lundi 30 mars 2009

OTAN : la Turquie y a-t-elle encore une place ?

Vendredi et samedi aura lieu le Sommet de l'OTAN à Strasbourg et à Kehl, pour les 60 ans de l'organisation atlantique. Il est à envisager que les débats tourneront surtout autour de la décision de la France de réintégrer le commandement militaire intégré, 43 ans après celle du général de Gaulle de le quitter. Une formidable hypocrisie fera dire aux socialistes et centristes, dont les prédécesseurs Guy Mollet et Jean Lecanuet avaient critiqué le retrait de 1966, que la France « intègre », « rejoint » ou « réintègre » l'OTAN, alors qu'elle ne l'a en fait jamais quittée. Que la décision de Nicolas Sarkozy avait été envisagée par François Mitterrand et Jacques Chirac, en leur temps, n'en déplaise aux chiraco-villepinistes. Que c'est bien mal connaître le Général que d'en faire un anti-américain primaire, lui qui a toujours soutenu les États-Unis en période de crise, comme celle des missiles soviétiques de Cuba, en 1962.

Bref, que les gaullistes n'ont pas le monopole de De Gaulle, et que dans le contexte de 2009, le Général serait probablement bien plus atlantiste qu'il ne l'était en 1966.

Et qu'enfin, si les Français et les Européens continentaux veulent vraiment ne pas être « inféodés à l'Oncle Sam », il existe une solution simple : augmenter leurs dépenses militaires à la hauteur de celles des États-Unis, et faire avancer la PESD, afin de pouvoir parler d'égal à égal avec eux au sein de l'Alliance atlantique, dont aucun politique sérieux ne remet en cause l'existence, attendu que c'est elle, et non la construction européenne, qui a imposé la paix à un Vieux Continent en perpétuelle guerre civile.

Ce faux-débat, qui ne devrait même pas avoir lieu tant la décision sarkozienne relève plus de la cohérence que de l'audace, risque d'en occulter un autre, bien plus crucial.

Il s'agit de la légitimité de la présence de la Turquie dans l'OTAN, que Barack Obama entend réaffirmer lors de sa visite à Ankara, lundi et mardi de la semaine prochaine.

Harry Truman et la doctrine du containment
Il convient de rappeler que si la Turquie a rejoint l'OTAN en 1952 (ainsi que le Conseil de l'Europe en 1950), si elle a bénéficié du Plan Marshall à partir de 1948, c'était en application de la doctrine Truman de l'« endiguement » (containment).

Il fallait en effet éviter que l'URSS fît entrer la Turquie dans le camp soviétique. Les Occidentaux se sont donc alliés à la Turquie pour la même raison qu'ils s'étaient alliés à l'Empire ottoman lors de la Guerre de Crimée (1853-1856) : empêcher la Russie de contrôler les détroits du Bosphore et des Dardanelles. Au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, le péril pour la Turquie devenait communiste en plus d'être russe.

La dislocation du Bloc soviétique et l'effondrement de l'URSS auraient dû rendre caduque la présence de la Turquie, qui, à la différence de l'après-guerre, n'était plus menacée. Mais jusqu'à récemment, cette présence n'a pas posé de problème excessif.

Veto contre la liberté d'expression
La succession du secrétaire général, le Néerlandais Jaap de Hoop Scheffer, en juillet prochain, pose le premier problème majeur : le favori, Anders Fogh Rasmussen, Premier ministre du Danemark, pourrait subir le veto de la Turquie... en raison des caricatures de Mahomet publiées en 2005 par le journal danois Jyllands-Posten.

Rasmussen avait en effet défendu leur publication au nom du respect de la liberté d'expression. Une fermeté qui pourrait lui coûter sa probable nomination.

Qu'un État-membre, au mépris du respect de la liberté d'expression qui est l'une des valeurs fondatrices de l'Alliance atlantique, puisse opposer son veto à l'élection de son secrétaire général tend à prouver que la Turquie n'y a plus sa place depuis 1991.

Avant de pouvoir répondre définitivement à la question posée dans le titre, il faudra attendre le résultat de cette nomination. La réponse sera positive en cas de veto turc.

Cela relance parallèlement le débat sur l'adhésion de la Turquie à l'Union européenne, comme je l'ai fait dans un article en décembre :

[O]n peut penser à l'interview récente de l'ancien Premier ministre français et avocat de l'européanité de la Turquie, Michel Rocard, lequel ne définit l'identité européenne que sur de purs critères économiques, et plaide ainsi pour une intégration de la Turquie à l'Europe. Cette démarche n'est pas raisonnable, pas plus que ne l'est celle, symétriquement opposée, des opposants à l'entrée de la Turquie dans l'Union européenne comme Nicolas Sarkozy, qui se contente de dire que la Turquie est en Asie mineure, alors qu'Istanbul, l'ancienne Byzance/Constantinople, est située en Thrace, et qu'elle enjambe allègrement par ses ponts ce détroit du Bosphore dont d'aucuns croient pouvoir faire une « frontière » de l'Europe. À la vérité, l'identité européenne, qui n'est qu'un sous-ensemble de l'identité occidentale, ne repose pas sur des critères géographiques : l'Islande est isolée dans les mers arctiques, et nul n'osera prétendre qu'elle est moins européenne que la Turquie. Si l'identité européenne n'était que géographique, il conviendrait alors de dire que la Turquie, pour être européenne, n'est pas occidentale et ne peut donc pas intégrer l'Union.

[...]

Quelle qu'ait été l'occidentalisation, suivant les modèles politique français et économique allemand, opérée par Mustafa Kemal Atatürk dans les premières décennies de la République turque, on voit bien[,] du fait des victoires électorales récurrentes des islamistes « modérés » de l'AKP du Premier ministre turc, Recep Tayyip Erdogan, que la Turquie ne peut intégrer l'Union.


Roman Bernard



Criticus est membre du Réseau LHC.

À lire aussi, l'article de la membre de LHC Polluxe.

samedi 28 mars 2009

Liberté scolaire et « chèque-éducation »

Article repris par Rebelles.info.

Nouveau sondage, auquel j'ai comme la dernière fois attendu la centième réponse pour l'arrêter.

Il s'agissait donc de dire s'il faut ou non abolir le monopole scolaire de l'Éducation nationale. Cette question en impliquait une seconde. Non seulement, pour les 55 % qui ont répondu « oui », s'agit-il d'autoriser ce qui l'est déjà, à savoir l'enseignement privé, mais aussi de le mettre sur un pied d'égalité avec l'enseignement public en matière de financement. Ainsi, une famille qui placerait ses enfants dans l'enseignement privé pourrait, si la liberté scolaire était garantie en France, récupérer l'argent qu'elle consacre habituellement à l'Éducation nationale (premier poste budgétaire de l'État) et le réaffecter à un établissement véritablement privé : contrairement au « privé sous contrat », dont les enseignants sont rémunérés... par l'État, les établissements privés, dans une situation de liberté scolaire effective, rémunéreraient leurs enseignants grâce aux droits de scolarité versés par les parents.

C'est à une telle évolution qu'appelait implicitement Philippe Nemo en conclusion aux Deux Républiques françaises. Plutôt qu'une « privatisation radicale de l’Éducation nationale » que je prônais au terme de ma recension, peut-être faut-il envisager une voie médiane, qui assurerait non le caractère privé de l'instruction, mais du moins une véritable concurrence éducative.

Vers la concurrence éducative
Cette voie médiane est le « chèque-éducation ». Celui-ci consisterait en une déduction d'impôt octroyée par l'État en échange du paiement des frais de scolarité à un établissement privé. Il permettrait ainsi aux familles de placer leurs enfants dans l'établissement de leur choix, mais aussi d'exercer une saine concurrence sur l'Éducation nationale qui, voyant nombre d'élèves échapper à son emprise, serait bien forcée de se réformer, ou plutôt d'accepter les réformes mises en place par son ministère de tutelle. Le chèque-éducation serait une mesure éminemment égalitaire, puisqu'il garantirait à chaque mineur une éducation de qualité, certifiée par un office ministériel. Pour être totale, cette petite révolution scolaire nécessiterait également l'abolition du monopole public de la collation des grades, qui place aujourd'hui les facultés catholiques sous la tutelle des universités publiques.

Pour l'heure, cette réforme n'est pas près de voir le jour en France, l'enseignement dit privé étant toujours soumis aux programmes de l'Éducation nationale, et le véritable enseignement privé, hors contrat, n'étant pas accessible à des familles qui doivent déjà, comme les autres, s'acquitter de la part de leurs impôts consacrée à financer l'Éducation nationale. Cette situation est proprement discriminatoire, et il est étonnant que presque seuls des partis et associations comme Alternative libérale, le Parti libéral-démocrate, Liberté Chérie ou encore comme SOS-Éducation proposent l'instauration du chèque-éducation dans leurs programmes et revendications. Même l'UMP, sur laquelle se portent pourtant la grande majorité des suffrages catholiques, ne l'envisage pas, proposant seulement d'aménager une carte scolaire qu'il faudrait simplement supprimer.

Qualité, mixité et liberté
Qu'attendre du chèque-éducation ? D'abord un surcroît de qualité dû à l'émulation entre les établissements, et donc entre les enseignants, puisque les familles cautionneraient ou bien sanctionneraient une école en fonction de ses résultats.

Pour éviter l'apparition, ou plutôt la réapparition, d'un système scolaire à deux vitesses, il faudrait s'assurer que le montant moyen du chèque-éducation permette de financer une scolarité de base. L'office ministériel en question devrait y veiller.

Le deuxième bienfait du chèque-éducation est, par la suppression de la carte scolaire, de favoriser une plus grande mixité sociale, et donc aussi une meilleure intégration.

Enfin, l'abolition des programmes uniques permettrait aux enfants placés dans le privé d'échapper à la mainmise d'idéologues dont les méthodes pédagogiques tout autant, ce dont on parle moins, que leurs options politiques et philosophiques, ont largement contribué au désastre éducatif que personne, pas même les syndicats d'enseignants, n'ose plus nier. Pour les enfants restés dans le public, il est à espérer que la libéralisation scolaire aurait un effet analogue à l'ouverture des frontières de l'Allemagne de l'Est : l'extinction du « Mammouth ».

Conditions sine qua non
Au risque de faire hurler au protectionnisme mes amis libéraux anglo-saxolâtres, je préconise toutefois que seuls les établissements dispensant leur formation en français reçoivent l'agrément ministériel pour percevoir les chèques-éducation des familles.

La cohésion linguistique d'une société est en effet indispensable non seulement à l'égalité entre les citoyens, mais aussi à leur liberté, puisque la concorde sociale, garante des libertés publiques, ne saurait être assurée dans une « Tour de Babel ».

De la même manière, l'habilitation ministérielle ne devrait être accordée qu'à des établissements respectant les valeurs de la République, entendue ici comme le corpus des idéaux qui fondent l'État de droit et la démocratie libérale : liberté intellectuelle et scientifique, tolérance religieuse, primat de la raison, etc.

Ainsi, les établissements scolaires régis par des sectes ou des mouvances religieuses intégristes ne pourraient pas se voir verser les chèques-éducation des familles.

Le chèque-éducation : une mesure coûteuse ?
La principale objection que je reçois des opposants au chèque-éducation est le surcroît de prix qu'il engendrerait. Cela ne manque pas de sel, dans un pays où une majorité relative des recettes fiscales est allouée à l'éducation : si vraiment, ce sur quoi je suis d'accord avec ces mêmes opposants, l'instruction des enfants est capitale, l'argument du prix ne devrait venir que dans un second temps. Il faut d'abord déterminer si les ressources consacrées à l'éducation ne seraient pas mieux investies dans des établissements responsables puisque placés dans une situation de concurrence, et s'il ne vaut mieux pas, plutôt que de payer cher une éducation dont les résultats sont désastreux, payer éventuellement plus cher une éducation de meilleure qualité. Dans les deux cas, monopole scolaire public et liberté scolaire privée, le coût de l'éducation est élevé, chose normale pour un domaine aussi crucial.

Mais seul le second permet aux familles de conserver leur liberté en matière éducative.

Roman Bernard



Criticus est membre du Réseau LHC.

N.B. : les titres seront désormais en maigre, et non plus en gras. Même si les titres en gras sont plus attrayants, ils présentent un inconvénient de taille : l'apparition des balises HTML dans certains liens, comme ceux de Disqus notamment.

dimanche 22 mars 2009

De Ratisbonne à Yaoundé, en passant par la Grèce


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Les controverses autour de Benoît XVI s'enchaînent, et elles se rapprochent de plus en plus dans le temps. Entre la levée de l'excommunication des « évêques » de la Fraternité Saint-Pie X, le 21 janvier dernier, et les propos du pape sur le sida et le préservatif, il s'est écoulé tout juste deux mois. Deux mois pendant lesquels les anticléricaux fanatiques ont pu communier dans la christianophobie, en raison de propos qui, lorsqu'ils sont tenus en substance par des dignitaires d'autres religions, notamment abrahamiques, ne les choquent pas. Il semble que le Vatican soit sous surveillance idéologique, comme l'étaient les pays de l'Ouest durant la Guerre froide.

C'est ainsi que ces anticléricaux fanatiques ont réussi à faire passer leurs mensonges pour des vérités, ou à ne retenir des déclarations et des actes du Souverain pontife que ceux qui les arrangeaient. Ils ont réussi à faire croire à l'opinion publique que Benoît XVI a donné l'investiture canonique à un évêque négationniste, alors qu'il n'a été que réadmis dans l'Église, et, surtout, qu'il n'a jamais été évêque.

Ils se sont indignés de l'excommunication par un évêque brésilien (vrai, celui-ci) d'une équipe médicale et d'une femme qui avaient fait avorter la fille de cette dernière, mais n'ont pas salué la levée de fait de cette excommunication. C'était pourtant précisément ce qu'ils réclamaient.

Ils ont, enfin, détourné l'extrait d'une interview pour faire croire que Benoît XVI avait interdit à ses fidèles l'usage du préservatif, alors qu'il déclarait que celui-ci ne constitue pas une solution, ce qui, sur un plan pratique, est indéniable. Rappelons d'ailleurs que ces propos ne constituaient pas une nouveauté, ni de la part de Benoît XVI, ni de celle de son prédécesseur, Jean-Paul II. Les amnésiques adeptes de la tabula rasa ont déjà oublié qu'eux, ou leurs précepteurs, s'indignaient de la même manière contre le pape polonais. Je me souviens très bien de l'outrance de ces journalistes français, alors que j'étais jeune, étant né cinq ans après le début du pontificat de Jean-Paul II.

C'est la dernière des trois récentes controverses qui a achevé de me convaincre que cette campagne médiatique de cathophobie n'est absolument pas due à l'« actualité ».

Depuis l'« affaire » du discours de Ratisbonne en effet, Benoît XVI est « dans le colimateur » du monde politico-médiatique occidental, et notamment français.

La malhonnêteté intellectuelle, la mauvaise foi, le nombre, le conformisme et le mimétisme des anticléricaux fanatiques, avaient déjà permis à ces derniers d'abuser l'opinion publique, en présentant ce discours (prononcé en septembre 2006) comme « islamophobe », et en sortant de son contexte une citation d'un empereur byzantin.

Je doute que tous se soient donné la peine de lire le discours en question. Je l'ai fait, car je suis toujours sceptique devant l'unanimisme de ces Drumont de pacotille, qui brisent les sabres et dégrafent les galons des capitaines Dreyfus de notre temps.

Le discours de Ratisbonne traite, cela a été dit, du rapport entre la foi et la raison.

La référence à l'islam n'est qu'accessoire, et n'est certainement pas « islamophobe ».

Si, donc, la plupart des indignés - qui tiennent leur moutonnisme pour de la subversion à l'encontre d'un ordre qui a été renversé depuis quarante ans - n'ont pas lu le discours, d'autres l'ont fait, ne serait-ce que pour en extraire cette citation.

Or, le thème secondaire de ce discours est l'importance capitale, pour l'Église mais aussi pour toute la Chrétienté, de ne pas se couper de leurs racines helléniques.

Les racines grecques de l'Europe chrétienne
Cela ne vous rappelle rien ? Moi si, car c'était précisément le thème du livre si controversé de Sylvain Gouguenheim, Aristote au Mont Saint-Michel : les racines grecques de l'Europe chrétienne, que j'avais recensé ici. Bien sûr, le discours de Ratisbonne n'avait pas le même objet que le livre de l'historien. Là où ce dernier affirmait que l'Occident devait ses savoirs grecs à lui-même, aux Byzantins et aux Arabes chrétiens, et non à l'Islam, contredisant ainsi la doctrine officielle de l'Université française, on peut interpréter le propos de Benoît XVI comme une critique à l'égard des églises évangéliques concurrentes, accusées de renier l'héritage grec.

Il n'en reste pas moins que la portée des deux démarches du pape et du chercheur est la même : en inscrivant la Chrétienté - pour Benoît XVI - et l'Occident - pour Gouguenheim - dans une filiation directe avec les cités grecques, en affirmant ainsi la paternité de la Grèce antique sur Rome et l'Occident chrétien dans son ensemble, le pape et l'historien suivent une logique culturaliste, qui va totalement à rebours de l'idéologie dominante aujourd'hui, celle du métissage des cultures et des religions.

C'est donc pourquoi, enfin, le même reproche - celui de l'« islamophobie » - a été adressé à Benoît XVI et à Gouguenheim, alors que la question de l'islam est annexe.

Roman Bernard



Criticus est membre du Réseau LHC.

mercredi 18 mars 2009

Sida, préservatif et principe de précaution

Le problème, lorsque l'on justifie une position morale par des principes, c'est que l'on manque souvent l'argument d'ordre pratique, qui permettrait de faire la décision.

Par exemple, les opposants à la peine de mort, dans les pays où elle a été abolie ou dans ceux dans lesquels existe un débat contradictoire à ce sujet (États-Unis entre autres), font rarement valoir en premier lieu que le meilleur argument justifiant l'abolition de la peine capitale, c'est le risque d'erreur judiciaire. Difficile de rouvrir le procès une fois que le condamné a été exécuté ! C'est un argument décisif, mais comme il ne tend pas à remettre en cause le principe même de la condamnation à mort (dans l'hypothèse où l'on pourrait avoir la certitude de la culpabilité), il est trop tiède pour que les opposants à la peine capitale s'en servent dans leur combat.

Je me suis fait la même réflexion avec les propos de Benoît XVI sur le sida, le pape ayant déclaré qu'« on ne peut pas surmonter ce drame avec la distribution de préservatifs, qui au contraire augmentent le problème. » Là où les anticléricaux fanatiques voient dans ce type de déclaration, que Jean-Paul II avait également tenu, une condamnation de la contraception, et donc une « responsabilité » dans l'épidémie de sida en Afrique, l'honnête homme, catholique ou non, y voit un rappel de la position de l'Église en matière de fidélité sexuelle.

Le Saint-Siège est bien sûr dans son rôle en rappelant cette position morale, exigeante mais cohérente : si la fidélité maritale régnait, l'expansion du sida se limiterait aux échanges de seringues et aux transfusions de sang. On peut trouver cette position irréaliste, mais elle a le mérite de concorder avec une vision saine de la famille. Irréaliste ? Pas davantage, en tout cas, que celle qui consiste à voir dans le préservatif le remède à la diffusion du VIH. Un prêtre ayant fait vœu de chasteté n'a pas à entrer dans des considérations pratiques, mais le risque de rupture du préservatif constitue précisément l'argument décisif contre l'idée d'un préservatif miraculeux. C'est d'ailleurs ce même risque qui est invoqué par des jeunes femmes, souvent des adolescentes, pour prendre la pilule plutôt qu'utiliser le préservatif. Elles évoquent souvent la peur de tomber enceinte qu'elles ont éprouvée lorsque le préservatif que leur partenaire utilisait a rompu. Et cela arrive assez fréquemment.

Puisque le risque de contamination existe même avec l'utilisation du préservatif, il me semble qu'il devrait y avoir en la matière un principe de précaution.

La position défendue par le Vatican n'est pas de mise à régler l'expansion du sida en Afrique, d'autant que, comme en Amérique latine, ses bastions y sont menacés par les églises évangéliques et l'islam, mais au contraire de la promotion du préservatif, elle est cohérente d'un point de vue logique.

Reste, et c'est là encore le problème d'une institution bimillénaire, peu rompue aux exigences de la communication contemporaine, que dans le débat médiatique, il faut user de toutes les armes rhétoriques, même celles qui tendent à aller à l'encontre de ses principes. Les opposants à la peine de mort ne renonceraient en rien à leur combat à rappeler en premier lieu le risque d'exécuter un innocent, tout comme le Souverain pontife ne renierait rien de sa vision de la famille en prouvant le danger avéré du préservatif. En attendant, puisqu'aucun vaccin n'a été trouvé et que les trithérapies sont coûteuses et contraignantes, le préservatif reste un précaire filet de protection.

C'est précisément en ces termes que Benoît XVI l'a présenté. Dès lors, on comprend mal la controverse que sa déclaration a provoquée, à part, si on la rattache aux deux polémiques plus récentes, une volonté de caricaturer toutes les positions de l'Église pour la réduire au silence. Je ne suis pas catholique, mais plus l'on s'obstine à vouloir détruire l'un des fondements de la civilisation occidentale, et plus je m'en sens solidaire.

À lire aussi, l'article de H16, membre du Réseau LHC.

Arborescence chronologique des défenses de Benoît XVI sur Pearltrees.

Roman Bernard



Criticus est membre du Réseau LHC.

vendredi 13 mars 2009

Loi Hadopi : suivre et contourner le modèle chinois

« Liberticide ». Le mot revient souvent, et convient sans doute le mieux, pour qualifier la loi dite Hadopi en passe d'être votée au Parlement. Celle-ci devrait permettre, au moyen d'un filtrage organisé de la Toile, aux fournisseurs d'accès d'interrompre jusqu'à un an la connexion à Internet de leurs clients s'étant rendus coupables de téléchargements illégaux. La comparaison avec la Chine populaire, où le filtrage d'Internet est déjà en vigueur, est également très récurrente. Précisément.

Si c'est en Chine que le filtrage d'Internet est le plus développé, c'est aussi dans ce pays que l'on use de stratagèmes pour contourner le contrôle des cyber-autorités chinoises. Lorsque j'ai tenu le carnet de mon voyage à Shanghai, j'ai pu et dû avoir recours aux indispensables services du site Anonymouse.org, la plate-forme Blogger étant censurée en Chine.

Faisant discrètement part de ce subterfuge aux jeunes Chinois que je rencontrais, afin, pensais-je, d'apporter ma modeste pierre au développement des libertés individuelles en Chine, je me rendais compte que je ne leur apprenais rien, puisqu'ils utilisaient déjà ce moyen pour consulter des sites interdits, parfois occidentaux.

Mais il s'agissait d'étudiants, maîtrisant bien l'anglais et rompus aux nouvelles technologies. Ils étaient souvent les enfants d'une nomenklatura qui, comme dans tout régime dictatorial, est devenue experte pour se soustraire aux normes très restrictives que ses dirigeants ont fait édicter. Ainsi de la facilité pour les enfants des cadres du Parti communiste de voyager à l'étranger, alors qu'il est si dur pour le « pékin moyen », si j'ose dire, d'obtenir un visa de sortie du territoire.

Comme le note Aurélien Véron, président du Parti libéral-démocrate et membre du Réseau LHC, c'est ce même pékin moyen, en France, qui ferait les frais d'Hadopi, tandis que les vrais pirates, ceux qui tireront parti de toutes les failles du système de filtrage, seront impunis, voire réussiront à faire porter le chapeau à d'autres internautes dont ils seront parvenus à pirater la connexion. Dépassées par une révolution technologique qu'elles ne comprennent pas, les prétendues « élites » françaises sont sur le point d'imposer une loi liberticide dans ses fondements, et inégalitaire dans ses effets.

Contrairement à la Chine populaire cependant, la France républicaine jouit pour l'instant d'un niveau d'éducation moyen élevé. La société civile française devrait donc, au contraire de son équivalente chinoise, pouvoir trouver en son sein les ressources nécessaires pour permettre aux internautes de continuer à télécharger, ce qui, en principe, devrait être toléré à usage privé.

« Pays légal », « pays réel »
La fronde contre la loi Hadopi prend des formes d'expression diverses et, fait nouveau, couvre un spectre politique très large, incluant la majeure partie de la gauche, tous les libéraux ainsi qu'une partie de la droite conservatrice. Pourtant, la loi Hadopi va apparemment être votée sans encombre par la représentation nationale. Triste affaire, qui donne malheureusement du crédit au clivage établi par Charles Maurras entre le pays légal et le pays réel. Non seulement cette loi va au final s'avérer inutile, mais elle atteste d'un décalage croissant entre la population et ses dirigeants, lourd de menaces pour le fragile régime sarkozyen.

Plutôt que de m'en inquiéter, je ne vois dans cette perspective de bouleversements politiques que des raisons de me réjouir. Comme le feront un jour les Chinois en Chine.

Roman Bernard



Criticus est membre du Réseau LHC.

mercredi 11 mars 2009

Fin de la pétition contre Dominique Wolton

À la demande d'Éric Zemmour, dont j'ai reçu un courriel cet après-midi, je mets un terme à la pétition demandant à France Ô le non-renouvellement du contrat de Dominique Wolton à l'Hebdo.

Je n'ai pas l'habitude de défendre les gens contre leur gré et, puisque cette pétition était surtout destinée à défendre la liberté d'expression d'Éric Zemmour, j'y mets fin.

Cependant, un autre courriel m'a été envoyé par M. Jean-Marc Bramy, le présentateur.

Il m'y reproche cinq choses, que je me dois de contester dans le cadre de ce billet.

Tout d'abord, M. Bramy m'informe que « la Direction de France Ô n'a pas l'intention de demander à Dominique Wolton de quitter l'Hebdo. » À cela, je réponds qu'il ne s'agissait pas de demander à France Ô le licenciement de M. Wolton, mais le non-renouvellement de son contrat, une fois que celui-ci sera arrivé à échéance.

Il ajoute que « [l]es quelques "retards" de Dominique Wolton sont liés à son activité professionnelle de chercheur et cela ne peut être un argument sérieux remettant en cause le rôle qu'il joue dans l'Hebdo. Il se trouve que [la direction de France Ô ne peut] changer l'heure d'enregistrement de l'émission et que Dominique Wolton ne peut pas, non plus, supprimer la tâche qui l'occupe juste avant. » Ce à quoi je réponds que M. Wolton n'est pas obligé de faire partie de cette émission s'il n'est pas sûr d'y participer normalement : il peut être remplacé.

Le troisième argument porte sur le caractère forcément passionné de telles émissions :

Que penseriez-vous d'un débat "lisse", sans passion, sans véritable sincérité? Ce serait ennuyeux , me semble-t-il. Mettre ensemble des éditorialistes d'accord entre eux, quel intérêt? En quoi notre réflexion progresserait-elle, en quoi cela serait utile au téléspectateur-citoyen (expression, au passage, que je préfère à téléspectateur-contribuable)? Les "manières " de Dominique Wolton peuvent parfois exaspérer certains, pourtant ce qui compte pour ceux, comme moi, qui font l'Hebdo, c'est les idées de fond, le débat...Je suis sûr que cela est vrai pour vous aussi.


L'argument serait excellent si M. Wolton laissait simplement aux autres intervenants, et pas seulement Éric Zemmour, la liberté de donner libre cours à leur « passion » et leur « sincérité ». Je l'ai dit, M. Wolton interrompt « sans cesse les autres intervenants, à savoir le présentateur Jean-Marc Bramy et les chroniqueurs Nadir Djennad et Éric Zemmour, et que, lorsque ces derniers tentent de lui reprendre la parole qu'il leur avait coupée, il les mortifie en leur intimant l'ordre de lui « permettre » de parler, un droit qu'il dénie aux autres journalistes. Quand bien même MM. Bramy, Djennad et Zemmour parviennent-ils à lui reprendre la parole, Dominique Wolton couvre le son de leurs voix, rendant leurs interventions inaudibles. »

Quatrième point, où M. Bramy compare ma démarche à celle des lobbyistes anti-Zemmour.

Laissez-moi enfin pour conclure vous réveler un petit "scoop", qui je crois, ne laissera pas indifférent quelqu'un qui lance une pétition "en partenariat avec Eric Zemmour,le blog de ceux qui l'aiment" : au début de cette formule de l'Hebdo, nous avons reçu des mails courroucés qui refusaient le droit à Eric Zemmour de s'exprimer sur France Ô sur le thème "pas de gens comme lui chez nous". Comme vous pouvez le constater, nous avons résisté, avec les mêmes arguments, à ceux qui voulaient son départ. Je ne prétends nullement détenir une quelconque vérité, mais il me semble que la tolérance est le seul moyen de s'écouter, de se respecter les uns les autres. Je l'ai déjà affirmé au cours de l'émission et parfois même dans des "rappels à l'ordre" aux uns ou aux autres. Je ne peux que vous dire la même chose, aujourd'hui.


Fort bien, mais, je le répète, ma démarche n'était pas uniquement destinée à soutenir Éric Zemmour, mais aussi, notamment, Nadir Djennad, qui est un opposant cordial à l'éditorialiste du Figaro. M. Wolton l'interrompt d'ailleurs tout autant. Surtout, et c'est lié à mon premier contre-argument, cette initiative se démarque de celle des pétitionnaires anti-Zemmour en ce que, encore une fois, elle ne demande pas le licenciement de M. Wolton, comme d'autres l'ont fait pour Zemmour.

Enfin, je voudrais réaffirmer la notion de télespectateur-contribuable, que M. Bramy désapprouve. France Ô étant financée à 100 % par la contrainte fiscale, les contribuables français sont pour ainsi dire les actionnaires de la chaîne.

De petits actionnaires, certes. À qui l'État a forcé de confier la maîtrise des affaires de la chaîne à une direction qui, si elle est maîtresse du jeu, doit aussi tenir compte des griefs des petits porteurs. Je me réjouis que cela ait été fait ici.

Roman Bernard



Criticus est membre du Réseau LHC.

N.B. : j'ajoute, à la demande de l'« original », que les différents Éric Zemmour sur Facebook sont tous des usurpateurs, des imposteurs, le « vrai » y ayant supprimé son profil.

Brésil : la crispation d'une Église catholique menacée par les églises évangéliques ?

Nouvelle controverse autour de l'Église catholique, avec l'excommunication d'une équipe médicale et d'une femme à Recife, au Brésil, pour avoir fait avorter la fille de cette dernière, âgée de neuf ans et violée à plusieurs reprises par son beau-père.

Bien que n'étant pas catholique, je goûte assez peu, c'est le moins qu'on puisse dire, à l'anticléricalisme fanatique qui sévit en France depuis deux siècles, et qui, sous couvert de laïcité, demande à l'Église de France de cesser d'exister, en la tournant en dérision et en caricaturant toutes ses positions.

Cela a été le cas lors de l'« Affaire Williamson », où des personnes peu scrupuleuses des faits ont essayé de faire passer la levée de l'excommunication du négationniste pour un blanc-seing du Saint-Siège à l'égard de ses déclarations, certes détestables.

Je n'ai donc pas été étonné de voir la blogosphère s'engouffrer comme un seul homme dans la condamnation de l'Église, qu'elle ne semble connaître que pour la pourfendre.

Comme je n'éprouve aucun intérêt pour le conformisme idiot, j'ai préféré m'intéresser à la réaction de la « cathosphère », et notamment de trois de ses membres éminents en France, à savoir Koz, Le Chafouin et Polydamas. Comme l'a rappelé le second, non seulement, la fillette ayant été violée et sa vie même étant menacée par la grossesse, cet avortement n'était pas contraire à la loi brésilienne, très restrictive en matière d'avortement, mais il y avait là un impératif humain. L'Église catholique n'aurait rien renié de sa condamnation de l'avortement en préférant épargner la vie de la mère.

Les causes de cette rigidité ecclésiastique évoquées par les trois blogueurs sont d'ordre théologique. L'avortement, défini comme un meurtre, est considéré comme « plus grave que le viol ». Et c'est pourquoi le beau-père n'a, lui, pas été excommunié, alors qu'il est à l'évidence responsable au premier chef de l'avortement.

Je l'ai dit plus haut, je ne suis pas catholique, même si je visite une cathédrale avec la même ferveur que celle qui me saisit quand je me recueille sur le tombeau de l'Empereur, aux Invalides, ou que je médite sur la gloire déchue de la France, à Versailles. Et si j'admets, comme le législateur brésilien, que l'avortement est légitime quand il y a viol ou risque de décès pour la mère, je suis également d'accord avec l'Église pour dire qu'il y a vie dès la conception. Mais ma position, ici, n'est donc pas religieuse, mais bien politique, et j'en arrive au cœur de mon analyse.

Il ne me semble pas tout à fait anodin que cette affaire ait eu lieu au Brésil, où un assouplissement de la loi sur l'avortement est envisagé. La fermeté de l'évêque de Recife doit être interprétée comme un rappel de la position intransigeante de l'Église en matière d'avortement, mais aussi, dans un second temps, comme une crispation face au succès des églises évangéliques au Brésil et dans toute l'Amérique latine, qui se fait à ses dépens. Car si le Brésil du président Lula envisage d'assouplir la loi sur l'avortement, c'est aussi parce que l'influence de l'Église catholique dans la société brésilienne s'est amoindrie. Cette menace sous-tendait d'ailleurs la visite de Benoît XVI au Brésil, en mai 2007. Si le centre de gravité de la catholicité est passé de l'Europe à l'Amérique latine, c'est sur le sous-continent, et en particulier dans son pays le plus peuplé, le Brésil, que la concurrence des églises évangéliques fait rage.

Reste à savoir si l'Église catholique pourra conserver son influence dans la société brésilienne en interprétant littéralement le dogme, plutôt qu'en faisant preuve de compréhension à l'égard de ceux pour qui l'avortement a été un « moindre meurtre ».

Arborescence de cette discussion à retrouver sur Pearltrees.

Roman Bernard



Criticus est membre du Réseau LHC.

mardi 10 mars 2009

Pétition pour demander le non-renouvellement du contrat de Dominique Wolton à L'Hebdo de France Ô

Mise à jour, mercredi 11 mars : À la demande d'Éric Zemmour, dont j'ai reçu un courriel cet après-midi, je mets un terme à la pétition demandant à France Ô le non-renouvellement du contrat de Dominique Wolton à l'Hebdo.

Je n'ai pas l'habitude de défendre les gens contre leur gré et, puisque cette pétition était surtout destinée à défendre la liberté d'expression d'Éric Zemmour, j'y mets fin.


En partenariat avec « Éric Zemmour : le blog de ceux qui l'aiment », j'ai décidé de lancer une pétition pour demander à la chaîne publique France Ô (RFO) de ne pas renouveler le contrat qui la lie à Dominique Wolton, lequel intervient dans l'émission L'Hebdo.

Je trouve en effet inacceptable le fait que Dominique Wolton se permette d'arriver en retard à chaque émission ou presque, qu'il interrompe sans cesse les autres intervenants, à savoir le présentateur Jean-Marc Bramy et les chroniqueurs Nadir Djennad et Éric Zemmour, et que, lorsque ces derniers tentent de lui reprendre la parole qu'il leur avait coupée, il les mortifie en leur intimant l'ordre de lui « permettre » de parler, un droit qu'il dénie aux autres journalistes. Quand bien même MM. Bramy, Djennad et Zemmour parviennent-ils à lui reprendre la parole, Dominique Wolton couvre le son de leurs voix, rendant leurs interventions inaudibles. D'autant qu'il n'hésite pas, lorsqu'un autre intervenant n'est pas d'accord avec lui, ce qui est fréquent avec Éric Zemmour, à le taxer de « lepénisme », ce qui n'est ni plus ni moins qu'une forme de terrorisme intellectuel.

Cette situation est d'autant plus inadmissible que, comme toute chaîne publique, France Ô est financée par la contrainte fiscale. Le moindre respect que le contribuable-téléspectateur est en droit d'attendre de la part de ceux dont il finance les prestations, c'est qu'ils arrivent à l'heure aux émissions et qu'ils y respectent la parole de leurs contradicteurs. Malgré les nombreux rappels à l'ordre de Jean-Claude Bramy, Dominique Wolton a cru pouvoir se soustraire à cette obligation qu'il a envers les contribuables. C'est pourquoi je demande à la direction de France Ô de ne pas renouveler le contrat de Dominique Wolton à L'Hebdo.

Pour signer la pétition, je vous invite à m'envoyer un courriel à l'adresse suivante, en indiquant vos prénom et nom (pas de soutien anonyme) : criticusleblog@gmail.com . Je transmettrai ensuite la liste des signataires à la direction de France Ô.

Vous pouvez retrouver cette pétition sur le groupe Facebook prévu à cet effet.

Roman Bernard



Criticus est membre du Réseau LHC.

vendredi 6 mars 2009

États généraux de la presse : entretien avec Jean-Pierre Tailleur

Jean-Pierre Tailleur est l'auteur de Bévues de presse. Il a notamment expliqué ses travaux sur le maljournalisme sur Stalker, dans une série en six parties (1, 2, 3, 4, 5 et 6).

Roman Bernard : lors des récents États généraux de la presse (EGP), la question de la légitimité des aides publiques a à peine été soulevée. Celles qui existent déjà sont maintenues, et un supplément ponctuel de 600 millions d’euros a même été annoncé. Pourquoi ?

Jean-Pierre Tailleur : Dès le départ, les professionnels de la presse les plus impliqués dans ces réunions ont donné l’impression qu’ils comptaient sur ces EGP pour que l’État aille à la caisse. Pour beaucoup trop d’entre eux, la question de la crise est une question de manque d’aides, point à la ligne. Leurs modalités sont remises en question, mais pas leur légitimité. C’est une bonne façon de décentrer le débat des thèmes essentiels, mais qui fâchent, comme la question du manque de qualité de certains journaux.

RB : N’y a-t-il pas une hypocrisie de la presse à l’égard de Nicolas Sarkozy ? Très critique vis-à-vis du chef de l’État, elle accourt dès que celui-ci convoque ces EGP.

J-P T : Ceux qui ont claqué la porte, comme Edwy Plenel avec son équipe du site Mediapart, ont un peu fait illusion car il n’y a pas eu de réel débat sur ces réunions, et sur l’annonce concernant les 600 millions d’euros. Les discussions se sont limitées aux commentaires des sites des grands journaux et au courrier des lecteurs. Même les journalistes anti-sarkozistes ont évité de critiquer ce cadeau présidentiel. On peut se demander pourquoi ils tiennent si peu compte des réactions de leurs lecteurs.

« MÉDIOCRITÉ DE LA PRESSE RÉGIONALE »

RB : Il y a également eu très peu de critiques sur la qualité intrinsèque des journaux…

J-P T : Et pourtant, certains intervenants semblent être bien conscients de la médiocrité de la Presse quotidienne régionale (PQR). Dans le « Livre vert », qui a dressé un bilan de ces discussions, le pôle présidé par Bruno Patino, actuel patron de France Culture, note que « la PQR affiche un fort déficit » en termes de « taux d’affinité avec le lectorat de 15 à 49 ans ». Entre les lignes, cela peut vouloir dire que ces journaux sont considérés comme mauvais. Mais dans les 70 pages du « Livre vert », il n’y a aucun exemple concret du manque de qualité qui tendrait à expliquer ce déficit d’affinité de la PQR.

RB : Il n’y a pas eu plus de débat sur le conformisme idéologique des journalistes…

J-P T : Vouloir être journaliste concorde souvent avec le fait d’avoir des idées progressistes. Le problème n’est pas là, mais dans le fait que la critique des médias est monopolisée par des personnes préoccupées de lutter contre le capitalisme plutôt que contre le maljournalisme. Il y a deux tares dans cette critique, dont le porte-drapeau le plus actif est le site Acrimed. D’abord, elle est unilatérale, et elle repose sur l’idée que les journaux ne sont pas faits par les journalistes mais par le « Capital ». Ensuite, elle relève de la presse « people », puisqu’elle se concentre sur certaines personnalités, sur les chroniques des éditorialistes, et non sur le travail des journalistes de base.

« LE CORPORATISME INTACT »

RB : Ce renforcement des aides publiques à la presse ne va-t-il pas conforter le corporatisme, qui est pourtant régulièrement dénoncé par les acteurs de la presse eux-mêmes ?

J-P T : J’ai l’impression que les EGP n’auront servi à rien. Pire : il y a un effet pervers, puisqu’ils ont créé une illusion de débat. Il est à ce propos inquiétant qu’après ces réunions, il n’y ait pas eu de réaction constructive dans les médias. Le corporatisme sort intact de ces EGP.

RB : Paradoxalement, ces EGP ne contribuent-ils pas à aggraver la crise de la presse qu’ils prétendaient solutionner, en empêchant la presse française de se restructurer ?

J-P T : Il y a eu une réelle volonté de remettre en cause des aspects extra-rédactionnels de la crise de la presse, comme les coûts d’impression, de distribution ou de portage. Mais il n’y a eu aucune critique interne sur la qualité du contenu même des journaux. Le sujet le plus tabou, celui de la valeur ajoutée informationnelle, a ainsi été contourné, non abordé.

Roman Bernard



Criticus est membre du Réseau LHC.

jeudi 5 mars 2009

Voterai(s)-je encore pour Nicolas Sarkozy ?

C'est le blogueur antisarkozyste Sarkofrance qui me posait la question récemment. Me concernant, la réponse est double, selon que l'on parle de l'élection de 2007 ou de celle de 2012, puisque j'ai écrit dès début août 2007 que Nicolas Sarkozy fut pour moi un choix « par défaut », qu'il n'était pas « l'homme de la situation », qu'il était « condamné à l'échec, obsédé qu'il est par sa présence dans les médias, sa cote de popularité et les résultats à court terme ».

Je l'ai comparé par la suite à Séraphin Lampion, le « belgicain » de Moulinsart. La réponse à la question est donc évidemment « oui » en 2007, « non » en 2012 : je votais alors moins pour Sarkozy que contre Royal, mais je ne vois aujourd'hui guère de différences avec ce qu'eût été la politique de la seconde.

J'avais expliqué cette réponse dans un commentaire synthétique, faisant suite à ce même billet :

[I]l me faut me mettre dans une situation fictive où je revote le 6 mai 2007. C’est trop facile de répondre non, vu qu’à l’époque, il s’agissait autant d’éviter Royal que de donner sa chance à Sarkozy. Je lui ai donné sa chance, et j’ai vu le candidat de la rupture devenir le président de la continuité avec le « mitterrando-chriaquisme »…

Je ne sais pas si je regrette mon vote - un peu, quand même -, mais il est certain que je ne redonnerai pas de seconde chance à Sarkozy. Je ne revoterai pas pour lui, sauf bien sûr s’il est opposé à un candidat d’extrême-gauche ou d’extrême-droite au second tour. Dans tout autre cas (Royal, Bayrou), je m’en laverai les mains. Et voterai donc blanc, voire Bayrou. Quant au premier tour, je voterai pour le plus libéral, et cela risque d’être, fort étonnamment, Bayrou.


Roman Bernard



Criticus est membre du Réseau LHC.

À lire aussi, le billet de Lomig.

L'utilité de Pearltrees démontrée grâce au « schéma actantiel »

En sémiotique, le schéma actantiel « rassemble l'ensemble des rôles (les actants) et des relations qui ont pour fonction la narration d'un récit », que celui-ci soit romanesque, dramatique ou cinématographique. Ce schéma fait intervenir un héros, qui poursuit la quête d'un objet. Sur le chemin de sa quête, il rencontre des adjuvants, qui l'aident donc dans sa quête, et des opposants. Cette quête est commanditée par un émetteur, en direction d'un destinataire. On ne peut pas mieux démontrer l'utilité de Pearltrees pour les blogs qu'en reprenant ce concept du schéma actantiel. Je prendrai l'exemple de la récente « Controverse de la burqa » pour l'expliquer.



Dans l'arborescence ci-dessus (sur laquelle il faut cliquer pour accéder à l'image dans un format normal), les différents actes du récit sont indiqués. L'émetteur est Mathieu L, qui exhorte ses lecteurs, et particulèrement ses commentateurs, à réagir contre le fait que « les islamistes ont gagné la première partie ».

Les destinataires sont donc les commentateurs, dont je suis. Je me mets ainsi en quête d'un objet, la liberté telle que je la conçois.

C'est pourquoi j'écris l'article « Voile : pour un modus vivendi », à l'origine de la controverse qui va durer trois semaines.

Dans cette quête, je suis donc le héros, si l'on veut bien ôter tout contenu épique à ce concept, qui n'a pas pour but de me glorifier mais d'expliquer mon rôle.

L'originalité de cette controverse est qu'elle n'est pas manichéenne. Tous les acteurs sont en quête de liberté, mais la conception que j'en ai va faire apparaître mes adjuvants et mes opposants. Les premiers sont René Foulon et Lomig, à des degrés différents. René Foulon est, si j'ose dire, « plus critique que Criticus », puisqu'il suggère d'élargir ma proposition d'interdiction de la burqa dans les lieux publics à tout voile. Lomig, lui, refuse de prendre parti de façon définitive, mais par son dessin affirme que le port de la burqa n'est pas compatible avec la liberté : il se range donc dans le « camp » des adjuvants.

Mes opposants, je l'ai dit, ne sont pas les « méchants » du récit : ils ont simplement une conception de la liberté différente de la mienne : ce sont Rubin Sfadj, Paul Guignard et Toreador.

Où l'on démontre l'utilité de Pearltrees
Hormis le fait que je cumule les rôles de destinataire et de héros, le schéma actantiel permet d'expliquer l'arborescence ci-dessus et l'interprétation que j'en donne. L'utilité de Pearltrees, c'est qu'au lieu d'écrire une longue liste de liens à la fin de mon article, dont la plupart ne seront d'ailleurs jamais cliqués, je résume cette controverse en un dessin clair, qui réunit tous les actants en un endroit.

Acteurs et actes sont présentés de manière (chrono)logique, ce qui permet de donner un sens global à une controverse qui, jusqu'alors, était essentiellement bilatérale.

En outre, le player de Pearltrees permet de « lire » le récit que j'ai édité comme s'il s'agissait d'une série de diapositives. Celui-ci peut également être envoyé par courriel, reproduit grâce à un lien, ou, bientôt, simplement ajouté à un blog.

Les éditeurs inscrits sur Pearltrees peuvent également « bouturer » cette aborescence sur une branche plus générale de leur arbre. Puis en réagencer les perles à leur guise.

En somme, Pearltrees offre la possibilité nouvelle aux éditeurs de contenus sur le web de donner un sens à leur entreprise, et à leurs lecteurs de comprendre leur démarche.

L'innovation de Pearltrees est de faire des internautes, producteurs ou consommateurs, des acteurs éclairés du web, au lieu des taupes tâtonnantes qu'ils étaient quand ils se mouvaient sur les mailles de la Toile au hasard de leurs recherches sur Google.

Roman Bernard



Criticus est membre du Réseau LHC.

Plus d'infos sur le blog de Pearltrees et sur Cratyle, le blog de Patrice Lamothe.