lundi 26 janvier 2009

Néo-conservateur, ou bonapartiste ?

Avant des articles plus factuels, je réponds ici à l'invitation du Chafouin, qui m'a « tagué » dans une chaîne où il s'agit d'expliquer son propre positionnement politique. J'ai fortement hésité à répondre à cette invitation, ayant déjà participé à une chaîne similaire récemment. Si j'y réponds, c'est parce que le Chafouin me demande d'expliquer ce que, pour moi, « néo-conservateur » veut dire, insinuant ainsi que je le suis. Je crois qu'il faut ici distinguer identités objective et subjective : si la plupart des blogueurs qui me lisent me considèrent comme un néo-conservateur, ce n'est pas exactement comme cela que je me définis. Aussi, bien que ne refusant pas cette étiquette, qui n'a pour moi rien de déshonorant, je vais plutôt esquiver la question du Chafouin - je ne suis pas la personne la mieux placée pour définir le néo-conservatisme - pour revenir à la question initiale et dire, donc, quel me semble être mon positionnement politique. Avant cela, je tiens à dire que si je suis considéré comme un néo-conservateur, c'est avant tout pour des raisons sociologiques.

Comme je l'ai déjà expliqué ici à plusieurs reprises, je suis issu de la gauche, voire de l'extrême-gauche. Si je rejoins depuis quelques années, pour l'essentiel, les positions des libéraux et des conservateurs de droite, mon cheminement me force à avoir un regard très différent sur le politique. Il explique aussi ma volonté d'appliquer certaines des recettes de l'extrême-gauche pour la concurrencer sur son terrain, « celui de la prédication, du prosélytisme et de la conversion ».

Par ailleurs, mon occidentalisme et mon rejet du fondamentalisme islamique réitérés se trouvent entrer en résonance avec le discours des néo-conservateurs sur ces questions.

Je ne sais si cela témoigne d'un néo-conservatisme de ma part, ou, tout simplement, d'une lucidité sur les choses qui n'est heureusement pas l'apanage des « néo-cons ».

La nécessité d'une synthèse idéologique
Dans la chaîne précédente, j'ai défini ma ligne politique comme suit : une « improbable synthèse entre mon idéalisme républicain originel, mon réalisme occidentaliste médité et mon utilitarisme libéral logique ». Je dis « improbable » car je doute qu'en France, ces trois courants idéologiques puissent s'entendre durablement. Ce devrait être le rôle de l'UMP, mais sa nullité intellectuelle et doctrinale, qu'incarne bien son inculte chef élyséen, l'interdit de pouvoir fédérer des pôles voués, sans un consensus fort, à se mésentendre et se séparer en factions rivales. La fracture qui s'opère entre les députés de la majorité et le gouvernement l'illustre bien : les rares libéraux de l'UMP reprochent, à juste titre, à Sarkozy d'avoir trahi ses promesses de rupture pour perpétuer l'immobilisme chiraquien en matière économique : fiscalité confiscatoire, redistribution forcée, déficit public.

Les conservateurs de la majorité, plus nombreux, reprochent à tout aussi juste titre au président sa compromission avec les thèses du politiquement correct, notamment concernant les « discriminations » et la « diversité ». Reniant ses engagements de campagne, Nicolas Sarkozy se fait ainsi le petit télégraphiste de la HALDE, dont le but manifeste est d'imposer le multiculturalisme à une société qui n'en veut pas.

Les républicains, enfin, n'ont pas encore compris que leur place n'est pas aux côtés d'une gauche anti-française et donc anti-républicaine, mais, par défaut, de la droite.

Seule une synthèse idéologique et, pourquoi pas, un homme providentiel pour l'opérer, seront à même de créer un vaste rassemblement allant du centre, voire du centre-gauche, aux confins de la droite nationale. Cette synthèse étant impossible en temps de paix, il faut donc aux hommes de bonne volonté attendre patiemment la montée des périls. Lorsque les républicains, les libéraux et les conservateurs auront compris que leurs ennemis idéologiques - la gauche, les islamistes et l'extrême-droite - sont les mêmes, et que seule leur union de raison pourra les écraser, cette synthèse adviendra.

Convergence entre néo-conservatisme et bonapartisme
J'ai parlé d'« homme providentiel », et donc de providentialisme. C'est l'un des traits majeurs du bonapartisme, courant de pensée qui me définit davantage que le néo-conservatisme, lequel est pour l'heure quasi-inexistant dans le spectre politique français. On m'objecte souvent que le bonapartisme, et le gaullisme qui en est l'héritier, sont fort peu libéraux. Que le gaullisme, de surcroît, est incompatible avec l'occidentalisme qui est au cœur du projet politique que j'aimerais mettre en œuvre.

Cette vision des faits n'est pas raisonnable. Le bonapartisme comme le gaullisme visent l'intérêt supérieur de la nation. Si celui-ci implique des invariants, il oblige aussi à un certain pragmatisme en fonction du contexte. En 2009, l'intérêt supérieur de la France est évidemment, du fait de la mondialisation à laquelle elle n'a pas le poids de s'opposer, de s'insérer dans un projet qui la dépasse, qui la transcende. Certains voient dans ce projet l'Union européenne, qui est à la fois insuffisante et mal conduite. Insuffisante car, comme je crois l'avoir démontré, la culture qui réunit les pays européens, gréco-romaine et judéo-chrétienne, est aussi commune à l'Amérique du Nord. Mal conduite car elle ne repose pas, justement, sur des critères culturels, les plus importants, mais sur des frontières géographiques arbitrairement définies, comme l'Oural ou le Bosphore. Frontières qui pourraient d'ailleurs, du fait de leur inconsistance, être anéanties avec l'adhésion de la Turquie, pays de civilisation islamique, à l'Union. Un tel événement la condamnerait. Sur les ruines de cette Union européenne qui aura été une ébauche, il faudra, comme je l'ai expliqué à maintes reprises, édifier une union plus large, mais confédérale.

L'intérêt supérieur de la France, c'est aussi, avec un État qui spolie plus de la moitié de la richesse nationale, une libéralisation radicale, qui le réduise à ses quatre prérogatives « régaliennes » : la Défense, l'Intérieur, la Justice et les Affaires étrangères. L'Éducation nationale doit évidemment être privatisée, puisque c'est en son sein que la gauche forme ses cadres, mais aussi endoctrine la jeunesse française où elle lui inculque la haine de la France, du libéralisme et de l'Occident.

Toujours sur le plan de la libéralisation, la redistribution sociale contrainte (Sécurité sociale, indemnités de chômage, retraites par répartition, allocations familiales sans condition) doit également être démantelée, puisqu'elle pénalise le travail, l'épargne, l'innovation, déresponsabilise les individus et ainsi diminue leur instinct de survie. Il n'est pas interdit de voir dans la suicidaire dénatalité européenne un effet pervers de cet État-« Providence » déshumanisant.

L'intérêt supérieur de la France, c'est, enfin, et c'est un intérêt commun à tous les pays occidentaux, d'enrayer le cycle de décadence qui conduit la civilisation occidentale à sa perte : dénatalité donc, mais aussi consumérisme, obésité, pornographie, toxicomanie, hooliganisme, communautarisme, virtualisme médiatique, déculturation, etc. La réunion des pays occidentaux au sein d'une union et la déconstruction de l'État-« Providence » sont les conditions du redressement culturel et moral nécessaire à la survie de la civilisation occidentale.

Ce sont des conditions nécessaires, mais non suffisantes. La vraie Révolution conservatrice doit être intellectuelle : il faut que les esprits encore éclairés travaillent à une « Renovatio occidentalis », une renaissance des valeurs séculaires sur lesquelles l'Occident repose. Cette réforme impliquera de tirer parti des héritages du passé pour mieux se projeter dans l'avenir. Peu importe, en France, qu'elle soit inspirée tantôt par des idéaux républicains, libéraux, conservateurs, bonapartistes ou néo-conservateurs. Tous finiront par converger.

Roman Bernard



Criticus est membre du Réseau LHC.

À mon tour de « taguer » cinq blogueurs : je choisis Lomig, Rubin, L'Hérétique, Lolik et, juste pour le faire monter au classement Technorati car il le vaut bien, l'excellent Vincent Bénard.

jeudi 22 janvier 2009

La France, « fermée » aux autres cultures, vraiment ?

J'apprends aujourd'hui, dans le numéro de février de L'Histoire, et sous la plume du controversé critique littéraire Pierre Assouline, dans sa « Carte blanche », que la France, avec 13% des traductions publiées chaque année dans le monde, est le premier pays traducteur. 13%, c'est donc plus de 13 fois plus que sa proportion de la population mondiale, qui n'atteint même pas 1%. J'ai été - fort agréablement - surpris par ce chiffre, qui témoigne d'un vif intérêt des Français pour les cultures étrangères.

Je me suis aussi demandé, dans un second temps, ce qu'il faut penser des rituelles campagnes d'auto-dénigrement françaises, alimentées le plus souvent par une certaine presse anglo-saxonne, qui font de la France un pays « fermé » aux autres cultures.

Un pays vivant en autarcie culturelle consacrerait-il autant d'efforts et d'argent à l'art difficile de la traduction ? Celui-ci serait-il rentable s'il n'y avait pas, à l'aval, des lecteurs pour acheter ces livres traduits ? Il semble que le problème tienne plutôt de l'incapacité intellectuelle de nombre de Français à voir que leur pays est précisément l'inverse du pays replié sur lui-même décrit par des idéologues.

Roman Bernard



Criticus est membre du Réseau LHC.

mardi 20 janvier 2009

L'histoire par procuration

C'est donc aujourd'hui que Barack Obama succèdera à George W. Bush à la Maison Blanche. Dans la détestation excessive du président sortant, comme dans l'adoration tout aussi excessive du nouveau président, apparaît une réalité manifeste à tout observateur lucide : la relégation de la France et, au-delà, de l'Europe, au rang des spectateurs de l'histoire.

Ne boudons pas notre plaisir pour autant : comme beaucoup en France et en Europe, je me suis réjoui de la victoire de Barack Obama, un métis dont le seul parcours personnel est un appel à dépasser la « question raciale ».

Je ne pleurerai pas non plus son prédécésseur, même si, comme Lomig, je pense que les historiens jugeront plus favorablement George W. Bush que ne l'auront fait les journalistes.

La guerre en Irak fut illégitime puisque basée sur un double mensonge - la possibilité de Saddam Hussein d'agresser la région et son implication supposée dans les attentats du 11 septembre 2001 - et un outre-passement du Conseil de sécurité de l'ONU, et relativement inopportune puisque faisant éclater une nation fragile entre ses trois communautés principales. Mais la promotion d'une démocratie au cœur du Moyen-Orient, si elle fait des émules dans la région, aura été une initiative salutaire sur le long terme.

Il convient donc de ne pas accabler outre mesure George W. Bush, ni, a contrario, de penser que son remplacement par Barack Obama va changer en profondeur la politique étrangère américaine. Les États-Unis continueront à veiller jalousement sur leurs intérêts dans le monde, et personne, à part ceux qui voudraient que la France et l'Europe sacrifient les leurs, ne saurait leur en tenir rigueur. Il est toutefois probable que les partisans de gauche d'Obama en Europe n'expriment leur déception de ce président qu'ils n'ont voulu voir que comme un Noir, et pas comme un politicien talentueux... et américain.

Ces considérations somme toute banales étant faites, c'est la volonté de récupérer à leur profit l'« Obamania » par les dirigeants politiques français de droite comme de gauche qui donne l'impression d'une nation vassale, qui ne vit plus l'histoire que par procuration. Ainsi de Nicolas Sarkozy qui, lors de la tournée de campagne de Barack Obama en Europe, disait du sénateur de l'Illinois d'alors qu'il était son « copain ».

Ainsi également de Ségolène Royal, qui ose affirmer, au jour d'une cérémonie d'investiture où elle est symboliquement située à deux cents mètres de la tribune, qu'elle a « inspiré Obama ».

Ainsi enfin du CRAN, dont le président Patrick Lozès disait au soir de la victoire d'Obama qu'il était le président de tous les Noirs, et donc de ceux de France, faisant primer le facteur ethnique sur le facteur national. Une telle déclaration était synonyme tout autant d'abaissement que d'éclatement de ce qui reste de la Nation.

Le « déclinisme » ne serait d'aucune utilité, tant est ancienne la vassalisation - pour une part consentie - des nations d'Europe aux États-Unis d'Amérique. L'Europe occidentale est américanisée depuis le Plan Marshall, et, plutôt que de vouloir en vain rejeter cet apport, il convient de l'accepter, de l'assumer, de se l'approprier : il faut, en quelque sorte, que chaque Français, chaque Européen, accepte l'Américain qui est en lui.

Il n'y a pas de prix à payer à cela, puisqu'il a déjà été acquitté par l'Europe : elle n'a dû sa protection du péril communiste qu'aux États-Unis, dont elle a incorporé des éléments culturels. Hormis la langue de chaque nation européenne, il ne reste donc plus à sauver qu'une culture qui est, pour l'essentiel, commune à tous les pays occidentaux, de part et d'autre de l'Atlantique.

Si l'Europe veut sortir de son statut de spectatrice de l'histoire et cesser de s'illusionner sur des succès diplomatiques aussi modestes que le règlement partiel de la crise russo-géorgienne, si elle veut cesser de vivre l'histoire par procuration tous les quatre ans, à travers l'élection du président des États-Unis, il faudra donc qu'elle se rapproche de ces derniers, qu'elle traite avec eux d'égal à égal au sein d'une structure qui reste à inventer. Une structure politique occidentale.

Roman Bernard



Criticus est membre du Réseau LHC.

Le PS, le PCF, la LCR... et Criticus

Un peu d'humour, avec cette photo compromettante prise par « Elyas », un commentateur régulier sur Criticus, à l'occasion de l'Euro 2008.

Si mes souvenirs sont bons, ce cliché a été pris au soir de la défaite (0-2) contre l'Italie, qui a privé les Bleus des quarts de finale. Il se pourrait que l'enivrement consécutif à la débâcle soit responsable de mon assoupissement, ainsi que du fait que je ne sois pas sûr que le cliché n'ait pas plutôt été pris après France-Roumanie (0-0).

« Elyas », qui devrait bientôt ouvrir son blog et je l'espère rejoindre le Réseau LHC, espérait me faire chanter et me soutirer de l'argent, en raison de l'écriture sur mon visage de partis politiques qui n'ont pas mon adhésion. Je réponds d'abord que le chantage est un crime, passible d'emprisonnement, et qu'une telle photo n'est pas si compromettante dans la perspective de ma carrière (politique) : tant que la France est aux mains des médiocres, celle-ci a peu de chances de commencer. Et quand bien même elle réussirait à démarrer, il faudrait bien, comme Bonaparte, comme De Gaulle, et comme... Sarkozy, sacrifier au rituel de l'« ouverture » à gauche...



Roman Bernard



Criticus est membre du Réseau LHC.

samedi 17 janvier 2009

Quelle est la légitimité des organisations « représentatives » ?

La question de la légitimité, ou plutôt de la représentativité des organisations considérées comme représentatives se pose souvent au sujet des syndicats, qui pèsent au mieux 8% des salariés et prétendent s'exprimer au nom du salariat tout entier.

Elle se pose aussi avec acuité, et de la même manière, pour les organisations représentatives de minorités ethniques, culturelles, religieuses ou bien sexuelles.

Il est admis que, lorsqu'une question de société implique telle ou telle communauté, certaines organisations soient consultées en tant que représentantes de ces minorités, aussi bien par les pouvoirs publics que par les médias. On peut pourtant s'interroger sur l'origine de la légitimité de telles organisations, qui n'ont reçu aucun mandat, d'aucune communauté que ce soit, pour parler en leur nom et ainsi infléchir l'évolution de la société dans un sens prétendument conforme à la volonté de ces communautés, et correspondant en réalité surtout à leurs intérêts particuliers.

L'actualité française des derniers jours, des dernières semaines, des derniers mois a fourni beaucoup d'exemples pour lesquels une interrogation sur la réalité de la légitimité des organisations auto-proclamées comme représentatives s'impose.

Il y a d'abord eu l'« Affaire Longuet », en novembre dernier, au cours de laquelle l'association « Couleurs Gaies » avait demandé l'exclusion du sénateur de son parti, l'UMP, pour avoir tenu des propos jugés comme offensants. L'empoignade qui avait suivi mon billet avait été l'occasion d'une discussion sur les thématiques relatives à l'homosexualité.

Parmi celles-ci, il en est deux, ou plutôt une double, qui revient de manière récurrente dans le débat public : l'ouverture, en France, du droit au mariage et donc à l'adoption pour les couples homosexuels. C'est évidemment une revendication des associations « représentatives » des homosexuels, à laquelle je suis opposé - mais je n'irai pas manifester ma désapprobation si, ce qui est probable, elle est satisfaite.

Je me demande simplement si le mariage et l'adoption sont réellement une demande émanant d'une majorité des Français homosexuels. Il est très difficile de l'établir, mais le fait que cette thématique ait fait subitement irruption dans le débat public français, à la faveur du mariage de deux hommes à Bègles par Noël Mamère, en juin 2004, doit rendre sceptique sur la représentativité d'une telle évolution.

Rappelons que, lors de l'adoption du Pacs en 1999, la majorité socialiste avait opposé un démenti formel à l'opposition de droite, menée par Christine Boutin, qui accusait la Gauche plurielle de vouloir préparer le terrain au mariage homosexuel.

En 2004, lors de l'affaire de Bègles, le premier secrétaire du PS de l'époque, François Hollande, et sa concubine d'alors, Ségolène Royal, nouvelle présidente de Poitou-Charentes, s'étaient tous deux prononcés contre. En 2006, lors de la primaire pour l'investiture, Ségolène Royal avait déclaré au magazine Têtu qu'elle y était, finalement, favorable. Je doute que les mœurs aient tant changé en deux années qu'elles justifient un tel revirement.

Il y avait dans cette déclaration une volonté de se concilier la communauté homosexuelle, afin notamment de concurrencer Dominique Strauss-Kahn sur ce point, ce dernier s'étant prononcé dès 2004 favorablement. C'est donc pour des raisons électoralistes que Ségolène Royal, socialement conservatrice, avait changé d'avis. Il est possible de se demander si cette volte-face était nécessaire d'un point de vue électoral, et si, surtout, les militants homosexuels du Parti socialiste allaient se prononcer sur une question qui les concerne, certes, mais n'engageait ni l'avenir du Parti, ni, à plus forte raison, celui du pays qu'ils voulaient gouverner.

L'offensive de Tsahal contre le Hamas, à Gaza, a permis de se reposer le même type de question : malgré son appel à manifester pour soutenir l'offensive israélienne - ce qui, en France, n'a aucun sens - le CRIF a subi un échec cuisant, puisque les manifestations n'ont rassemblé que quelques milliers de personnes, soit bien moins que les centaines de milliers de Juifs vivant en France.

De la même manière, sur les quelque cinq ou six millions de musulmans vivant en France, plusieurs dizaines de milliers seulement ont manifesté pour soutenir le Hamas.

Demandons-nous donc ici si le CRIF et l'UOIF sont réellement légitimes pour représenter respectivement les Français juifs et musulmans. Il est permis de penser le contraire, et donc de s'étonner que les médias, les dirigeants politiques, cherchent tant à se concilier ces organisations, à tenir des propos ayant l'heur de leur seoir.

La remarque vaut également pour l'inénarrable CRAN et sa très récente et tout aussi ridicule opération faisant intervenir un pseudo-sosie de Barack Obama. D'autant qu'il est périlleux de définir une identité « noire ». Quel est, en France, le point commun entre un Antillais, un Africain chrétien, un Africain musulman ? Et en quoi l'affirmation d'un point commun superficiel - le phénotype - va-t-il améliorer de quelque manière que ce soit le sort des Français de couleur noire ?

Le caractère douteux de la représentativité de ces organisations devrait conduire les mondes politique et médiatique à cesser de les choisir comme interlocuteurs, et, pour le premier, à arrêter de financer des associations qui confisquent la représentation des minorités. Mais telle n'est pas apparemment pas la volonté du politique, qui prétend parler à tous les Français et traite ceux-ci selon leur appartenance réelle ou supposée à des communautés dans lesquelles il les enferme.

Roman Bernard



Criticus est membre du Réseau LHC.

jeudi 15 janvier 2009

Les manipulations médiatiques du CRAN

J'ai reçu ce matin-même, à mon adresse courriel « Criticus », un message lapidaire :

En congés à Paris avant l’investiture, Barack Obama a eu la surprise d’être contrôlé par des policiers qui ne l’ont pas reconnu.
Alors qu’il faisait son footing dans le jardin des Tuileries avant de regagner le Crillon, Barack Obama été interpelé par des policiers qui, sans le reconnaître, lui ont demandé ses papiers sous l’oeil médusé des passants.

Filmée par l’un d’entre eux, la scène est disponible en vidéo sur Dailymotion.


Intrigué, j'ai cliqué sur le lien et suis arrivé sur la vidéo donc, postée sur la « chaîne officielle » du Conseil représentatif des associations noires (CRAN). Je la reproduis ci-dessous :



Que voit-on, donc, sur cette vidéo ? Un homme absolument pas ressemblant à Barack Obama - bon, récemment, on m'a bien dit que je ressemblais à Karim Benzema, il faut donc croire que certains d'entre nous ne sont pas particulièrement physionomistes -, s'exprimant dans un anglais à peu près aussi bon que celui de Jean-Pierre Raffarin, et se faisant passer pour le président-élu des États-Unis d'Amérique. Quand bien même les policiers eussent été d'excellents locuteurs de la langue anglaise, ils n'auraient pas pu comprendre la prétention de ce « Barack Obama » de pacotille, s'exprimant dans un mauvais anglais donc, mais surtout courant dans une piètre tenue de jogging, sans protection policière, au Jardin des Tuileries, et cela à quelques jours de son investiture ! Si j'avais été policier, je n'aurais pas interpellé le pseudo-Barack Obama. Mais si, malgré tout, il avait persisté dans son usurpation d'identité, j'aurais appelé l'hôpital psychiatrique le plus proche pour procéder aux examens cliniques de rigueur.

Procédé grossier... et grotesque
Le procédé utilisé par le CRAN serait habile s'il n'était par trop grossier. Au début de la vidéo, on voit les mêmes policiers contrôler un homme âgé que le CRAN et ses alliés communautaristes qualifient de « blanc ». Il n'y a donc rien de « raciste » à ce que, dans le même temps, une personne « de couleur » - je ne supporte pas cette expression, mais il faut bien user de la même langue que ses ennemis - soit contrôlée.

L'homme ne ressemblant pas du tout à Barack Obama - ou alors, je vais me mettre à signer des autographes Karim Benzema, moi -, il n'est pas davantage étonnant qu'il soit interpellé. On peut reprocher aux policiers qui l'approchent de ne pas connaître des rudiments d'anglais, ce qui, dans la ville éminemment touristique qu'est Paris, serait sans doute nécessaire. Mais un nouveau venu parle anglais, et a raison de ne pas accorder trop d'importance aux protestations baragouinées du pseudo-président-élu.

Que cherche le CRAN, ici ? À frapper l'opinion - en se servant de tous les canaux disponibles, y compris les blogs, et même les blogs hostiles à sa démarche différentialiste - pour lancer sa campagne contre les « contrôles au faciès ».

Parallèle odieux
Cette campagne coïncide étrangement, comme cette vidéo en atteste par ailleurs, avec l'investiture du nouveau président des États-Unis. Le but est de dire que, alors que les États-Unis ont élu un président métis, la France, elle, « le » traite comme un délinquant. Un parallèle odieux, puisque la situation des Afro-Américains aux États-Unis, réduits en esclavage pendant deux siècles et soumis à la ségrégation jusqu'aux années 1960, est absolument incomparable avec celle de l'essentiel des immigrés en France. Les seuls descendants d'esclaves, en France, sont les Antillais, Guyanais et Réunionnais, mais aussi, et ce sont les plus nombreux, les Français d'ascendance européenne. Le rédacteur de ces lignes est très certainement le descendant - entre autres - d'esclaves gallo-romains et de serfs français médiévaux. À l'inverse, les enfants d'immigrés d'origines maghrébine, subsaharienne et asiatique sont tous des descendants de salariés.

Ajoutons, comme nous l'avons dit lors de la polémique déclenchée par Éric Zemmour sur les « races », que le CRAN est mal placé pour dénoncer le racisme supposé des Français, alors que sa nature-même est raciale.

Mais en tout état de cause, le CRAN aura du mal à généraliser le racisme à l'ensemble des policiers français et du peuple qu'ils protègent avec un procédé aussi bidonné. C'est pour cela que je n'ai pas craint de publiciser cette initiative ridicule.

Roman Bernard



Criticus est membre du Réseau LHC.

samedi 10 janvier 2009

La leçon du « Che » (1)

À lire aussi, mon article consacré à la seconde partie, Guerilla.

C'est d'un œil attentif que j'ai vu le premier opus du diptyque consacré à l'épopée de Che Guevara, L'Argentin. Ayant beaucoup apprécié le film sur la « Bande à Baader », diffusé à l'automne dernier, j'ai été particulièrement soucieux de scruter ce qui, dans chacun des deux films, concorde, notamment en termes de mémoire des insurrections marxistes. J'ai également eu à l'esprit un autre diptyque récent, celui dédié à Jacques Mesrine, même si l'analogie n'est que partielle pour ce dernier.

Hormis la présentation de la police et de l'armée régulières ouest-allemande et cubaine sous les traits de gros nigauds bornés, quasi-fascistes, et forcément moins héroïques que les insurgés qui leur faisaient face, les dissemblances sont pourtant grandes entre les deux films. Le film allemand présente crûment et sobrement les événements qui ont conduit de jeunes Ouest-Allemands à prendre les armes contre une société qu'ils jugeaient oppressive, et par là même le symbole du mal à abattre.

Il ne tait rien de l'horreur que constitue, pour des esprits raisonnables et modérés, la parfaite bonne conscience de gens prêts à tuer des innocents au nom de la Justice.

Bien sûr, le film de Soderbergh ne verse pas non plus dans l'apologie béate de la vie d'Ernesto Guevara, des exécutions sommaires qu'il a perpétrées et de sa complicité dans l'établissement du régime castriste, dont on sait aujourd'hui par l'expérience qu'il n'a rien de meilleur que la dictature de Batista qu'il a renversée en 1959. Il rappelle par ailleurs que le caractère marxiste de la Révolution cubaine ne s'est dessiné que sur le tard, avec le ralliement des communistes cubains à Fidel Castro. Un ralliement qui suscita la méfiance du « Che », lequel exhorta - en vain - le futur Lider Maximo à ne pas substituer l'hégémonie soviétique à l'impérialisme américain.

Les raisons d'un malaise
Mais en dépit de l'interprétation remarquable du personnage par Benicio Del Toro, qui émerge dans un casting assez pauvre, j'ai éprouvé un certain malaise devant le portrait romancé qui est fait d'un homme qui n'est jamais qu'un criminel de guerre.

Mon but n'est pas de nier les qualités humaines que pouvait avoir Guevara, et qui sont dramatisées dans le film : volonté d'alphabétiser les paysans cubains pour en faire des citoyens libres, condamnation (à mort) du pillage de ces mêmes paysans par des guerilleros déserteurs, refus des exactions consécutives à la victoire, avec notamment la scène ou le « Che » ordonne à certains de ses hommes qui avaient volé la voiture d'un ennemi vaincu de la lui rendre, et de continuer vers La Havane... à pied.

On ne saurait non plus contester la charge héroïque, érotique même, du discours que le « Che » prononce à la tribune de l'ONU, où il prévient les autres États latino-américains que pour le peuple cubain, ce sera Patria o Muerte, la patrie ou la mort. Ni, pareillement, de l'interview qu'il accorde à des journalistes américains, où Guevara affirme que les révolutionnaires authentiques sont guidés par l'« amour ».

J'ai compris au cours du film la nature de mon malaise : celui d'une impuissance de la raison et de la modération face à un discours manichéen, mystique, millénariste, toujours plus porteur que celui de la rigueur, de la complexité et de la cohérence, le premier s'adressant au cœur des hommes, le second à leur intellect seulement. J'ai compris la nature de mon malaise, et ai ainsi pu m'expliquer le dépit que l'honnête homme est en droit d'éprouver devant le spectacle de jeunes personnes affublées de t-shirts à l'effigie du « Che » ou de risibles keffieh palestiniens.

Il est en effet tragique, d'un point de vue politique, de constater qu'un homme qui a recouvert ses crimes du voile de la vertu sera toujours plus admiré et écouté qu'un vrai démocrate, qui n'aura pas paré et orné son œuvre publique de mots trompeurs.

Désolant, de voir que l'histoire a davantage retenu le nom de Marat que de Condorcet.

Pour un « messianisme politique »
Cette séduction, cette fascination qu'exercent les extrémismes, notamment ceux de gauche, posent un défi capital aux défenseurs de la démocratie libérale. Aussi déplorable que soit l'audience rencontrée par les discours extrêmes, notamment dans des périodes de crise comme celle qui agite actuellement le Proche-Orient, les républicains, libéraux, démocrates, modérés et conservateurs ne peuvent faire comme si ce succès des extrémismes ne les obligeait pas à revoir leur méthode, à l'adapter même pour une certaine part à celle des ennemis de la démocratie libérale.

Je veux dire par là, pour reprendre la métaphore précédemment employée, que tant que les défenseurs de la démocratie libérale ne s'adresseront pas aussi au cœur des hommes, celle-ci sera toujours à la merci des communistes, des fascistes et des extrémistes religieux de tout ordre. Il faut, en somme, opposer à tous les extrémismes une forme de messianisme politique, qui puisse promouvoir les idéaux et les valeurs de la démocratie libérale, tout en détournant des extrêmes celles et ceux, jeunes le plus souvent, qui aspirent à l'utopie. Il ne sera possible de concurrencer les extrémistes, et, au final, de les vaincre, que sur leur propre terrain, celui de la prédication, du prosélytisme et de la conversion. Cette fonction quasi religieuse que je confère au politique suscitera probablement l'incrédulité, voire la méfiance de mes amis libéraux. Puissent les événements qui les contraindront à se ranger à cette idée ne pas être trop tragiques.

Roman Bernard



Criticus est membre du Réseau LHC.

À lire aussi, le billet réalisé avec Gief.

mardi 6 janvier 2009

Ne pas importer le conflit israélo-palestinien en France... oui, mais comment ?

Le chef de l'État a déclaré aujourd'hui qu'il « ne saurait tolérer » que l'actuel épisode du conflit israélo-palestinien ne « se traduise par des violences communautaristes » en France, en réaction au lancement d'une voiture incendiée contre une synagogue de l'agglomération toulousaine, hier soir. Dans un communiqué au ton chiraquien, l'Élysée affirme que « [l]'unité nationale, la solidarité entre tous les Français et les résidents étrangers en France, autour des efforts accomplis par la diplomatie française pour apporter sa contribution à la recherche de solutions justes et équilibrées constituent la seule réponse possible et la seule attitude digne de notre pays dans les circonstances tragiques que vit le Proche-Orient ». Il n'y aurait que des raisons de louer la volonté de rassemblement prônée par le président de la République, si celui-ci n'était pas précisément à blâmer pour ses initiatives répétées en direction des communautés, mettant justement à mal le thème de l'unité nationale qui l'a fait élire en 2007.

Ainsi, lors d'un dîner du CRIF l'an dernier, de la proposition, heureusement abandonnée depuis, de faire parrainer par chaque élève de CM2 un enfant juif déporté lors de la Shoah. Voici ce que j'avais écrit à l'époque, dans un billet écrit en partenariat avec l'excellent dessinateur Gief.

Regrettons [...] que Nicolas Sarkozy, en faisant « parrainer » à la rentrée prochaine par chaque élève de CM2 un enfant juif déporté pendant la Seconde guerre mondiale, relance la concurrence victimaire des communautés, qui n'en avaient pas besoin. Plus on imposera ces exercices de mémoire sur le génocide des Juifs, plus les autres communautés seront revendicatives, sans pour autant, comme on l'a vu pour la lettre de Guy Môquet, que la connaissance historique ne progresse. [...] Le dessin de Gief, qui reprend le concept de la boîte de Pandore des revendications communautaires, que s'apprête donc à ouvrir le chef de l'État, exprime bien la concurrence victimaire qu'une telle initiative risque d'attiser.


Il ne s'agit pas de faire de Nicolas Sarkozy ni du CRIF les responsables des violences inter-communautaires que provoque en France l'affrontement entre Tsahal et le Hamas.

Les seuls responsables en sont ceux, à l'évidence, qui commettent de telles violences.

Il ne s'agit pas non plus d'établir un lien entre mémoire de la Shoah et conflit israélo-palestinien, ce que font les révisionnistes, négationnistes et autres dieudonnistes, remettant celle-là en cause pour pouvoir prendre parti dans celui-ci.

Mais dans une telle situation de tension, qui ne date pas d'hier, la sagesse du politique devrait consister à ne pas exacerber les identités communautaires comme le Président a pu le faire par le passé. Et, in fine, à rejeter en France le multiculturalisme, dont l'« antiracisme » est le vecteur.

Roman Bernard



Criticus est membre du Réseau LHC.

dimanche 4 janvier 2009

2009, « année de l'Europe en Europe »

2008 aura davantage familiarisé les Français avec les institutions européennes, grâce à une présidence française du Conseil européen dont le LHC Xerbias a raison de dire qu'elle a été un réel succès.

Elle l'a été essentiellement pour des causes conjoncturelles, avec la coordination réussie par Nicolas Sarkozy des réponses européennes aux deux crises russo-géorgienne et financière, intervenues au tournant de l'été. Pour le reste, la France a, comme chaque État-membre prenant la présidence tournante, assuré une forme de magistère de l'Union européenne, qui lui a permis de pousser des dossiers dont je suis bien placé pour savoir que certains étaient dans les cartons bien avant le 1er juillet de l'année dernière. Cette nuance étant apportée au bilan triomphaliste fait par le chef de l'État lors de ses traditionnels vœux, où il a encore parlé abusivement de « présidence de l'Union européenne », il faut reconnaître à ce dernier d'avoir su la mener à bien.

Si 2008 a été, en quelque sorte, « l'année de l'Europe en France », 2009 sera « l'année de l'Europe en Europe », avec les élections parlementaires de juin prochain.

Indifférence des anciens médias, utilité des blogs
Il est fort probable, cependant, que les médias français, la présidence française étant terminée, renouent avec leur relative indifférence à l'égard des élections européennes dont on sait pourtant l'importance, surtout depuis l'élargissement de la procédure de codécision permis par les traités d'Amsterdam en 1999 et de Nice en 2003, laquelle procédure donne des pouvoirs très importants au Parlement européen de Strasbourg.

Aussi réponds-je présent à l'appel lancé par un blogueur influent pour débattre de la campagne parlementaire européenne sur les blogs. Moins téméraire que Jacques Attali, qui avait justement prédit que la campagne présidentielle française de 2007 se jouerait sur le thème de l'identité nationale, je me contenterai ici d'espérer que les questions relatives à la culture européenne prendront le pas sur celles liées à l'économie. La crise financière, toutefois, me laisse peu de chances d'avoir raison.

Parlons culture
Cette nécessité de traiter le thème de l'identité culturelle de l'Europe va apparaître manifeste avec la rituelle agitation de la question turque par les souverainistes, même si, à l'évidence, les élections à venir n'ont aucune forme de rapport avec elle.

On peut supposer que, comme à leur habitude, ils affirmeront leur refus de l'entrée de la Turquie dans l'Union européenne pour deux types d'arguments tout aussi spécieux l'un que l'autre. Ces arguments seront d'ordre géographique, avec l'invocation des fameuses frontières que ne sont pas le détroit du Bosphore et celui des Dardanelles, ou religieuses, alors que, si ce dernier facteur a son importance, il n'est que partiel, celui qui doit conduire au rejet de la candidature turque étant culturel, civilisationnel. Il sera donc utile, dès que les Dupont-Aignan, Villiers et Le Pen préempteront le débat électoral pour y imposer la question turque, de débattre des véritables raisons pour lesquelles la Turquie ne peut pas intégrer l'Union européenne, et, au-delà, de définir plus précisément la culture européenne.

Il est en effet urgent que l'identité européenne cesse d'être appréhendée selon de purs critères géographiques et socio-économiques, en un mot technocratiques, et le soit davantage sur le plan de la civilisation, c'est-à-dire à la fois de l'histoire et de la culture. Ainsi, la définition que je donnais de l'Europe et de son identité dans une intéressante discussion avec le même Xerbias deviendra plus claire : l'Europe est la partie du continent eurasiatique où prédomine la civilisation occidentale. Elle n'est donc, à cet égard, qu'un sous-ensemble de l'Occident. Je me saisirai de toutes les occasions possibles pour réitérer cette conception. Je sais bien que l'on me reprochera de « radoter ». Que ma position, aussi étrangère à celles des nationalistes et des européistes que des américanolâtres, semblera à certains incohérente. Mais, à ma connaissance, je suis le seul blogueur de langue française à la tenir. Et il se pourrait, si toutefois la campagne venait à porter sur les questions de civilisation, que cette position soit la plus pertinente.

Roman Bernard



Criticus est membre du Réseau LHC.

jeudi 1 janvier 2009

2008, annus sarkozis (bis)

Quelle meilleure manière de dresser un bilan de l'année écoulée que de reproduire le billet « 2007, annus sarkozis » ? Hormis bien sûr les éléments de contexte, je n'en retrancherais pas ni n'y ajouterais une ligne, ce qui aurait plutôt tendance à prouver que rien n'a vraiment changé en France depuis un an.

Sur un plan personnel et lié à ce blog, 2008 a notamment été marquée par mon séjour à Shanghai. Plutôt que de faire un nouveau billet récapitulatif, je préfère en préparer un sur les perspectives pour 2009, que je publierai donc après celui-ci.

Si Time a préféré choisir Vladimir Poutine comme « Person of the Year », ce qui se justifie par l'importance acquise par le président russe sur la scène internationale, pour un blog français, la personnalité de l'année, qu'on l'abhorre ou qu'on le révère, qu'on le dédaigne ou qu'on s'en amuse (un quart de chacun de ces sentiments en ce qui me concerne), ne peut être que Nicolas Sarkozy : il a marqué l'année politique et médiatique française, de la Porte de Versailles, le 14 janvier, où il a été investi par les militants du parti libéral-conservateur comme candidat à l'élection présidentielle, jusqu'aux sables d'Egypte, où il a mêlé vie sentimentale et politique internationale, dans un style qu'on ne peut, faute de mieux, définir que comme purement sarkozyen. Il convenait donc, au crépuscule d'une année dont on ne mesure pas encore bien l'importance pour l'avenir de la France, de s'attacher à retracer, en un récit personnel, l'année 2007, annus sarkozis par excellence.

Il semble évident de dire que le destin de la France et celui de Nicolas Sarkozy se sont confondus cette année. Si l'on faisait un « nuage de tags » général des médias et blogs français, on verrait apparaître, surdimensionnés, les mots « France », « Sarkozy » et « Nicolas », ne laissant que peu de visibilité aux « Royal », « Ségolène », « Bayrou », « François », « Parti socialiste » et autre « MoDem ».

Mais puisque, ce que notre nouveau président de la République semble ignorer, la présence médiatique ne fait pas tout, intéressons-nous aux péripéties de l'élection de Nicolas Sarkozy à la magistrature suprême. La difficulté, quand on fait oeuvre d'historien, même du temps présent, est de se laisser influencer par les derniers événements. C'est un travers auquel peu de journalistes, obsédés par la dernière info, échappent, et ceux de Time, pour y revenir une dernière fois, ont probablement été influencés par le mois de décembre triomphal du maître du Kremlin.

On pourrait considérer, du fait de l'ampleur du résultat du 6 mai dernier (six points d'écart, soit plus de deux millions de voix de différence avec la candidate socialiste), que l'élection de Sarkozy a constitué une formalité. En fait, si l'on se replace un an en arrière, on se souviendra, sondages de l'époque aidant, que le face-à-face entre un ministre de l'Intérieur associé au mauvais bilan de Jacques Chirac et de Dominique de Villepin -qui ne l'ont d'ailleurs guère aidé à être élu-, usé par cinq années de surexposition médiatique -arme à double tranchant dont il abusa-, et une « Madone des sondages » en plein essor, galvanisée par son triomphe face au classique mitterrandien Laurent Fabius et au moderne social-démocrate Dominique Strauss-Kahn lors de l'investiture socialiste, s'annonçait très indécis.

C'est à partir de janvier -et cela explique l'importance de l'année 2007 pour lui- que Nicolas Sarkozy a gagné l'élection, au moment précis où il a troqué son costume balladurien, orléaniste, mi-libéral mi-conservateur, dans lequel il avait paru si engoncé à Bercy en 2004, pour celui du tribun bonapartiste, n'hésitant pas à annexer le national et le social, jusque-là chasses gardées du Front national et du Parti socialiste. Alors que Ségolène Royal, lancée par sa victoire picto-charentaise de 2004, puis propulsée par la crise de leadership issue de la scission du PS lors du référendum européen raté de 2005, donnait le ton de la campagne jusqu'à la fin de l'année 2006 -même lorsqu'elle commettait ses trop fameuses « bourdes orientales »-, le thème de la concorde nationale, poussé par Henri Guaino et exploité par le candidat Sarkozy début 2007, a donné à ce dernier la main jusqu'à sa confortable élection à la tête de l'Etat. Dès le mois de janvier, tous les sondages donnaient Sarkozy en tête au premier tour et vainqueur au second. Même l'ascension de François Bayrou dans les sondages, lui qui menait également une campagne que l'on peut qualifier de bonapartiste, mais qui refusait, au contraire de la très patriote Ségolène Royal, de s'immiscer dans la querelle de l'hymne et du drapeau qui allait déterminer l'issue générale du vote, ne devait pas contester la suprématie de Nicolas Sarkozy. En fait, le phénomène François Bayrou, aux mois de février et mars surtout, a davantage profité des errements de la campagne de Ségolène Royal, essoufflée par le tempo sarkozyen et en panne d'idées nouvelles, qu'il n'a réellement inquiété l'hôte de l'Elysée à venir.

Quant à Jean-Marie Le Pen, si le souvenir du 21 avril 2002 tourmentait encore les consciences des états-majors politiques, des salles de rédaction et surtout des instituts de sondages, la récupération de ses rares bonnes idées par Nicolas Sarkozy, concernant l'identité nationale, lui avait déjà assuré un profitable transfert de voix frontistes en sa faveur. Si certains, à gauche, s'en sont indignés, je n'y vois que des motifs de satisfaction : contrairement à Mitterrand, à Chirac et à Jospin, Sarkozy a su faire chuter le leader d'extrême-droite -puis son parti aux élections législatives subséquentes-, qui souillaient depuis 25 ans par leurs outrances les thèmes, éminemment respectables, de la nation et de la patrie.

Il a su ramener à la République les brebis égarées du populisme, et le Parti socialiste, conscient qu'il doit réaliser l'« union de la gauche » s'il veut revenir au pouvoir, serait bien inspiré d'en faire autant avec les électeurs de la LCR, dont les idées ne sont guère moins dangereuses que celles du Front national. Le PS doit aussi pouvoir convaincre ces citoyens désespérés.

22 avril, Sarkozy est en tête du premier tour avec 31 % des suffrages et une réserve de voix qui, avec les 10 % de Jean-Marie Le Pen, les 2 % de Philippe de Villiers et la moitié des 18 % de François Bayrou, le place en position très favorable pour le second. Deux semaines plus tard, après un débat d'entre-deux-tours raté mais où il a nettement dominé son inexpérimentée adversaire, il est élu, par un score large mais qui, du fait de la manifeste différence de compétence entre les deux candidats, m'a semblé un peu court. Il faut dire que, si certains blogueurs comme Cratyle accusent primairement les journalistes, majoritairement de gauche, d'être sarkozystes, le candidat de l'UMP a subi une campagne de diabolisation qui m'est apparue comme la contrepartie de l'auto-promotion permanente qu'il opère dans tous les médias depuis son arrivée Place Beauvau, en 2002. Ceux qui croient, parce que les patrons de presse sont de droite et sarkozystes, que les contenus de leurs médias le sont automatiquement, méconnaissent la nature humaine, et en particulier journalistique, que je connais bien : il n'y a rien de pire pour un journaliste que d'être suspecté de complaisance à l'égard du politique.

Certains journalistes français emploient ainsi un zèle admirable à s'opposer au pouvoir alors que, sur le plan économique notamment, ils sont en partie d'accord avec lui. L'anti-sarkozysme affiché des journalistes français a donc, c'est mon postulat, empêché une victoire écrasante de Nicolas Sarkozy. Il a aussi évité, en jouant sur le fantasme de la « vague bleue » aux élections législatives, une trop large majorité UMP, consolidant ainsi une opposition socialiste qui ne l'avait pas mérité par la consistance de ses propositions lors de la campagne législative. Et qui, du reste, n'en a guère profité depuis juin pour proposer une réelle alternative à la politique menée tambour battant par le gouvernement Fillon.

17 juin, le triomphe est total, Sarkozy est légitime -contrairement à Chirac en 2002 qui n'était que le candidat de l'anti-lepénisme-, il dispose d'une nette majorité à l'Assemblée nationale et le gouvernement qu'il a nommé lui est soumis et dévoué.

La question centrale, dès lors, est de se demander ce qu'il a fait de ce triomphe. L'ouverture ? Pourquoi avoir voulu tuer un Parti socialiste déjà mort ? N'était-il pas plus urgent de conduire les réformes dont il avait martelé qu'elles étaient indispensables ? On peut objecter que cette main tendue au centre et à la gauche avait pour but d'asseoir l'autorité du gouvernement, avant d'entamer la périlleuse marche des réformes. On a pu constater, cependant, que les syndicats étudiants et de salariés ont été peu sensibles à la présence de personnalités de gauche dans le gouvernement. Leurs revendications, qui avaient pour objet de vider les réformes annoncées de leur substance, n'étaient pas moins radicales que s'il s'était agi d'un pur gouvernement de droite. Et si, médiatiquement et officiellement, Sarkozy a gagné les bras de fer de la réforme de l'Université, du service minimum et de la réforme des régimes spéciaux de retraite, ce qui lui permettait de sauver la face aux yeux de son camp, assez vite inquiet de la volonté réformatrice de son champion, il a dû, au passage, abandonner l'indispensable sélection à l'entrée de l'Université, concéder une loi sur le service minimum inapplicable et consentir à ce que les aménagements probables de la réforme des régimes spéciaux soient plus importants que les économies qu'elle devrait permettre. Sarkozy, en la matière, a préféré la communication à l'action, et a largement feint de mener des réformes plutôt bâclées.

La « rupture » sarkozyenne s'est assez vite muée en une classique continuité mitterrando-chiraquienne. Il est, certes, encore trop tôt pour juger du bilan de Nicolas Sarkozy et de la réalité des réformes déjà opérées. Mais il n'est pas sûr que les opérations de diversion sur la scène internationale, avec les infirmières bulgares, les membres de l'Arche de Zoé ou Ingrid Betancourt, suffisent à faire oublier l'inconsistance des actions entreprises. Surtout si les « coups » médiatiques de Sarkozy consistent à afficher une complaisance coupable à l'égard de dictateurs tels que Mouammar Kadhafi.

Les affaires de coeur du chef de l'Etat, du reste, ne pourront masquer bien longtemps aux Français l'état de leur pays, que Sarkozy avait décrits en termes apocalyptiques lors de la campagne avant de les tempérer prodigieusement une fois au pouvoir. Puisque notre pays, dont l'histoire est une succession de cycles d'inexplicables déclins et de spectaculaires sursauts, fonctionne surtout grâce au moteur de « l'homme providentiel », croyance que le bonapartiste que je suis a faite sienne, on peut d'ores et déjà affirmer, après sept mois de sarkozysme, ce que je redoutais dès le mois d'août : la France au Bois Dormant attend toujours son Prince Charmant. Mais, puisque les changements d'année sont propices aux indulgences et aux résolutions, je serais donc indulgent envers notre président en espérant qu'il sera résolu, en 2008, à ne plus perdre davantage de temps dans la conduite des réformes. Sans quoi sa crédibilité de rénovateur de la France s'en trouvera gravement obérée, et avec elle la chance que la France, société immobile depuis un quart de siècle, embrasse enfin la modernité.

Bonne année 2008 à toutes et à tous !


Et donc, bonne année 2009, en espérant que Criticus survivra à mon manque de temps.

Roman Bernard



Criticus est membre du Réseau LHC.