mercredi 22 avril 2009

« La Mosquée Notre-Dame de Paris, année 2048 », d'Elena Tchoudinova

« Nous sommes en 2048 après Jésus-Christ. Toute la France est islamisée. Toute ? Non ! Car un maquis peuplé d'irréductibles chrétiens et athées résiste encore et toujours à l'envahisseur... »

La citation précédente n'en est pas une, puisqu'elle n'est pas extraite du roman de la Russe Elena Tchoudinova. Mais le sombre décor planté par la romancière n'est pas sans rappeler la Gaule d'Astérix. En 2048 donc, année qu'Elena Tchoudinova a choisie car elle représentait « 84 » (en référence à 1984 de George Orwell bien sûr...) à l'envers, Paris, la France, l'ancienne Union européenne sont soumis à la charia.

Le cauchemar de Daniel Pipes
Confirmant le cauchemar de Daniel Pipes*, la cathédrale Notre-Dame de Paris n'est plus, transformée en mosquée, que la Mosquée Al-Franconi. Les chrétiens, qui étaient sortis des catacombes de Rome à mesure qu'ils évangélisaient l'Empire romain, sont rentrés dans celles de Paris - où ils continuent de célébrer la messe clandestinement - à mesure que la France s'islamisait. Ils y côtoient leurs ennemis d'avant l'islamisation de la France, les athées qui, fidèles à leurs principes, refusent la domination d'une nouvelle religion. En dépit de leurs dissensions, tous veulent reprendre l'ancienne cathédrale profanée, les uns pour y célébrer une dernière messe, les autres pour détruire cette nouvelle mosquée. L'occasion leur en sera donnée par l'intention du pouvoir islamique d'exterminer la population non-musulmane du ghetto de Paris, une information que leur aura transmise Slobodan, un espion serbe travaillant pour la Russie, demeurée orthodoxe et libre.

Difficile débat
Il y a beaucoup à dire et à écrire sur La Mosquée Notre-Dame de Paris, année 2048, en mal comme en bien. Le roman, publié en 2005 en Russie et vendu depuis à 100 000 exemplaires, a mis plus de trois ans à trouver une maison d'édition en France.

Avant que les Éditions Tatamis ne le publient, le 18 avril dernier, le livre, traduit du russe, avait été diffusé gratuitement sur Internet. On peut s'étonner de cette réticence des maisons d'édition à publier un livre qui a pour objet principal la France, écrit par une fine connaisseuse de notre pays. Si la thèse centrale du livre est critiquable, cette critique salutaire n'aurait pas dû être contrainte à devoir se réfugier sur le Net, comme souvent.

Car il y a des réserves à émettre sur le roman d'Elena Tchoudinova. Le récit étant relaté par un narrateur omniscient, la romancière ne saurait par exemple se dédouaner d'un passage manifestement raciste (chap. 8, p. 206), qui tend à desservir son propos :

Longeant la rue, ils dépassèrent un pâté de maisons et s'engouffrèrent dans la station Bastille en se mêlant à la foule bigarrée des travailleurs du ghetto, des chômeurs, parmi lesquels une majorité de Noirs - grands amateurs d'aides sociales -, d'ouvriers turcs, les plus laborieux des habitants de la zone soumise à la charia.


Passé cette considération formelle, la thèse du livre - l'islamisation, c'est-à-dire l'imposition de la charia en France et en Europe - semble contestable.

Scénario-catastrophe
Ce qu'imagine Elena Tchoudinova, c'est un scénario-catastrophe, celui dans lequel la culture occidentale, gréco-romaine et judéo-chrétienne, démocratique et libérale, serait totalement remplacée par la culture arabo-musulmane. Même sur le plan linguistique, l'auteur anticipe qu'un sabir arabisé se substituera graduellement à la langue vernaculaire de chaque pays européen. Si le livre présente l'avantage d'être écrit depuis une perspective russe, et donc extra-occidentale, il révèle la même sous-estimation de l'Europe et de l'Occident que celle qui prévaut à Moscou, où l'ancien Président et actuel Premier ministre de la Fédération de Russie avait le front d'affirmer, en 1995 : « La France deviendra dans moins de 20 ans la colonie de ses anciennes colonies... »

En 2009, six ans seulement, donc, avant l'échéance poutinienne, les anciennes colonies françaises sont pourtant à l'évidence toujours dominées politiquement, économiquement, militairement, culturellement et linguistiquement par l'ancienne puissance coloniale.

Et si les flux migratoires se font unilatéralement de ces anciennes colonies du Maghreb et d'Afrique noire vers la France, c'est d'abord parce que le modèle français, en fait occidental, demeure attrayant. C'est aussi le moyen pour la France de continuer à propager à distance ses valeurs et sa culture dans ses anciennes colonies.

Comment expliquer que le français soit autant parlé au Maroc alors que le Royaume chérifien n'a pas été colonisé stricto sensu, et pendant 45 ans à peine ?

Comment l'expliquer, sinon par la persistance de l'influence française sur ses anciennes colonies, comme celle du Royaume-Uni sur le Commonwealth ?

La force méconnue de l'Occident
La première faille du raisonnement d'Elena Tchoudinova est qu'elle ne voit l'influence qu'à sens unique, et qu'elle conclut des échanges, notamment migratoires, entre les pays européens et musulmans l'islamisation des premiers, alors que l'on assiste partout à une occidentalisation des seconds. C'est qu'Elena Tchoudinova, comme Vladimir Poutine, méconnaît la caractéristique majeure de la civilisation occidentale, qui la rend si perméable et à la fois dominatrice : sa capacité à s'approprier ce qui lui est étranger, à faire siens les apports d'autres civilisations, à synthétiser plusieurs influences pour leur imprimer sa marque, ce que Rémi Brague a mis en lumière dans Europe, la voie romaine. Même au plan religieux, il est notable que les musulmans prosélytes mettent en avant des valeurs chrétiennes : amour, tolérance, paix.

Contrairement à ce qu'estiment Elena Tchoudinova et la préfacière Anne-Marie Delcambre, il ne semble pas évident qu'il faille refuser le dialogue islamo-chrétien, sous prétexte que les musulmans connaîtraient bien mieux la Bible, le christianisme, la culture et les langues occidentales que les chrétiens ne connaissent l'islam, le Coran, la langue et la culture arabes. Le remède à l'islamisation de l'Europe réside plus sûrement, ce que prouve Anne-Marie Delcambre, arabisante et spécialiste de l'islam, dans une meilleure connaissance du Coran et de sa langue par les Européens.

L'impossible retour du catholicisme pré-Vatican II
La deuxième faille du raisonnement de la romancière russe est qu'elle interprète l'islamisation de l'Europe comme la lointaine conséquence de l'Humanisme, de la Réforme, des Lumières et du Concile œcuménique de Vatican II. Il semble pourtant, dans le contexte français actuel, que cette dénonciation de l'islamisation puisse être aussi le fait d'athées.

En tout état de cause, le retour à un catholicisme pré-Vatican II est non seulement illusoire en 2009, il constituerait également davantage une régression qu'une conservation : les récents propos négationnistes de l'« évêque » Richard Wiliamson l'ont prouvé. Difficile d'imaginer la civilisation occidentale défendue par un mouvement aussi rétrograde que la Fraternité Saint-Pie X, comme le fait Tchoudinova.

La nécessaire réaffirmation des valeurs de la civilisation occidentale
Il n'en reste pas moins, malgré les deux failles majeures du roman, que ce scénario catastrophique peut advenir, si toutefois les Occidentaux, et notamment les Européens, cessent d'affirmer ce qui fait l'identité de la civilisation occidentale, à savoir son quadruple héritage juif, grec, romain et chrétien, et toutes les valeurs qui en découlent, qui sont « l'État de droit, la démocratie, les libertés intellectuelles, la rationalité critique, la science, une économie de liberté fondée sur la propriété privée »**. Car la capacité d'absorption, d'assimilation, de phagocytose même, de l'Occident, n'est possible que si les apports étrangers sont soumis au crible des valeurs précitées. Et c'est probablement le problème de l'Occident contemporain, dont les historiens diront peut-être qu'il est à son apogée aujourd'hui, lequel précède toujours le déclin, puis la décadence. Au faîte de sa puissance, l'Occident continue dans son ensemble à être dominé par l'idéologie mondialiste, alors même qu'une réaffirmation de ce qui fait à la fois sa singularité et son universalité serait nécessaire pour répondre au défi posé par une religion aussi globalisante que l'islam.

Le scénario d'Elena Tchoudinova correspond à ce qui arrivera si les Occidentaux ne réaffirment pas, et ne refondent pas pour une part, les valeurs qui le définissent.

Des initiatives comme la publication de ce livre par les Éditions Tatamis, le débat qu'elle va susciter sur Internet, sont, parmi tant d'autres, les signes avant-coureurs d'un mouvement qui va contribuer à démentir les sinistres prophéties de ce roman.

Gageons qu'il se déclenchera suffisamment à temps. Car il est vrai que le temps presse.

Roman Bernard

À lire, le compte-rendu de la conférence de lancement du livre à Paris, chez Lomig, ainsi que son interview d'Anne-Marie Delcambre.

« Sometimes, in my more provocatively pessimistic moments, I can see Notre-Dame being turned into a mosque, or even blown up as a vestige of the jahiliya (age of ignorance). »

** Philippe Nemo, Qu'est-ce que l'Occident ?.

Dessin de Zylbergleitt

vendredi 17 avril 2009

Liberté de circulation, liberté d'installation et immigration autonome

Je me suis finalement décidé à aller voir Welcome, ce que je m'étais jusqu'ici refusé à faire en raison des propos outranciers du réalisateur Philippe Lioret, qui faisait comme souvent l'amalgame entre la situation des immigrés clandestins et celle des Juifs déportés durant la Seconde Guerre mondiale. La possession d'une carte « UGC illimité » a facilité mon revirement, et je dois dire que Welcome est beaucoup moins caricatural que ce que les propos de Philippe Lioret pouvaient laisser supposer, et surtout bien moins manichéen qu'Eden à l'Ouest, de Costa-Gavras, également consacré à l'immigration clandestine. Le réalisateur pose de bonnes questions sur la détresse des immigrés en situation irrégulière qui tentent, souvent au péril de leur vie, la traversée de la Manche pour s'établir en Angleterre. Et qui, en attendant ce moment ou parce qu'ils ont échoué, sont coincés à Calais, où ils s'entassent en masse.

Welcome raconte l'histoire de Bilal, Kurde irakien qui, pour rejoindre son amie à Londres, veut traverser la Manche à la nage, n'étant pas capable, comme d'autres, de se mettre en apné lors des contrôles de dioxyde de carbone opérés par les douaniers dans les camions. Une première tentative, infructueuse, achève de l'en convaincre.


Il croit pouvoir trouver dans des leçons basiques de natation le moyen d'apprendre à nager les 35 kilomètres qui séparent l'ancienne enclave anglaise de Calais des falaises calcaires de Douvres, dont la blancheur a donné à « Albion » son deuxième nom.

Ces falaises blanches que Bilal sera sur le point d'atteindre avant de se noyer, pourchassé par les garde-côtes britanniques. Dans cette affaire, Simon (Vincent Lindon), maître-nageur à Calais, est poursuivi en justice non pas parce qu'il a contribué à la traversée mortelle de Bilal, mais parce qu'il l'a hébergé et nourri.

Il est déjà cruel qu'une personne ne puisse, au moins temporairement, rejoindre des proches à un endroit, il l'est encore plus que l'on soit passible d'emprisonnement lorsque l'on pratique une forme parmi d'autres d'assistance à personne en danger.

Lors d'un voyage au Maroc en 2004, avec un pharmacien bien connu des lecteurs de Criticus, j'avais été surpris d'apprendre qu'il est difficile aux Marocains, même pour les vacances, de rendre visite à leurs proches vivant en France.

Le message de Philippe Lioret est de plaider pour la liberté de circulation des personnes, point sur lequel je le suis, malgré nos évidentes divergences idéologiques.

Si la liberté de circulation des personnes était garantie, les immigrés en situation irrégulière ne tenteraient pas, au risque de mourir, cette traversée de la Manche, et il n'y aurait pas lieu de poursuivre les personnes qui les aideraient temporairement.

Mais le raisonnement du réalisateur, s'il est implacable sur la question de la liberté de circulation, est très contestable sur le deuxième principe qu'il entend défendre, à savoir la liberté d'installation. Philippe Lioret note avec raison que c'est la misère des pays émetteurs qui conduit les immigrés clandestins à les abandonner.

Si l'on poussait jusqu'à son terme le véritable programme politique contenu dans Welcome, il est logique que les disparités de richesses provoqueraient un afflux de « réfugiés de la misère » dans les pays européens riches qui ne serait bon ni pour les pays de provenance, privés de leurs ressources humaines, ni pour ceux de destination, incapables d'accueillir, et sur le long terme d'intégrer, les arrivants.

La probabilité que beaucoup des nouveaux venus, en raison de la barrière linguistique et culturelle, soient sujets au chômage, poserait également un problème au niveau du système de protection sociale, qui en serait déséquilibré. Philippe Lioret ne le dit pas, ce qui est assez logique vu ses options politiques, mais dans une situation de frontières ouvertes, toute politique sociale serait nécessairement vouée à imploser.

La liberté d'installation n'est donc souhaitable, et possible, que dans une situation d'immigration autonome, laquelle implique que les migrants devraient pouvoir subvenir à leurs besoins pour s'établir dans un pays, et aussi, chose qui me semble indissociable, qu'ils aient acquis au préalable un niveau suffisant dans la langue du pays d'accueil pour pouvoir y prétendre à un emploi, seule source de revenus possible.

Dans le cas de Bilal, qui parle bien anglais et qui se trouve être intelligent, beau, fort et courageux - en un mot, viril... -, il y a d'ailleurs fort à parier qu'une politique d'immigration autonome lui permettrait d'obtenir sans problème un titre de séjour au Royaume-Uni et, à terme, peut-être d'acquérir la nationalité britannique.

Tant que prévaudra l'hésitation obstinée des États européens entre une immigration zéro et une immigration sans condition, qui sont deux impasses, tant que le remède envisagé consistera, comme sont en train de l'imaginer les différents ministères de l'immigration en Europe, en une « immigration choisie » qui est moins une troisième voie qu'une troisième impasse, les problèmes réels décrits par Philippe Lioret dans Welcome perdureront, et s'aggraveront. Dans le contexte actuel, qui est celui de frontières « semi-poreuses », délimitant des espaces aux richesses fort diverses, la solution ne peut venir que d'une immigration économiquement autonome, qui ne puisse tirer ses revenus que de son seul travail, et non plus de la redistribution sociale.

La mondialisation appelle les États européens à démanteler progressivement leurs systèmes de protection sociale. Cette nécessité, que ne contredit aucunement la crise actuelle, ne semble pourtant pas avoir été vraiment intégrée par les gouvernements.

Roman Bernard

mercredi 15 avril 2009

Sarkozy, deux ans pour rien

Article repris par Rebelles.info.

On apprend que l'ancien chef de l'État Jacques Chirac accroît son avance en tête du « tableau de bord » Paris Match-Ifop des personnalités politiques les plus populaires.

Outre qu'il est pour le moins étrange de demander son avis au quidam sur un retraité de la politique, on peut s'étonner que celui-ci soit gratifié de 74 % d'opinions favorables, en dépit de la nullité abyssale de son bilan : réformes retirées devant le chantage de la rue en 1995, dissolution ratée de l'Assemblée nationale en 1997, suivie de cinq années de cohabitation durant lesquelles sa seule action mémorable est d'avoir donné un trophée sportif à Didier Deschamps un certain soir de juillet 1998 au Stade de France, plus faible score (19,88 %) pour un président de la République sortant le 21 avril 2002, puis un quinquennat où il s'est contenté de gérer les affaires courantes, à l'exception du référendum perdu sur la Constitution européenne en 2005 et du retrait du CPE un an plus tard. On en oublierait presque, après un tel fiasco, que si la majorité de la « Gauche plurielle » ne lui avait pas imposé la réforme du quinquennat en 2000, Jacques Chirac, favorable au septennat qu'il avait défendu en 1995 contre Lionel Jospin au second tour, aurait présidé la République jusqu'en 2009.

Nous serions donc actuellement en campagne électorale présidentielle et, même s'il est impossible de le dire avec certitude, on peut imaginer que, comme en 2007, Nicolas Sarkozy remporterait facilement le scrutin, d'autant qu'il aurait passé deux années supplémentaires à faire campagne aux frais du contribuable depuis la Place Beauvau.

Il est donc temps de se demander, après deux ans, quel bilan d'étape on peut tirer de l'action présidentielle de Nicolas Sarkozy, attendu que son mandat se terminera dans les faits en 2011 : la dernière année, surtout occupée par la campagne, sera pour lui l'occasion de travailler à sa réélection plutôt que d'honorer pleinement son mandat.

J'ai écrit, en août 2007, que Nicolas Sarkozy n'était pas « l'homme de la situation », qu'il était « condamné à l'échec, obsédé qu'il est par sa présence dans les médias, sa cote de popularité et les résultats à court terme ». Rien ne me conduit à modifier ce jugement prémonitoire, d'autant que, deux ans après son élection, l'action de Sarkozy apparaît proprement illisible.

La réforme du quinquennat n'a finalement pas permis à la France d'éviter deux nouvelles années de chiraquisme, celui-ci, malgré les promesses de « rupture » de son héritier, a continué avec Sarkozy, et il n'y a aucune raison de penser, avec les deux échéances électorales de cette année et de l'an prochain, qu'il en sera autrement.

Le bilan de Jacques Chirac était nul, celui de Nicolas Sarkozy le sera tout autant.

Mais l'attente de rupture, déçue, est toujours là. Il faudra donc bien qu'à droite, un nouveau parti démocratique émerge qui réponde enfin à cette juste attente, sans quoi...

Roman Bernard

À lire aussi, les analyses de Philippe Chriqui, Reversus et du Chafouin. Polémique à retrouver sur Pearltrees :

« Popularité » de Jacques Chirac

jeudi 9 avril 2009

Alain Finkielkraut décrypté

La position du missionnaire : Alain Finkielkraut décrypté, de Jean Robin, aux éditions Tatamis.

J'ai été interviewé il y a un mois et demi de cela par Jean Robin pour donner mon « avis » sur Alain Finkielkraut.

Jean Robin préparait le lancement de son livre par une série d'interviews, favorables (dans mon cas) ou défavorables au philosophe. N'ayant d'avis légitime à donner que sur son livre majeur, La Défaite de la pensée, je m'étais contenté de parler du philosophe médiatique. Reste que, dans le cas d'Alain Finkielkraut, intellectuel français le plus médiatisé ces trente dernières années, la démarche n'est pas vaine, et méritait un réel travail de décryptage tel que celui que Jean Robin a réalisé.

L'auteur a ainsi visionné à l'INA les quelque 150 heures de passages télévisés du philosophe, écouté nombre de ses interventions radiophoniques, notamment son émission hebdomadaire Répliques, sur France Culture, et lu les dizaines d'articles qu'il a publiés dans la presse quotidienne et hebdomadaire. Il ressort de ce travail d'analyse des permanences et des mutations dans la pensée du philosophe, du moins telle qu'il l'a exprimée dans les médias. Des contradictions également. Et toujours un discours complexe qui n'est « manifestement pas adapté à la simplification médiatique, qui l'a conduit à se justifier de citations manipulées »*, comme l'a bien montré l'« Affaire Ha'aretz » en 2005, où les propos d'Alain Finkielkraut ont été déformés, donnant lieu à une absurde campagne de haine à son égard. Pourtant, comme le rappelle André Bercoff dans la préface, « tout penseur est désormais comptable de sa parole et cette spontanéité est au moins aussi révélatrice sur la pensée et la personnalité de son émetteur que l'écrit, évidemment plus élaboré. »

S'il est intéressant de brosser un portrait du philosophe à partir non seulement de son œuvre, mais de ses interventions médiatiques, il est en revanche périlleux de proposer une vision cohérente d'Alain Finkielkraut, ses propos étant souvent incohérents les uns avec les autres, au contraire de ses ouvrages. Jean Robin a choisi de le présenter comme un « missionnaire », faisant référence à un article de Franck Nouchi dans Le Monde 2, lequel citait Voltaire définissant Diderot et lui-même comme des « missionnaires laïques ». Le jeu de mots dans le titre fait par ailleurs allusion à son premier ouvrage, Le Nouveau désordre amoureux (1977), qui traitait de sexualité et s'opposait à la « libération sexuelle » post-Mai 68.

Constance et inconstances
La constance d'Alain Finkielkraut dans sa « mission » permet à Jean Robin de déceler des invariants dans sa pensée, notamment politique : Finkielkraut est un républicain, dont l'appartenance longtemps revendiquée à la gauche est devenue de plus en plus difficile en raison justement de la désaffection des idées républicaines dans la gauche française. Cela est particulièrement vrai en matières d'éducation, Finkielkraut défendant l'école républicaine contre ceux qu'il appelle les « pédagogistes », et d'intégration, le philosophe défendant le modèle assimilationniste traditionnel au multiculturalisme. C'est surtout un esprit libre, hétérodoxe, qui n'hésite pas aller à rebours de la doxa, comme il l'a fait par exemple en soutenant l'indépendance de la Croatie dans une France mitterandienne alors majoritairement acquise à la Serbie.

Mais l'auteur fait également état des errements d'Alain Finkielkraut, qui se dit épris de vérité mais refuse de discuter la réalité et l'origine humaine du réchauffement climatique, sujets sur lesquels les scientifiques, au contraire des médias, divergent.

Alain Finkielkraut affirme aussi être soucieux de conservation et de transmission de l'héritage culturel, mais est cependant assez rétif, voire très hostile aux nouvelles technologies qui permettent précisément de conserver, puis transmettre cet héritage.

Autre contradiction, souvent relevée, et que Jean Robin étaye par des déclarations contradictoires du philosophe, Alain Finkielkraut est tout à la fois très critique des médias, notamment audiovisuels, mais aussi l'intellectuel le plus médiatique de France.

Tout comme André Bercoff, je ne suivrai en revanche pas Jean Robin dans sa critique du traitement différencié accordé par Alain Finkielkraut à Renaud Camus et à Dieudonné.

Outre que, pour le second, le soupçon d'antisémitisme est de façon assez évidente très largement fondé, la provocation n'est chez l'« humoriste » pas un moyen, mais bel et bien une fin. André Bercoff n'a donc pas tort d'écrire que « les bouffonneries aussi obscènes que pathétiques [de Dieudonné] n'ont [...] pas à figurer dans un ouvrage sur un philosophe ». La remarque vaut aussi pour Alain Soral, dont Jean Robin semble déplorer qu'Alain Finkielkraut n'ait que très mollement dénoncé l'agression en 2004.

Alain Finkielkraut ne peut pas s'exprimer sur tout sujet d'actualité, et il ne trahit pas son exigence d'impartialité en ne défendant pas des individus aux propos douteux.

Il vaut mieux avoir tort avec BHL que raison avec Finkielkraut
Il convient néanmoins de saluer le troisième chapitre (p. 103), « Il vaut mieux avoir tort avec BHL que raison avec Finkielkraut ». Cette formule, dans laquelle Bernard Henri-Lévy et Alain Finkielkraut remplacent Jean-Paul Sartre et Raymond Aron, résume assez bien ce que j'écrivais des deux philosophes, dans le compte-rendu de ma propre interview : « Les huées moutonnières du public et des invités de l'émission de Laurent Ruquier On n'est pas couché ! à l'encontre de Zemmour, tout comme les procès et les pétitions récurrents contre Alain Finkielkraut, en font des « ennemis publics » plus crédibles que Bernard-Henri Lévy et Michel Houellebecq, dont les sorties de livre s'accompagnent toujours de tournées des médias écrits, parlés et audiovisuels où ils y sont encensés. » Toutefois, si la formule est plaisante, les divergences entre « BHL » et Finkielkraut sont nettement moins profondes qu'entre Sartre et Aron, qui s'affrontaient vivement par émissions radiophoniques interposées.

Comme l'écrit André Bercoff en conclusion à sa préface, « [i]l était temps que l'on analyse en profondeur les méandres de la parole médiatisée [...]. Il est à souhaiter que ce livre soit le premier d'une longue série consacrée aux intellectuels sous les feux de la rampe. » La démarche empirique adoptée par Jean Robin serait en effet judicieuse pour d'autres intellectuels plus ou moins médiatiques.

Roman Bernard

Alain Finkielkraut décrypté



* Citation extraite du compte-rendu de mon interview.

Message de l'éditeur : afin d'aider notre jeune maison d'édition indépendante, n'hésitez pas à acheter le livre sur notre site ( www.tatamis.fr ). L'auteur ajoute une dédicace personnalisée et un cadeau est offert.

mardi 7 avril 2009

Libre

Il y a un peu plus d'un mois, dans une énième « chaîne » où le blogueur devait citer ses sept blogs de prédilection, j'ai logiquement mis à l'honneur Stalker, de Juan Asensio.

Celui-ci, à la fin d'un commentaire de remerciement, me faisait toutefois part de ses réserves sur les réseaux de blogs :

Tu sais que j'éprouve [...] infiniment [...] de réserves à l'endroit du fonctionnement des "communautés" même si, effectivement, seule une certaine forme d'union peut faire la force face aux journalistes traditionnels [...].
Reste qu'il y a un point qui me paraît à deux doigts de constituer, pour toi, une contradiction : la liberté est solitude (non pas méprisante mais dialogique) plutôt que regroupement des forces, partant, des individus, mais je te dis cela comme une petite saillie de rien du tout.


Ce à quoi j'avais répondu :

Pour les « communautés » de blogs : heureusement, celle que nous avons créée (LHC) n'est en rien contraignante. [...]

Quant à la contradiction concernant la liberté : à chaque fois que cette contradiction me force à un choix, j'arbitre toujours en faveur de la liberté.


Le moment est venu pour moi d'arbitrer en faveur de la liberté, non seulement au détriment de LHC, mais aussi de Renovatio Occidentalis, deux réseaux que j'ai créés.

Je quitte donc ces deux réseaux, ma liberté de ton étant compromise dans chacun des deux. Je ne veux plus être engagé par les écrits d'autres blogueurs qui se trouveraient figurer en lien sur la même page que moi, ni me sentir responsable à leur égard de mes écrits, ceux-ci n'engageant que ma seule responsabilité. LHC, sans son fondateur, deviendra ce que ses successeurs décideront qu'il doit devenir. Quant à Renovatio Occidentalis, il sera ce que le blogueur de « Jeune Droite » voulait qu'il fût lorsqu'il m'a contacté de lui-même voilà trois semaines : un simple annuaire des blogs occidentalistes.

La charte fondatrice, directement inspirée de mes réflexions sur le livre du philosophe libéral Philippe Nemo, Qu'est-ce que l'Occident ?, et dont chacun des termes a reçu son accord, continue de correspondre à ma pensée, puisque je l'ai co-rédigée. Mais le risque que des blogueurs prétendant respecter les valeurs de cette charte, parmi lesquelles le refus catégorique du racisme, de la xénophobie et de la haine de l'autre et l'affirmation tout aussi catégorique des valeurs de la démocratie libérale et de l'État de droit, tentent d'instrumentaliser ce réseau naissant à des fins politiques extrémistes que je réprouve, m'a fait penser que, comme je l'ai écrit plus haut, Renovatio Occidentalis ne doit pas être un réseau de blogs au même titre que LHC.

Mais qu'il doit plutôt se contenter de recenser les blogs occidentalistes francophones, sans engager en aucune façon leurs auteurs. C'est le principe d'un annuaire : on y trouve des adresses, et en l'occurence on y trouvera des adresses de blogs occidentalistes, mais leur responsabilité ne sera en rien engagée, et il n'y aura pas d'adhésion au sens où le blogueur de « Jeune Droite » pourra ajouter les blogs de son choix.

Je cesse donc de faire partie de tout réseau, mais je ne cesse pas de bloguer, bien au contraire. Le surcroît de temps et d'énergie dont je vais désormais disposer va me permettre de veiller encore davantage à produire des articles de qualité, comme j'ai très bien su le faire jusqu'à présent, de l'avis de personnes dont l'avis autorisé m'importe seul. D'autant que je vais également cesser de m'investir en commentaires chez les autres blogueurs. Il y aura donc plus encore de recensions de livres, de critiques de films, de carnets de voyage (dont un en Thaïlande en juin prochain), de réactions sur l'actualité politique française, européenne et internationale, bref de ce qui a fait la richesse de ce blog depuis plus de deux ans.

Il est probable que mon détachement de la blogosphère conduira à diminuer le nombre de mes lecteurs et de mes commentateurs, mais sans doute s'agira-t-il aussi davantage de lecteurs et de commentateurs extérieurs à la blogosphère, dont la contribution au débat m'intéresse plus. Étant libre de tout engagement dans un réseau, ils jugeront de mes écrits, sur pièce, et non de mes alliances, par amalgame. Bref, ce blog deviendra peu à peu davantage ce que je veux qu'il soit, à savoir un site de réflexion sur la chose politique, et non une simple plate-forme de rétro-congratulation parmi d'autres.

Roman Bernard

mercredi 1 avril 2009

Entretien avec Philippe Bilger

Philippe Bilger est avocat général à la cour d'appel de Paris, auteur de sept ouvrages et rédacteur du blog Justice au singulier.

Entretien reproduit sur Lepost.fr.

Le dernier livre de Philippe Bilger, États d’âme et de droit, paraîtra le 9 avril aux éditions du Cherche-Midi.





Roman Bernard : Philippe Bilger, comment parvenez-vous à concilier la réserve que vous impose votre fonction et la liberté de ton réelle que vous adoptez sur votre blog, lequel traite, de plus, en premier lieu de justice ?

Philippe Bilger : Mon blog traite de justice, de liberté d’expression et des phénomènes de société. La palette est donc assez large en dehors de la politique pure. Je pourrais dire que mon obligation de réserve commence quand ma liberté d’expression est assouvie. Ce serait forcer le trait. En réalité, j’essaie de faire en sorte que dans mes billets le judiciaire et/ou l’exigence morale soient peu ou prou toujours partie prenante. J’évite toute position POLITIQUE publique et affichée qui serait évidemment de nature à altérer ma légitimité de magistrat et l’impartialité qu’on est en droit d’attendre de moi dans l’exercice de ma pratique d’avocat général. Cette volonté n’interdit pas l’adhésion intellectuelle à tel ou tel camp, pour telle ou telle cause, de mon point de vue.

RB : Quel besoin vous a-t-il conduit à tenir un blog, alors que, contrairement à la plupart des autres blogueurs, les médias dits « classiques » vous sont régulièrement ouverts ?

PB : J’ai toujours voulu un dialogue avec mes concitoyens sur la justice. Mon frère Pierre avait lui-même créé un blog qui a eu beaucoup de succès et son exemple n’a pas été pour rien dans mon initiative. Il m’a d’ailleurs beaucoup aidé techniquement. Ce blog, je l’avais d’abord appelé « justice à l’écoute » puis j’ai compris que « justice au singulier » correspondrait mieux au surgissement d’une subjectivité libre et je l’espère heureusement imprévisible. Je ne peux pas dire évidemment que ce blog, compte tenu de ce qu’il impose, permet un dialogue avec TOUS les citoyens mais avec un certain nombre de commentateurs éclairés qui, par leurs variations, affirmations et contradictions, représentent sans doute assez bien l’opinion publique. Vous avez l’amabilité de rappeler que je n’avais pas trop de mal à faire paraître des articles dans la presse classique. Outre qu’il fallait se plier à une domestication du ton et de la pensée, le recours à autrui nécessitait un appareil, des demandes, impliquait des retards qu’un blog conduit à trouver détestables. Puisque tous les deux ou trois jours je peux réagir sur n’importe quel sujet quand je l’ai décidé, et que c’est très bon pour la personnalité. J’explique tout cela dans mon livre États d’âme et de droit.

« L’IMPUISSANCE QUI DONNE TOUTE LA PUISSANCE AU SIÈCLE M’IRRITE AU PLUS HAUT POINT. »

RB : Vous vous définissez comme un réactionnaire. S’agit-il pour vous d’une provocation, d’une volonté de choquer votre profession, réputée plutôt progressiste ?

PB : Non, c’est une réalité intellectuelle qui tient d’ailleurs moins au fond sans doute qu’à la forme. D’abord, je cultive, autant que je le peux en ma qualité de magistrat, une liberté d’expression pleine et entière. L’affirmation sans fard de ce que je crois et de ce que je n’aime pas, idées et/ou êtres. Je m’en prends à quelques puissants et n’attaque jamais les faibles. Plus profondément, le réactionnaire, en moi, éprouve une sainte horreur pour ce qui s’adapte mécaniquement au fil du temps et qui perçoit demain nécessairement plus radieux qu’hier. Ce qui distingue ma démarche de celle du conservateur, c’est que dans le passé je prétends puiser avec lucidité et en discriminant. Tout n’est pas à sauver dans l’ancien. Seulement, j’affirme qu’on a du pouvoir sur ce qu’on n’aime pas collectivement, socialement, politiquement. L’impuissance qui donne toute la puissance au siècle m’irrite au plus haut point.

RB : Il vous arrive, à côté de prises de position « politiquement incorrectes », de rejoindre le discours dominant*, par exemple lors de la victoire, puis de l’investiture, de Barack Obama. De même, bien qu’étant classé à droite, vous défendez souvent les médias, notamment Mediapart, très nettement situé à gauche. Au-delà de l’indépendance d’esprit dont cela témoigne, n’y a-t-il pas une contradiction à défendre vos idées et ceux qui les dénigrent ?

PB : Merci de rappeler ces contradictions, ces hiatus et ces distorsions. Elles signent, à mon sens, précisément ce que j’appelle ma liberté d’expression. La qualité fondamentale qu’implique cette belle exigence démocratique est d’abord de sortir de soi, de regarder autour de soi, de décaper son être et son intelligence (si on en a) des stéréotypes qui la figent et enfin éventuellement de penser contre soi. Ce qui me frappe aujourd’hui, c’est le phénomène inverse : l’enfermement souhaité, le confort de la coïncidence entre soi et soi, soi et ce qu’on pense, l’opacité d’une personnalité murée sur elle. Les contradictions que vous évoquez à juste titre ne démontrent évidemment pas que j’ai raison dans ce pluralisme qui me vient naturellement mais au moins que je sais respirer, m’ébattre sur les champs des autres, avec toute la modestie qui doit s’attacher au surgissement d’une subjectivité avec ses forces et ses inévitables faiblesses.

« JUSTICE ET CULTURE : MÊME COMBAT ! »

RB : Vous avez, parallèlement à votre carrière judiciaire, écrit quelque sept livres au cours des dernières années. Vous êtes par ailleurs très prolifique sur votre blog, où vous publiez plusieurs longs articles par semaine, et ce depuis trois ans et demi. Sans préjuger de vos qualités de magistrat, ne seriez-vous pas, avant toute chose, un homme de plume ?

PB : Je ne crois pas. Même si tenter de penser, écrire, parler, débattre, rencontrer des esprits exceptionnels constituent des passions dont je ne me lasse pas. J’ai toujours perçu et voulu vivre la magistrature comme un grand métier précisément parce qu’elle imposait, bien au-delà du droit, une culture générale, une appétence pour les idées, une curiosité des êtres, une obsession des œuvres emblématiques de la littérature universelle qui renvoient au fond de mon être épris des lettres classiques et de l’Antiquité quand j’étais plus jeune, toujours enthousiasmé par la découverte de l’universel au sein du singulier et par l’infinie richesse du singulier. Justice et culture : même combat !

RB : Une fois votre carrière terminée, allez-vous prendre la plume à plein temps ?

PB : J’aurais bien voulu. Pour les livres et mon blog que j’aurais pu alors ouvrir aussi à la politique qui est aussi l’une de mes passions depuis toujours. Les vicissitudes de la vie font que je vais sans doute « reprendre » du service judiciaire pendant trois ans à partir d’août 2009 sauf si je rencontrais une opportunité à la fois acceptable et fabuleuse. Mais il ne faut pas rêver. Donc, dans l’hypothèse la plus probable, durant trois ans encore, j’aurai le même mode d’existence qu’aujourd’hui et me soumettrai aux mêmes obligations.

« IL NOUS MANQUE UNE PHILOSOPHIE GLOBALE, UN HUMANISME DE RIGUEUR ET DE VIGUEUR. »

RB : Sur votre blog, l’optimisme sur l’avenir de la France alterne à courts intervalles avec le catastrophisme. De même, la critique du gouvernement laisse vite la place au soutien que vous lui apportez, notamment dans votre domaine, la justice. N’avez-vous pas le sentiment que la société française est pour ainsi dire « à la croisée des chemins » aujourd’hui ?

PB : Vous aurez noté que je me refuse à entrer si peu que ce soit dans une discussion partisane ou de caractère purement politique. Je ne suis pas un fanatique du discours sur la France déclinante et sur le déclin en général. Il n’empêche que la politique de la justice que j’ai approuvée en gros, sous l’autorité de Rachida Dati, n’exclut pas des réserves, des désirs d’autres réformes, une vision plus large, plus structurée et à la fois plus généreuse. Il nous manque une philosophie globale, un humanisme de rigueur et de vigueur. Sur le plan politique, ce qui fait terriblement défaut à tous les niveaux, c’est au cœur du capital précieux de la démocratie l’exigence éthique. Vous comprendrez que je doive m’arrêter là !

RB : Tout en faisant part d’idéaux universalistes, vous affichez un certain patriotisme. Comment expliqueriez-vous à ceux qui en doutent la compatibilité des deux démarches ?

PB : Je ne suis pas un chauvin de la France. Mais je veux que celle-ci soit fidèle à ce destin qu’on lui prête et qu’elle a su assumer : celui d’être en charge des valeurs, des principes, d’une éthique plus forte que toutes les fractures de la conjoncture, et en même temps il m’importe, en tant que citoyen, d’être représenté, comme je l’entends et comme je l’ai voulu ou non, par le représentant de mon pays, le président de la République. La France forte et respectée est le chemin étroit et irremplaçable par lequel l’universel peut passer. Il y a une exemplarité de la France, sur tous les plans, qui seule peut permettre son rayonnement mondial.

RB : Vous avez écrit, en 2007, un livre intitulé J’ai le droit de tout dire !. Estimez-vous la liberté d’expression en France et en Europe menacée par un nouvel Ordre moral ?

PB : Bien présomptueux, ce titre ! C’est un sujet sur lequel je pourrais être encore plus intarissable que sur les autres. En peu de mots, la liberté d’expression, en effet, est gravement menacée par les clientélismes et les corporatismes. Chacun, chaque communauté veut sa loi et l’obtient. La liberté est donc dépecée, vendue à l’encan, au gré d’intérêts particuliers. Au lieu d’être un facteur républicain d’unité, un lien démocratique, la liberté d’expression s’est dégradée en bienséance et idolâtrie. On ne se demande plus si une idée est juste ou non, vraie ou fausse mais si elle est décente ou non. Avant d’avoir le droit de penser, de parler ou d’écrire, il faut payer sa dîme aux gardiens de la bienséance intellectuelle. Ils tiennent le péage et on ne peut passer que si on les rassure. La dissidence est interdite et la provocation même stimulante prohibée. Ce n’est plus, sur ce plan, un espace démocratique mais une République qui se souvient vaguement qu’elle a su aimer la liberté.

« L’EXEMPLE DE NOS ÉLITES POLITIQUES ET MÉDIATIQUES EST DÉPLORABLE. »

RB : Vous démontrez, sur votre blog, un profond attachement à la langue française. N’êtes-vous pas désespéré de l’effondrement du niveau de langage en France, dont l’exemple est souvent donné par le premier des Français ? Comment doit-on y remédier, selon vous ?

PB : C’est en effet une catastrophe. Orale et écrite. Mais l’enseignement en est responsable. Mais pas seulement lui. L’exemple de nos élites politiques et médiatiques est déplorable. C’est tout le pays qui perd sa langue parce que personne n’a montré au plus haut niveau que dans le langage civilisé il y avait tout : la puissance d’un pays, la qualité de ses gouvernants, le respect d’autrui, la douceur d’un monde et le bonheur d’une communication n’écorchant pas plus les oreilles que l’esprit.

Propos recueillis par Roman Bernard

* Que j'ai moi-même rejoint.



Criticus est membre du Réseau LHC.