mardi 24 février 2009

Critiquer plutôt que censurer

Cet article a été publié sur le site web de La Rotonde, le journal francophone de l'Université d'Ottawa.

Restons en Amérique du Nord aujourd'hui et traversons l'État de New York, puis le Lac Ontario, pour nous retrouver dans la province canadienne du même nom. Puis remontons vers le Nord jusqu'à la capitale fédérale du Canada, Ottawa. Une controverse y fait rage depuis que les deux universités de la ville, Carleton (anglophone) d'abord, l'Université canadienne (bilingue) ensuite, ont décidé d'interdire sur leurs campus respectifs une affiche (en haut à droite) réalisée dans le cadre de la - une fois de plus, l'usage de guillemets de ma part est significatif - « Semaine de l'apartheid israélien » (en bas à gauche).

Je suis naturellement écœuré par cette affiche comme par cette campagne. Décryptons la première : un hélicoptère de Tsahal, menaçant, envoie un missile air-sol sur un enfant gazaoui et son ours en peluche. Tout cela dans un décor inquiétant de murs et de miradors, ce qui fait référence à première vue au mur de séparation entre Israël et la Cisjordanie, mais peut également faire allusion au système concentrationnaire nazi, une analogie souvent faite dans le discours antisioniste qui subvertit la dialectique bourreau-victime, comme toutes les doctrines issues directement ou non du marxisme.

Cela dit, l'amalgame n'est pas fait cette fois-ci entre Israël et le Troisième Reich, mais entre le premier et l'Afrique du Sud ségrégationniste, puisque le terme d'apartheid est repris. Il y a amalgame entre les régimes (une démocratie libérale mise sur le même plan qu'une dictature raciste), et les situations : l'opération « Plomb durci » est mise sur un pied d'égalité avec la situation de la minorité arabe (20 %) présente en Israël. C'est factuellement scandaleux, puisque, comme l'écrivait fort justement Pierre Jourde sur Causeur, « du point de vue des libertés, de la démocratie et des droits de l’homme, non seulement il vaut mille fois mieux être arabe en Israël que juif dans un pays arabe, mais sans doute même vaut-il mieux être arabe en Israël qu’arabe dans un pays arabe ». Ajoutons que, s'il y a effectivement eu beaucoup de victimes civiles dans l'opération israélienne contre le Hamas, la responsabilité de ce dernier est écrasante. Ses militants, après avoir caché leurs armes dans des lieux publics, ont empêché les civils de les quitter.

Précieuse liberté d'expression
La réfutation que j'opère ici serait-elle possible si, comme l'Université d'Ottawa ou celle de Carleton, mon hébergeur m'interdisait de publier l'affiche en question ?

Aurais-je pu m'indigner de cette affiche (et de cette campagne) si l'hébergeur du site web avait décidé, de la même manière que ces universités, d'interdire aux auteurs de celui-ci de la publier ?

Répondre « non » à ces deux questions rhétoriques revient donc à dire que, pour condamner l'amalgame et le mensonge que constituent cette affiche et cette campagne, il faut que celle-ci puisse avoir toute publicité. À charge pour leurs auteurs d'accepter d'écouter et de répondre aux légitimes critiques qui leur seront opposées.

Allons plus loin. Si cette interdiction relève d'une heureuse indignation des responsables des universités concernées, il sera difficile pour elles d'autoriser, à l'avenir, des critiques du Hamas (ou du Hezbollah) justement, alors même que ces critiques eussent été contenues dans les réactions à l'affiche et à la campagne en question, réactions dont les dirigeants universitaires ont préféré éviter la survenue.

Il sera, en somme, impossible de ne pas censurer d'autres discours sujets à réactions, et c'est précisément ce que recherchent les auteurs de telles campagnes, qui ont beau jeu de faire les victimes lorsque leurs propos nauséabonds tombent sous le coup de la censure. Dès qu'une campagne anti-Hamas commencera sur les deux campus en question, elle sera soit censurée par les universités, soit dénoncée comme une preuve de l'indignation sélective des édiles universitaires. Alors qu'il ne devrait, même sur un lieu supposé a-partisan comme une université, y avoir aucun mal à ce qu'une organisation terroriste y soit dénoncée. En croyant condamner cette campagne, les dirigeants universitaires ottaviens ont donc légitimé les restrictions à la liberté d'expression que ses tenants espèrent.

Roman Bernard



Criticus est membre du Réseau LHC.

10 commentaires:

  1. Rien à voir avec otn billet. Tu as changé ton flux RSS ? Ca faisait longtemps que je ne recevais plus de nouvelles de chez toi (je croyais que tu avais un peu cessé ton propre blog, c'était idiot)

    Sinon bien sur que la critique est mieux que la censure. Sur le fond du texte, après, un sujet que je connais trop peu (et là le silence c'est mieux que de dire des bétise)

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  2. Changé mon flux RSS ? Non, mais il est vrai qu'il n'est pas toujours correctement repris par les agrégateurs. La meilleure adresse est celle-ci :

    http://criticusleblog.blogspot.com/feeds/posts/default

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  3. Roman,

    Je suis d'accord avec votre conclusion, mais pas votre argumentaire pour dénoncer l'affiche en question:

    Vous reprenez les propos de Pierre Jourde - « du point de vue des libertés, de la démocratie et des droits de l’homme, non seulement il vaut mille fois mieux être arabe en Israël que juif dans un pays arabe, mais sans doute même vaut-il mieux être arabe en Israël qu’arabe dans un pays arabe » - pour dénoncer les critiques des politiques internes de Tel Aviv.

    En quoi est-ce pertinent à la situation interne en Israël? Je ne parle pas des territoires occupés. Mais que doit faire un non-juif en Israël qui n'a pas les mêmes droits qu'un juif? Doit-il tout simplement se dire: "Okay, c'est correct. Au moins je ne suis pas en Arabie Saoudite."

    Les arabes en Israël n'ont pas immigré là. Ce n'était pas un choix. Ils sont nés en Israël et ils étaient là avant une majorité de la population israélienne, dont Lieberman, par exemple.

    Je répète: Il est clair que la situation a été difficile pour les juifs dans le monde arabe après 1948. Et personne nie le fait que les droits sont violés quotidiennement dans le monde arabe. Alors de grâce, ne me dites pas que la situation en Israël est moins pire qu'ailleurs. C'est évident.

    Bravo pour le billet.

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  4. On peut supposer que si les 2 universités, n'avaient pas interdit l'affichage de cette propagande absurde, ces affiches n'auraient probablement pas fait taches de pixels sur la Toile, Roman. Chaque critique à charge, même la plus virulente et la mieux étayée ne fera, en fin de compte, que renforcer la diffusion de ces taches.

    Or une image de propagande est justement composée pour "frapper" les esprits, peu importe le commentaire qui l'accompagne puisque le message est inclus dans l'illustration et sa puissance est fondée sur la sémiotique.

    C'est bien connu, les gens ne savent pas lire, sinon aucune pub ne serait diffusée sous forme d'image, ce que même le plus faible d'esprit est capable d'interpréter. Si le texte était plus performant pour une propagande efficace, Le Lay serait en train de bouffer des cailloux et les journaux vivraient sans subventions étatiques.

    C'est aussi bien pour ça que Siné est plus nocif, plus toxique que Badiou, non ?

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  5. @ Wassim : tu peux me tutoyer, après toutes ces années. ;-) Quelle que soit la situation des Israéliens arabes, le terme d'apartheid est excessif et donc scandaleux. Les mots ont une importance, quand même ! On ne peut pas comparer une minorité discriminée avec des citoyens de seconde zone comme l'étaient les Noirs sous le régime de l'apartheid sud-africain.

    @ Scheiro : je suis bien d'accord, et cette affaire illustre le problème insoluble que posent de telles campagnes de propagande. Si on ne fait rien, elles se propagent. Si on les interdit, leurs promoteurs se victimisent. Si on les autorise mais les critique, on leur fait de la publicité involontaire. Je crois que, comme, tu l'as dit, les gens ne savent bien lire que les images (le problème se posait déjà au Moyen-Âge, et c'est pourquoi les cathédrales ont été tapissées d'icônes, de fresques et de vitraux). Le seul moyen de contrer une telle campagne semble être de faire une contre-campagne d'affichage, ce qui implique d'accepter pour une part la règle du jeu imposée par l'adversaire...

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  6. Criticus : les gens ne savent pas lire les images pour plusieurs raisons : l'image, comme le monde, en elle-même, est illisible, mais elle prête l'amorce au tissage d'un discours qui va lui donner un sens. Mais ce discours et ce qui le fonde, ce qui en produit la force, n'est pas directement visible. Il fonctionne comme un écosystème dans lequel nous serions sans distance et c'est justement l'absence de distance qui donne toute sa force à l'image. Donc, non, les "gens" ne savent pas lire les images puisque presque rien ne vient les mettre à distance de ce qu'ils voient, ou plus justement de ce qu'ils pensent qu'ils voient (le noeud de représentations). Ceci-dit, le message dans cette affiche (déjà plus qu'une image) est suffisamment grossier pour que la distance s'impose.

    Pour rappel, au moyen-âge, l'évidente difficulté qu'avait les gens pour savoir lire était qu'il n'y avait que peu d'instruction qui ne prend réellement "corps" que sous Napoléon, c'est pour cela que les enseignes d'auberges, tavernes et autres lieux de négoce étaient pourvus uniquement de dessins explicites.

    Ceci-dit, concernant le parallèle entre apartheid et territoires occupés, l'hyperbole reste un très bon outil pour éveiller les consciences aux problèmes soulevés par la politique de ce jeune état dont la légitimité reste encore entachée de crimes.

    Pour finir : " Iran : Etre juif à Téhéran.
    Paradoxalement, la communauvé juive en Iran est la plus importante du Moyen-Orient. Et même s'ils sont officiellement montrés du doigt, notamment à l'école, les juifs continuent à porter sans angoisse la kippa." http://tf1.lci.fr/infos/monde/0,,3302203,00-etre-juif-teheran-.html
    (Par ailleurs confirmé par un ami qui est resté 3 ans en Iran) pour faire contrepoint aux propos de l'estimable Pierre Jourde.

    Il faut en cesser avec les mythes avant de devenir véritablement "criticus".

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  7. @ Nagual : quels mythes ai-je repris à mon compte ici ? Par ailleurs, je ne vois pas le rapport avec la situation des juifs en Iran. Je ne parlais que des pays arabes, et singulièrement de ceux qui se trouvent au voisinage direct d'Israël...

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  8. @Nagual: Si tu nies toute lecture de l'image, c'est que tu nies aussi la possibilité de construire une image et donc, en suivant ton raisonnement, on se demande pourquoi Panzani dépense autant de fric pour faire passez l'image de son paquet de spaghetti avec sa sauce bolognaise sur des panneaux d'affichages, sur des écrans TV, des pages de magazines etc...
    Je me demande, si tu as déjà entendu parler de sémiologie.

    @Criticus: effectivement, une image devrait pouvoir répondre plus efficacement qu'un texte à une première image. D'où la bataille en terme d'images que se livrent Israël et ses ennemis sur YouTube, DeliMo, et autres médias pour attardé du bulbe.

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  9. Bataille largement gagnée par le Hamas d'ailleurs...

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  10. C'est exact, Roman. L'art de faire sangloter bové dans son étable ;-)

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