samedi 28 février 2009

LHC, l'accélérateur de blogs


Le Réseau LHC a un an. Ne comptant à l'origine que les deux créateurs, Lomig et moi-même, il réunit aujourd'hui 30 blogueurs. J'ai déjà expliqué les raisons qui m'ont conduit à cette création. Il s'agissait de regrouper des blogueurs autour de trois valeurs en apparence consensuelles, mais dont les applications ne sont pas acceptées par tous : liberté, humanisme et esprit critique. Nous ne savions pas qu'en faisant un acronyme de ces trois valeurs, nous obtiendrions le nom d'un célèbre accélérateur de particules, le Large Hadron Collider du CERN, situé dans la région de Genève.

Le « L » signifiait, une fois décodé, liberté économique et liberté absolue et sans condition d'expression, ce qui impliquait de fermer la porte d'entrée aux antilibéraux (mais pas aux non-libéraux) et à ceux qui acceptent des restrictions légales à la liberté d'expression, notamment lorsqu'il est question de religion ou de mémoire.

Le « H » faisait référence à un humanisme laïque, à défaut d'être explicitement athée.

Quant au « C », il était la conséquence pratique du « L » en matière de liberté d'expression. Le comité directeur, formé au départ de Lomig et moi-même, puis renforcé par la suite par René Foulon, Rubin Sfadj et Lolik, valide ou non les candidatures selon l'appréciation que chacun se fait de l'adéquation du blog avec les trois valeurs précitées, le choix étant établi par un vote à la majorité simple.

Valeurs communes et pluralisme
C'est ainsi que LHC a pu concilier attachement à des valeurs communes et grand pluralisme politique et idéologique, puisque notre réseau transcende largement le traditionnel clivage gauche-droite. Si LHC est de tendance globale libérale, une forte minorité de membres est constituée de non-libéraux. Ainsi s'est formé un espace de discussions et de débats politiques.

Bien sûr, le but était aussi d'ordre utilitariste, puisqu'il s'agissait également de donner plus de visibilité aux blogs membres et aux idées qu'ils défendaient, et c'est pourquoi j'ai repris l'analogie avec le Large Hadron Collider pour parler d'« accélérateur de blogs ». Le bien-fondé de LHC ne s'est jamais démenti à cet égard.

Le succès de LHC est, enfin, humain. Centralisme parisien oblige, nous nous retrouvons régulièrement dans la capitale pour des dîners-réunions. Cela a permis, si j'ose dire, de « mettre du réel dans le virtuel », en tissant des liens amicaux avec des blogueurs avec lesquels nous sommes liés par des valeurs sans pour autant être d'accord sur tout.

À lire aussi, les articles d'Aymeric Pontier, de Libertas, de Lolik, de Lomig, de René Foulon, et de Rubin Sfadj.

Arborescence de cette célébration à retrouver sur Pearltrees.

Roman Bernard



Criticus est membre du Réseau LHC.

Pour vous abonner au flux RSS de LHC, voici l'adresse à suivre, qui agrège les 30 flux.

Vous pouvez proposer la candidature de votre blog au Réseau LHC.

Lisez la Charte du Réseau LHC, que doivent respecter les membres.

Vous pouvez retrouver LHC sur Cozop, sur Twitter, et sur Facebook, à ces trois lieux de rencontre différents.

Sept blogs

Deuxième chaîne en seulement trois articles, avec l'invitation de Lomig et du Chafouin à donner la liste de mes sept blogs de prédilection. On ne s'étonnera pas que quatre d'entre eux soient membres du comité directeur du Réseau LHC, dont nous célébrons le premier anniversaire aujourd'hui. Ni que, des sept blogs, deux soient précisément ceux qui m'ont « tagué » dans cette chaîne : je ne pouvais pas ne pas les mettre dans la liste. Mon choix s'est arrêté sur des blogs politiques et/ou polémiques, que j'ai pu suivre sur la durée. Pour certains, cela fera bientôt deux ans que je lis leurs écrits, et réciproquement. Les sept blogs que j'ai choisis ne sont d'ailleurs pas forcément proches de mes convictions politiques, même si je partage avec tous un certain nombre de valeurs fondamentales sans lesquelles la discussion et le débat ne seraient pas possibles sur la durée. J'ai également privilégié une certaine qualité d'écriture, qui est selon moi indispensable à l'expression d'une pensée construite et originale.

1) Expression libre (Lomig) : c'est avec lui que j'ai fondé le Réseau LHC, et il est devenu, ce faisant, un ami. Je suis son premier commentateur, et inversement. J'ai l'honneur d'être régulièrement cité dans ses « Conseils de lecture », et je le cite aussi fréquemment. Nous sommes d'accord en pratique sur (presque) tout, mais pour des raisons fondamentalement différentes : là où Lomig défend, en bon libertarien, les libertés individuelles, je m'inquiète de la décadence de la civilisation. Nous avons fini, à force de débats à bâtons rompus chez lui ou chez moi, par réaliser que ces deux combats sont précisément les mêmes. J'apprécie particulièrement la cohérence de sa vision du libéralisme et le courage de ses prises de position sur l'islamisme. Je lui reconnais également un véritable talent pour susciter et conduire le débat, avec peut-être une vocation (future ?) d'animateur d'émissions politiques. Dans la bataille des idées qui s'opère sur la Toile, Lomig est un indéfectible allié : nous sommes tous deux d'accord pour voir dans l'État-« Providence » castrateur et liberticide et le fondamentalisme islamique les deux principales menaces qui pèsent aujourd'hui sur la liberté et la civilisation. Nous sommes donc alliés pour longtemps.

2) Stalker (Juan Asensio) : « érudit » est le premier mot qui me vient à l'esprit pour qualifier ce blog, qui n'en est pas vraiment un d'ailleurs. Il s'agit davantage d'un site consacré à la littérature, du point de vue de ce critique qui se définit lui-même comme un « réactionnaire authentique ». D'aucuns lui reprochent son hermétisme, d'autres la violence de ses propos. Les premiers négligent le fait que la lecture requiert un travail, un effort, qui seuls permettent la structuration de la pensée. Les seconds ne voient pas que la démarche de Juan Asensio s'apparente, si l'on veut, à la maïeutique de Socrate. La violence de ses critiques me semble être le meilleur moyen, quand celles-ci sont acceptées par ceux qui en sont l'objet, de les pousser dans leurs derniers retranchements, de les forcer à dire le fond de leur pensée. J'ajoute, puisque c'est une insinuation qui est souvent faite à son endroit, qu'il n'est certainement pas d'« extrême-droite ». Il consacre à ce propos davantage d'énergie à taper sur la droite, notamment lorsqu'il se prête à l'exercice de la critique des médias. Juan Asensio est, si l'on reprend la nomenclature de René Rémond, un légitimiste, et, comme Georges Bernanos dont il est l'un des spécialistes, son goût de la liberté lui interdirait de toute façon toute compromission avec des extrémistes.

3) Pensées d'outre-politique (Le Chafouin) : c'est lui qui m'a fait rentrer dans Kiwis, et a ainsi lancé Criticus. À l'inverse de Lomig, je fais le même constat que lui, mais j'en tire des conclusions très divergentes. Le Chafouin et moi nous accordons tous deux sur le déclin de la nation française et la décadence de la civilisation occidentale. Mais nos divergences philosophiques et religieuses font que nous ne nous accordons presque jamais sur les remèdes. Le Chafouin est un catholique social. Il voit dans le retour aux valeurs issues de l'héritage chrétien la solution à nos tourments. Sa démarche est donc, à cet égard, réactionnaire. La mienne est davantage néo-conservatrice : si je suis d'accord pour dire que l'héritage chrétien (auquel j'ajoute les héritages juif, grec et romain) est aux sources de notre culture, je ne veux pas le revivifier mais plutôt le recycler, à la manière des premières églises construites avec les blocs des temples païens, lors de la conversion de l'Empire romain au christianisme. La différence de départ peut paraître ténue, mais elle explique pourquoi nous finissons par n'être jamais d'accord.

4) Rubin Sfadj : pour des raisons conjoncturelles et récentes, ce choix peut paraître étonnant, puisque nous avons eu un débat particulièrement virulent sur la burqa, où Rubin défendait le port de celle-ci au nom de la « liberté » (!). Par la suite, Rubin a publié une série d'articles où il brocardait - en posant le mauvais diagnostic - la France, accusée d'être un pays « renfermé sur lui-même », en « repli identitaire », victimaire, etc. J'ai décidé - au départ définitivement, mais une fois l'énervement passé, temporairement - de cesser de commenter son blog, puisque toutes les objections de bon sens que j'opposais à ses critiques infondées étaient balayées du revers de la main, avec force mauvaise foi. J'attribue ce comportement - étonnant pour quelqu'un d'aussi pondéré et modéré - au surmenage dû à ses obligations professionnelles récentes. Les deux semaines pendant lesquelles ce surmenage s'est fait sentir ne peuvent en aucune façon annuler les plusieurs mois durant lesquels j'ai lu et commenté des articles remarquablement pertinents et fins, où Rubin exposait intelligemment ses conceptions modernistes et libertariennes. Je préfère rester sur cette impression, d'autant que Rubin est l'un des membres éminents du comité directeur du Réseau LHC.

5) Ce que je crois (René Foulon) : c'est, à mon sens, l'un des blogs les plus sous-estimés de la blogosphère politique française, et j'espère que l'auteur y verra plus un éloge qu'une critique. J'estime que la raison en est purement formelle : la plate-forme de blogs choisie par René, Canal Blog, ne permet pas de mettre en valeur ses articles, excellemment écrits. C'est dommage, car René développe, comme Lomig, une vision cohérente du libéralisme, qui ne confond pas liberté et anarchie, ni ouverture au monde et relativisme culturel. Sa vision humaniste fait ainsi pièce à un certain libertarianisme dogmatique, dont j'ai de plus en plus de mal à voir la différence avec le gauchisme, si ce n'est, peut-être, le respect de la propriété privée et des contrats (ce qui n'est, certes, pas rien). C'est également avec René que le Réseau LHC a commencé à se développer, à une époque où nos concurrents se gaussaient de la modestie du nombre de membres, avant de déchanter progressivement. Je ne saurais trop lui conseiller d'effectuer la même démarche que le Chafouin, naguère sur l'exécrable plate-forme Over-Blog, et qui est passé sur WordPress. Si René suit mon conseil, son blog gagnera en crédibilité et notoriété.

6) Écho politique (Lolik & Niko) : c'est assurément le blog le plus proche de mes convictions (et inversement), oscillant comme moi entre libéralisme, bonapartisme et néo-conservatisme. Là où cette oscillation est due chez moi à une tentative de synthèse, elle est le fruit chez Écho politique du caractère bicéphale de la rédaction : une mère, « Lolik », ancienne gauchiste repentie et devenue libérale et néo-conservatrice, et son fils « Niko », gaulliste (mais il rappelle que de Gaulle n'aurait jamais accepté l'idée que ses héritiers prétendus se permettraient de rendre des budgets en déficit). Je tiens particulièrement à la présence dans le Réseau LHC de ce duo familial, puisqu'il permet d'équilibrer la vision libertarienne qui domine, et qui, comme souvent dans le discours libéral, est excessivement économiste et surtout défaillante sur le plan culturel, notamment en termes d'immigration et d'intégration. Les débats avec Lolik et Niko me permettent de mieux cerner la synthèse idéologique que j'espère pouvoir promouvoir à l'avenir, avec la constitution d'un vrai parti républicain, libéral et conservateur à la place de l'UMP.

7) Horizons (Xavier Laborde, alias Malakine) : Malakine se présente comme un républicain, et c'est pourquoi j'ai longtemps cru que nous pouvions être partenaires dans la blogosphère politique (et aussi pourquoi il fait partie de cette liste de blogs). Malheureusement, il est également un fervent disciple d'Emmanuel Todd, un « toddien ». Ainsi, depuis la sortie du dernier livre de son maître, Après la démocratie, en octobre dernier, Malakine a comme Todd considérablement infléchi sa ligne politique, en la gauchisant. La Nation, jadis valeur fondamentale de la pensée toddienne, est, chez Malakine comme chez Todd, passée au second plan, et devenue une simple assistante sociale sans racines. C'est alors que j'ai pu reconsidérer l'intérêt que j'avais pour ce blog, à la lumière de choses qui m'avaient jusque-là gêné : l'antiaméricanisme obsessionnel et l'antilibéralisme chronique. Ce dernier a d'ailleurs culminé dans l'appel de Malakine à manifester lors de l'absurde grève générale du 29 janvier dernier. Si j'ai pris mes distances avec la lecture de ce blog (ce qui semble être réciproque), je tiens toutefois à saluer de remarquables analyses politiques, écrites du temps où Malakine n'avait pas encore gauchi à l'excès sa ligne éditoriale. Elles gagneraient, toutefois, à être relues et corrigées de leurs très nombreuses fautes.

Roman Bernard



Criticus est membre du Réseau LHC.

mardi 24 février 2009

Critiquer plutôt que censurer

Cet article a été publié sur le site web de La Rotonde, le journal francophone de l'Université d'Ottawa.

Restons en Amérique du Nord aujourd'hui et traversons l'État de New York, puis le Lac Ontario, pour nous retrouver dans la province canadienne du même nom. Puis remontons vers le Nord jusqu'à la capitale fédérale du Canada, Ottawa. Une controverse y fait rage depuis que les deux universités de la ville, Carleton (anglophone) d'abord, l'Université canadienne (bilingue) ensuite, ont décidé d'interdire sur leurs campus respectifs une affiche (en haut à droite) réalisée dans le cadre de la - une fois de plus, l'usage de guillemets de ma part est significatif - « Semaine de l'apartheid israélien » (en bas à gauche).

Je suis naturellement écœuré par cette affiche comme par cette campagne. Décryptons la première : un hélicoptère de Tsahal, menaçant, envoie un missile air-sol sur un enfant gazaoui et son ours en peluche. Tout cela dans un décor inquiétant de murs et de miradors, ce qui fait référence à première vue au mur de séparation entre Israël et la Cisjordanie, mais peut également faire allusion au système concentrationnaire nazi, une analogie souvent faite dans le discours antisioniste qui subvertit la dialectique bourreau-victime, comme toutes les doctrines issues directement ou non du marxisme.

Cela dit, l'amalgame n'est pas fait cette fois-ci entre Israël et le Troisième Reich, mais entre le premier et l'Afrique du Sud ségrégationniste, puisque le terme d'apartheid est repris. Il y a amalgame entre les régimes (une démocratie libérale mise sur le même plan qu'une dictature raciste), et les situations : l'opération « Plomb durci » est mise sur un pied d'égalité avec la situation de la minorité arabe (20 %) présente en Israël. C'est factuellement scandaleux, puisque, comme l'écrivait fort justement Pierre Jourde sur Causeur, « du point de vue des libertés, de la démocratie et des droits de l’homme, non seulement il vaut mille fois mieux être arabe en Israël que juif dans un pays arabe, mais sans doute même vaut-il mieux être arabe en Israël qu’arabe dans un pays arabe ». Ajoutons que, s'il y a effectivement eu beaucoup de victimes civiles dans l'opération israélienne contre le Hamas, la responsabilité de ce dernier est écrasante. Ses militants, après avoir caché leurs armes dans des lieux publics, ont empêché les civils de les quitter.

Précieuse liberté d'expression
La réfutation que j'opère ici serait-elle possible si, comme l'Université d'Ottawa ou celle de Carleton, mon hébergeur m'interdisait de publier l'affiche en question ?

Aurais-je pu m'indigner de cette affiche (et de cette campagne) si l'hébergeur du site web avait décidé, de la même manière que ces universités, d'interdire aux auteurs de celui-ci de la publier ?

Répondre « non » à ces deux questions rhétoriques revient donc à dire que, pour condamner l'amalgame et le mensonge que constituent cette affiche et cette campagne, il faut que celle-ci puisse avoir toute publicité. À charge pour leurs auteurs d'accepter d'écouter et de répondre aux légitimes critiques qui leur seront opposées.

Allons plus loin. Si cette interdiction relève d'une heureuse indignation des responsables des universités concernées, il sera difficile pour elles d'autoriser, à l'avenir, des critiques du Hamas (ou du Hezbollah) justement, alors même que ces critiques eussent été contenues dans les réactions à l'affiche et à la campagne en question, réactions dont les dirigeants universitaires ont préféré éviter la survenue.

Il sera, en somme, impossible de ne pas censurer d'autres discours sujets à réactions, et c'est précisément ce que recherchent les auteurs de telles campagnes, qui ont beau jeu de faire les victimes lorsque leurs propos nauséabonds tombent sous le coup de la censure. Dès qu'une campagne anti-Hamas commencera sur les deux campus en question, elle sera soit censurée par les universités, soit dénoncée comme une preuve de l'indignation sélective des édiles universitaires. Alors qu'il ne devrait, même sur un lieu supposé a-partisan comme une université, y avoir aucun mal à ce qu'une organisation terroriste y soit dénoncée. En croyant condamner cette campagne, les dirigeants universitaires ottaviens ont donc légitimé les restrictions à la liberté d'expression que ses tenants espèrent.

Roman Bernard



Criticus est membre du Réseau LHC.

lundi 23 février 2009

Manhattan-Brooklyn*

(cc Roman Bernard)


Lomig m'a « tagué » aujourd'hui dans une « chaîne-photo » où il s'agit de publier sa sixième photo la plus récente. Comme la photo en question ne présente aucun intérêt esthétique, je préfère afficher ce cliché de Manhattan, pris depuis Brooklyn, au pied du pont, le dimanche (de Pâques) 16 avril 2006. Je ne m'étais pas aperçu, en le prenant, que le pont de Brooklyn formait comme une « arche », sous laquelle tenaient tous les gratte-ciel de Manhattan, même l'Empire State Building, que l'on aperçoit au loin.

Ce n'est qu'une fois rentré à Ottawa, en affichant toutes mes photos de New York sur un écran d'ordinateur, que je me suis aperçu de l'authentique attrait de cette photo.

Je dois « taguer » à mon tour six blogueurs-photographes, que je choisis parmi les membres du Réseau LHC :

Alcidé, Aurélien, Aymeric, Libertas, Paul et Philippe, que je délie de l'absurde obligation initiale, à savoir publier sa sixième photo la plus récente.

Roman Bernard



Criticus est membre du Réseau LHC.

* Les « mélomanes » auront compris l'allusion à l'affligeante, la consternante chanson de Renaud et d'Axelle Red, Manhattan-Kaboul, au lendemain des attentats du 11 septembre 2001 et de l'intervention otanienne en Afghanistan. Dans cette chanson, le New-Yorkais qui meurt dans l'effondrement du World Trade Center est innocent parce que - et dans la mesure où - il est un « petit Porto-Ricain », qui prend son « rail de coke ». Un innocent ne peut manifestement être un WASP sain de corps et d'esprit, dans celui de Renaud. Quant à la « petite fille afghane », à la mort de laquelle je compatis sincèrement, elle est évidemment victime des bombardements de l'OTAN, et non des Talibans que l'organisation atlantique a temporairement chassés. Le comble de l'ignominie est probablement atteint dans le dernier couplet : y sont mis sur un pied d'égalité « les dieux, les religions, les guerres de civilisation, les armes, les drapeaux, les patries, les nations », qui « font toujours de nous de la chair à canon ». Un florilège du citoyen-du-mondisme pacifiste qui se présente comme subversif alors qu'il est la pensée dominante de notre temps. Mais de la part de l'auteur d'Hexagone, cela n'a rien d'étonnant. Vous trouvez que je force le trait ? Lisez donc les navrantes paroles.

jeudi 19 février 2009

Quitter la Sécu ?

J'ai attendu le centième vote au sondage sur la privatisation de la Sécurité sociale (le nouveau, accessible dans la barre latérale, porte sur le monopole scolaire de l'Éducation nationale, une question déjà abordée ici). Le résultat est sans appel : 71 % des votants sont opposés à la privatisation de la Sécurité sociale. Un résultat qui dépasse largement le traditionnel clivage gauche-droite. Et un résultat qui n'est guère surprenant. J'ai déjà dit, dans le troisième volet de l'entretien avec Timothé M., que je suis favorable à cette privatisation de la Sécurité sociale. Appartenir à la minorité de 29 % ne me convainc que d'une chose, c'est de la longueur du chemin qui reste à parcourir avant que l'État* cesse de s'occuper de la Santé. C'est un travail de longue haleine, auquel s'était attelée Laure Allibert, ancienne membre du Réseau LHC, dans un blog injustement critiqué à mon sens, et qui m'a fourni le titre de ce billet. Les critiques que ce blog a reçues sont dues, me semble-t-il, au tabou qui entoure la Sécurité sociale.

Un tabou qu'avait tenté de briser Malakine, qui n'est certainement pas un partisan de la privatisation de la Sécu, au sujet de l'inflation des dépenses de santé :

Je ne me suis jamais expliqué pourquoi on était si attaché à l’idée de soins gratuits. On trouve normal de payer son alimentation, son chauffage, son coiffeur, ses chaussures – des besoins pourtant fondamentaux – mais on trouve inadmissible d’avoir à payer le moindre euro pour se faire soigner une dent ou pour l’achat de quelques remèdes ! On trouve même normal d’aller chez le médecin, juste pour une ordonnance permettant d’avoir gratuitement ce qu’on avait envie de s’acheter.

L’idée qu’il y a derrière cet absolu refus de payer, c’est qu’on n’est pas responsable de sa santé. Le malade n’a pas choisi d’être malade. Il n’y est pour rien. Ce n’est donc pas à lui de payer pour le traitement, mais à l’Etat.

Voilà l’idée fausse et dangereuse sur laquelle tout le système est fondé et qui fait que celui-ci est inflationniste et irréformable. Notre médecine ne soigne pas des malades, mais des maladies, qui sont censées apparaître subitement, sans raison, aléatoirement. On ne traite d’ailleurs pas la maladie, mais le plus souvent ses symptômes. Et comme tout système qui s’attaque aux effets sans s’intéresser aux causes, le système de santé est terriblement inflationniste.


J'ajouterai à ces observations de bon sens que le terme même de « soins gratuits » est abusif. Les soins ne sont pas gratuits, ils sont pris en charge par les cotisants, qui ne sont pas forcément les mêmes que les bénéficiaires. Les principaux bénéficiaires, d'ailleurs, ne cotisent pas puisqu'ils jouissent des régimes dérogatoires de la CMU ou de l'AME. On en connaît les effets pervers : déresponsabilisation des patients, et ses conséquences. Surconsommation et trafic de médicaments, avec un panier de soins près de deux fois plus cher pour les bénéficiaires de la seule AME par rapport aux autres, bénéficiaires de la CMU compris.

Dans le même temps, les personnes qui gagnent trop pour bénéficier de la CMU mais pas assez pour payer la couverture complémentaire d'une mutuelle sont donc paradoxalement moins bien couvertes que les bénéficiaires de la CMU complémentaire et de l'AME. Telle injustice n'aurait pas été possible si la santé était restée ce qu'elle doit être : une affaire privée. Les 71 % d'opposants à la privatisation doivent aussi savoir cela.

Roman Bernard



Criticus est membre du Réseau LHC.

*NB : j'ajoute, à l'intention des sophistes de passage, que si la Sécurité sociale dépend de l'Assurance maladie et non de l'État stricto sensu, il n'est pas abusif de parler ici de l'État au sens large, puisque la Sécurité sociale est monopolistique, publique, et surtout obligatoire. En un mot, donc, étatique.

À lire aussi, la réaction à mon billet de Thierry, du « Comité de salut public » (CSP).

Par ailleurs, je vous invite à adhérer au groupe Facebook de Baptiste Pizzighini, « le Grenelle de l'Assurance maladie ».

mercredi 18 février 2009

OGM : placer les écologistes face à leurs contradictions

Les Prêcheurs de l'Apocalypse : Quand l'écologie perd la raison sera diffusé le 19 février à 22h45 sur France 2 et rediffusé le 21 février, à 5h00.

Alors que l'écologie s'est imposée dans le débat public, européen et notamment français, il devient difficile, voire périlleux pour celui qui s'y aventure, de contester publiquement les discours des écologistes. Le problème de cette sanctuarisation de l'écologie est qu'elle donne le champ libre, au nom de la cause consensuelle et nécessaire de la protection de l'environnement, à des discours irrationnels et millénaristes, qui prennent prétexte de la nécessité avérée de tendre vers une société plus écologique pour remettre en cause les fondements du capitalisme.

Contrer leurs discours est impossible, à moins que cela ne soit fait... au nom de l'écologie. C'est précisément l'approche qu'ont adoptée Jérôme Lambert et Philippe Picard dans leur documentaire, inspiré du livre de Jean de Kervasdoué, Les prêcheurs de l'apocalypse : Pour en finir avec les délires écologiques et sanitaires. Documentaire que j'ai vu en avant-première.

Impératif humain
Les documentaristes partent d'un constat : la population humaine est, tant que la transition démographique ne s'est pas généralisée au monde entier, en progression exponentielle. Or, il va être de plus en plus difficile de nourrir cette population en évolution constante, puisque les terres cultivables sont déjà largement exploitées, et que les autres ne peuvent être rendues fertiles que par une agriculture intensive.

Pour l'heure, le principal moyen d'augmenter la productivité des sols est l'utilisation d'engrais et de pesticides, avec des effets néfastes sur la durée en termes de pollution des sols et des eaux. Des eaux dont la rareté se trouve précisément en jeu du fait de la croissance démographique. Pour faire face à la fois à la nécessité impérieuse de nourrir le surcroît de population mondiale, et à celle de limiter la pollution due aux produits chimiques agricoles ainsi que l'utilisation d'eau pour l'irrigation des cultures, s'impose l'urgent besoin de recourir aux plantes transgéniques, comme le disent les différents chercheurs internationaux interviewés.

Peurs infondées et hypocrites
Cette conclusion de bon sens se heurte pourtant aux peurs eschatologiques agitées par les opposants aux organismes génétiquement modifiés (OGM), qui prétextent de la « contamination » qu'entraînerait selon eux la généralisation des OGM à l'agriculture.

Outre que ces peurs sont largement infondées, puisque la nocivité des OGM n'a pas été prouvée scientifiquement, elles sont également hypocrites, puisque ceux-ci existent déjà dans le domaine médical, avec la production d'insuline pour les diabétiques.

Pourquoi ce qui est admis pour la médecine serait-il proscrit pour l'agriculture ? C'est entre autres ce paradoxe inexplicable qu'ont soulevé les deux réalisateurs.

Politique du pire
Ils laissent entrevoir les conséquences catastrophiques qu'une interdiction généralisée des OGM provoquerait : l'Afrique, dont les sols sont peu fertiles, serait incapable de nourrir sa population, à moins de chasser vers l'Europe ses jeunes surnuméraires, ou de vivre de plus en plus de la charité humanitaire. Le scénario le plus probable, cependant, est que l'interdiction des OGM, que la France tente de généraliser à l'Europe au nom du « principe de précaution » constitutionnel, empêche l'apparition d'un véritable marché des OGM, et laisse un oligopole de grands producteurs, dont le géant Monsanto, seul à même de répondre à la demande africaine.

Ces écologistes qui, sous prétexte de lutter pour la préservation de l'environnement, veulent en réalité abolir le capitalisme, seraient donc prêts à menacer la survie des populations du tiers-monde en généralisant l'interdiction des OGM. En outre, ils consentent ainsi à ce que ces pays du tiers-monde soient obligés d'avoir recours aux engrais et pesticides, ou à des OGM issus d'un marché oligopolistique puisque limité à quelques producteurs présents dans les pays où les OGM sont cultivés (États-Unis).

Haine du progrès
Soulever la contradiction entre les discours humanitaires de nombre d'écologistes, et leur refus de généraliser la technologie qui permettrait de nourrir les populations du tiers-monde, est important. Mais il faut aller au bout de la démarche irrationnelle des écologistes. Sont-ils aliénés au point de vouloir le contraire de ce qu'ils proclament, à savoir l'égalité de l'accès à la nourriture, ou sont-ils animés par une haine du progrès qui s'insère dans une vision plus globale de la lutte contre le capitalisme mondial ? Veulent-ils réellement nourrir le tiers-monde comme ils le prétendent, ou laisser s'y développer la famine, source de nombreux mouvements de population en direction de l'Occident, des mouvements qu'ils comptent instrumentaliser à des fins révolutionnaires ? Si le vœu des prétendus « progressistes » était réellement l'accroissement du bien-être mondial, et non l'entretien du ressentiment des populations du tiers-monde à l'encontre des pays développés, pourquoi donc refuseraient-ils que les pays qu'ils prétendent défendre soient privés de technologies dont les pays occidentaux peuvent pour l'heure se passer ? Si ces questions sont présentes en filigrane dans le documentaire, elles n'y sont pas posées explicitement.

Mais le questionnement qu'il soulève doit être le préalable aux autres. C'est pourquoi je ne saurais trop vous conseiller de regarder France 2, ce jeudi 19 février, à 22h45.

Roman Bernard



Criticus est membre du Réseau LHC.

dimanche 15 février 2009

Mon « avis » sur Alain Finkielkraut

Si j'ai assorti mon titre de guillemets autour du mot « avis », c'est parce que je ne m'estime pas particulièrement légitime pour le donner sur Alain Finkielkraut. Mais comme Jean Robin, avant de le recueillir dans la vidéo ci-dessous, m'a communiqué la liste des personnes sollicitées, et que nombre d'entre elles (Olivier Besancenot, Marie-George Buffet, Jean-François Kahn, Philippe Meirieu, Jean-Luc Mélenchon, Vincent Peillon...) sont anti-Finkielkraut, j'ai voulu, si c'est possible, équilibrer leur vision par la mienne, empreinte de respect pour l'indépendance d'esprit et le courage intellectuel du philosophe. Je n'ai pas regardé la vidéo, car mon narcissisme névrotique est tempéré par une pudeur tout aussi névrotique : je ne supporte pas de me voir ou de m'entendre, bien que j'aime plus que tout être entendu et vu (et lu). Je ne sais donc si elle est réussie, hormis le cadrage assez serré, et en contre-plongée, sur mon visage. Ayant tendance, à l'oral comme à l'écrit, à faire (très) long, j'ai fini, pressé par la limite de temps (quatre minutes maximum), en « queue de poisson », concluant par un « voilà » parasite.

Pour le reste, j'ai donc dit mon respect pour le combat républicain d'Alain Finkielkraut contre le multiculturalisme et le communautarisme, pour son hétérodoxie aussi, et ai concédé que son discours, complexe, n'était manifestement pas adapté à la simplification médiatique, qui l'a conduit à se justifier de citations manipulées.

J'ai aussi espéré qu'il ne baisse pas les bras, comme il pourrait être tenté de le faire devant la malhonnêteté intellectuelle, la mauvaise foi, et surtout le nombre, le conformisme ignorant et le mimétisme pavlovien de ses détracteurs, qui croient, comme le poujadiste Jean-François Kahn, s'opposer à la « pensée unique » en attaquant un homme seul. S'il est vrai qu'Alain Finkielkraut jouit d'une grande couverture médiatique, il est presque seul à pouvoir défendre les positions qui sont les siennes.

La même remarque vaut d'ailleurs pour Éric Zemmour. J'ai le sentiment que ces deux intellectuels ont accès aux médias de masse en qualité de boucs émissaires, qu'ils occupent la scène médiatique pour incarner toutes les valeurs dont la société française, ou plutôt ses prétendues élites, ne veulent plus : République, nation, civilisation, assimilation, héritage, liberté d'expression, ordre, mérite, etc. Les huées moutonnières du public et des invités de l'émission de Laurent Ruquier On n'est pas couché ! à l'encontre de Zemmour, tout comme les procès et les pétitions récurrents contre Alain Finkielkraut, en font des « ennemis publics » plus crédibles que Bernard-Henri Lévy et Michel Houellebecq, dont les sorties de livre s'accompagnent toujours de tournées des médias écrits, parlés et audiovisuels où ils y sont encensés.

Je laisse mes lecteurs juges de la qualité de cette vidéo et des propos que j'y tiens.



Roman Bernard



Criticus est membre du Réseau LHC.

lundi 9 février 2009

Voile : pour un modus vivendi

Je m'étais interrogé, en juillet dernier, après la décision du Conseil d'État de ne pas accorder la nationalité française à une Marocaine au motif qu'elle portait une burqa, sur l'opportunité d'interdire le voile dans les lieux publics en France.

J'avais rappelé que cela avait déjà été entrepris dans un pays musulman, l'Iran de Reza Shah, et envisagé dans un autre pays musulman, la Turquie de Mustafa Kemal.

Mon article, aussi bien sur Marianne2.fr que sur Criticus, avait suscité de nombreux commentaires, critiques le plus souvent. Parmi les reproches qui étaient adressés à l'encontre de la décision du Conseil d'État, et donc de mon article puisque je me réjouissais de celle-ci, avait été avancé l'argument de la liberté de porter le voile, fût-il intégral. Liberté que, pour certains, cette décision enfreignait. Je trouvais curieux que l'on puisse, au nom de la liberté, défendre le symbole-même du retranchement du monde et de la sujétion de la femme.

J'y voyais là l'effet pervers d'un libertarianisme dogmatique qui, faisant de la liberté individuelle sa valeur suprême, négligeait le fait que le port du voile pouvait résulter de pressions, explicites ou implicites. Qu'il n'était donc pas forcément le fruit d'un choix libre et éclairé et que, par conséquent, il n'était pas liberticide de vouloir l'interdire. Qu'on était là dans le cas typique des libertés qui oppriment, et des contraintes qui libèrent. Et que la loi avait là un rôle à jouer.

Ce débat et ces interrogations récurrentes ont rebondi de façon inattendue chez Mathieu L, avec les libertariens, membres du Réseau LHC, Rubin Sfadj et Paul Guignard.

Ces deux blogueurs m'ont encore opposé l'argument de la « liberté » de porter le voile. Ils ont en outre fait la même erreur que la classe politique française, en 2004, lors des débats parlementaires au sujet de la loi sur les signes religieux ostentatoires à l'école : ils ont mis sur le même plan le voile islamique et d'autres signes religieux, comme la croix, la kippa, le turban des sikhs ou encore le « troisième œil » des femmes hindoues. Cette vision relativiste des choses ne prend pas en compte une évidence : seul le premier signe nommé occulte le visage. Et que c'est le fait de pouvoir voir le visage de toute personne dans les lieux publics qui doit être exigé, davantage qu'une neutralité religieuse qui peut être aménagée.

Difficulté d'interdiction totale
Car la seule objection valable des libertariens précités est la difficulté à interdire le voile dans les lieux publics. Même si l'exigence de liberté fait souhaiter à son défenseur cohérent de voir disparaître tout voile dans la rue, il faut reconnaître qu'une telle décision serait, en pratique, quasi-impossible à appliquer.

D'où la nécessité d'un modus vivendi, ou, si l'on veut, d'un accomodement, mais, comme l'on dit au Québec, d'un accomodement raisonnable. Il faut pouvoir concilier l'impossibilité - qui est regrettable - d'interdire totalement le voile dans les lieux publics et l'exigence que le visage de chaque personne y soit visible, ne serait-ce qu'à des fins d'identification policière. Si un voile recouvrant les cheveux peut donc être toléré, tout voile recouvrant le visage doit ainsi, dans cette optique, être interdit sur la voie publique. Reste à savoir si le pouvoir politique aura le courage de prendre une telle décision (et les forces de l'ordre de la faire appliquer dans tout lieu public), et les personnes concernées la sagesse de l'accepter.

Roman Bernard



Criticus est membre du Réseau LHC.

À lire aussi, l'article, d'accord avec le mien, de René Foulon sur la question, et celui de Rubin Sfadj qui lui est partiellement - et, à mon sens, partialement... - consacré, ainsi que l'excellent dessin de Lomig, qui prouve ici qu'il est un libéral cohérent, et enfin la tout à fait remarquable exégèse de la pensée sfadjienne par Paul Guignard.

Arborescence de la controverse à retrouver sur Pearltrees.

samedi 7 février 2009

La leçon du « Che » (2)

À lire aussi, mon article consacré à la première partie, L'Argentin.

Nous avions laissé le « Che » aux abords de Santa Clara, sur la route de La Havane, alors qu'il venait de gagner la bataille décisive qui allait permettre à Fidel Castro de renverser le colonel Batista.

Nous le retrouvons six ans plus tard, en 1965. Ernesto Guevara s'apprête alors à quitter Cuba pour la Bolivie, où il doit profiter de la position centrale du pays pour propager la guérilla marxiste à l'ensemble du monde latino-américain. Dans Guerilla, le « Che » a donc rendez-vous avec un destin forcément héroïque.

J'avais déjà été gêné, dans le premier opus, par le caractère romancé donné par Soderbergh au récit de l'épopée guévariste. Là encore, l'armée bolivienne régulière est décrite comme un ramassis de balourds, méchants parce que foncièrement stupides.

Les conseillers américains du président bolivien présentent quant à eux tous les stéréotypes véhiculés par la caricature du diplomate occidental : des crânes d'œuf insensibles, cyniques, froids, obsédés par l'ordre et sans pitié pour le « peuple ».

L'insurrection, a contrario, est magnifiée, d'autant qu'elle passe plus de temps à soigner les enfants des paysans boliviens qu'à se battre. Le « Che », G.O. de ce joyeux camp scout, alterne crises d'asthme, péroraisons et épluchage de patates.

Hormis l'apparition de Régis Debray, auquel Guevara ordonne d'intercéder auprès de Jean-Paul Sartre pour lancer une campagne de financement de sa tentative de subversion, le film présente en lui-même peu d'intérêt. La bataille ultime contre les forces boliviennes, équipées et entraînées par les États-Unis, se fait longuement attendre. Une fois commencée, il est clair que les hommes du « Che », mal entraînés et sous-équipés, ne seront pas de taille ni de poids face à une armée d'une autre trempe que celle de Batista, que les insurgés cubains avaient si aisément vaincue en 1959.

Si le destin du « Che » est héroïsé, sa mort est moins glorieuse : Guevara est sommairement exécuté, comme on le sait, après avoir été capturé par l'armée bolivienne. Après deux ans passés dans la pampa, il ne reste rien de son œuvre.

Que reste-t-il du « Che » ?
Rien ? Pas tout à fait. Il reste une légende, un mythe, qui ont été perpétués depuis par les communistes, dont Olivier Besancenot et ses disciples. Il reste une jeunesse d'Occident nihiliste et neurasthénique, dont une bonne partie continue à idéaliser les méfaits de ce meurtrier. Non pas qu'elle glorifie la violence, comme on l'entend très souvent.

Au contraire des guerilleros du Che ou des activistes de la « Bande à Baader », la jeunesse d'extrême-gauche serait bien incapable aujourd'hui de la moindre violence, et est donc prête à toutes les compromissions avec des fanatiques religieux, en lesquels elle croit avoir enfin trouvé un peuple révolutionnaire de substitution.

Mais cette violence devient abstraite, elle est occultée, et ses victimes avec.

La leçon du « Che », c'est donc non seulement la nécessité d'une forme de messianisme politique, comme je l'écrivais dans mon article précédent.

C'est aussi celle de la déconstruction des mythes trompeurs que des idéologues ont édifiés pour faire oublier les crimes de leurs héros. Car c'est la persistance des mythes trotskyste, castriste ou guévariste qui explique la scandaleuse mais courante différence de traitement entre les extrémismes de gauche et ceux de droite, alors même que leurs similitudes sont plus grandes que leurs oppositions. Les crimes des extrémismes de droite sont rappelés pour complexer la droite, qui ne se compromet pourtant pas, contrairement à la gauche française actuelle, avec les extrémistes de son bord. On ne voit pas, aujourd'hui, d'équivalent à droite à la complaisance de la gauche pour Cesare Battisti.

Mais déconstruire les mythes communistes, comme l'ont fait des historiens avec Le Livre noir du communisme par exemple, ne suffira pas. Il faut aussi pouvoir les remplacer dans les cœurs et les mémoires par des figures moins subversives, mais plus authentiquement humanistes. C'est sans doute le plus périlleux : je trouvais, dans l'article précédent, « [d]ésolant, de voir que l'histoire a davantage retenu le nom de Marat que de Condorcet. » Aussi attachant que soit ce dernier, il est toutefois peu probable que ses idées, tout empreintes de modération, puissent rencontrer le même écho affectif que les diatribes enragées de Marat. C'est cela, l'amère leçon du « Che », dont nous n'avons pas fini de constater les méfaits.


Roman Bernard



Criticus est membre du Réseau LHC.

À lire aussi, le billet réalisé avec Gief et celui d'Emmanuel Raveline.

jeudi 5 février 2009

Walkyrie : l'Allemagne absoute par ses justes

Les hommes partirent de là et allèrent à Sodome. Abraham se tenait encore devant Yahvé. Abraham s'approcha et dit : « Vas-tu vraiment supprimer le juste avec le pécheur ? Peut-être y a-t-il cinquante justes dans la ville. Vas-tu vraiment les supprimer et ne pardonneras-tu pas à la cité pour les cinquante justes qui sont dans son sein ? Loin de toi de faire cette chose-là ! De faire mourir le juste avec le pécheur, en sorte que le juste soit traité comme le pécheur. Loin de toi ! Est-ce que le juge de toute la terre ne rendra pas justice ? » Yahvé répondit : « Si je trouve à Sodome cinquante justes dans la ville, je pardonnerai à toute la cité à cause d'eux. »

(L'intercession d'Abraham)


Lorsque l'on réalise un film sur l'Allemagne, vaut-il mieux un casting de stars jouant en anglais, ou un parterre d'illustres inconnus, mais germanophones ? La principale réserve que l'on peut émettre au sujet de Walkyrie est l'inauthenticité qu'il y a à mettre en scène des acteurs ne faisant pas même l'effort de prononcer les noms de personnes et de localités à l'allemande, cela même lorsqu'il s'agit de « Hitler » ou de « Berlin ».

On se souvient que, dans Barry Lyndon, Stanley Kubrick avait tenu à faire parler certains des protagonistes de la Guerre de Sept Ans en allemand et en français. Que, plus récemment, Mel Gibson a réussi l'exploit remarquable de faire jouer un film - injustement accueilli par la critique - en latin et en araméen, deux langues mortes.

Cette réserve étant faite, et étant acquis qu'il est difficile de demander à Tom Cruise de jouer tout un film en allemand, Walkyrie pose une question essentielle par l'entremise de l'un des personnages, qui compare le Troisième Reich de 1944 avec Sodome avant sa destruction par Yahvé (malgré l'intercession d'Abraham).

Les conjurés de l'attentat qui faillit tuer Hitler et renverser le régime nazi, ces « justes » de l'Allemagne, suffisaient-ils à ce que celle-ci méritât d'échapper à son sort à la fin de la guerre : destructions, occupation, annexions et partition ?


La question est d'importance, tant la responsabilité collective du peuple allemand de l'époque dans l'établissement du nazisme était engagée : le parti nazi est sorti vainqueur des élections législatives de 1932, Hitler a été nommé à la chancellerie grâce à une majorité de coalition au Reichstag, et le plébiscite personnel qu'il a tenu à la mort du président Hindenburg a été massivement approuvé.

Ajoutons à cela que l'Allemagne fut la grande responsable, non seulement du second conflit mondial, mais aussi du premier, puisque le système des alliances, que Bismarck avait édifié après l'unification du Reich (1871) pour isoler une France vaincue et amputée de l'Alsace-Moselle, fut la cause majeure du déclenchement de la Grande Guerre.

Une fois signé le Traité de Versailles, qui ne devait constituer qu'une trêve entre les belligérants, le maître-d'œuvre, Clemenceau, avait promis que l'Allemagne paierait les réparations de guerre prévues par le Traité, devant l'incrédulité de ceux qui arguaient de ses difficultés financières à le faire. On sait que la République de Weimar, par ruine mais aussi par duplicité, ne s'est jamais acquittée de ses dettes.

L'Allemagne a payé...
Mais si cette responsabilité collective du peuple allemand est réelle, et donc, s'il fallait que l'Allemagne « paie » une fois pour toutes après les deux conflits mondiaux, on peut considérer qu'elle a payé, sans doute plus qu'elle ne l'aurait dû.

Détruite, occupée militairement puis divisée en deux États, dont l'un totalitaire, privée également de terres historiquement germaniques (Autriche, Sudètes, Poméranie, Silésie, Prusse orientale, cantons belges germanophones, etc.), l'Allemagne a payé.

Elle a payé, et, si une punition collective était nécessaire après les deux guerres mondiales, on peut penser que l'Allemagne, au nom de laquelle sont morts les conjurés de l'attentat relaté dans Walkyrie, est absoute grâce à eux, je veux dire par là qu'elle méritait de continuer à exister malgré le nazisme, de la même manière que la Résistance française a sauvé l'honneur de la France, fût-elle ultra-minoritaire.

... la France aussi
Il ne viendrait à l'esprit d'aucun Français, 46 ans après le Traité de l'Élysée (1963), signé par le général de Gaulle et Konrad Adenauer pour sceller la réconciliation franco-allemande, de demander encore des comptes à l'Allemagne, de siffler son hymne ou de brûler son drapeau. On peut donc se demander pourquoi l'État algérien, nombre d'Algériens, souvent en fait des Français, demandent à la France, 47 ans après les Accords d'Évian (1962), de les dédommager, de faire pénitence, en dépit du massacre des Harkis ou de l'expulsion des Pieds-Noirs de leur pays.

On rétorque souvent à cette interrogation de bon sens qu'au contraire de l'Allemagne post-nazie, la France post-coloniale ne s'est jamais excusée, n'a jamais demandé pardon pour la colonisation et les massacres commis pendant la Guerre d'Algérie.

Parle-t-on de la France, ou de l'État français, et plus singulièrement de son armée ?

Car si l'on regarde toute l'historiographie française parue depuis la décolonisation, notamment sous la plume de Benjamin Stora, on découvre qu'au contraire, la France a non seulement fait son « devoir de mémoire », mais encore poussé celui-ci jusqu'à la repentance, à tel point qu'on peut légitimement penser que des excuses sont d'autant plus réclamées à la France que celle-ci est si prompte à s'y confondre, s'y complaire.

Roman Bernard



Criticus est membre du Réseau LHC.