traditionnels ne donnent-ils pas déjà la parole à des professionnels lorsque l’évolution de leur secteur concerne l’ensemble du corps citoyen ?

Qui est capable de dire, dans la masse des informations spécialisées, celles qui intéressent ou non les citoyens dans leur ensemble, sinon un professionnel de la synthèse, apte à distinguer dans les flux d’information le particulier du général ?

Et aussi, fait que tu sembles négliger, capable de présenter ces informations spécialisées de manière à ce que le profane puisse la comprendre ? On ne niera pas qu’un physicien nucléaire est seul habilité à fournir des informations sur la physique nucléaire.

Mais on peut douter qu’il soit le mieux formé, en termes de compétence rédactionnelle, pour rendre son travail intelligible au grand public. On peut imaginer qu’un journaliste honnête réussira à mieux le présenter, et ainsi à donner une véritable plus-value à l’information qu’il a recueillie auprès du physicien.

J’ignore si c’est en charpentant que l’on devient charpentier, mais pour répondre à ta question finale, c’est en synthétisant que l’on devient synthétiseur.

J’ajoute, excellent Cratyle, pour conclure mon propos, qu’appliquée au politique, ton idée d’une meilleure compétence des spécialistes aboutit à la mort du politique en tant que tel, et substitue l’expertocratie - ou plutôt, puisque tu tiens à engager avec moi un dialogue quasi-socratique, l’oligarchie - à la démocratie représentative, laquelle délègue à des généralistes le pouvoir de décider, au nom de l’intérêt général, entre les divers intérêts particuliers que peuvent faire valoir ces professionnels dont tu vantes les compétences. C’est pourquoi, bien qu’elle soit séduisante, je me méfie quelque peu de ta logique que je juge excessivement polycentriste. S’il n’est plus de professionnel de la synthèse, restera-t-il des professionnels du sens ? Je n’en suis pas convaincu.”


Cratyle a dit :

22 juillet 2008 à 15:40
[...] C’est bien le sens de mon commentaire de dire qu’il ne saurait y avoir de spécialiste du politique ou de l’humain en particulier (ce qui impliquait que les journalistes ne pouvaient pas se prévaloir de cette compétence). Il n’y a pas non plus d’experts qui ne soient qu’experts, qui n’aient pas d’autres gouts et d’autres compétences, et dans leur masse, il en s’en trouve toujours pour savoir discuter plus largement de leur sujets et les populariser. Les expertises sont du reste elles-mêmes engagées dans un processus de démocratisation qui… mais c’est peut-être un autre sujet.


Criticus a dit :

22 juillet 2008 à 15:53
C’est peut-être un autre sujet, mais celui de la meilleure compétence pédagogique et vulgarisatrice des bons journalistes ne l’est pas : il est central, et j’eusse aimé que tu répondisses à ma remarque.


Cratyle a dit :

22 juillet 2008 à 16:32
[...] je ne me donne pas d’obligation de réponse sur ce blog, d’une part par manque de temps, d’autre part parce que je crois que l’avis des autres commentateurs peut-être tout aussi éclairant. Cela dit, j’avais quand même un peu touché à ta question dans le précédent commentaire : “Il n’y a pas non plus d’experts qui ne soient qu’experts (…) et dans leur masse, il s’en trouve toujours pour savoir discuter plus largement de leur sujets et les populariser”. Il me semble d’ailleurs que la vulgarisation est rarement l’activité principale d’un journaliste, même si c’est en effet un talent.


Criticus a dit :

22 juillet 2008 à 17:30
Ce à quoi je te réponds qu’il n’y a pas moins d’expert de la vulgarisation que de la charpente ou de la médecine. Ta remarque remet plus en cause le maljournalisme que le métier de journaliste lui-même.


Cratyle a dit :
25 juillet 2008 à 10:52

[...] A plus court terme je crois que chaque communauté ou micro-communauté constituera peu à peu sa propre actualité. Mais il n’y a probablement pas de limite à la fragmentation qu’un tel mouvement peut engendrer.


Criticus a dit :
25 juillet 2008 à 12:57

[...] Et, excellent Cratyle, te réjouis-tu de cette fragmentation, la déplores-tu (comme moi), ou te contentes-tu de la prophétiser ?


Cratyle a dit :
25 juillet 2008 à 19:00

[...] J’ai un peu tendance à me réjouir de cette fragmentation-là. Je crois qu’il s’agit d’une multiplication des points de vues, des opinions, des intentions, des idées. La démocratisation n’homogénéise pas le monde: elle le colore et l’enrichit. Elle l’énergise.


Criticus a dit :
26 juillet 2008 à 13:03

L’idée selon laquelle, comme tu le dis bien, « [l]a démocratisation n’homogénéise pas le monde: elle le colore et l’enrichit. Elle l’énergise », et à laquelle je souscris, n’empêche pas qu’il y ait une instance - la presse - qui donne un sens à la multiplication - plutôt que la fragmentation - « des points de vues, des opinions, des intentions, des idées ». La preuve en est que lorsqu’un internaute veut s’enquérir de l’actualité - c’est-à-dire, ni plus ni moins, le flux synthétisant toutes les nouvelles informations recueillies par des experts de l’information -, il se rend sur les sites des grands médias - et, fait intéressant, des grands journaux. Il est beaucoup plus facile de faire confiance à un acteur indépendant de la transmission d’informations plutôt qu’à des acteurs isolés qui communiquent sur leur domaine de compétence. D’autant que, je le répète, ces acteurs isolés sont également consommateurs des informations produites par les autres. Quelle autre instance qu’un grand média généraliste peut fournir à tous une synthèse des diverses informations produites par ces acteurs ?

Le souci réside plus, à mon sens, dans l’indépendance des médias à l’égard des grands groupes industriels et financiers pour les patrons de presse, et de la gauche institutionnelle pour les journalistes de base. Le légitime discrédit qui frappe la presse n’enlève rien - au contraire - à son rôle.

Roman Bernard



Criticus est membre du Réseau LHC.

dimanche 20 juillet 2008

Ceci est un blog... juste un blog

J'ai singulièrement manqué de temps depuis mon installation à Paris il y a une semaine pour reprendre un rythme de publication régulier. Cela fait d'ailleurs depuis mon retour de Shanghai que je n'y suis plus parvenu. Je remarque cependant que les quelques billets publiés, abordant des thèmes sujets à controverse, ont provoqué d'intéressants et polycentriques débats dans les commentaires. Parmi ces commentaires toutefois, il en est un qui m'a passablement énervé car il remet en cause la raison d'être même des blogs. Tel commentateur hargneux a en effet cru bon de m'intenter un procès en incompétence, lorsqu'en citoyen épris de politique et passionné des questions sociales, j'ai voulu exprimer une opinion sur un phénomène que l'on qualifiera sans originalité d'« actuel ». Comme s'il fallait être un expert d'un sujet donné pour avoir le droit d'en débattre publiquement. Non, je ne suis pas un expert de ce dont je parle. Hormis dans le domaine des médias où j'ai une légitimité pour établir des faits - fussent-ils déplaisants à certains comme le rappel de l'appartenance majoritaire des journalistes à la gauche -, je ne sais pas plus sur les sujets que j'aborde que ce qu'un citoyen impliqué peut savoir au moyen des nouvelles technologies de recherche d'information. Cette précision étant faite, je n'ai jamais, au cours des 214 billets précédents, fourni une seule information erronée. J'ai donné de faits objectifs des interprétations parfaitement subjectives et assumées comme telles. Et, lorsque j'ai eu le plaisir d'avoir des contradicteurs, je leur ai répondu en fonction des convictions que je juge nécessaire d'affirmer ici. C'est ce à quoi servent les blogs, et je m'étonne que certaines personnes, lorsqu'une interprétation leur déplaît, demandent des comptes à celui qui l'a formulée. Si seuls les experts ont droit de cité, c'en est fait de la démocratie. L'expérience des dernières décennies montre d'ailleurs, dans l'ordre politique, que le gouvernement des experts n'est pas forcément celui des meilleurs. Plus loin dans le temps, le régime le plus fécond de l'histoire de France, la Troisième République, était gouverné par des enseignants, des journalistes, des avocats, des médecins, et non par des hauts fonctionnaires ou des experts auto-proclamés comme c'est le cas aujourd'hui. Le principe vaut pour les blogs. Un blog n'est pas un média, et les articles publiés ici n'ont pas plus de valeur que les débats qu'ils provoquent. Mais c'est bien parce que ces débats font cruellement défaut aux médias traditionnels que les blogs existent et doivent exister. L'actualité ne peut être traitée sur le seul mode informatif, ou c'est le sens même de l'information qui est menacé. Sans opinions, sans interprétations divergentes des mêmes faits, il n'est pas de compréhension des enjeux de société possible. Que mon commentateur agressif m'excuse donc de ne pas prétendre dire la vérité ici, mais de simples et basses opinions. Je remarque simplement qu'il est commode de reprocher aux blogueurs d'avoir tort - quand ils ne font qu'interpréter librement un fait -, tout en étant intellectuellement incapable de fournir soi-même une vision originale du monde.

Roman Bernard



Criticus est membre du Réseau LHC.

dimanche 13 juillet 2008

A nous deux, Paris (chapitre deuxième)

Le destin a donc voulu que je m'installasse à Paris un 14 juillet. Cela n'avait rien d'acquis il y a encore quelques jours, mais une heureuse et inattendue nouvelle a précipité un événement que je croyais jusqu'alors improbable. Je ne suis pas mystique, mais si je ne vois aucune volonté surnaturelle derrière cette subite évolution, je sais en revanche que celle-ci opérera un changement décisif dans ma destinée. Mes velléités d'expatriation, par exemple, sont ajournées. Est-ce une bonne chose ? Je n'en dirai pas plus pour l'instant, mais les garanties que j'ai aujourd'hui sont bien maigres pour que j'en sois assuré. Le risque est grand que cette montée à Paris ne réponde à mes tout aussi grandes attentes. Mais c'est justement ce risque pris qui donne tout son sens à ma démarche. Arrivé à l'embouchure d'un des quelques deltas qui jalonnent le cours de l'existence, où l'on sent intimement que l'on s'apprête à faire un choix déterminant, j'ai résolu d'emprunter un bras dont je ne peux être certain qu'il sera plus naviguable qu'un autre. Mais l'ayant choisi, et devant à présent suivre son cours pour continuer ma route, je me tiendrai désormais fermement à ma résolution.

Roman Bernard



Criticus est membre du Réseau LHC.

vendredi 11 juillet 2008

Défaut d'assimilation

Article à retrouver sur le site de Marianne, dans la rubrique des blogueurs associés.

C'est une décision inédite et surprenante, mais qui, comme l'indiquait aujourd'hui Le Monde, devrait faire date : saisi en appel, le très napoléonien Conseil d'Etat, dans un arrêt rendu le 27 juin, a confirmé le refus de la nationalité française à une Marocaine de 32 ans, mariée à un Français et mère de trois enfants nés en France, au motif qu'elle "a adopté, au nom d'une pratique radicale de sa religion, un comportement en société incompatible avec les valeurs essentielles de la communauté française, et notamment le principe d'égalité des sexes". La plus haute juridiction administrative a justifié cette décision par le port de la burqa lors de rencontres avec la police et les services sociaux. Preuve que ce voile intégral traduit moins l'expression d'une pratique religieuse qu'une revendication d'ordre socio-politique, la plaignante a déclaré ne pas porter le voile au Maroc, mais l'avoir fait sur ordre de son mari, salafiste, lors de son arrivée en France en 2000. Cela n'est guère surprenant. Lors d'un voyage dans le Royaume chérifien, en 2004, j'ai vu bien moins de voiles islamiques que dans certains quartiers français majoritairement musulmans. Et il serait fantaisiste de prétendre que cela s'explique par une moins grande piété des Marocains que des Français de religion musulmane.

Si l'on est républicain et un tant soit peu jacobin, on ne peut que se réjouir de cette décision qui réaffirme non seulement la séparation de la sphère privée et de l'espace public (on ne se présente pas voilée lorsque l'on a affaire à des agents de l'Etat), principe fondateur de la laïcité, mais distingue ce qui relève du rite religieux et du prosélytisme politique. Le Conseil d'Etat, de surcroît, rappelle la primauté des idéaux républicains, notamment l'égalité entre hommes et femmes, sur les valeurs d'inspiration religieuse, surtout lorsque celles-ci conduisent à la sujétion de la femme. Mais la portée de cette décision est peut-être encore plus grande.

En confirmant le décret de 2005 qui faisait état d'un "défaut d'assimilation" de la demandeuse, le Conseil d'Etat réitère ainsi le principe assimilationniste à la base du modèle d'intégration français. Incompatible avec les valeurs fondamentales de la société française, le port d'un signe excessivement distinctif - le défi sera donc, lorsque des cas similaires se présenteront à l'avenir, de déterminer une frontière entre l'acceptable et l'inacceptable - interdit logiquement l'accès à la nationalité. Cette décision est ainsi de mise à rassurer ceux - dont je suis - qui s'inquiètent de l'abandon du modèle français d'intégration traditionnel au profit d'un nouveau modèle, s'inspirant du multiculturalisme britannique, du communautarisme américain ou du "pilarisme" néerlandais. Ces modèles, qui prévoient des accomodements dérogatoires au droit commun pour les minorités ethnico-religieuses, sont incompatibles avec l'universalisme français qui, s'il a parfois le tort de ne pas toujours tenir compte des complexités de la société française, a le grand mérite de traiter de manière véritablement égalitaire les citoyens français. Et, sur le long terme, de vraiment travailler à l'intégration des minorités, en les forçant à se défausser de tout ce qui pourrait être susceptible de les en empêcher. Comme la loi sur les signes religieux à l'école massivement votée par le Parlement en 2004, elle repose, certes, sur une contrainte de départ : obliger un individu à renoncer à une pratique qu'il croit essentielle à son identité. Mais la liberté, et, osons-le, l'affranchissement qu'une interdiction du voile permet sont de mise à favoriser l'épanouissement de cet individu bien plus que l'accession à une revendication identitaire, très souvent formulée par des hommes soucieux de conserver leur mainmise sur les membres de leur communauté, en premier lieu sur les femmes.

Pourquoi, dans cet esprit, ne pas interdire purement et simplement le voile dans les lieux publics, ce que Kemal avait hésité à faire en Turquie, et que Reza Shah avait osé faire en Iran ? Les bénéfices seraient plus grands que les risques potentiels.

Roman Bernard



Criticus est membre du Réseau LHC.

lundi 7 juillet 2008

Le "mot de trop" de Nicolas Sarkozy

Le président "joue avec le feu", selon Maryse Dumas (CGT). Il "attise les conflits", pour Jacques Voisin, président de la CFTC. Jean-Claude Mailly, secrétaire général de Force Ouvrière (FO), estime même que c'est "le mot de trop". Du côté du Parti socialiste, Julien Dray conseille à Nicolas Sarkozy de "prendre garde". Et d'ajouter : "Comme on dit dans les cours de récréation : 'Rira bien qui rira le dernier'". De sa rue de Solférino dont chacun sait qu'elle ne s'apparente jamais à une cour de récréation, Julien Dray aurait pu ajouter : "Il ne faut pas vendre les écailles du dinosaure syndicaliste avant qu'il ne se soit éteint de lui-même." Mais au parti de la (p)rose, on n'aime les calembours que lorsqu'ils sont destinés à la droite et à son chef abhorré.

Car qu'a dit Nicolas Sarkozy, hier, au conseil national de l'UMP ? Comme le rapporte Libération, dans un article à charge intitulé "Sarkozy décrète la grève invisible et nargue les syndicats", le chef de l'Etat a déclaré que "la France change beaucoup plus vite et beaucoup plus profondément qu'on ne le voit. Pour preuve, désormais, quand il y a une grève en France, personne ne s'en aperçoit." Cela valait bien un concert d'indignations. Oui, vraiment, il y a bel et bien lieu de s'indigner des propos du président de la République, mais peut-être pas exactement pour les mêmes raisons que celles invoquées par la gauche syndicale et politicienne.

Car affirmer que personne ne s'aperçoit des grèves en France dénote, au mieux, une déconnexion totale du locataire de l'Elysée d'avec la réalité de la vie quotidienne des usagers des transports publics, par exemple. Au pire, le président se satisfait d'un léger tarissement des conflits sociaux au profit d'une attitude plus réformiste adoptée par les leaders syndicaux. Alors que ce réformisme timide des syndicats est surtout dû à leur difficulté de plus en plus grande à mobiliser les salariés autour de revendications, dont, en étant de bonne foi, on ne voit guère le bien-fondé.

Rappelons que, depuis l'arrivée au pouvoir de Nicolas Sarkozy, les syndicats ont trouvé le moyen de s'opposer au service minimum, alors que le bon sens voulait que cette réforme fût enfin prise.

Lors des grèves d'automne contre la réforme des régimes spéciaux, contre laquelle on ne voit pas non plus quels arguments recevables pouvaient bien être avancés, le service minimum n'était certes pas encore en vigueur. Mais outre le fait que la preuve de la pleine applicabilité du service minimum n'a pas encore été apportée par les faits depuis, ces grèves de l'an dernier ne sont pas assez loin pour que Nicolas Sarkozy puisse se contenter de cette très relative accalmie des rapports sociaux.

Comme s'en réjouissait tristement Eric Dupin récemment, les syndicats n'ont pas dit leur dernier mot. Cette vindicte est ridicule, nous l'avons dit, parce que les centrales syndicales peinent désormais à fédérer leurs troupes. Mais aussi parce que l'on ne voit pas bien au nom de quoi des syndicats illégitimes, qui pèsent au mieux 8% du salariat, seraient en droit et en mesure d'imposer leur vision archaïque de la société et de l'économie à un gouvernement dont on peut tout contester sauf sa légitimité. Enfin, parce que cette vision archaïque, justement, pénalise la France dans la compétition internationale. On en avait eu un exemple éclatant avec l'obstination des syndicats à faire grève lors de la venue du Comité international olympique, en 2004, pour visiter les installations parisiennes en vue de la sélection de la ville qui devait accueillir les Jeux Olympiques de 2012. Le spectre de la grève générale avait, à cette occasion, été agité par le comité de soutien à la candidature de Londres.

Ce n'était certes pas le problème des syndicalistes, dont le solipsisme les fait se moquer de l'avenir de la France alors qu'ils sont incapables de penser hors du cadre hexagonal. Solipsisme propre à la majeure partie de la gauche d'ailleurs. Nicolas Sarkozy, lui, devrait davantage se préoccuper de ce que ces syndicats obsolètes tirent la France vers le bas. Il a la légitimité - et un mandat clair donné par les citoyens l'an dernier - pour engager un vrai bras de fer avec les syndicats, et leur imposer des réformes dont tout esprit sensé sait qu'elles sont indispensables. Et ce même si cela doit soulever un nouveau concert d'indignations à gauche. Il faut dire, à cet égard, que selon une vieille tradition française qui remonte au moins à la Révolution, la démocratie n'est jamais mieux flétrie que par ceux qui s'en réclament.

Roman Bernard



Criticus est membre du Réseau LHC.

vendredi 4 juillet 2008

Ma vie de convoyeur de voitures

Philippe Nemo et l'Occident attendront, une fois encore. Je m'envole demain matin pour Francfort, puis je prends le train direction Schweinfurt, en Bavière. C'est dans cette riante localité que je vais récupérer une Volkswagen California pour la ramener à Lyon, où son acheteur l'attend. Une bonne façon de débuter dans la vie active pour le jeune diplômé en journalisme que je suis. Comme quoi, le permis de conduire, ça coûte cher, mais ça peut rapporter gros. (100 euros la mission) Mes piètres talents de photographe devraient m'interdire de le faire, mais à la demande d'un ami, je publierai ici des photos de Schweinfurt, qui signifie littéralement "le gué où les cochons s'arrêtent". Pas plus d'une journée j'imagine. Il sera temps, après, de faire repartir ce blog peu actualisé.


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Mise à jour, lundi 7 juillet : même voiture demain, même pays, mais ville et Land différents : je vais à Kaiserslautern, en Rhénanie-Palatinat, et serai une nouvelle fois empêché.


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Roman Bernard



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mardi 1 juillet 2008

C'est parti pour six mois de présidence du ventre

Difficile d'y échapper aujourd'hui, tant on nous le rabâche depuis la fin des élections de 2007, et à plus forte raison depuis le début de l'année présente : la France prend pour six mois deux présidences : non pas celle de l'Union européenne, ce que Nicolas Sarkozy et son gouvernement parviennent à faire croire aux journalistes, mais celles du Conseil européen et du Conseil de l'Union européenne (ou Conseil des ministres).

Le Conseil de l'Union européenne regroupe les ministres des États membres par domaine, en fonction de son ordre du jour. Son président n'est ni le chef de l'État ni celui du gouvernement de l'État-membre qui prend la présidence tournante, mais le ministre des Affaires étrangères de cet État (Bernard Kouchner donc). Il assure notamment un rôle de coordination des politiques communautaires. C'est en outre lui qui prépare les sommets du Conseil européen, lequel réunit les chefs d'État ou de gouvernement (et c'est donc Nicolas Sarkozy qui en assure la présidence). Conseil européen qui, lui, fixe les grandes orientations de l'Union européenne.

Ces deux instances étant collégiales, la France n'y exercera rien de plus qu'un simple magistère. Si l'on peut comprendre la volonté du chef de l'État et du gouvernement de valoriser son action, il peut être risqué d'encourir les critiques de l'opposition et de la presse (je ne parle pas de l'opinion publique, qui y est indifférente) si cette présidence française venait à décevoir.

D'autant que Nicolas Sarkozy a annoncé qu'il profiterait de cette présidence pour porter certains dossiers qui lui tiennent à cœur. La tentation pourrait donc être grande, en décembre prochain, de lui reprocher des échecs dont il ne sera que co-responsable, même si son gouvernement et lui veulent faire croire le contraire, et y parviennent souvent.

Les médias parlant de présidence de l'Union européenne, les Français sont donc manifestement persuadés que la France va présider pendant six mois aux destinées de l'Union européenne, ce qui est faux. J'ai moi-même pu constater en décembre dernier que sur certains grands dossiers, comme les perspectives financières de l'Union, la présidence française n'allait strictement rien changer. Ce qui, pour moi, au fond, n'a pas grande importance : je ne suis pas favorable à la construction européenne. Il n'y a pas d'identité européenne opposable à l'identité nord-américaine, mais une identité occidentale commune à chacune des deux rives de l'Atlantique Nord. C'est ce sur quoi j'insisterai bientôt avec le commentaire sans cesse différé de Qu'est-ce que l'Occident ?, de Philippe Nemo, véritable manifeste de l'Union occidentale.

Roman Bernard



Criticus est membre du Réseau LHC.