vendredi 26 septembre 2008

Sarkozy s'attaque au «millefeuille» institutionnel

Cet article est paru sur le site de Marianne.

Le chef de l'État a réouvert hier soir le chantier des collectivités territoriales. Après avoir rejeté en janvier dernier l'une des 316 propositions de la commission Attali, qui préconisait la suppression de l'échelon départemental, il a finalement ouvert la voie à une fusion du département et de la région. La controverse ne fait que commencer.

Beaucoup en avaient parlé, il veut le faire. Nicolas Sarkozy a promis, jeudi soir à Toulon, de mener à bien le vaste chantier de la simplification de la carte des collectivités locales. Celle-ci est particulièrement complexe en France, d'où un surcoût que le chef de l'Etat voudrait supprimer.

De la commune, cellule de base de l'organisation du territoire, à l'État, il y a les regroupements intercommunaux (communautés de communes, communautés d'agglomération, communautés urbaines), les départements, les régions. C'est la fréquente confusion entre les compétences de ces deux derniers qui a conduit hier le président de la République à estimer que «le temps est venu de poser la question des échelons de collectivités locales, dont le nombre et l'enchevêtrement des compétences sont une source d'inefficacité et de dépenses supplémentaires». Et fixé l'ouverture solennelle de ce grand chantier à janvier 2009.

Cette relance du chantier des collectivités territoriales, véritable «serpent de mer» de la Ve République, n'est pas étonnante. Bien qu'il ait rejeté l'idée de la commission pour la libération de la croissance française (CLCF), présidée par Jacques Attali, de supprimer le département, en janvier dernier, le chef de l'État était revenu sur sa position le 15 juillet, lors d'un déplacement à Limoges. Comme à son habitude, Nicolas Sarkozy avait attendu que s'apaise la controverse pour revenir à la charge. Jean-François Copé, président du groupe UMP de l'Assemblée nationale, a préparé le terrain. «Mon idée, c'est que nous, députés avec les sénateurs UMP, avec les députés centristes de François Sauvadet, nous proposions une réforme qui rejoigne départements et régions», a-t-il précisé sur la chaîne LCP annonçant même que «tout ça peut aller très vite, ça peut se faire en 18 mois».

Cette quasi-suppression du département sera cependant loin d'être consensuelle. D'abord parce qu'il est doté d'une forte charge symbolique, en raison de sa création par la Constituante, en 1790. À l'époque, les révolutionnaires avaient dessiné les départements selon un principe de proximité : un citoyen, depuis le point le plus éloigné de son chef-lieu de département, devait pouvoir se rendre à la préfecture en une journée de cheval. À l'ère de la voiture, les quelque 96 départements métropolitains semblent étriqués.

Et, notamment dans le cadre de la construction européenne, c'est l'échelon régional qui est souvent présenté comme le plus pertinent par les partisans de la suppression de l'échelon départemental.

Proximité
Mais c'est pourtant la proximité du département qui continue d'être avancée par ses défenseurs. Claudy Lebreton (Parti socialiste), président de l'Assemblée des départements de France et du Conseil général des Côtes d'Armor, estimait ce matin sur les ondes de RMC que «les départements [...] sont les collectivités de proximité par excellence». Comme l'illustre le cas de Claudy Lebreton, la controverse sur la suppression du département est renforcée par la volonté d'un gouvernement de droite de fusionner deux collectivités très majoritairement contrôlées par la gauche. Le chef de l'État devrait donc choisir une solution concertée. Une nouvelle commission devrait ainsi être confiée à Édouard Balladur, déjà président de la commission à l'origine de la réforme des institutions, votée en juillet dernier.

Roman Bernard



Criticus est membre du Réseau LHC.

jeudi 25 septembre 2008

L'élection de Kosciusko-Morizet bientôt annulée ?

Cet article est paru ce matin sur le site web de Marianne.


La secrétaire d'État chargée de l'Écologie, maire de Longjumeau, pourrait devoir remettre son mandat municipal en jeu. Le recours en annulation formé par son adversaire malheureux a été jugé recevable par le commissaire du gouvernement. Vers un nouveau coup dur pour «NKM» ?


La décision de justice n'est pas encore rendue, mais elle pourrait être défavorable à Nathalie Kosciusko-Morizet : le commissaire du gouvernement a recommandé au tribunal administratif de Versailles d'annuler l'élection municipale de Longjumeau (Essonne), remportée en mars dernier par la secrétaire d'État chargée de l'Écologie. D'une courte tête : NKM devançait de 39 voix seulement le candidat socialiste Jean-Claude Marquez.

La présence aux deux tours du scrutin de l'ancien maire, le divers gauche Philippe Schmit, avait contribué à la défaite de la liste emmenée par Jean-Claude Marquez. Or, au moment même où Philippe Schmit décidait de présenter sa liste, il était nommé inspecteur général de l'Équipement… sous la responsabilité de Jean-Louis Borloo, ministre de tutelle de «NKM».

Y a-t-il eu un «échange de bons procédés»? C'est ce que pense Jean-Claude Marquez, qui a demandé l'annulation de l'élection. La «coïncidence chronologique des faits» a apparemment troublé aussi le commissaire du gouvernement puisqu'il a jugé recevable la demande de Marquez.

Jean-Claude Marquez fait en outre valoir, pour accréditer l'idée d'une candidature opportuniste de Philippe Schmit, que celui-ci n'habitait plus depuis quatre ans à Longjumeau. Il n'avait donc, selon le candidat socialiste, aucune motivation réelle à briguer à nouveau la mairie. Les archives de la ville font pourtant apparaître que Philippe Schmit était conseiller municipal lors de la mandature précédente. Il avait participé aux travaux du conseil du mois de décembre.

Joint par téléphone, l'avocat de Nathalie Kosciusko-Morizet, Me Passerieux, qui rappelle que le tribunal administratif ne suit pas toujours les recommandations du commissaire du gouvernement, estime pour sa part que «Philippe Schmit était maître de sa volonté de se présenter», et que sa nomination en tant qu'inspecteur général de l'Équipement avait été effectuée par une commission composée de membres élus par leur corps ministériel. Il récuse donc l'idée d'un échange de bons procédés avec sa cliente.

Des tracts et des tracas
Mais l'affaire ne se limite pas à une coïncidence entre la candidature de Philippe Schmit et sa nomination.
Au cours de la campagne, un tract avait circulé qui évoquait l'implication du frère de Jean-Claude Marquez dans une affaire de mœurs. Si l'auteur en est inconnu, le commissaire du gouvernement a toutefois estimé qu'il avait été de nature à perturber le scrutin, et pouvait justifier une annulation.

Le tribunal administratif de Versailles rendra son jugement entre le 29 septembre et le 7 octobre prochains. S'il décide d'annuler le scrutin, la carrière déjà mouvementée de la polytechnicienne subira un nouveau contretemps : souvent pressentie, jamais nommée à un poste ministériel sous le deuxième mandat de Jacques Chirac (2002-2007), elle avait dû attendre le remaniement ministériel de juin 2007, après les élections législatives, pour intégrer le deuxième gouvernement de François Fillon.

Lors des débats parlementaires autour de la loi sur les OGM, en avril dernier, Nathalie Kosciusko-Morizet avait laissé voter un amendement restreignant leur culture, allant ainsi à l'encontre de la volonté du gouvernement. Cela avait été à l'origine d'une vive polémique dans la presse, la secrétaire d'État à l'Écologie dénonçant aux journalistes du Monde la «lâcheté» des députés UMP et du gouvernement.

Une annulation rendrait donc encore plus inconfortable la situation dans la majorité de «NKM», qui a par ailleurs dû renoncer à toute ambition dans la course à l'investiture de l'UMP pour les élections régionales en Île-de-France, et qui a été sous le feu des critiques, jusqu'au sein de sa majorité, lors de la controverse qu'a déclenchée la proposition de Jean-Louis Borloo d'instaurer des «écotaxes».

Roman Bernard



Criticus est membre du Réseau LHC.

mercredi 24 septembre 2008

Le scandale des aides publiques à la presse écrite

Nouveau billet consacré aux médias, moins léger toutefois que le précédent. Convié par Jean-Paul Oury, d'Alternative libérale, grâce à l'aimable concours de Lomig, d'Expression libre, j'étais hier soir à une conférence-débat sur la presse, organisée par Générations d'idées, dans une salle du groupe Lagardère.

Le thème : la mutation des médias face à la crise de la presse. Pour en débattre, Maurice Szafran, de Marianne, Pascal Riché, de Rue89, Vincent de Bernardi, du Syndicat de la presse quotidienne régionale (SPQR), Jean-Michel Arnaud, de Metro, et Adriano Farano, de Café Babel.

Intervenants intéressants, quoique, comme à son habitude, la corporation journalistique ait soigneusement évité de parler de l'une des raisons paradoxales de la crise des ventes de la presse : les aides d'État à la presse écrite.

Ou plutôt : les intervenants, qui se sont tous exprimés sur la question, ont préféré dire que ces aides ne sont pas assez bien réparties - seule la presse écrite payante en bénéficie - et sont consacrées à des domaines où elles sont inutiles : entre autres, les tarifs postaux préférentiels, alors que la presse n'est véritablement lue que lorsqu'elle est portée au domicile au petit matin, et non expédiée par la poste en fin de matinée, quand l'abonné est au travail.

Il aurait été également utile de questionner le bien-fondé même de toute forme d'aide étatique à la presse. En effet, si une entreprise de presse n'est pas tenue par ses ventes, et donc par sa réponse à la demande du lecteur, pourquoi devrait-elle se restructurer ? Il est bien préférable, pour un journal comme L'Humanité, dont la contribution à l'information en France n'est pas absolument indispensable, de continuer à faire de l'opinion, puisque, même en étant abandonné par son ancien lectorat, le journal communiste peut survivre grâce aux subsides de l'État.

On rétorque souvent à cette position « libérale », qui est surtout une manifestation de bon sens, que, sans ces aides publiques, beaucoup de titres de presse disparaîtraient. C'est ce que l'on m'a objecté, lorsque, lors d'une conférence de rédaction dans un quotidien régional où j'effectuais un stage, je disais avec malice que la presse française ne peut pas, à moins d'être totalement schizophrène, taper sur le gouvernement d'une main et tendre l'autre pour quémander à l'État son aumône annuelle.

La disparition de journaux qu'une suppression de ces aides provoquerait serait, nous dit-on, une menace pour le pluralisme de l'information. Il serait très facile de rétorquer qu'une presse qui doit une partie non négligeable de ses revenus - 280 millions d'euros annuels - à l'État ne peut vraiment être indépendante. Je ne reprendrai pas cet argument à mon compte car, lorsque l'on lit Libération, Le Monde ou le Nouvel observateur, on voit que le fait de recevoir de l'argent français n'empêche pas ces titres de presse de dire tout le mal qu'ils pensent de la France, de son État, de son gouvernement, de son peuple, etc.

En revanche, je vois mal en quoi cette pluralité, certes souhaitable, de l'information, peut être assurée autrement que par la libre concurrence des titres de presse. Comment la presse française pourrait être plurielle si l'on décide à l'avance des journaux, et des courants d'opinion qu'ils représentent, qui devront être aidés ?

Ces aides publiques, outre le fait qu'elles empêchent à certaines entreprises de presse de se forcer à être rentables, renforcent aussi un certain corporatisme à la française que la presse se fait fort de dénoncer, sauf lorsqu'il est de son fait.

Ainsi, les groupes de presse bénéficient, parmi ces 280 millions d'euros payés par le contribuable, de 20 % d'exonérations de cotisations sociales pour les détenteurs de la carte de presse, d'une réduction de la TVA, de réductions tarifaires à La Poste donc mais aussi à la SNCF, d'aides à l'impression, à la diffusion, au portage, à la distribution, d'aides aux quotidiens à faibles ressources publicitaires (pour défendre le fameux « pluralisme »), et, surtout, d'aides pour la modernisation, notamment en ligne, alors que, comme nous l'avons démontré précédemment, la logique économique veut qu'une entreprise ne se modernise que lorsqu'elle se sent menacée. D'autant que, et c'est peut-être le plus scandaleux, certaines de ces aides ne sont absolument pas conditionnées. Une entreprise peut recevoir une aide et en allouer le montant à tout autre domaine.

Cela alors que la presse continue de recourir à des stagiaires non payés ou faiblement indemnisés, à des pigistes n'ayant que le statut de correspondant local de presse (et étant ainsi payés à des tarifs dérisoires)... on se demande donc bien où va tout cet argent, surtout au regard de la qualité souvent indigente de l'information fournie par de nombreux quotidiens régionaux, premiers bénéficiaires de ces aides... je n'oserais en conclure que nombre de journalistes ne font pas ou peu leur travail, et qu'ils sont trop nombreux dans leurs rédactions, mais je me dois de dire que les enseignements que j'ai tirés de mes multiples expériences dans la presse vont plutôt dans ce sens.

Lorsque l'on parle de « crise de la presse », il faut bien comprendre que l'on parle d'une corporation qui, auparavant assise sur une confortable rente publicitaire et alimentée par les nombreux abonnements et achats en kiosque, a pu, non seulement ne pas se préparer à l'avenir et notamment à l'émergence du web qu'elle continue de voir comme une menace, mais aussi ne pas même se forcer, comme toute entreprise est obligée de le faire, à être rentable, au risque de sa propre disparition. La presse française en paie le prix aujourd'hui, avec un lectorat qui l'a fuie bien avant la révolution numérique : il pourrait être temps pour elle, plutôt que d'estimer que les aides ne sont pas assez élevées, de se demander en quoi elle n'a pas respecté le contrat qui, en principe, l'engage vis-à-vis du lecteur : répondre à sa demande, au lieu, comme la campagne référendaire européenne de 2005 l'a démontré, de vouloir lui imposer une opinion. Je suis d'avis, au terme de ma réflexion, de dire que, bien loin de laisser à la presse le temps de se restructurer pour répondre à nouveau à la demande du lectorat, les aides publiques en retardent l'échéance. Peut-être serait-il utile de supprimer toute aide étatique, de laisser disparaître les titres de presse qui ne sont pas rentables, afin qu'émergent de nouveaux titres, rentables parce que répondant à l'attente de leur lectorat. Autrement, il n'y a aucune raison pour que cesse la crise.

Roman Bernard



Criticus est membre du Réseau LHC.

lundi 22 septembre 2008

Le Figaro est-il un journal de propagande ?

Court billet ce soir, pour revenir sur l'article de complaisance consacré par le quotidien d'Étienne Mougeotte à la visite de Rachida Dati en Israël et en Palestine.

En visite dans l'État hébreu et les Territoires palestiniens pour conclure une coopération juridique visant à établir, entre autres, une Cour suprême en Palestine, le Garde des Sceaux s'est comporté comme s'il avait été suivi par le Journal du Dimanche ou un autre titre de ce que la mode anglo-saxolâtre qui sévit en France pousse à appeler la « presse people ».

Pose dramatique devant le Mur des Lamentations, déclarations qu'une Ségolène Royal n'aurait pas reniées sur la nécessité pour les Palestiniens de « renoncer à la violence », à charge pour les Israéliens de « traiter le peuple palestinien avec justice ». Avec, comme « phrase choc » : « On ne discute pas avec le terrorisme, on le combat ». On ne peut certes pas demander à un simple ministre français d'envisager une réelle solution au conflit israélo-palestinien, attendu qu'il n'en a ni la légitimité, ni la possibilité. C'est, au fond, ce qu'il y a de plus navrant dans un tel type de visite : la France ne compte plus que par ses déclarations consensuelles, qui, quand elles ne lui assurent pas le dédain à la fois amusé et agacé de la communauté internationale, lui valent une très éphémère popularité, comme lors du brillant discours de Dominique de Villepin à l'ONU sur la crise irakienne, en 2003. Il est donc logique que la presse française subisse le même sort que la classe politique dont elle rapporte les faits et gestes : être réduite à l'insignifiance. On peut toutefois se demander, à la suite de Sylvain Lapoix, de Marianne2.fr, si les journalistes sont dans leur rôle en faisant la promotion d'un ministre et de la politique menée par son gouvernement, fût-ce pour un journal soutenant la majorité.

Que Le Figaro soutienne le gouvernement n'est en soi pas blâmable : le seul quotidien de droite doit pouvoir faire contrepoids aux deux quotidiens de gauche, l'un social-libéral, l'autre social-démocrate, dont les divergences sont assez ténues.

Mais il serait préférable que le soutien du Figaro soit critique, attitude que votre serviteur, en dépit de l'humilité de ses moyens techniques, cherche à avoir ici.

C'est ce que le quotidien du groupe Dassault avait réussi à faire jusqu'au départ de Nicolas Beytout de la direction. Son remplacement par Étienne Mougeotte n'est certainement pas étranger à ce que Cratyle appelait, en janvier dernier, la « déchéance » du journal qui fut naguère celui de Mauriac et Aron.

Roman Bernard



Criticus est membre du Réseau LHC.

jeudi 18 septembre 2008

Paroles, Parole, par Matthieu Bernard

S’il a certainement été un sommet de la visite du Saint-Père en France, le discours au Collège des Bernardins a pu toutefois dérouter dans la mesure où il semblait s’écarter de ce que l’on attendait pour cette intervention, à savoir une détermination précise des rapports entre foi et raison, ou encore une revendication d’une laïcité « positive », ou « apaisée ». Il nous semble toutefois que ce discours touche au cœur des enjeux auxquels notre culture est confrontée, lorsqu’il nous convie à une écoute attentive de la Parole. « La Parole de Dieu et Son action dans le monde se révèlent dans la parole et dans l’histoire humaine », disait Benoît XVI vendredi dernier. Nous voudrions ici rebondir sur ce jeu entre la Parole et les paroles. Certes, dans le contexte du discours du Pape, il s’agissait avant tout de qualifier la manière dont le Logos divin se dit dans les paroles humaines des Écritures ; mais il est possible d’élargir cette réflexion.

La question du langage, du discours est en effet centrale dans notre culture occidentale actuelle. On le voit à l’essor considérable du téléphone portable, des logiciels de messagerie instantanée, etc. Mais c’est vrai également dans le champ de la réflexion universitaire, toute focalisée sur le langage, tant dans la philosophie continentale, avec le vif succès de l’herméneutique (Gadamer), que dans le monde anglo-saxon, ou s’est déployée au XXème siècle la philosophie analytique. De même, la réflexion sur l’agir de l’homme est bien souvent menée dans le cadre d’une éthique de la communication (Habermas, Appel, mais on pourrait ranger ici Rawls également) ; dans ses formes les plus grossières, une telle éthique se réduit à un vague espoir : dans le dialogue, on finira toujours par s’entendre – dans les deux sens que ce verbe revêt en français. Mais n’y a-t-il pas ici le risque d’en rester à la loi du plus fort, en l’occurrence la loi de celui qui parle – ou plutôt crie – le plus fort, ou celui qui parle le plus, c’est-à-dire qui maîtrise les moyens modernes de communication et en tire parti pour imposer son propre point de vue ?
Autrement dit, le souhait affirmé de parvenir à un consensus raisonnable n’est-il pas illusoire, tant que les partenaires de l’échange n’admettent pas de devoir renoncer aux limites de leur propre point de vue et d’être mesurés par une Parole plus englobante ? En fait, toute la pensée contemporaine nous semble traversée par une nostalgie, ou une attente d’une Parole – de la Parole. Le 11 septembre 2001 ayant en quelque sorte signifié l’échec d’une espérance béate dans les seules forces de la rationalité occidentale, des penseurs s’interrogent. Ainsi Habermas, dans un débat de grande qualité avec un certain Josef Ratzinger, concédait et même assumait l’exigence de « fonder, du côté de la philosophie, une volonté d’apprendre de la part des religions » (1). De même, Gadamer postule que, par le dialogue, advient comme une épiphanie de la vérité ; mais l’on peut objecter que cette épiphanie n’est possible que dans le contexte d’une conception théologique et même chrétienne du Logos (2), lequel est « voie, vérité et vie » (Évangile selon saint Jean 14, 6) : si le dialogue n’est pas lové dans un Logos transcendant, qu’est-ce qui m’assure d’échapper à l’arbitraire et au fanatisme ? Deux dangers que pointe justement Benoît XVI dans son discours :

Cette tension entre le lien et la liberté, qui va bien au-delà du problème littéraire de l’interprétation de l’Écriture (…) se présente à nouveau à notre génération comme un défi face aux deux pôles que sont, d’un côté, l’arbitraire subjectif, de l’autre, le fanatisme fondamentaliste. Si la culture européenne d’aujourd’hui comprenait désormais la liberté comme l’absence totale de liens, cela serait fatal et favoriserait inévitablement le fanatisme et l’arbitraire. L’absence de liens et l’arbitraire ne sont pas la liberté, mais sa destruction.


Ajoutons que cette attente d’une Parole, d’un Logos transcendant, est confirmée par l’aspect compulsif de l’utilisation des moyens modernes de communication : n’y a-t-il pas dans ce phénomène l’expression d'une frustration sans cesse renouvelée, tant les bavardages de la Toile sont inadéquats à répondre au désir infini du cœur humain ?
« Les paroles s’envolent, les écrits restent », apprenait-on à l’école. Qui se préoccupe encore de « rester », de « demeurer », de la durée ? Très révélateur à cet égard, le comportement d’adolescents dans un camp de jeunes l’été dernier : lors d’un grand jeu, plusieurs avaient choisi de baptiser leur équipe « les sans-nom » ; se présentant aux autres, beaucoup refusaient de décliner leur identité complète, taisant leur nom de famille. Mais sans cet enracinement, ce patient ancrage dans une histoire et une tradition, comment fonder une culture ? C’est pourquoi la Parole dont notre monde est en attente, ne peut-être qu’une parole qui s’enracine, qui se fait grosse de sa littéralité, autrement dit qui s’incarne : Verbum caro factum est, le Verbe s’est fait chair (Évangile selon saint Jean 1, 14).

C’est à la lumière de l’incarnation que l’on peut comprendre certaines constantes du discours de Benoît XVI : d’une part son intérêt pour la liturgie, mais dans le cadre d’une libre tribune sur Criticus nous insisterons plutôt sur la question des « racines chrétiennes » de la France et plus largement de l’Europe. Si l’Église, et singulièrement le Pape, insiste sur ce point, ce n’est pas en raison d’un vulgaire « esprit de clocher », mais pour le bien de la nation elle-même, qui se désintègre si elle oublie dans quelle terre elle a germé. Dans son allocution aux évêques français dimanche à Lourdes, Benoît XVI rappelait ainsi :

« La Nation est en effet, pour reprendre les termes du Pape Jean-Paul II, la grande communauté des hommes qui sont unis par des liens divers, mais surtout, précisément, par la culture. La Nation existe “par” la culture et “pour” la culture, et elle est donc la grande éducatrice des hommes pour qu’ils puissent “être davantage” dans la communauté. » (Discours à l'UNESCO, 2 juin 1980, n. 14)


Dans cette perspective, la mise en évidence des racines chrétiennes de la France permettra à chacun des habitants de ce pays de mieux comprendre d'où il vient et où il va.

Ainsi donc, la question du rapport entre les paroles et la Parole n’est pas sans lien avec celle de la « laïcité ». Nulle revendication théocratique ici, mais simplement une invitation à ouvrir l’oreille pour entendre, au sein du tumulte ambiant, la Parole de Vie, qui assoit toutes les réalités humaines dans une juste autonomie inséparable d’une intime dépendance.

Matthieu Bernard



Criticus est membre du Réseau LHC.

Notes

(1) Jürgen Habermas, « Pluralisme et morale », in : « Les fondements prépolitiques de l’État démocratique », revue Esprit, juillet 2004, p. 15.
(2) Cf. Jens Zimmermann cité par : Jean Grondin, « La thèse de l’herméneutique sur l’être », Revue de métaphysique et de morale, n°4/2006, pp. 469-481.

mardi 16 septembre 2008

Édouard Balladur en mission pour promouvoir l'Union occidentale

Auteur fin 2007 d'un livre passé relativement inaperçu, prônant une Union occidentale entre l'Europe et les États-Unis, l'ancien Premier ministre s'est rendu récemment à Washington pour donner des conférences à ce sujet. Et rencontré la circonspection des Américains.

L'idée d'une Union occidentale réunissant l'Europe et l'Amérique du Nord n'est pas neuve. En 1993 déjà, au lendemain d'une Guerre froide qui avait divisé l'«Est» et l'«Ouest» sur des critères idéologiques, un certain Samuel P. Huntington, dans un article de la revue américaine Foreign Affairs appelé à un grand avenir, prophétisait le «choc» des civilisations : les conflits du XXIe siècle ne seraient plus idéologiques, ni même nationaux, mais bien culturels.

Si cet article n'appelait pas clairement à la formation d'une union de l'Occident, libéré de la séparation du rideau de fer, la question était en filigrane. L'arrivée d'une administration néo-conservatrice à la Maison Blanche en 2000, puis les attentats du 11 septembre l'année suivante, ont donné un écho supplémentaire aux prévisions huntingtoniennes.

En France, l'historien libéral Philippe Nemo, dans Qu'est-ce que l'Occident ? (2004), terminait son ouvrage sur un appel à une Union occidentale, estimant que l'Union européenne comme l'«Empire américain» constituaient des impasses, un an après le véritable schisme qu'avait provoqué l'intervention militaire en Irak de part et d'autre de l'Atlantique.

Fin 2007, dans un registre moins savant mais plus polémique, l'éditorialiste du Figaro Ivan Rioufol, qui se revendique comme un réactionnaire, concluait son essai La Fracture identitaire sur un même appel à une union entre les nations d'Europe et les Etats-Unis.

Au contraire du livre d'Ivan Rioufol, paru au même moment et chez le même éditeur (Fayard), celui d'Édouard Balladur est passé relativement inaperçu. L'ancien Premier ministre est pourtant un précurseur dans le débat politique hexagonal. Ses livres précédents, Je crois en l'homme plus qu'en l'État (1987), Renaissance de la droite (2000), La Fin de l'illusion jacobine (2005), et Laissons de Gaulle en paix ! (2006), ont puissamment contribué à la conversion de la droite française au libéralisme, à la formation d'un parti unique de la droite, et à l'abandon du modèle jacobin et de l'héritage gaullien par la nouvelle UMP.

De la même manière, la volonté de Nicolas Sarkozy de renforcer les relations transatlantiques n'est probablement pas étrangère à celle de son ancien mentor, devenu conseiller spécial.

Au cours d'un cycle de conférences données aux Etats-Unis la semaine dernière, Édouard Balladur a pourtant assuré parler en son nom propre. L'ancien candidat malheureux à la présidence de la République voulait, en pleine campagne présidentielle américaine, convaincre les milieux diplomatiques américains de la nécessité d'une Union occidentale.

Scepticisme américain

Comme le rapportait Le Figaro dans son édition du 11 septembre, c'est avec circonspection que les Américains ont reçu le message d'Édouard Balladur. Les relations avec l'Europe n'occupent guère une place importante dans la campagne, dans les discours de Barack Obama comme de John McCain. Tout au plus le candidat républicain a-t-il proposé la création d'une «Union des démocraties», incluant naturellement l'Europe mais aussi des pays non-occidentaux comme le Japon. En somme, rien de bien nouveau par rapport à l'actuel G8, si ce n'est l'exclusion de la Russie.

Or, Édouard Balladur décrit l'Union occidentale qu'il appelle de ses vœux comme l'un des enjeux majeurs du siècle naissant. Le déclin relatif de l'Europe et des Etats-Unis dans le monde, notamment sur le plan économique, doit selon lui conduire les deux rives de l'Atlantique Nord à s'unir. Une idée ancienne, donc, mais qu'Édouard Balladur enrichit d'une proposition concrète : la création d'un conseil exécutif paritaire, qui réunirait tous les trois mois le président des Etats-Unis et celui du Conseil européen, si le Traité de Lisbonne ne devient pas caduc. La vision de l'ancien Premier ministre s'oppose ici à une conception plus «atlantiste», qui viserait à regrouper les nations européennes sous la tutelle américaine.

Ce conseil veillerait à ce qu'Américains et Européens, lorsque leurs intérêts communs sont engagés, ne prennent pas de décisions avant de s'être concertés au préalable, et surtout ne fassent pas de choix contradictoires. Édouard Balladur envisage pareillement la création d'un marché transatlantique, qui impliquerait une harmonisation monétaire, financière, et qui aurait des conséquences en matières écologique, énergétique, diplomatique, militaire…

Cette «ambition immense», comme il la décrit, qui permettrait selon lui de «lutter contre le choc des civilisations», éviterait aussi le divorce qu'il redoute entre les Etats-Unis et l'Europe, et conjurerait un déclin au niveau mondial qu'Édouard Balladur estime inéluctable.

Pour ce faire, Édouard Balladur appelle à une véritable «révolution des esprits». Une «affaire de longue haleine» que l'Europe, en panne d'intégration depuis le «non» irlandais en juin dernier, comme les Etats-Unis, préoccupés par la crise financière et absorbés par leur campagne, ne semblent pas disposés à traiter pour le moment. On peut d'ailleurs se demander si, dans les problèmes contemporains, les intérêts américains et européens ne sont pas divergents, voire opposés.

Roman Bernard



Criticus est membre du Réseau LHC.

Retrouvez cet article sur Marianne2.fr.

lundi 15 septembre 2008

Journaliste « de droite » dans un média « de gauche »

À lire aujourd'hui, l'article que j'ai écrit pour Marianne sur Benoît XVI. Certains lecteurs pourraient penser qu'il s'agit d'un autre Roman Bernard, mais non, il s'agit bien de « Criticus »... Je précise, toutefois, que j'ai bien assisté à la messe de samedi aux Invalides...

Un pape qui n'aime pas l'argent face à un président «bling-bling»

En visite en France, le pape Benoît XVI s'en est pris à l'«amour de l'argent» et au «culte des idoles». Une position traditionnelle de l'Eglise catholique, mais qui entre en contradiction avec la manière dont Nicolas Sarkozy célèbre la réussite matérielle.

Nicolas Sarkozy, à la fois promoteur d'une laïcité «positive» et d'un rapport décomplexé à l'argent, a-t-il perçu dans les propos du pape une remise en cause personnelle ? La contradiction, pour un président qui loue à la fois la réussite matérielle et le rôle social des religions, est apparue criante avec la préoccupation sur la «situation sociale occidentale» exprimée par Benoît XVI. Par deux fois, Benoît XVI, lors de sa visite à Paris, a tenu un discours très social, dénonçant samedi, dans son homélie prononcée sur l'esplanade des Invalides, l'«amour de l'argent», qu'il a comparé au «culte des idoles». Le chef de l'État absent, c'est François Fillon qui a assisté à cette destruction du Veau d'Or. La veille, le souverain pontife s'était déjà ému de l'«avancée sournoise de la distance entre les riches et les pauvres», estimant que c'est «à l'État qu'il revient de légiférer pour éradiquer les injustices». La doctrine sociale de l'Église a toujours reconnu la nécessité du marché, mais aussi prôné une limitation de ses excès. Ces conceptions inspirent d'ailleurs depuis plus d'un siècle le mouvement chrétien-social qui, en France, compte des personnalités aussi diverses que Christine Boutin ou François Bayrou. Nicolas Sarkozy, qui accueillait Benoît XVI à l'Élysée, s'était visiblement préparé à pareil discours, qui intervient dans un contexte difficile pour le capitalisme financier. Le chef de l'État a réaffirmé la volonté de la France et de l'Europe de «moraliser» ce dernier, comme il l'avait fait lors de son intervention télévisée d'avril dernier, mais sans donner plus de détails concrets sur les modalités de cette «moralisation». Il est plus facile de s'attaquer verbalement au règne de l'argent que de limiter les pouvoirs d'un capitalisme financier qui provoque tant de dégâts.

Roman Bernard



Criticus est membre du Réseau LHC.

dimanche 14 septembre 2008

Pourquoi l'Etat doit pouvoir réguler les flux migratoires et assurer seul la sécurité des citoyens

Le travail à distance pour un journal canadien, la rédaction d'une note de lecture pour Marianne, auraient dû m'éloigner du blog aujourd'hui. Je tiens tout de même à vous inviter à lire le dernier billet de Lomig sur le monopole de la sécurité par l'Etat, la discussion qui s'ensuit, et ma toute dernière réaction, que je reproduis ci-dessous, expliquant pourquoi, à mon sens, l'Etat doit pouvoir réguler les flux migratoires et assurer seul la sécurité des citoyens.

@ Lomig : je salue ton pragmatisme, mais je note que, depuis que j’ai découvert ton blog, tu appliques de manière de plus en plus systématique les arguments des penseurs libéraux, voire libertariens.

C’est une démarche qui peut mener au sectarisme. Il n’y a pas que les libéraux qui pensent, et les arguments des autres méritent d’être pris en considération, et d’être mis en pratique dans bien des cas. L’éclectisme que je prône ici est d’ailleurs une attitude assez libérale dans l’esprit.

Tu dis que l’Etat n’a pas à réguler les flux d’individus, et là je te dis “attention”. L’immigration n’est pas qu’un phénomène économique, elle est aussi un phénomène culturel, civilisationnel. C’est une approche qui manque dans ton raisonnement. Si dix millions de Français décidaient tous en même temps d’aller s’installer au Japon, il y aurait nécessairement une vague de francophobie là-bas, et probablement des violences ethniques.

Et cela indépendamment du niveau d’emploi de leur société d’accueil. Regarde une société plus libérale que la nôtre, en matière d’économie comme d’immigration, le Royaume-Uni : le plein-emploi y règne, mais l’intégration marche beaucoup moins bien qu’en France. J’attire ici ton attention sur le fait que cet échec de l’intégration explique l’islamisme.

Tout ça pour te dire, une fois de plus, que nous sommes plus que des individus, nous sommes des personnes : c’est-à-dire des individus marqués de façon indélébile par notre culture, notre éducation, notre milieu, nos expériences. Ces déterminismes ne signifient pas pour autant que nous ne soyons pas libres : nous sommes libres dans la mesure où nous savons surmonter, et même tirer parti de tous ces déterminismes.

Quant à la police publique : l’Etat, dans notre société, doit rendre des comptes régulièrement par l’intermédiaire de ses dirigeants élus. Ce ne serait pas le cas de milices privées, qui s’accapareraient le monopole de la violence. Pour éviter qu’elles ne puissent en faire mauvais usage, il faudrait donc une autorité unique, légitimée par un vote démocratique, et disposant du recours à la force : c’est-à-dire, ni plus ni moins, un Etat…

Roman Bernard



Criticus est membre du Réseau LHC.

jeudi 11 septembre 2008

Edvige : où sont les partisans de la « prévention » de la délinquance ?

C'est en répondant aux commentaires sous le billet d'hier, et en arguant qu'Edvige constituait une démarche avant tout préventive, que j'ai réalisé que, curieusement, la prévention permise par le fichier n'était pas du goût des adversaires du « tout-répressif ». Ceux qui vantent sans cesse la supériorité de la prévention sur la répression ne semblent donc pas approuver un instrument qui permet justement d'agir avant que des délinquants ou des criminels aient pu nuire.

Faut-il en conclure que ces personnes, tel Henri Emmanuelli qualifiant tristement les CRS de « police d'occupation » au lendemain des émeutes de Villiers-le-Bel, sont de mauvaise foi ?

Ou, plus subtilement, qu'il faudrait s'accorder sur ce que l'on entend par « prévention » ? Que celle-ci consiste peut-être davantage à combattre réellement les causes de la délinquance et de la criminalité, parmi lesquelles la déculturation, le rejet de la France, la mainmise de leaders mafieux et/ou religieux sur certains territoires de la République, plutôt qu'à arroser d'argent public des associations dont l'efficacité dans la prévention de la délinquance n'est pas manifeste ?

Roman Bernard



Criticus est membre du Réseau LHC.

mercredi 10 septembre 2008

Edvige, fille illégitime de ses détracteurs

Neuf Telecom n'ayant toujours pas installé ma ligne, plus de cinq semaines après le début de mes démarches à cet effet - ce qui explique la faible fréquence de publication depuis -, j'ai découvert ce matin la décision de Nicolas Sarkozy de demander au gouvernement une concertation "suivie de décisions pour protéger les libertés publiques". Et suis consterné par l'hypocrisie des pétitionnaires.

Si ce n'est pas encore un "recul" du pouvoir, comme l'estimait ce matin Laurent Joffrin dans les colonnes de Libération, c'est assurément une victoire pour la "société civile", cette nébuleuse d'associations, de syndicats, de think-tanks, de groupes de pression, censés représenter une opinion publique muette car insaisissable. Désormais, le gouvernement, obligé par la promesse présidentielle, devra composer avec les exigences de ces représentants auto-proclamés de la vigilance populaire. Et il n'est pas improbable que, comme à son habitude, Sarkozy impose au gouvernement d'escamoter le décret incriminé, sans pour autant le retirer complètement. Pour l'ex-candidat de la rupture avec l'immobilisme chiraquien, une telle reculade serait impossible.

On se demande pourquoi Nicolas Sarkozy, de retour de l'ex-URSS où il est venu exprimer les velléités de l'Union européenne (dont il n'est pas interdit de préciser qu'il ne la "préside" pas), a subitement changé d'avis. Je n'oserais en conclure que ses positions ne sont pas si éloignées de celles que lui ont opposées cette société civile, ni, bien sûr, que le procès en fascisme qui lui avait été intenté pendant la campagne (et qui continue malgré sa chiraquisation croissante) était excessif.

Non, j'en conclus plutôt que Nicolas Sarkozy, effrayé, une fois de plus, par le risque que fait peser la campagne de protestation à l'encontre d'Edvige sur sa fluctuante cote de popularité, a préféré sacrifier à cette dernière toute volonté politique, alors qu'il approche du tiers de son quinquennat et qu'il serait périlleux, aujourd'hui, de vouloir trouver une cohérence à son action à l'Elysée.

Le chef de l'Etat se pose donc en garant des libertés individuelles. Fort bien. Je n'ai pourtant rien lu, dans tous les compte-rendu du décret que j'ai pu me procurer dans la presse ou sur Internet, qui puisse laisser penser que la liberté des personnes "fichées" pourrait d'une quelconque manière être mise en péril par Edvige.

Et il me semble qu'il n'est pas inutile de dire que toute liberté implique un risque. C'est vrai en matière criminelle comme en matière économique. Lorsque, au cours des années 1970, il a été décidé, sous la pression de la société civile, que les fous qui ne représentaient pas un danger immédiat devaient être libérés, les sociétés occidentales assumaient un risque réel. De la même manière, et les récidives multiples de certains criminels sont là pour nous le rappeler, la volonté de "dépasser" la peine carcérale a conduit à la libération dans la nature d'individus potentiellement dangereux. Il serait inconséquent de penser que le risque pris par la société n'implique pas, en contrepartie, des assurances. A cet égard, il n'est pas anodin de noter que Londres, capitale du pays de l'habeas corpus, est l'une des villes les plus vidéosurveillées du monde. A moins de souhaiter intimement un développement du crime et de la violence, il est hypocrite de s'opposer, au nom de la liberté, aux outils qui visent à en prévenir les risques.

Mise à jour, jeudi 11 septembre : ceux qui demandent le retrait du décret instituant Edvige sont curieusement - souvent - les mêmes qui opposent au "tout-répressif" la nécessité d'une "prévention" de la criminalité... pourtant, la démarche d'Edvige est avant tout préventive...

Roman Bernard



Criticus est membre du Réseau LHC.