samedi 25 octobre 2008

Criticus : la trêve automnale

Mon résultat obtenu au TOEFL (Test of English as a foreign language) en janvier 2005 étant périmé (sa validité est de deux ans), je dois, dans le cadre de mes études d'histoire, le repasser pour obtenir à nouveau le droit d'étudier dans une université anglophone. Et comme j'ai, depuis mon retour du Canada en mai 2006, assez peu pratiqué l'anglais, hormis, évidemment, lors de mon séjour à Shanghai, je vais devoir préparer intensivement l'examen, qui aura lieu le 14 novembre prochain. D'ici-là, c'est donc la trêve de Criticus, sauf peut-être pour mes articles sur Marianne2.fr que j'estimerai dignes d'être reproduits ici, ainsi que deux entretiens, le premier que j'aurai jeudi prochain avec Pierre Hillard au sujet de son livre « Minorités et régionalismes », le second avec le co-fondateur de Criticus, Timothé M., qui témoignera de son expérience en tant que pharmacien, et des enseignements féconds qu'il y aurait à en tirer sur le système de santé français.

Outre le ralentissement de la publication, cette trêve implique une moins grande attention aux écrits de mes amis blogueurs, notamment en tant que commentateur.

Mise à jour, samedi 1er novembre : démissionnant de mon stage à Marianne2.fr pour me consacrer à un projet plus intéressant (financièrement et professionnellement), je ne reproduirai donc plus, contrairement à ce que j'avais annoncé ici-même, des articles parus sur ce support. J'aurai du coup plus de temps pour écrire de nouveaux billets.

Roman Bernard



Criticus est membre du Réseau LHC.

mardi 21 octobre 2008

Sylvain Gouguenheim, restituteur d'identités

Comme beaucoup, j'avais été intrigué, en avril dernier, par le titre d'appel, sur la « une » d'une édition du Monde des Livres, d'une recension écrite par Roger Pol-Droit : « Et si l'Occident ne devait pas ses savoirs à l'Islam ? ». Le philosophe y rendait compte de l'ouvrage au titre énigmatique de l'historien médiéviste Sylvain Gouguenheim : Aristote au Mont Saint-Michel : les racines grecques de l'Europe chrétienne. Comme beaucoup aussi, je m'étais procuré ce livre savant, m'attendant à y trouver une remise en cause scientifique de l'une des idées les plus communément admises dans le monde universitaire occidental, en particulier français : la transmission de la science grecque antique, notamment d'Aristote, par le monde arabo-musulman médiéval.

N'ayant pas la légitimité académique, en dépit d'études d'histoire passées et présentes, pour contester cette analyse, je me suis toujours gardé de le faire ici.

Légitimes objections
Pourtant, et bien qu'ayant suivi, il y a quatre ans, un cours d'histoire religieuse où elle était assénée comme une vérité indiscutable, l'idée selon laquelle l'Occident devrait son héritage grec à l'Islam a toujours été, pour moi, la source de nombreuses objections d'ordre logique. Si l'Occident doit son corpus scientifique grec à l'Islam, comment expliquer que la première civilisation ait su se l'approprier pour engendrer la science moderne, tandis que la seconde l'a rejeté comme étant impie, provoquant ainsi son propre déclin ? Si le monde arabo-musulman médiéval était si supérieur à l'Occident chrétien d'alors, comment expliquer, de la même manière, que le premier ait périclité à la fin du Moyen-Âge, tandis que le second ressurgissait, pour étendre, du début des Temps Modernes à nos jours, son modèle de civilisation au monde entier ?

C'est donc avec intérêt que j'ai pris le temps de lire le livre de Sylvain Gouguenheim, de le méditer, de l'assimiler. Le professeur à Normale Sup' répond aux objections précitées, ainsi qu'à bien d'autres. Il leur répond pour les valider.

Entreprise de démolition d'idées reçues
Car que dit Gouguenheim ? Que l'idée selon laquelle l'« Occident a découvert le savoir grec au Moyen-Âge, grâce aux traductions arabes », est fausse. Que l'Europe , qui avait conservé et copié dans ses monastères nombre de manuscrits grecs, pour des raisons religieuses évidentes (les Évangiles n'avaient-elles pas été écrites en grec ?), a toujours maintenu ses contacts avec le monde hellénique, citant le cas de Jacques de Venise, érudit hellénisé ayant consacré ses travaux au Mont Saint-Michel à la traduction d'Aristote, bien avant que les traductions arabes ne parvinssent en Europe. Que ces traductions ne nous sont d'ailleurs souvent parvenues qu'en raison des conquêtes ou reconquêtes de terres par les Européens à la faveur des Croisades ou de la Reconquista, ou de la fuite des chrétiens d'Orient devant l'avancée des armées arabes, et non en raison d'un « dialogue des cultures » fantasmé. Que l'Empire romain d'Orient a joué un rôle éminent dans la transmission de l'héritage grec. Que les traducteurs arabes étaient bien souvent des chrétiens, les Syriaques. Qu'enfin, et surtout, l'« Islam des Lumières » d'Averroès et d'Avicenne doit être tempéré par le fait que ces savants ne parlaient pas le grec, et qu'ils ont appliqué à la science aristotélicienne les filtres théologiques et culturels inhérents au monde islamique.

Nécessaires controverses
Qu'un tel ouvrage ait suscité la polémique n'est pas étonnant, et témoigne en principe de ce que le débat scientifique, loin de se réduire à la recherche d'un consensus contraint et forcé, dont les délibérations actuelles du GIEC montrent bien la nocivité pour la connaissance objective des faits, a besoin de controverses.

Le problème vient du fait que, comme ces boulangistes qui s'offusquaient de ce que les parlementaires pussent nécessiter d'incessants débats pour arrêter les termes de la loi, une certaine frange de la communauté universitaire a tenté par la suite de faire taire Sylvain Gouguenheim, au motif que celui-ci remettait en cause une analyse historique qui avait fini, comme la théorie de l'effet de serre et du réchauffement climatique, par devenir idéologie officielle. Paradoxalement, les historiens qui poursuivent le chercheur devant le tribunal médiatique sont les mêmes qui fustigent l'Europe pour ses persécutions religieuses passées. C'est donc que la thèse de Gouguenheim est dangereuse pour l'historiographie dominante. Elle remet en effet en cause deux principes qui, en apparence contradictoires, procèdent de la même volonté de déconstruire la civilisation occidentale : le multiculturalisme et le métissage culturel.

Restituer leurs identités aux civilisations pour conjurer leur « choc »
Gouguenheim, en récusant l'idée d'une « dette » de l'Europe à l'égard du monde arabo-musulman, et donc d'une paternité du second sur la première, restitue à chaque civilisation son intégrité, son identité, son âme : il nie ainsi, implicitement, que les deux civilisations, trop différentes, puissent se mélanger, comme le voudrait un Jack Lang qui « appelle à des Andalousies toujours recommencées », ou un autre Jacques, Chirac, qui affirmait lors de la campagne référendaire européenne que « les racines de l'Europe [étaient] autant musulmanes que chrétiennes ».

C'est aussi, toujours sur le plan politique, dans cet esprit qu'il fallait interpréter le discours du Latran de Nicolas Sarkozy, réaffirmant les racines chrétiennes de la France, au lieu d'y voir avec mauvaise foi une remise en cause de la laïcité. C'était encore le sens du controversé Discours de Ratisbonne de Benoît XVI, qui, loin d'être un appel à l'« islamophobie » (concept forgé par les fondamentalistes), rappelait les racines grecques de l'Europe.

Faut-il, comme certains l'ont fait pour le manifeste d'Édouard Balladur pour l'Union occidentale, considérer le livre de Gouguenheim comme un appel au « choc des civilisations », aux Croisades ? Il est permis de penser le contraire, si l'on ose poser que les peuples vivent d'autant plus en bonne entente que leurs différences objectives ne sont pas occultées, voire niées.

Que ces différences traduisent les existences de deux cultures radicalement étrangères l'une à l'autre, et dont les identités, dans l'optique d'un authentique « dialogue des cultures », doivent être considérées comme complémentaires plutôt que similaires.

Un seul motif d'espoir
Rien, dans l'état actuel des choses, ne permet de penser que l'analyse de Gouguenheim, modérée car historiquement fondée, pourra avoir la place qui lui revient dans le débat historique public. Rien, d'autant que le Parlement européen et le Conseil de l'Europe de Strasbourg, à la suite des attentats du 11 septembre 2001, ont demandé à ce que les manuels scolaires d'histoire soient révisés afin de faire une place plus grande, si elle n'était pas déjà suffisante, à la théorie de la filiation de l'Europe au monde arabo-musulman, et ce, croyait-on, afin de lutter contre le choc des civilisations.

Rien, sinon que, et cela révèle la nature véritable de cette théorie, comme l'explique Gouguenheim dans l'Annexe 1 (p. 203), elle a été élaborée en 1960 par l'Allemande Sigrid Hunke, une ancienne nazie, amie personnelle du chef de la SS, Heinrich Himmler, s'étant reconvertie dans l'ultra-gauche après la Seconde Guerre mondiale.

Roman Bernard



Criticus est membre du Réseau LHC.

dimanche 19 octobre 2008

Sarkozy, le Québec et la Francophonie : la trahison

Je m'étais inquiété, à la veille du second tour de l'élection présidentielle, de la sincérité de l'attachement de Nicolas Sarkozy à la langue française : celui qui allait être élu président de la République avait alors appelé, dans Le Figaro, à « une francophonie vivante et populaire », formule dénuée de sens et donc sujette à caution. Depuis, et ce malgré l'inscription dans la Constitution, lors de la révision de juillet dernier, du titre XIV intitulé « De la francophonie », et de l'article 87 stipulant que « la République participe au développement de la solidarité et de la coopération entre les États et les peuples ayant le français en partage », ma méfiance, ma défiance demeuraient.

La majorité présidentielle n'a-t-elle pas ratifié le protocole de Londres sur les brevets ? Le ministre de l'Enseignement supérieur, Valérie Pécresse, n'a-t-elle pas affirmé en février dernier, au mépris de l'évidence, qu'il existe en France un « tabou de l'anglais », alors que, comme je l'écrivais à l'époque, « les murs des rames et stations de métro, à Paris comme en province, sont tapissés de publicités pour l'institut de formation Wall Street Institute » ? Le ministre de l'Économie et des Finances, Christine Lagarde, ne rédige et ne fait-elle pas rédiger ses notes en anglais avec ses collaborateurs, à Bercy, comme le révélait le Canard enchaîné ?

Indifférence et ingérence... contre la souveraineté
Autant de questions réactualisées par les déclarations de Nicolas Sarkozy à Québec, dans le cadre du Sommet Canada-Union européenne et du Sommet de la Francophonie, lequel a été en majeure partie snobé par le chef de l'État, comme l'avaient été les commémorations pour les 400 ans de la fondation de Québec par Samuel de Champlain. Maniant comme à son habitude le sophisme avec habileté, il a lancé, aux côtés d'un Stephen Harper ravi : « Franchement, s’il y a quelqu’un qui vient me dire que le monde a aujourd’hui besoin d’une division supplémentaire, c’est qu’on n’a pas la même lecture du monde ». En clair : reniant ainsi le « Vive le Québec libre ! » du général de Gaulle, Nicolas Sarkozy a rompu aussi avec la doctrine du « ni ingérence, ni indifférence » qui prévalait dans l'attitude du Quai d'Orsay à l'égard de la Belle Province depuis ce 24 juillet 1967 de glorieuse mémoire.

On peut reprocher à cette formule son ambiguïté, comme tous les « ni, ni » érigés en principes de gouvernement par François Mitterrand puis son héritier Jacques Chirac.

Mais elle garantit au moins que la France ne restera pas étrangère au sort du Québec. Elle n'exclut pas non plus, formellement, un soutien à la cause souverainiste.

Nécessaire soutien
Car le statut précaire du Québec en Amérique du Nord (quelque six millions de francophones isolés parmi plus de trois cent millions d'anglophones), érodé par la fin, depuis la « Révolution tranquille » des années 1960, de la « revanche des berceaux », laquelle avait permis aux Québécois de résister démographiquement aux Canadiens anglophones, justifie que la France, qui a une responsabilité historique vis-à-vis des Canadiens français qu'elle avait abandonnés à leur sort (la reddition aux Anglais), use du chantage à l'indépendance pour garantir la subsistance d'une communauté francophone au Canada, après l'acculturation des Cajuns de Louisiane.

Les Français ne s'offusquent pas - peut-être aussi parce qu'ils ne sont pas au courant - que l'Allemagne appuie les revendications identitaires des germanophones d'Europe centrale et orientale, utilisant même les institutions européennes communautaires (Union européenne) et intergouvernementales (Conseil de l'Europe) à cet effet, comme le révélait l'excellent livre de Pierre Hillard (j'interviewerai très prochainement cet historien, ici-même).

Pourquoi, dès lors, devrait-on condamner le soutien de la France aux souverainistes québécois ? Soutien qui vise moins à obtenir l'indépendance de la Belle Province - ce sont les Québécois qui trancheront, comme ils l'ont fait, négativement, en 1980 et 1995 - qu'à les aider dans le bras de fer avec Ottawa, qui n'a jamais vraiment cessé.

Sarkozy a eu beau décrire les Canadiens (sous-entendu : anglophones) comme des « amis » et les Québécois comme des « frères », ce qui, d'ailleurs, n'est absolument pas incompatible avec la souveraineté du Québec, de telles déclarations ne peuvent que sonner comme un casus belli à l'égard des souverainistes du Parti québécois (PQ), en mauvaise posture depuis les élections provinciales de mars 2007.

Sarkozy... malgré tout
Et, malgré ses protestations peu convaincantes, il est permis de penser, en raison de tout ce qui a été dit précédemment, que la Francophonie n'est pas une préoccupation de Sarkozy. Alors, pourquoi avoir voté pour lui, les 22 avril et 6 mai 2007, alors que son adversaire du second tour, Ségolène Royal, avait laissé entendre en janvier 2007 qu'elle était favorable à la souveraineté du Québec ? D'abord, et même si cette déclaration m'avait fait brièvement hésiter à voter pour elle , je suis assez sceptique sur sa sincérité : elle doit avant tout être interprétée comme un soutien au PQ, social-démocrate, aux élections provinciales.

Ensuite, et cela me permet de conclure ce billet sur une note moins partisane, la conduite des affaires de l'État ne se réduit pas à la défense de la langue française.

Par ailleurs, pour éviter les rituels commentaires enjoignant votre serviteur à s'ouvrir aux autres langues et cultures, je reproduis ci-dessous, comme je l'ai déjà fait, un document prouvant que défense de la langue française et ouverture au monde ne sont pas contradictoires. J'ai plutôt tendance à penser qu'elles sont complémentaires.



Roman Bernard



Criticus est membre du Réseau LHC.

vendredi 17 octobre 2008

L'historiquement correct et l'Europe « prédatrice »

À la suite de mon dernier billet sur les sifflets qui ont accompagné la Marseillaise au Stade de France lors du match France-Tunisie, Mathieu L, avec qui, outre celle du débat politique, je partage la passion de l'analyse historique (même si nos lectures respectives de l'histoire sont fort divergentes), a écrit un article contestant la différence que j'établissais entre la colonisation française en Algérie et les protectorats établis par la France sur le Maroc et la Tunisie.

Il me semblait en effet que l'on ne peut pas expliquer le contentieux colonial de la France avec les trois pays du Maghreb en mettant sur le même plan les deux formes de domination qu'ils ont subies : colonisation de peuplement pour l'Algérie, protectorat pour le Maroc et la Tunisie. Cela nuit à la bonne compréhension de l'histoire, et partant fausse les représentations que les deux parties en présence s'en font.

La discussion qui a suivi, marquée par un profond désaccord, aurait pu en rester là.

Mais Mathieu L a décidé, comme il l'avait annoncé, du reste, à son retour des Rendez-vous de l'Histoire de Blois, de rendre compte de certaines des conférences auxquelles il avait assisté et qui avaient trait à l'évolution de l'historiographie en matière coloniale, se fondant sur l'idée, pour le moins discutable avec l'expérience que j'en ai eue, selon laquelle l'histoire coloniale est enseignée en France d'une manière trop flatteuse pour le colonisateur.

Il a ainsi fait sienne l'analyse de Benjamin Stora, historien contemporaniste spécialiste de la Guerre d'Algérie, peu suspect de colonialisme, qui posait ceci :

« Il est aujourd'hui totalement inconcevable de comprendre les raisons de la croissance européenne depuis le XVIe siècle sans prendre en compte l'existence des empires coloniaux. Le rôle des empires durant les conflits mondiaux en est une preuve flagrante. »


Voici ce que j'ai répondu en commentaire, estimant que cette vision, archétypique de l"« historiquement correct » dénoncé assez justement à mon sens par Jean Sévillia dans son essai éponyme, faisait de l'Europe une simple « prédatrice », omettant de dire que c'est grâce à sa propre évolution qu'elle a pu dominer le monde :

J'ai une objection d'ordre logique [à la vision de Benjamin Stora], qui fait de la colonisation européenne la cause de la croissance européenne et non sa conséquence. Car, même si je ne doute pas que la conférence de Benjamin Stora était plus développée que le résumé synthétique que tu en donnes, il manque à sa thèse un facteur capital : le caractère endogène de la croissance européenne.

C'est parce que, à partir du XIe siècle, l'Europe, avec la Réforme grégorienne ou « Révolution papale » (dont la Renaissance et paradoxalement la Réforme sont les lointaines conséquences), a commencé à vouloir connaître le monde pour agir sur lui, que la croissance européenne a été possible. Et c'est cette croissance qui a permis, à partir du XVe siècle, que l'Europe ait les moyens de sillonner les mers à la recherche de routes commerciales, de richesses, de terres, et, effectivement,... d'esclaves.

Comment l'Europe aurait-elle pu se projeter hors du Continent si elle n'avait pas d'abord connu une croissance qui lui permettait de dégager suffisamment de richesses pour construire des bateaux, leur allouer des ressources économiques, technologiques, humaines, là où c'était impossible auparavant ?

C'est l'avènement de l'Europe en tant que pôle majeur de puissance qui lui a permis de s'étendre à d'autres continents. Que cette emprise ait entretenu la croissance européenne est indéniable, eu égard au rôle déterminant de la traite négrière dans la mise en valeur des colonies en Amérique. Mais sans une croissance endogène préalable, l'Europe n'aurait jamais pu mettre en place le commerce triangulaire, qui présupposait un développement qui n'était pas le sien avant.

Cette objection étant posée, la croissance endogène que j'ai mise en avant doit nous conduire à regarder d'un œil plus bienveillant l'avènement de l'Europe. Si elle a dominé le monde, c'est qu'elle était la plus forte, pas parce qu'elle a pillé les ressources du monde pour y parvenir. Cela n'est intervenu que dans un second temps.


Roman Bernard



Criticus est membre du Réseau LHC.

mardi 14 octobre 2008

La nation française est-elle morte ?

J'ai renoncé à regarder le match France-Tunisie ce soir. Comme je le redoutais, la Marseillaise a été copieusement sifflée par une large partie du public du Stade de France, situé, faut-il le rappeler, à proximité de la Basilique royale de Saint-Denis où gisent plusieurs dizaines de rois de France. Cet événement serait anecdotique s'il n'était pas récurrent. Cela s'était produit en 2001 lors du France-Algérie (4-1 pour la France) de triste mémoire, interrompu après l'invasion de la pelouse par des « Algériens » qui étaient en fait, à n'en pas douter, français.

Marie-George Buffet, ministre communiste de la Jeunesse et des Sports dans le gouvernement de « Gauche plurielle » de Lionel Jospin, avait tenté de ramener les « jeunes » à la raison. Son échec prouvait bien, comme le ferait plus tard l'agression de manifestants anti-CPE par d'autres « jeunes », qu'il ne suffit pas de « dialoguer » pour être aimé, encore moins pour être respecté. Mais la leçon n'a jamais porté...

En 2002, lors de la finale de la coupe de France Bastia-Lorient (remportée 1-0 par les Morbihanais), les supporters corses avaient également sifflé l'hymne national, ce qui avait conduit Jacques Chirac à quitter le Stade de France... avant d'y revenir, image assez fidèle de la fausse fermeté de la France à l'égard de ses ennemis déclarés.

Puis, l'an dernier, à ma grande surprise et ma non moins grande consternation, le même scénario, encore, s'est reproduit, pour France-Maroc, alors que le contentieux entre le Royaume chérifien et son ancienne puissance coloniale n'est pas exactement le même qu'avec l'Algérie. Ni le Maroc, ni la Tunisie, n'ont été colonisés au sens strict.

Le match s'était conclu sur un résultat nul (2-2), et si le public, acquis à la cause du Maroc, semblait redouter la victoire française qui se dessinait au cours de la rencontre, il s'était félicité de l'égalisation in extremis des Marocains.

Je m'étais ému des sifflets, car je croyais encore, naïvement, non seulement au bien-fondé, mais encore à l'effectivité, du modèle « jacobin », assimilationniste, d'intégration français. Si je reste persuadé de la supériorité de ce modèle sur le multiculturalisme britannique, le « pilarisme » néerlandais ou le communautarisme nord-américain, je ne suis plus autant convaincu de sa réalité.

Car ce que prouvent ces charivaris, ce n'est pas, ne nous méprenons pas ici, la haine de la France par le Maroc et la Tunisie, même si les protectorats imposés par le passé à ces deux pays y sont à l'origine d'un réel - et relativement logique - ressentiment.

Lorsque les Bleus sont allés gagner le Tournoi Hassan II au Maroc, à chaque fois juste avant les campagnes victorieuses du Mondial 1998 et de l'Euro 2000, l'équipe de France, son hymne, n'avaient pas été sifflés par le public marocain, « sportif ».

Délitement du sentiment national et échec de l'intégration
Ce que ces lazzis et ces huées démontrent, c'est donc que la France n'assimile plus, non seulement les nouveaux venus, mais aussi, et c'est évidemment plus grave, leurs enfants. Qu'on ne me fasse pas de procès en angélisme, mais je pense que les fautifs en sont, en premier lieu, les Français eux-mêmes, qui ont laissé se déliter le sentiment national. Ce n'est pas la faute des immigrés s'il est devenu honteux d'arborer le drapeau tricolore, d'entonner la Marseillaise, ou, attitude qui a davantage ma faveur, de se dire fier de la France, de sa langue et de sa culture.

Et il serait inconséquent de ne pas faire le lien entre ces événements parasportifs et les émeutes de 2005, qui avaient signifié au monde entier l'échec de l'intégration à la française, alors que la France en avait longtemps tiré une fierté certaine.

Car, n'en déplaise à Emmanuel Todd, qui avait pourtant appelé à la « renaissance de l'idée de nation », notamment dans L'Illusion économique, ces émeutes n'empruntaient pas à la geste révolutionnaire de la Fronde, de 1789, 1830, 1848 et 1871. Elles n'étaient pas des preuves d'intégration, mais au contraire de rejet.

Et, fussent-elles menées par des individus de nationalité française, ceux-ci ne se définissent pas, à l'évidence, comme tels, puisque « Français », ou plutôt « céfran », est devenu une insulte dans certains pans de la population. La nationalité française est pourtant, dans la longue tradition théorisée par Ernest Renan (1882, Qu'est-ce qu'une nation ?), une nationalité « civique », c'est-à-dire subjective. Est français celui qui se définit comme tel. Ni la naissance sur le sol français, ni le fait d'avoir des parents français, ne confère selon cette conception la nationalité.

Il faut donc en finir avec cette véritable absurdité française qui combine droit du sol - toute personne née sur le territoire français est française - et droit du sang - toute personne d'ascendance directe française l'est aussi. Il conviendrait ainsi, comme le proposait, entre autres, Ivan Rioufol dans son pamphlet, La Fracture identitaire, dont j'avais écrit l'an dernier la longue mais assez complète recension, de revenir au jus voluntatis, c'est-à-dire à l'obtention de la nationalité au mérite, principe qui avait été retenu un temps par la Révolution française de 1789.

Cela reviendrait à cesser de ne pas voir qu'il est possible de posséder des papiers français et de ne pas être français, un état de fait qui peut tout aussi bien concerner des Français dits « de souche » puisque, nous l'avons dit, le rejet de la nation est avant tout le fait des Français eux-mêmes. Leur exemple a juste été imité.

Cette mise en perspective doit donc nous faire prendre conscience de la gravité de la situation : il n'est pas anodin que l'hymne de la France soit outragé, conspué.

Non pas, comme certains doivent le craindre ou feindre de le croire, parce que cela serait de mise à donner des arguments supplémentaires à l'extrême-droite. Le 21 avril, certes, n'est pas loin. Mais la violence du Front national est - et reste - verbale.

Mais parce que, lorsque cet effacement de la nation entre en résonance avec les menées de leaders religieux obscurantistes, le retour des guerres de religion n'est pas loin.

La question est à présent de savoir si la France, et toutes les nations occidentales confrontées au même problème, se sont préparées à l'éventualité de tels conflits. La réponse, négative, prouve à mon sens la pertinence - et l'urgence - d'une réponse coordonnée au niveau occidental, qui aurait des implications dans tous les domaines concernés : immigration, intégration, éducation, urbanisme, sécurité, laïcité, etc.

Roman Bernard



Criticus est membre du Réseau LHC.

Arborescence de la controverse à retrouver sur Pearltrees.

À lire aussi sur ce sujet, les articles de Rubin Sfadj, Malakine, Le Chafouin, Falconhill, Mathieu L, Manuel, Monsieur Pingouin, Lolik et Cratyle.

Que devient Éric Besson ?

Publié aujourd'hui sur Marianne2.fr.

Très discret depuis son arrivée au gouvernement, Éric Besson devait revenir sur le devant de la scène avec l'annonce, prévue hier, du Plan Numérique 2012... Raté : Nicolas Sarkozy l'a reportée pour cause de crise financière.

Mais qu'est devenu Éric Besson ? Celui qui avait joué un rôle de premier plan durant la campagne présidentielle en raison de sa démission de l'équipe de Ségolène Royal puis de son ralliement dans la foulée - ou presque - à un Nicolas Sarkozy qu'il avait pourtant qualifié quelques mois plus tôt de «néo-conservateur américain à passeport français», est peu en vue depuis son entrée au gouvernement, en mai 2007. Nommé secrétaire d'Etat chargé de la Prospective, de l'Evaluation des politiques publiques et du Développement de l'économie numérique auprès du Premier ministre, il avait essentiellement pour mission d'organiser les Assises du numérique, dont devait sortir le Plan numérique 2012 prévoyant l'accès à la TNT et au haut débit pour tous les Français. Ce plan devait être annoncé hier par Nicolas Sarkozy, mais la crise financière a tout gâché... Éric Besson devra donc attendre encore quelques jours pour que «son» plan de numérisation de la France soit dévoilé au grand public.

Ségolène l'obsède encore
De la même manière, le parti Les Progressistes, qu'il a créé en septembre 2007, n'a pas réussi à percer, à l'instar de La Gauche moderne de son collègue Jean-Marie Bockel, lui aussi fort discret. L'ancien «Monsieur Économie» du Parti socialiste, a tout de même lancé en septembre son blog, une nouvelle occasion de dire tout le mal qu'il pense de l'ancienne candidate à l'élection présidentielle. «De Ségolène Royal, j'essaie de parler le moins possible, écrivait-il au lendemain du «Ségo-show» du Zénith de Paris. Mais ce 27 septembre je suis une nouvelle fois stupéfait devant les images de cette « fraternité » mise en scène. Comme chaque fois lorsqu'il s'agit d'elle, je suis traversé de sentiments contradictoires. Je retrouve cette combativité, ce culot, cette capacité à se moquer du regard des autres pour tenter d'imposer sa façon singulière de concevoir l'action politique… Et je ne peux m'empêcher de sourire à ce « djeunisme » caricaturé et à ce nouveau recours à la posture victimaire qu'elle affectionne tant. Décidément, "elle est trop", pour parler comme son entourage.» Qu'il se console : Eric Besson aussi est «trop». Trop discret.

Roman Bernard



Criticus est membre du Réseau LHC.

jeudi 9 octobre 2008

Occidental de langue française

De l'inénarrable Pierre Catalan à moi, on pourrait, on devrait penser, même, qu'il n'y a aucun lien. Faux : il y en a trois. Notre futur commissaire européen - à Dieu ne plaise ! - a récemment, dans l'un de ses délicieux articulets dont il a le secret, tagué Le Chafouin, lequel Chafouin a, à son tour, tagué son concitadin lillois Aymerick Pontier, lequel m'a, donc, tagué à nouveau. Trois tags, et ainsi autant de maillons d'une chaîne qui relie, en apparence, deux pôles opposés de la réflexion sur l'avenir de l'Europe : de l'« Européen convaincu » à l'« eurosceptique ». En apparence seulement, car si mes propos récurrents sur ce blog à l'égard de la construction européenne ont pu faire penser à un rejet total de l'idéal européen, il n'en est rien : je constate simplement que, depuis la fin de la Guerre froide, le projet européen ne peut plus être considéré comme une fin en soi. La Communauté économique européenne (CEE) réunissait des pays qui, tout en appartenant au bloc occidental dominé par les États-Unis, étaient désireux, au terme de douloureuses expériences, d'intensifier leurs relations économiques renaissantes au point de devenir interdépendants, et ainsi d'établir une paix durable sur un Vieux Continent épuisé. Avant d'achever leur unité.

Parallèlement, et ce jusqu'à l'adhésion des Îles britanniques à la CEE (1973, en compagnie du Danemark), il s'agissait de dégager progressivement l'Europe de l'hégémonie américaine, qui avait constitué le prix de la Libération du joug nazi.

Comme s'en était douté le général de Gaulle qui l'avait toujours refusée, l'entrée du Royaume-Uni dans la CEE devait mettre fin, à terme, à un projet proprement continental, cherchant à être équidistant de Washington et de Moscou, tout en étant allié au premier. Les Britanniques ont toujours prévenu leurs homologues européens qu'ils ne choisiraient jamais entre l'Atlantique et le Continent. Cependant, à moins de vouloir ressusciter le Blocus continental, on ne pouvait guère envisager, sur la durée, une construction européenne sans l'une des plus grandes puissances d'Europe.

Cette adhésion mettait ainsi fin au projet « rhénan » pour lui substituer un projet « atlantique ». La fin de la Guerre froide, abaissant le « Rideau de fer », aurait pu provoquer un recentrage de l'Europe sur elle-même, si les pays libérés de la tutelle soviétique n'avaient pas dû leur indépendance recouvrée aux États-Unis, et non à la France qui, comme toujours depuis 1938, ratait par là-même une occasion historique.

Il serait vain, toutefois, de regretter la vague d'adhésion de 2004 au motif que les nouveaux pays entrants seraient, pour leur voisins de l'Ouest, fort peu « européens ». L'identité européenne, si tant est qu'elle existe, ce dont il est permis de douter, est sans lien aucun avec l'adhésion au projet fédéraliste européen. On soutiendra difficilement que la Suisse, la Norvège ou l'Islande, qui refusent l'adhésion qui leur est proposée, sont moins « européennes » que la Turquie, candidate de longue date.

Si la vision atlantiste de l'Europe a fini par triompher, c'est donc qu'elle s'accordait au sens de l'histoire. À moins de verser dans un nationalisme nostalgique et rétrograde, dont ce blog a en quelque sorte permis la catharsis, il faut se résoudre à l'idée que la souveraineté absolue des nations d'Europe a fait son temps, et que ces dernières doivent édifier une structure confédérale qui reste, avec le blocage du Traité de Lisbonne, à déterminer, avant, dans les prochaines décennies et sous réserve que les États-Unis y consentent, d'établir une Union qui réunirait les deux rives de l'Atlantique Nord, une Union civilisationnelle : l'Union occidentale.

J'attends une objection que, comme je l'attends justement, je m'apprête à balayer d'un revers de la main : il n'y a aucune espèce de contradiction entre la construction d'une Union réunissant tous les peuples occidentaux, c'est-à-dire toutes les cultures prenant leurs sources dans le double héritage gréco-romain et judéo-chrétien, d'une part, et, d'autre part, ma défense récurrente de la Francophonie. Cette dernière, d'ailleurs, est moins défense de la langue française que promotion, à partir du français, de la diversité linguistique et culturelle. C'est précisément ce multilinguisme, au niveau occidental, qui constituera le principal défi : il faudra s'assurer, avec l'avènement d'une Union de l'Occident multilingue, que le rapprochement des peuples occidentaux ne signifie pas l'effacement de leurs langues et de leurs cultures au profit de celles du plus puissant d'entre eux : l'anglais et la culture anglo-saxonne.

Cela, c'est l'affaire du demi-siècle, voire du siècle à venir. On me pardonnera donc de ne pas proposer quatre idées comme l'ont fait mes prédécesseurs dans la chaîne, mais de me contenter de former un vœu : que mon dernier souffle, que j'espère bien sûr le plus tardif possible, ne soit pas seulement celui d'un Français, d'un Européen, mais avant tout, et par-dessus tout, soit celui d'un Occidental de langue française.

Roman Bernard

Je continue cette chaîne en taguant les LHC Lolik, Lomig, René et Rubin, le républicain Malakine et, comme il m'a fait l'honneur de me destiner un courriel sans que je le sollicitasse, l'excellent Philippe Bilger.

À lire, sur le même sujet, le billet de Manuel.



Criticus est membre du Réseau LHC.

mercredi 1 octobre 2008

Justice Express

C'est le fait du jour, Jean-Marc Rouillan, qui s'est exprimé dans L'Express sur les deux meurtres qu'il a commis dans les années 1980, risque de perdre le bénéfice du régime de semi-liberté dont il jouit depuis décembre 2007.

Je ne m'exprimerai pas outre mesure sur le scandale que constitue la parfaite bonne conscience d'un assassin, qui ne regrette en rien ses forfaits. Tout au plus me dis-je que l'expression d'un regret sincère devrait être une condition sine qua non pour pouvoir sortir de prison. Si la Justice doit savoir pardonner, elle ne saurait pardonner qu'à des détenus qui ont prouvé que leur emprisonnement avait permis leur rédemption. Aux tenants de l'idée selon laquelle la prison ne rédime pas les vices mais les aggrave, je les renvoie donc à un article d'octobre 2007, prônant la construction massive de nouvelles prisons, seule solution pour que les détenus purgent leur peine dans leur intégralité, mais dans des conditions d'hygiène, d'intimité et de moralité dignes d'un État de droit. C'est pourtant une solution que l'on n'entend guère de la part des défenseurs des droits des détenus.

Rappelons que Jean-Marc Rouillan et les membres d'Action Directe, dont Nathalie Ménigon, avaient été condamnés à une peine de réclusion à perpétuité, assortie d'une peine de sûreté de dix-huit ans. Cette dernière n'est qu'un strict minimum. Aussi, dire que Rouillan a déjà «purgé sa peine», comme le fait Olivier Besancenot, est inexact : sa peine est à vie, et Rouillan ne rachètera jamais la mort d'innocents. Besancenot a raison de dire qu'« un homme qui a purgé sa peine a le droit de s'engager en politique ». Mais Rouillan n'a pas payé sa dette, ne peut la payer. Il demeure un éternel tueur.

Si le dossier réalisé par L'Express peut contribuer à renvoyer l'assassin derrière les barreaux, ce n'est que justice. Mais aurait-il dû seulement en sortir ?

Dès lors, on peut, comme la veuve du PDG de Renault assassiné par Rouillan en 1986, Françoise Besse, estimer que « Besancenot trompe les électeurs ». Le Nouveau Parti anticapitaliste qu'il s'apprête à créer, s'il accueille l'assassin dans ses rangs, ne pourra que donner raison à ceux qui pensent, comme moi, que les gauchistes n'ont en rien renié la violence, comme s'en défend Alain Krivine.

C'est donc avec vigilance, non avec complaisance, qu'il faudrait suivre à l'avenir l'ascension probable du facteur. Pour s'en convaincre, il suffit de lire avec quelle violence et quelle outrance un militant LCR accueillait la nouvelle de l'arrivée future de Jean-Marc Rouillan au NPA.

Roman Bernard



Criticus est membre du Réseau LHC.