samedi 29 novembre 2008

Discriminations raciales… ou difficultés d’adaptation ?

Cette lettre d'opinion paraîtra le lundi 1er décembre dans La Rotonde, le journal francophone de l'Université d'Ottawa.

Je voudrais réagir au rapport du Centre de recours étudiant (CRÉ) publié le 12 novembre dernier et dont La Rotonde a rendu compte dans ses éditions des 17 et 24 novembre. Ce rapport établit que 70% des étudiants faisant appel au CRÉ lorsqu’ils sont accusés de fraude par l’Université sont issus des minorités visibles. Les rapporteurs en concluent – hâtivement – que cela s’expliquerait par le «racisme systémique» qui prévaudrait à l’Université canadienne.

Je voudrais contester cette interprétation des faits à la lumière de ma propre expérience. Terminant en 2005/2006 une licence – l’équivalent français du baccalauréat – d’histoire, j’ai eu la chance de pouvoir réaliser cette dernière année en échange à l’Université d’Ottawa. Si je ne faisais pas partie d’une minorité visible, je faisais en tout cas partie d’une minorité audible, étant francophone dans une Université où les étudiants sont anglophones aux deux tiers.

Que mes amis francophones m’en pardonnent, j’avais choisi de prendre tous mes cours d’histoire en anglais, afin d’améliorer mon niveau dans ma «langue seconde». Ce choix constituait un apport considérable à mon cursus, mais nécessitait de ma part un plus grand effort d’écoute et d’expression orale en cours, puis de lecture et d’écriture à la maison.

Surtout, ce que je ne savais pas avant de partir, c’est que chaque information présente dans mes travaux devait être rigoureusement référencée, par une note de bas de page indiquant l’ouvrage dont elle était issue. En France, une telle pratique n’apparaît pas avant la maîtrise.

Jusqu’à la fin de la licence, les travaux consistent en des dissertations, où l’enseignant, lorsqu’il corrige les copies, considère que les informations fournies par l’étudiant relèvent des connaissances communes à tous les étudiants qui ont suivi son cours. Au Canada, les enseignants considèrent que l’étudiant, dès le début de son cursus, doit apprendre à travailler comme un chercheur. Cette exigence est formatrice pour les étudiants, même si elle donne souvent lieu à des excès : certaines informations relèvent en effet de la culture générale, et ne devraient pas, à mon sens du moins, avoir à être référencées par une note de bas de page.

N’étant pas au courant de cette exigence, j’ai donc eu mon premier ennui dès le mois de novembre, avec un message catastrophé, sur mon répondeur, du Docteur Mark Stolarik, dans l’enseignement « The Slovaks and their Neighbours in Central Europe to 1780 ». Cet enseignant m’a demandé, pour prouver que je n’avais plagié aucun auteur, de lui rendre le même travail dûment référencé, dans un délai très court, sans quoi il eût été contraint de me faire échouer à ce travail, et donc au semestre. Évidemment, nul racisme ni même xénophobie dans cet avertissement : M. Stolarik est francophile, et m’a souvent demandé, lors des cours, des précisions sur l’histoire de France, qui semblait le passionner au plus haut point. Il était d’ailleurs au courant que les exigences académiques n’étaient pas les mêmes de part et d’autre de l’Atlantique. J’ai refait le travail en citant mes sources, et le problème a été aussitôt réglé.

Ce que je veux dire, pour avoir été un immigrant, même temporaire, au Canada, c’est qu’il ne faut pas nécessairement interpréter le fait que la grande majorité des étudiants accusés de plagiat sont issus des minorités visibles comme la preuve d’un quelconque racisme. Ces étudiants, issus de l’immigration pour la plupart, arrivent, comme moi il y a trois ans, avec des pratiques académiques différentes, qui peuvent les faire accuser de fraude là où il n’y en a pas. Il faut davantage parler de difficultés d’adaptation, fatales pour des étudiants étrangers.

Roman Bernard



Criticus est membre du Réseau LHC.

jeudi 27 novembre 2008

Politique personnelle

Mise à jour, mardi 24 mars 2009 : j'ai repassé le test, ayant changé d'avis sur l'interdiction des drogues, non plus seulement douces, mais également dures, dont je pense qu'elle est néfaste, engraissant les narco-trafiquants en tout genre.

Le résultat est proche : j'étais un conservateur de droite modérée, très proche des centristes et des libéraux, je suis maintenant un libéral, très proche des centristes et de la droite conservatrice. Les deux, en définitive, me conviennent très bien.

Jeudi 27 novembre 2008 : Sujet plus léger aujourd'hui, avec la participation à une « chaîne » entre blogueurs politiques.

Lomig avait fait passer à tous les membres du Réseau LHC un questionnaire établissant le positionnement politique de chacun. Il ressortait de ce questionnaire que je suis un conservateur de droite modérée, très proche des centristes et des libéraux, ce qui convient assez bien à l'idée que je me fais de mon positionnement politique aujourd'hui. Aujourd'hui seulement, car j'ai successivement été communiste, socialiste, chevènementiste, puis bonapartiste (ou gaulliste), avant d'arriver, depuis mon retour du Canada en 2006, à une improbable synthèse entre mon idéalisme républicain originel, mon réalisme occidentaliste médité et mon utilitarisme libéral logique, qui atteste davantage de mon refus de la classification que de l'inverse.

Néanmoins, comme ce questionnaire est loin d'être satisfaisant, Rubin Sfadj propose une série de questions ouvertes, auxquelles je vais répondre ici.

1. Quel thème généralement peu évoqué, ou selon vous traité avec légèreté, aimeriez-vous voir occuper une place plus importante dans la vie intellectuelle, politique et médiatique ?

Je ne surprendrais personne, au vu de la place que je lui ai accordée ici, en disant que ce thème est la francophonie, entendue autant au sens de défense de la langue française que de participation de la France à une aire culturelle francophone.

Le dernier Sommet de la Francophonie à Québec a montré deux choses : l'indifférence de la classe politique française à l'égard de la francophonie, avec un Nicolas Sarkozy écourtant sa visite pour se rendre à Washington auprès d'un George W. Bush finissant, et la même indifférence des médias, qui n'en ont que marginalement rendu compte.

Cette indifférence est du moins le sort le plus favorable fait par le monde politico-médiatique français à la francophonie. Dans le pire des cas, celui-ci se livre à des attaques en règle contre cette cause universaliste et civilisationnelle.

Bernard Kouchner affirmant que l'avenir de la francophonie, c'est l'anglais (!), Valérie Pécresse proposant que les professeurs étrangers, quand bien même ne seraient-ils pas anglophones, enseignent en anglais dans les universités françaises, médias français faisant une gloire nationale du succès mondial de Daft Punk, dont les paroles samplées sont en anglais, stupéfaction des mêmes médias face à l'indignation de certains, dont votre serviteur, lorsque Sébastien Tellier a représenté la France à l'Eurovision en chantant en anglais, ou publication dans la presse d'un manifeste de quarante-quatre écrivains, dont le prix Nobel de littérature Le Clézio, pour signer « l'acte de décès de la francophonie », décrite comme « le dernier avatar du colonialisme » (sic)... Cette dernière remarque est d'autant plus absurde que la francophonie est une création du libérateur du Sénégal, Léopold Sédar Senghor.

La défense du français - mais aussi de l'italien, de l'allemand, de l'espagnol (en Espagne) - est plus qu'un combat pour la diversité linguistique. Elle est aussi une lutte pour l'universalisme, qui est le trait majeur de la civilisation occidentale, authentique civilisation-monde et par là même civilisation suprême. Or, l'Occident est aujourd'hui confronté à deux périls antagonistes : la dissolution dans un « village global » fantasmé, sous l'effet des flux migratoires massifs et du multiculturalisme ; l'unification sous hégémonie anglo-saxonne, qui le préserverait de la destruction mais le priverait également de sa plus grande richesse. Aussi étroite qu'elle puisse être, je veux croire qu'il existe une voie permettant de concilier singularité et universalisme, cohésion et diversité.

Dans la doctrine que je cherche à édifier, la francophonie, l'occidentalisme et le libéralisme seront les trois piliers sur lesquels devra reposer la politique à mener.

2. Inversement, quel sujet fétiche des médias, "nouveaux" et/ou "anciens", trouvez-vous futile ou superficiel au point de ne mériter qu'une faible part de l'attention qu'on lui porte ?

Les « discriminations », assurément. Bien que m'étant réjoui de l'élection de Barack Obama à la présidence des États-Unis, je craignais que la « French Obamania », dont le triste Éric Dupin s'est fait le porte-parole autoproclamé, ne conduise à des revendications pour que le «Yes we can ! » trouve enfin son équivalent en langue française.

Je veux dire par là que j'ai craint que certains groupes de pression confisquant la représentation des minorités dans la société civile ne réclamassent un Obama français.

On peut rétorquer, d'abord, que Barack Obama n'a pas été élu en raison, ni même en dépit de sa couleur de peau, mais bien sans considération d'elle.

Mais surtout, que la situation des Afro-Américains aux États-Unis, réduits en esclavage pendant deux siècles et soumis à la ségrégation jusqu'aux années 1960, est absolument incomparable avec celle de l'essentiel des immigrés en France.

Les seuls descendants d'esclaves, en France, sont les Antillais, Guyanais et Réunionnais, mais aussi, et ce sont les plus nombreux, les Français d'ascendance européenne. Le rédacteur de ces lignes est très certainement le descendant - entre autres - d'esclaves gallo-romains et de serfs français médiévaux. Et pourtant, il ne revendique pas - pour l'instant - la présidence de la République. À l'inverse, les enfants d'immigrés d'origines maghrébine, subsaharienne et asiatique sont tous des descendants de salariés.

Mais le plus scandaleux n'est pas là : il vient du fait que certains déduisent de la faible représentation des minorités « visibles », de la « diversité » dans les hautes sphères de la société la preuve des « discriminations », voire du racisme français.

Ils oublient que les immigrés des dernières décennies sont pour l'essentiel venus occuper des emplois d'ouvriers, puis des tâches subalternes dans les services. Or, tous les enfants d'ouvriers et d'employés sont empêchés dans leur ascension sociale, les « Blancs » comme les autres. Sauf que ces « petits Blancs », ces « Rednecks », sont par nature invisibles dans la société française, sauf lorsqu'ils votent pour le Front national, ce dont ils sont d'autant plus méprisés par la gauche bourgeoise. Pour cette dernière, il est permis de penser que l'égalitarisme qu'elle a promu à l'école fut le cadeau empoisonné pour se débarrasser des classes populaires.

À partir du moment où il n'y a plus de sélection, où tous les diplômes se valent, il est d'autant plus aisé de réussir que l'on a de l'argent, des biens et des relations.

Ainsi, si les « jeunes » des banlieues doivent incendier quelque chose, c'est à mon sens davantage du côté de la rue de Solférino ou de la place du Colonel-Fabien que de celui de la voiture de leurs voisins, qui sont aussi victimes de la gauche bourgeoise.

Les tenants de la promotion de la « diversité » oublient également que le seul moyen pour les immigrés et leurs enfants de s'élever dans la société française est l'assimilation à la culture française, qui passe par l'école ainsi que par les mariages mixtes. C'est quand le métissage des sangs aura été réalisé par le mariage que l'intégration aura réussi. Flatter les racines des immigrés et de leurs enfants, les encourager à cultiver leur biculturalité, ne les aidera jamais à gravir les échelons de la société. Cela risque davantage de résulter en une crispation identitaire, dont pourraient profiter certains leaders religieux fondamentalistes.

Pour contrer ce péril dont nous percevons confusément l'imminence et la gravité, il nous faut retrouver foi en un homme universel, post-racial et post-religieux. La traque de discriminations interprétées comme raciales alors qu'elles sont sociales, par les promoteurs d'un « antiracisme » dévoyé, va précisément dans le sens inverse.

3. Quelle pratique d'ordre public ou privé, largement autorisée par la loi, vous semble nocive au point de devoir faire l'objet d'une interdiction ou d'une réglementation sévères sans plus tarder ?

Au risque de me répéter, je dirais, connaissant bien le sujet, que les aides publiques accordées à la presse écrite me scandalisent au plus haut point, d'autant plus lorsqu'il s'agit de journaux notoirement anti-français comme Le Monde, Libération ou le Nouvel Observateur. Ces 280 millions d'euros spoliés au contribuable chaque année servent à maintenir sous perfusion des entreprises qui ont perdu leurs clients, leurs lecteurs. Tout cela au nom d'un « pluralisme » qui a été décidé arbitrairement par l'État en pleine Libération. Pourquoi devrais-je payer pour le « journal » L'Humanité, alors que celui-ci a négocié sa reparution dans la France occupée par les nazis pendant le Pacte germano-soviétique, et surtout que les idées communistes sont historiquement disqualifiées depuis Soljenitsyne, Solidarnosc et Tchernobyl ? La liquidation du communisme, qui tarde en France, serait facilitée si l'État cessait d'empêcher l'organe de presse du PCF de mourir de sa belle mort.

4. Inversement à nouveau, quelle interdiction ou contrainte apposée à un comportement privé ou public vous apparaît si injustifiée qu'elle devrait être levée aussi vite que possible ?

Je reproduis ici ce que j'avais dit lors d'une interview que je publierai bientôt :

Je suis contre toute forme de loi « mémorielle », de la loi Gayssot à celle sur le génocide arménien, en passant par la loi Taubira sur l'esclavage qui avait menacé l'historien Olivier Petré-Grenouilleau - lequel avait opportunément rappelé que les Européens n'étaient pas les seuls à avoir pratiqué la traité négrière - ou encore celle sur le rôle positif de la présence française outre-mer. [...] Ce n'est pas au législateur d'écrire l'histoire, c'est aux historiens de valider ou d'invalider une analyse historique. De telles lois sont dangereuses, car écrites selon les préoccupations du moment, dont la périlleuse volonté de satisfaire telle ou telle communauté, comme la loi sur le génocide arménien le prouve bien. Non seulement restreignent-elles la liberté de l'historien, mais elles ouvrent pour ainsi dire la « boîte de Pandore » de la concurrence victimaire et de la surenchère mémorielle. À l'évidence, notre pays n'a pas besoin de cela. Il nécessite, sans rien céder de la vérité historique, un projet de société qui mette en son cœur ce que j'appelle l'universalisme français, qui traite les hommes indépendamment de leur sexe, leur origine ethnique ou leur religion.

5. Enfin, quel événement contemporain a, selon vous, le plus façonné ou modifié vos opinions politiques ?

Ce n'est pas un événement, mais plutôt la conjonction d'événements qui, liés ou non, expliquent l'inversion totale de mon positionnement politique en quelques années.

Il y a d'abord eu, bien sûr, les attentats du 11 septembre 2001, qui donnaient raison à Huntington contre Fukuyama. L'accession de Jean-Marie Le Pen au second tour de l'élection présidentielle le 21 avril de l'année suivante, qui prouvait à la fois la crise de la démocratie représentative en France et le désarroi de certaines catégories de la population. Les attentats de Madrid en 2004 et de Londres en 2005, qui montraient que l'Europe n'était pas à l'abri du totalitarisme islamique. Le rejet du référendum sur le Traité constitutionnel européen en mai 2005, qui attestait de la défiance d'une grande majorité de la population envers les élites politiques et médiatiques françaises. Les émeutes des banlieues françaises à l'automne de la même année, qui signaient l'échec du modèle d'intégration français, non sur le principe mais en pratique. Les absurdes grèves anti-CPE l'année suivante, qui faisaient apparaître au grand jour la dégénérescence de la jeunesse française, comme l'a décrit avec brio l'historien d'un an mon cadet Loïc Lorent, dans son pamphlet Votre jeunesse. Enfin, l'incroyable prétention d'une personnalité aussi manifestement incompétente que Ségolène Royal à briguer la magistrature suprême.

À mon tour de « taguer » cinq blogueurs : je choisis les LHC Lolik, René Foulon et Xerbias, ainsi que Cratyle et Malakine.

Roman Bernard



Criticus est membre du Réseau LHC.

mardi 25 novembre 2008

Europe fédérale... ou féodale ?

Minorités et régionalismes dans l'Europe fédérale des régions. Enquête sur le plan allemand qui va bouleverser l'Europe, par Pierre Hillard.

L'Allemagne est-elle vraiment l'alliée privilégiée de la France ? La « construction » européenne est-elle véritablement entraînée par le « moteur franco-allemand » ? Et, d'une manière générale, l'Europe se dirige-t-elle réellement vers une « fédération d'États-nations » ? Ou n'est-ce là qu'un leurre pour dissimuler des objectifs bien moins avouables ?

Ces questions que même les politiciens français qui se proclament souverainistes n'osent pas toujours poser publiquement, le géopolitologue Pierre Hillard les aborde avec la froideur du médecin-légiste. Si l'on en croit cet essayiste, qui enseigne les relations internationales à l'Ecole supérieure du commerce extérieur (ESCE) à Paris, l'Europe telle qu'elle est vendue par ses promoteurs est sans rapport avec la construction qui est échafaudée depuis les dernières décennies. Loin de viser à l'agrégation des États-nations européens, les élites européennes s'ingénieraient à les déstructurer pour mieux faire émerger une authentique Europe fédérale des régions.

Et cela aussi bien dans le cadre de l'Union européenne que du Conseil de l'Europe.

Une telle entreprise s'articule autour de deux principes : le développement des régionalismes et la protection des minorités ethniques, linguistiques et religieuses.



Différents textes européens ont permis de mettre en place cette politique : la Charte des langues régionales, la Convention-cadre pour la protection des minorités, la Charte de l'autonomie locale et régionale, ainsi que la Charte de Madrid sur la coopération transfrontalière, qui vise à détacher les régions périphériques de l'autorité de leur État central pour les atteler aux régions limitrophes, sous la tutelle de l'Union européenne. Loin de procéder de la seule pusillanimité des dirigeants européens, cette politique relève d'une logique, d'un système. Si elle est portée par les institutions européennes, elle est inspirée au départ par un pays européen qui a tout intérêt à ce que les États-nations s'effacent au profit d'une Europe des régions qui lui permettrait d'affirmer son hégémonie sur le Continent.

Les intérêts bien compris de l'Allemagne
Ce pays, le plus puissant et peuplé d'Europe, c'est l'Allemagne, dont la politique continentale, depuis son unification progressive au XIXe siècle (1848-1871) jusqu'à la réunification de 1990, en passant par le Deuxième Reich, la République de Weimar et le Troisième Reich finissant, a toujours visé à « dégager le substrat ethnique de sa gangue étatique avant de procéder à de nouvelles combinaisons ». En vertu de sa conception ethno-culturelle, racialiste, du Volk, l'Allemagne, depuis que les guerres qu'elle avait déclenchées se sont terminées, accomplit patiemment, au moyen des institutions européennes communautaires et intergouvernementales, cette politique séculaire dont les racines plongent jusqu'au Moyen-Âge et au Saint-Empire romain germanique. Pierre Hillard consacre ainsi la première partie de son ouvrage à l'histoire allemande, afin de montrer la continuité des conceptions allemandes qui président aujourd'hui à sa politique en faveur des régionalismes et des minorités.

Il décrit notamment le phénomène du Drang nach Osten (poussée vers l'Est) des Allemands qui, à différentes périodes, du Saint-Empire au Troisième Reich, a consisté en la colonisation de peuplement germanique en Europe centrale, orientale, jusqu'au Kazakhstan et à la Sibérie.

Le Drang nach Osten est indispensable pour comprendre pourquoi l'Allemagne, contrairement à la France, qui associe la nationalité à un territoire et n'a jamais réussi à se transplanter durablement dans d'autres contrées (Québec excepté), se joue des frontières étatiques pour que ses ressortissants, dans quelque État qu'ils résident, puissent rester liés entre eux et à la mère-patrie, la Heimat.

Si, au lendemain de la Seconde guerre mondiale, les expulsions, les déportations et les massacres d'Allemands en Europe de l'Est, ou tout simplement les politiques d'assimilation forcée menées par les régimes socialistes, ont notablement diminué l'importance numérique du peuplement germanique dans ces contrées, la politique de l'Allemagne de l'Ouest a néanmoins visé à conserver des liens avec les minorités allemandes à l'Est, et cela en dépit du Rideau de Fer. La chute du mur de Berlin, la réunification allemande et la fin de la division de l'Europe ont donné à nouveau les coudées franches aux Allemands pour continuer leur politique séculaire de constitution d'entités régionales et ethniques, par-delà les frontières étatiques-nationales.

« Cheval de Troie »
Dans la deuxième partie de l'ouvrage, Pierre Hillard, qui d'historien se fait géostratège, montre que, par le biais d'organismes dominés par des Allemands, l'Allemagne se sert de l'Europe comme d'un « cheval de Troie » pour imposer ses conceptions sur le Continent. Il révèle par exemple que la Charte des langues minoritaires (ou régionales) et la Convention-cadre pour la protection des minorités ont été inspirées notamment par des Allemands, très actifs dans des instances comme l'Union fédéraliste des communautés ethniques (UFCE) ou le European center for minority issues (ECMI). La politique de régionalisation de l'Europe, et de mise en place d'« eurorégions », est également d'inspiration allemande, au travers d'institutions comme l'Association des régions frontalières européennes (ARFE), l'Assemblée des régions d'Europe (ARE), le Congrès des pouvoirs locaux et régionaux d'Europe (CPLRE) et le Comité des régions (CdR). C'est donc sciemment, et sans réelle résistance de leurs « partenaires » européens, que les Allemands ont pu, sans que la réalité du « couple franco-allemand » ait été questionnée, imposer leur politique.

Les conséquences d'une telle entreprise sont déjà connues : éclatement de l'ex-Yougoslavie, partition progressive de la Belgique, implosion de l'Espagne sous l'effet centrifuge des privilèges régionaux, et, si la tendance actuelle se poursuit, sécession des régions françaises périphériques, scission de la Lega Nord en Italie, autonomie, voire indépendance des peuples « celtes » du Royaume-Uni...

Balkanisation
C'est un scénario, déjà décrit ici l'an dernier au sujet de la Belgique, ou l'hiver dernier lors de l'indépendance du Kosovo, qui s'apparente à une véritable balkanisation du continent européen. Voulue par l'Allemagne et par les institutions européennes qu'elle domine, cette balkanisation est également prônée par l'ONU, qui défend la protection des minorités linguistiques, ethniques et religieuses partout dans le monde. La logique de l'ouvrage est implacable, de la préface de Paul-Marie Coûteaux consacrée au « réagencement de l'Europe à l'allemande » à la postface d'Édouard Husson annonçant la « désintégration européenne ». De la volonté allemande de réorganiser l'Europe selon des appartenances ethno-culturelles et régionales pour mieux servir ses intérêts propres, l'Allemagne et sa politique menée au sein des institutions européennes préparent le terrain à une véritable reféodalisation du Vieux Continent, où un État fédéral lointain, comme jadis le Saint-Empire, dominera dans un rapport de suzeraineté des entités régionales et/ou ethniques, linguistiques et religieuses.

Pour un État-nation unitaire comme la France, une telle politique est un casus belli, une condamnation à mort. Plus grave aussi, comme l'anglicisation de Bruxelles le prouve, l'effondrement des États-nations va paradoxalement favoriser le tout-anglais en Europe, puisque le Vieux Continent ne sera plus constitué d'entités suffisamment homogènes et importantes, pour garantir l'équilibre des forces entre l'Europe et les États-Unis au sein du monde occidental. Plus grave encore, les troubles qui devraient résulter de l'émiettement européen, et dont les guerres de Yougoslavie constituaient les prodromes, menacent l'Europe en tant que pôle de civilisation. Édouard Husson écrit dans sa postface qu'il ne croit pas « que la majorité du peuple allemand ait connaissance ni encore moins qu'elle approuve les rêves usés de certains représentants de ses élites. Au contraire, [il] pense qu'il faut donner toute la publicité possible aux projets décrits par Pierre Hillard pour qu'ils se brisent sur la réalité de l'opinion allemande. » Mais Jacques Bainville, dont l'influence est omniprésente dans l'analyse de Pierre Hillard, n'avait-il pas écrit, comme le rappelle Hillard en avertissement au lecteur : « Qui lit ? Qui comprend ce qu'il lit ? Et qui croit ce qu'il a compris ? »

Pour mieux comprendre son ouvrage et en croire les étonnantes conclusions, j'ai donc interviewé Pierre Hillard, qui estime qu'elles n'ont rien perdu de leur actualité.

Roman Bernard : N'est-il pas quelque peu excessif de penser qu'un pays démographiquement moribond comme l'Allemagne est en mesure d'imposer sa politique en Europe ?









Pierre Hillard : Les décès l'emportent sur les naissances et l'Allemagne est condamnée, c'est vrai. Mais avant de mourir, les dirigeants allemands ont eu le temps de diffuser leur poison. Même si elle est moribonde, l'Allemagne a mis en place un système qui va infecter le corps européen.








RB : Les expulsions, déportations, massacres d'Allemands en Europe de l'Est après la Seconde guerre mondiale n'ont-ils pas réduit l'impact de cette politique ?

PH : Il y a peu d'Allemands au Kazakhstan et pourtant, il s'y trouve une université germano-kazakhe. Les Allemands d'Europe de l'Est sont d'excellents agents de commerce pour l'Allemagne, même en petit nombre.

« AXE BERLIN-LONDRES-WASHINGTON »

RB : Le développement du communautarisme en Europe est-il vraiment dû à la politique allemande ? N'est-il pas plutôt d'inspiration anglo-saxonne et onusienne ?

PH : Les deux se renforcent mutuellement. On parle souvent d'un axe Paris-Berlin-Moscou, comme lors de la crise irakienne en 2003. Pourtant, le vrai axe est entre Berlin, Londres et Washington. Un événement, sur lequel il n'y a pas eu un mot dans la presse française : le 27 février 2004, soit un an seulement après, le chancelier Gerhard Schröder s'est rendu à Washington pour y signer avec George W. Bush une alliance germano-américaine pour le XXIe siècle, ce qui a fait les « unes » des presses allemande et américaine. Cette alliance liait l'élargissement de l'Union européenne au renforcement du partenariat transatlantique. Une chose encore plus intéressante : cette alliance évoquait également un élargissement à des États du Proche-Orient. Par ailleurs, un document datant de février 2003, soit cette fois en pleine crise irakienne, et révélé en 2006, faisait état de la présence d'espions allemands à Bagdad ayant fourni des plans de défense de la capitale irakienne aux Américains.

L'Allemagne doit recomposer l'Europe sur des critères ethno-régionaux, afin de lier un Bloc unifié européen à un Bloc nord-américain, comme le prévoyait le Partenariat sur la sécurité et la prospérité (PSP) en 2005 à Waco, au Texas. Ce PSP prévoit aussi la formation d'une Union transatlantique en 2015, après l'adoption en 2010 d'une monnaie commune nord-américaine, l'Amero. La crise financière actuelle prépare simplement le terrain à cette Union transatlantique, avec le Royaume-Uni faisant le pont.

RB : Y a-t-il vraiment un risque de balkanisation d'une nation comme la France, alors que même les régions périphériques sont ultra-majoritairement francophones ?

PH : Oui, car le relancement de la décentralisation par Jean-Pierre Raffarin, chantre de l'Europe des régions, en 2003, et le déblocage de 308 milliards d'euros dans le cadre des fonds structurels européens aux régions fait que ces régions dépendent directement de Bruxelles. En 2003, le Conseil régional d'Alsace a obtenu le droit de traiter directement avec la Commission européenne. En 2006, la présidente de Poitou-Charentes, Ségolène Royal, est allée à Bruxelles demander la même chose. Le premier ministre de l'époque, Dominique de Villepin, a refusé, avant de donner l'ordre au ministre de l'Intérieur d'alors, Nicolas Sarkozy, de généraliser le cas alsacien à toutes les régions. La réforme est en cours. Une fois adoptée, les européistes auront toutes les cartes en main pour gagner en France. Mais je crois à l'instinct de survie.

« TRAHISON DES ÉLITES »

RB : L'Union européenne est-elle vraiment de taille à faire exploser les États-nations, alors que les États membres contrôlent le Conseil européen, et même indirectement la Commission européenne par le jeu des nominations des commissaires ?

PH : Oui, car il y a en France une véritable trahison des élites, comme lors du Traité de Troyes, en 1420, qui donnait le trône et la couronne de France aux Anglais. La question est maintenant de savoir si la France trouvera une nouvelle Jeanne d'Arc.

RB : Ne pensez-vous pas que le développement des communautarismes ethno-religieux en Europe a déjà permis une prise de conscience des élites européennes ?

PH : Je ne pense pas. Il faut un sursaut. Lié à la crise ? Tant que les Français et les Européens auront le ventre plein, le système tiendra. Le jour où il lâchera, il y aura des révoltes. La prise de conscience dont vous parlez viendra de là.

RB : Comment expliquez-vous que l'Allemagne continue à mener une politique de nature pangermaniste, quand on sait où cela a mené dans le passé ?

PH : Parce qu'en dépit de sa franchise, elle ne rencontre aucune opposition. L'ancien ministre des Affaires étrangères allemand, Joschka Fischer, a quand même affirmé que « la construction européenne apportera à l'Allemagne ce que deux guerres mondiales n'ont pas réussi ». De la même manière, l'historien allemand Rudolf Von Thadden a déclaré en 2002 au Figaro qu'il fallait « défaire un peu la France pour faire l'Europe ».

RB : Une Europe basée sur des critères ethno-culturels n'aurait-elle pas pour avantage de réunir à la France la Wallonie et la Romandie - si la Suisse venait à adhérer à l'Union européenne ?

PH : Non, car les « eurorégions » vont justement faire éclater la France.

Roman Bernard



Criticus est membre du Réseau LHC.

Photographie de Pierre Hillard copiée sur le blog Aventures de l'histoire.

dimanche 23 novembre 2008

La faillite du système de santé français : entretien avec Timothé M., pharmacien (2/3)

Roman Bernard : Nous avons parlé la dernière fois de la déresponsabilisation des bénéficiaires de la CMU et de l'AME qu'entraînent le remboursement total des soins et le tiers-payant intégral. Mais si les assurés sociaux qui cotisent prennent en charge leurs soins, ils bénéficient également du tiers-payant. Sont-ils déresponsabilisés ?

Timothé M. : Le problème majeur du tiers-payant est que les gens ne savent plus combien les soins coûtent. À l'origine, le tiers-payant a été institué à la demande des pharmaciens. La raison officielle était la peur que surviennent des braquages de caisses. En réalité, c'est par vénalité que ce système a été mis en place : comme les clients n'avancent pas d'argent, ils ont tendance à acheter le maximum permis. Un exemple, avec les antalgiques, qui ne doivent en principe être pris que lorsque survient la douleur : si un client se voit prescrire un antalgique pour une semaine, et que la posologie maximale du médicament est de six gélules par jour, il va demander à son pharmacien quarante-deux gélules. Si le client devait avancer le prix - élevé - que coûtent les médicaments, il ne prendrait que le strict nécessaire. Dans le meilleur des cas, il y a ainsi gaspillage pur et simple de médicaments.

RB : Mais les franchises médicales mises en place par le ministre de la Santé, Roselyne Bachelot, ne sont-elles pas de mise, justement, à responsabiliser le client ?

TM : Il est vrai, comme je le disais la dernière fois, que l'on a observé des comportements plus responsables chez les cotisants. Mais il ne faudrait pas en exagérer la portée : les franchises ne sont pas non plus payées en officine. Elles sont simplement déduites des remboursements. Ce problème précis reste donc irrésolu.

« MIEUX VAUT... GUÉRIR QUE PRÉVENIR »

RB : Les effets néfastes sont-ils uniquement d'ordre économique ?

TM : Non, ils sont aussi d'ordre sanitaire. On observe de plus en plus de comportements à risque. On a beaucoup parlé des succès de la trithérapie dans le traitement du sida. Le problème est que nombre de patients confondent ce traitement visant à soulager les malades du VIH avec un vaccin ! Malgré les campagnes, au cours des années 1990, pour le préservatif, nombreux sont aujourd'hui les patients qui ne se protègent pas contre le VIH. Le vieil adage « mieux vaut prévenir que guérir » a donc été totalement subverti. Si les séropositifs devaient avancer - je dis bien « avancer » - le coût de la trithérapie, les autres se protégeraient davantage.

Le problème est similaire pour les maladies cardiovasculaires (infarctus, accidents vasculaires cérébraux...), le diabète de type 2 (excès de sucres), ou encore la détection des cancers ou les tests de dépistage du sida, qui sont d'autant plus efficaces qu'ils sont précoces. Il est humain de préférer ne pas savoir. Mais la gratuité intégrale et le tiers-payant laissent libre cours à cette faille humaine.

RB : Mais les patients sont-ils seuls en cause ?

TM : Non, évidemment. Les médecins sont co-responsables de cette dérive. Ils prescrivent des médicaments amaigrissants à leurs patients obèses, souvent à l'initiative de ces derniers, au lieu de les inciter à avoir un mode de vie moins sédentaire, et à moins manger ! Ou des antidépresseurs à des patients endeuillés, alors que la déprime est tout simplement normale lors d'un deuil ! Encore une fois, la concurrence des cabinets explique aussi cet état de fait : le patient consulte non pas pour être soigné, mais pour qu'on lui prescrive le médicament qu'il désire...

La surconsommation de médicaments et même, tout simplement, la réponse médicamenteuse systématique posent aussi le problème de l'apparition de souches de bactéries résistantes aux antibiotiques, que la campagne « Les antibiotiques, c'est pas automatique ! » avait popularisé. Cette campagne se gardait bien d'expliquer les raisons fonctionnelles de cette surconsommation. Le paradoxe est que, au nom de la santé pour tous, qui visait au départ à améliorer l'état sanitaire des plus démunis, on en est arrivé à rendre l'homme vulnérable contre des microbes bien plus résistants.

RB : Mais une fois que le mal est fait, que peut-on faire d'autre que soigner ?

TM : On pourrait déjà ne pas rembourser intégralement des médicaments qui n'ont rien à voir avec la pathologie grave traitée. Dans les cas des affections de longue durée et des accidents du travail, non seulement le traitement est remboursé à 100 %, mais les patients se font très souvent prescrire par un médecin traitant complaisant, dans le cadre de leur traitement, des médicaments qui n'ont aucun rapport.

Qu'une chimiothérapie soit remboursée à 100 % est compréhensible, mais pourquoi des médicaments contre le rhume devraient-ils l'être pour le patient atteint de cancer ?

Roman Bernard



Criticus est membre du Réseau LHC.

À lire aussi, la première partie sur la CMU et l'AME et la troisième sur les professionnels de santé.

Mise à jour, mardi 25 novembre : Timothé M. ne dit pas qu'il ne faut pas proposer le tiers-payant aux séropositifs, encore moins qu'ils ne doivent pas bénéficier de la prise en charge intégrale de leur traitement : mais que ces deux avantages sont par essence déresponsabilisants.

jeudi 13 novembre 2008

La faillite du système de santé français : entretien avec Timothé M., pharmacien (1/3)

Roman Bernard : Timothé, tu as, parallèlement à tes études à la Faculté de pharmacie de Lyon, longtemps travaillé dans une officine de Villeurbanne, dans un quartier populaire où se situe un forum de réfugiés. Une clientèle composée principalement (60 %), donc, de bénéficiaires de deux dispositifs : la Couverture maladie universelle (CMU) et l'Aide médicale d'État (AME). C'est sur ces deux dispositifs que j'aimerais que nous insistions aujourd'hui. Peux-tu les définir précisément à nos lecteurs ?

Timothé M. : La CMU concerne toutes les personnes de nationalité française - ou de nationalité étrangère, mais résidant en France de façon régulière depuis au moins trois mois - qui déclarent de faibles revenus : 598,23 euros par mois maximum pour un foyer d'une personne, 897 euros par mois maximum pour un foyer de deux personnes. Ce dispositif permet de cumuler à la fois la CMU de base, c'est-à-dire la sécurité sociale, et la CMU complémentaire, qui donne aux bénéficiaires de la CMU de base ainsi qu'à d'autres personnes à faibles ressources une mutuelle gratuite. Elle permet donc la couverture intégrale des frais de santé de personnes qui ne cotisent pas.

Pour donner un simple élément de comparaison, outre les personnes qui travaillent et qui toutes doivent cotiser, même les étudiants cotisent, par le biais de la sécurité sociale étudiante et d'une mutuelle étudiante ou de celle de leurs parents.

Par ailleurs, les personnes qui travaillent - et cotisent donc à la sécurité sociale - mais ont de trop petits revenus pour payer la couverture complémentaire d'une mutuelle sont donc, assez paradoxalement, moins bien couvertes que les bénéficiaires de la CMU, qui sont tout de même 4,8 millions et ne travaillent ni ne cotisent.

Quant à l'AME, qui concerne 190000 personnes, elle garantit la gratuité de tous les soins aux personnes de nationalité étrangère en situation irrégulière sur le territoire français. Gratuité, et donc pas la moindre cotisation à payer non plus.

RB : Sont-ce là les seuls privilèges dont jouissent les bénéficiaires de la CMU et de l'AME ?

TM : Non. Ils profitent également d'un système de tiers-payant intégral : non seulement ne cotisent-ils jamais, mais ils n'avancent jamais d'argent. Ils sont d'ailleurs exonérés de franchises médicales, qui rappelons-le, sont plafonnées à 50 euros par an. On demande donc aux assurés, qui cotisent, de faire un effort pour combler le déficit de l'Assurance maladie, mais pas à ceux qui ne cotisent pas. Il est d'ailleurs instructif de se rendre sur le site de la CMU et d'en étudier le vocabulaire : les rédacteurs insistent sur la gratuité des soins et les droits des bénéficiaires de la CMU, pas sur leurs devoirs ni sur leur prise en charge. Cela explique donc peut-être pourquoi ils sont beaucoup moins contrôlés que les autres.

RB : Un tel privilège ne tend-il pas à déresponsabiliser ces personnes ?

TM : Si, bien sûr. La majeure partie des professionnels de santé avec lesquels j'ai discuté de ce problème disent que les bénéficiaires de la CMU ont des comportements irresponsables : retards et absences aux rendez-vous chez le médecin, demandes de rendez-vous pour plusieurs personnes au pied levé, et au détriment des patients dans la salle d'attente. Puis surconsommation des médicaments, d'autant plus que, rappelons-le, ils ne paient pas le coût de la franchise médicale, qui est de 50 centimes par boîte. On a constaté une responsabilisation des comportements des assurés qui cotisent. Mais pas chez les bénéficiaires de la CMU et de l'AME.

« TRAFIC DE MÉDICAMENTS »

RB : Tu parles de surconsommation de médicaments. Existe-t-il des dérives ?

TM : Oui, j'ai eu de nombreux cas de bénéficiaires de la CMU ou de l'AME qui, lors de leur consultation chez le médecin, s'étaient fait prescrire des médicaments pour d'autres personnes, alors que la consultation se doit d'être individuelle.

Un exemple : les lecteurs de glycémie, qui mesurent le taux de sucre dans le sang pour les personnes atteintes de diabète. J'ai eu en officine des personnes qui en ont demandé quatre par an alors qu'un lecteur, garanti cinq ans, doit être changé tous les trois ans. La même excuse, à chaque fois : le lecteur précédent a été... cassé.

Certains patients ne s'en cachent d'ailleurs pas : ils envoient les lecteurs de glycémie surnuméraires à leur famille restée dans leur pays d'origine. D'autres, et les professionnels de santé le savent, les revendent. Le trafic de ces lecteurs, dont la valeur nominale est de 90 à 100 euros, est ainsi devenu monnaie courante.

D'une manière générale, les bénéficiaires de la CMU et de l'AME demandent souvent le maximum de médicaments possible, même quand cela dépasse les prescriptions de l'ordonnance. Et on ne sait pas ce que deviennent les médicaments non consommés... mais bien payés par les cotisants ! Au mieux, ils sont simplement gaspillés...

« REFUS DES MÉDICAMENTS GÉNÉRIQUES »

RB : Avec une telle distorsion du traitement des assurés, j'imagine qu'au moins, les bénéficiaires de la CMU et de l'AME n'ont que des médicaments génériques...

TM : Non ! Car non contents de ne pas cotiser, de nombreux bénéficiaires de la CMU et de l'AME font écrire « non substituables » sur leur ordonnance par leur médecin. Ainsi, le pharmacien est obligé de fournir le médicament princeps au patient, alors qu'il s'agit de la même molécule et qu'elle coûte 30 % plus cher à ceux qui cotisent. Un chiffre éloquent : en Île-de-France, 75 % des bénéficiaires de la CMU et de l'AME se font prescrire des médicaments non substituables. Et les raisons de ce passage en force des médecins ne sont jamais contrôlées par les Caisses primaires d'Assurance maladie (CPAM).

RB : Mais... pourquoi les médecins cèdent-ils à de telles revendications ?

TM : Certains ont peur, d'autres « font du social »... Mais, surtout : c'est la peur de la concurrence, très vive dans les centres des grandes villes, qui conduit les médecins à prescrire le princeps au lieu du générique : s'ils refusent de le faire, les patients qui l'exigent iront consulter chez les cabinets concurrents...

Il y a aussi le problème des toxicomanes, dont beaucoup sont bénéficiaires de la CMU et de l'AME : ils se font prescrire du subutex non substituable car les génériques, au contraire du princeps, ne peuvent être injectés dans le sang... Bien souvent, les médecins cèdent à de telles demandes.

« UN PANIER DE SOINS PRESQUE DEUX FOIS PLUS CHER »

RB : Quelle est l'incidence sur le coût de la prise en charge, selon la situation ?

TM : Le panier de soins annuel moyen d'un bénéficiaire de l'AME s'élève à 2500 euros. Celui des assurés qui cotisent, plus les bénéficiaires de la CMU - sachant que ces derniers font monter la moyenne - s'élève à 1500 euros. On en arrive donc à une situation où ceux qui coûtent le plus cher ne paient rien, et inversement.

RB : Mais n'est-il pas logique, sinon heureux, que des personnes à plus faibles ressources, et donc plus fragiles, encourent de plus grandes dépenses de santé ?

TM : Encore faudrait-il être sûr des ressources déclarées. Je rappelle que le plafond de la CMU - en-deçà duquel on y est éligible - ne prend en compte que les revenus déclarés en France. Il est ainsi tout à fait possible de travailler à l'étranger et de se faire soigner en France. Ou de travailler au noir, simplement...

« FILIÈRE D'IMMIGRATION CLANDESTINE »

RB : Tu as dit précédemment, ainsi que dans un billet l'an dernier, que les bénéficiaires de l'AME sont des personnes de nationalité étrangère en situation irrégulière. Quelles en sont les conséquences ?

TM : La perversion du système est que des clandestins viennent en France uniquement pour se faire soigner, alors qu'ils n'ont jamais cotisé le moindre euro.

Certains des clients que j'ai reçus en officine ne s'en sont là encore pas cachés. Ni les associations de défense des clandestins d'ailleurs : elles encouragent ces derniers à consulter - gratuitement - un psychiatre pour se faire prescrire des neuroleptiques, avec des ordonnances s'élevant à entre 200 et 300 euros, payés, comme la consultation évidemment, par les cotisants. Du coup, comme ils sont considérés médicalement comme fous, ces clandestins ne sont plus expulsables. L'AME a donc permis la mise en place d'une véritable filière d'immigration clandestine.

Roman Bernard



Criticus est membre du Réseau LHC.

À lire aussi, la deuxième partie sur la déresponsabilisation des patients et la troisième sur les professionnels de santé.

lundi 10 novembre 2008

A-t-on encore le droit de s'interroger sur les frontières de l'« homophobie » ?



C'est devenu une mode, avec l'émergence des sites de partage : à intervalles réguliers, des activistes exhument une vidéo pour livrer à la vindicte publique une personnalité coupable d'avoir outrepassé les bornes du politiquement correct.

Cela est arrivé au sénateur UMP Gérard Longuet, qui, lors d'une audition au Sénat, en juillet dernier, du ministre de l'Éducation nationale Xavier Darcos, sur un programme ministériel visant à lutter contre les « discriminations » à l'encontre des élèves homosexuels, s'est opportunément interrogé sur les frontières de ce qu'il est convenu d'appeler l'« homophobie ».

Heureusement, pareille audace ne tombe pas - encore - sous le coup de la censure bien-pensante. C'est parce que Gérard Longuet s'étonne que l'on promeuve à l'école une pratique sexuelle - l'homosexualité - tout en en combattant une autre, criminelle - la pédophilie -, que l'association « Couleurs gaies » demande son exclusion de l'UMP.

Motif invoqué : Gérard Longuet aurait fait un « amalgame » entre homosexualité et pédophilie. Il n'est pas périlleux de prouver que c'est faux. Le sénateur se contente ici de dire que la sexualité n'a rien à faire à l'école républicaine, sinon pour y être combattue. Et d'ajouter que la participation à la Gay pride n'est pas de mise à faire reculer l'« homophobie », justement. On peut, comme le gauchiste Christophe Grébert, estimer que cela atteste du caractère « réactionnaire » des idées défendues par Gérard Longuet. Dire que ce sénateur est homophobe, en l'absence de tout fait établi l'attestant, n'est en revanche rien d'autre qu'une forme de diffamation.

Il est à espérer que le parti sarkozyen n'accèdera pas à la revendication liberticide de l'association susmentionnée, gardant la même fermeté que lors de l'Affaire Vanneste.

Il n'empêche que la campagne de calomnie qui commence, et au cours de laquelle les maîtres censeurs ne manqueront pas de rappeler l'appartenance passée de Gérard Longuet à Occident, ne laisse pas d'inquiéter sur la réalité de la liberté d'expression dans notre société.

Déjà, Christian Vanneste avait été condamné (mise à jour, mercredi 12 novembre 2008 : la Cour de cassation a annulé sa condamnation) pour avoir affirmé la « supériorité » de l'hétérosexualité sur l'homosexualité, ce qui, d'un point de vue démographique, est assez peu contestable. Voilà qu'un élu du peuple risque d'être exclu de son parti car il a osé évoquer deux pratiques sexuelles différentes, l'une licite, l'autre illicite, dans la même phrase.

Faudra-t-il bientôt aller jusqu'à censurer les chansons de Georges Brassens ? Fort peu suspect de « réaction », le chanteur avait laissé transparaître dans certains de ses textes une disposition d'esprit qui serait aujourd'hui qualifiée d'« homophobe » :

Sonneraient-ell's plus fort, ces divines trompettes,
Si, comm' tout un chacun, j'étais un peu tapette,
Si je me déhanchais comme une demoiselle
Et prenais tout à coup des allur's de gazelle ?
Mais je ne sache pas qu'ça profite à ces drôles
De jouer le jeu d' l'amour en inversant les rôles,
Qu'ça confère à leur gloire un' onc' de plus-valu',
Le crim' pédérastique, aujourd'hui, ne pai' plus.

Trompettes de la renommée (1962)




Roman Bernard



Criticus est membre du Réseau LHC.

dimanche 2 novembre 2008

« Un jeune con aussi prétentieux qu’atlantiste »

La première partie des interviews de Pierre Hillard et Timothé M. est terminée. Mais comme leur mise en forme devrait prendre du temps et que j'en manque en ce moment, je me contenterai, ce soir, de vous inviter à lire une autre interview, donnée au blog Pingoo : en vedette, le blogueur-militant LCR Comité de Salut public (CSP), qui a tout hérité de l'Incorruptible, sauf son patriotisme.

Interrogé pour donner la liste des blogs qu'il déteste (il les hait, pour être plus précis), CSP, dont je crois avoir établi qu'il se prénomme Thierry, cite Ivan Rioufol, Jean-Michel Aphatie, ainsi que quelques autres blogueurs « de droite » dont Criticus.

Je suis qualifié de « jeune con aussi prétentieux qu'atlantiste », ce qui est - au moins - à moitié vrai. Je suis relativement jeune (25 ans), et en effet atlantiste, ou plutôt occidentaliste, cette nuance impliquant que l'Europe et les États-Unis traiteraient sur un pied d'égalité au sein d'une Union transatlantique qui reste à édifier, ce que ni l'unilatéralisme américain qui a prévalu ces huit dernières années, ni la « construction » européiste, depuis Maastricht, ne sont de mise à permettre.

Quant à mes supposées connerie et prétention, je vous laisse juges, dans le sondage situé dans la barre latérale. Le précédent, portant sur l'opportunité de la formation de cette Union occidentale justement, s'est conclu par un score de parité parfaite.



Par ailleurs, comme les rédacteurs de Pingoo le proposent à tout blogueur, je me suis porté volontaire pour répondre à leurs questions. Leur proximité idéologique avec ce Thierry me laisse penser qu'ils ne répondront pas positivement, mais s'ils venaient à me démentir, je reproduirais l'interview ici. Bref, que des interviews en ce moment. Mise à jour, lundi 3 novembre : cette interview paraîtra bientôt.

Roman Bernard



Criticus est membre du Réseau LHC.