mardi 30 juin 2009

Discriminations raciales... ou défaut d'intégration ?

Mediapart a publié hier les résultats d'une enquête du CNRS démontrant, preuves scientifiques à l'appui nous dit-on, que la police française, et en particulier parisienne, effectue des contrôles d'identité sur « profilage racial », c'est-à-dire au faciès. Conduite pendant cinq mois, dans cinq sites parisiens, cette enquête a permis d'observer 500 contrôles d'identité, dont les caractéristiques statistiques ont été comparées à celles de la population de passage dans ces cinq lieux. Le mode de comptabilisation, aléatoire, de cette dernière, semble douteux : comme l'explique le chercheur du CNRS dans la vidéo ci-dessous, les enquêteurs ont répertorié une personne toutes les cinq secondes à un endroit précis, pour finalement, obtenir la population-type de passage sur ces sites.

Il ressort de cette enquête que les « minorités visibles » sont sur-représentées dans les contrôles d'identité par rapport à la population-type, composée selon le rapport de 58 % de « Blancs », de 23 % de « Noirs » et de 11 % d'« Arabes » (terme qui, comme je l'ai dit à plusieurs reprises, devrait être remplacé par « Arabo-Berbères » pour refléter plus fidèlement le type des personnes d'origine maghrébine).

Mais, ô surprise (pour les enquêteurs) ! « [L]e style vestimentaire s’est révélé déterminant. Bien que les personnes portant des vêtements aujourd’hui associés à différentes "cultures jeunes" (hip-hop, tecktonic, punk ou gothique, etc.) ne forment que 10% de la population disponible (présente sur le site), elles constituent jusqu’à 47% de ceux qui sont effectivement contrôlés. » Voilà qui tend à prouver que l'attitude compte, au final, plus que l'appartenance. Car c'est cette attitude qui détermine le plus la probabilité d'être, ou non, un délinquant.

Seulement, « l’enquête montre [...] que "deux tiers des individus habillés 'jeunes' relèvent de minorités visibles" . Autrement dit, "le style de vêtements peut être décrit comme une variable racialisée"... » Et les enquêteurs d'en conclure implicitement, et les journalistes de Mediapart à leur suite, que cette sur-représentation des « minorités visibles » est la preuve scientifique du racisme des policiers, quand bien même eux aussi appartiendraient à ces mêmes « minorités visibles », ce qui est souvent le cas (du moins si j'en juge par mon ressenti, pas moins « scientifique » que la méthode utilisée). Au lieu, tout simplement, d'en déduire que la sur-représentation des « minorités visibles » dans les « individus habillés "jeunes" » est le signe d'un défaut d'intégration de leur part, cette tenue vestimentaire étant considérée par les policiers comme devant être associée à une probabilité plus grande d'être portée par un délinquant (et on peut au moins leur donner crédit de la connaissance de ce type de phénomène : c'est leur métier).

On est quand même soulagé d'apprendre que 3 % seulement des personnes contrôlées (et interrogées ensuite par les enquêteurs) « ont jugé avoir subi un traitement raciste ou insultant ». Soit 97 % de personnes ne voyant aucun racisme à avoir été contrôlées. Cela tranche non seulement avec le message implicite de l'article de Mediapart, mais aussi avec les « témoignages » de personnalités sur la question...

Dès lors, quelles leçons tirer de cette enquête ? Selon l’Open society justice initiative, commanditaire du rapport, « "un examen approfondi des normes juridiques, des politiques et des pratiques qui sous-tendent les habitudes de contrôle au faciès" . Avec une modification de l’article du code de procédure pénale (le 78.2) "afin d’interdire explicitement la discrimination raciale, de clarifier et de renforcer l’existence de 'raisons plausibles de soupçonner' comme seules justifications des contrôles d’identité". » En somme, sur la base d'une étude qui, si l'on lit bien Mediapart, ne prouve aucunement le racisme des policiers français, mais plutôt le défaut d'intégration de certains jeunes issus de l'immigration, il faudrait faire le procès de la police, plutôt que de s'interroger sur ce défaut d'intégration qu'elle met en lumière. Pas d'accord.




Roman Bernard

samedi 27 juin 2009

Le mirage islamiste

Les éditions Tatamis ont publié il y a quelques mois La Mosquée Notre-Dame de Paris, année 2048 (1), d’Elena Tchoudinova. L’auteur russe raconte une France qui, en 2048, est sous la coupe des islamistes, lesquels lui imposent la charia dans sa version la plus brutale. Pourtant, si ce livre est doté d’une justesse de vue certaine en voyant que l’immigration massive que subit la France depuis 1974 ne peut pas ne pas bouleverser massivement sa structure civilisationnelle, il se trompe à mon avis en imaginant une France islamique.

Pour que la France devienne un régime islamique à la manière de l’Arabie saoudite, il faut deux postulats. Que les musulmans deviennent majoritaires, et qu’ils soient assez nombreux à être des islamistes purs et durs. Or, si on regarde les faits froidement, on se rend compte que ni l’un ni l’autre ne risquent d’arriver.

La démographie tout d’abord. La population musulmane en France ne cesse d’augmenter depuis les années 1960 sous l’effet de l’immigration, au point d’atteindre aujourd’hui les sept millions de personnes, soit un peu plus de 10% de la population française. L’idée d’Elena Tchoudinova, c’est que sous le double effet de l’immigration et d’une natalité plus importante des musulmans, ceux-ci vont finir par devenir majoritaires.

Or, cela ne va pas arriver pour une simple et bonne raison, qui est que les flux migratoires vont mécaniquement finir par se tarir. En effet, si l’on regarde la natalité des pays du Maghreb, on remarque que ceux-ci sont dans une phase de transition démographique, et que, dans l’espace d’une génération, ils devraient avoir atteint le solde démographique des pays occidentaux. À partir de là, le Maghreb devrait en toute logique cesser d’être une terre d’émigration. Ensuite, on remarque que si les immigrés ont certes une natalité beaucoup plus importante que celle des Français (au point de faire monter les statistiques de façon significative), ce n’est pas le cas de leurs enfants : les enfants d’immigrés font autant d’enfants que les Français autochtones.

On peut donc estimer que le nombre de musulmans va, dans le courant des prochaines décennies, se stabiliser, et rester constant par rapport à la population autochtone. C’est largement suffisant pour changer pour au moins un siècle la structure civilisationnelle française, et pour qu’en fait, la France ne soit plus vraiment la France au sens que lui donnait le général de Gaulle, mais quelque chose de nouveau. Mais ce n’est pour autant pas assez pour arriver à un État islamique en France, on se trouvera plutôt dans une situation voisine de celle des États-Unis avec les Noirs.

D’autant plus que parmi ces musulmans, tous ne sont pas des intégristes, loin de là. En fait, on peut même prévoir que l’intégrisme islamique devrait suivre le même chemin que la natalité. Néanmoins, il faut quand même rester vigilant de ce côté-là : si l’on peut, de prime abord, avoir du mal à imaginer les racailles de banlieue se ranger sous la bannière de l’islam le plus rigoriste qui soit, il ne faut pas oublier que c’est toujours parmi ce type de population (des jeunes hommes bourrés de testostérone qui n’ont rien à faire de leurs journées) que se sont recrutées les milices des mouvements totalitaires.

Donc, l’État islamique n’arrivera pas.

Hélas, j’aurais presque envie de dire.

Car il faut bien voir la réalité en face : ce sera pire.

Si l’immigration maghrébine va se tarir d’elle-même dans les prochaines décennies, ce n’est pas du tout le cas de l’immigration africaine qui, elle, va même augmenter. Là où le monde arabe va rejoindre l’Occident dans son lent suicide démographique, l’Afrique sub-saharienne va, elle, continuer à croître à une vitesse affolante. D’après les prévisions, ce sera même la seule partie du monde à avoir une natalité supérieure à deux enfants par femme en 2050. Et les Africains vont vite n’avoir qu’une seule envie : fuir au plus vite leur continent.

Les guerres en Afrique ne sont pas près de se calmer : toutes les guerres sont dues, d’une façon ou d’une autre, à la démographie, et avec une explosion de celle-ci, les affrontements vont suivre. L’ONU ne pourra guère qu’empêcher les millions de réfugiés qui suivront mécaniquement de mourir de faim et de maladie, et sera ainsi incapable de créer les conditions d’un développement économique serein, sans parler du fait que les guerres ravageront tout (2). Les centaines de millions de jeunes Africains, sans avenir autre que la guerre et la misère vont, sans aucun doute, partir pour les côtes de l’Europe.

Et ils viendront s’entasser, par dizaines de millions, dans ces banlieues et autres zones où les autochtones sont déjà absents. Et là, mécaniquement, ils vont créer des communautés distinctes de la communauté nationale (3). En clair, nous aurons en France la communauté autochtone, la communauté arabe, et la communauté africaine, étant bien entendu que lesdites communautés seront divisées, comme elles le sont déjà, en fonction de la classe, de la nationalité d’origine, de la religion, etc. Néanmoins, les clivages civilisationnels étant structurants à notre époque, ce sont eux qui primeront. (Il n’y a plus guère que Jérôme Leroy qui pense que ce sont les rapports de classe qui priment. D’ailleurs, c’est le dernier marxiste orthodoxe de France.)

En bref, la France (l’Europe aussi d’ailleurs) de demain ressemblera beaucoup au Liban de 1970, c’est-à-dire un pays divisé entre communautés que rien ne rassemble, si ce n’est le lieu où les hasards de l’Histoire les ont fait se rencontrer. Et comme au Liban, il y a fort à parier qu’un évènement quelconque qui, en d’autre temps, se serait contenté de faire parler de lui dans les journaux, sera le facteur déclencheur d’une guerre civile atroce.

Ce qui nous menace, ce n’est pas un État islamique. Ce qui nous menace, c’est l’horreur absolue. L’état de nature selon Hobbes : le chaos.

Criticus, le blog politique de Roman Bernard.

Vous voulez publier une tribune libre sur Criticus ? Vous pouvez m'envoyer vos suggestions d'articles à l'adresse suivante : criticusleblog@gmail.com .

(1) À lire aussi, la recension de Roman Bernard, sur Criticus

(2) J’entends déjà les tiers-mondistes, néo-marxistes et autres solidaires me dire que la pauvreté en Afrique est la faute des méchants pays occidentaux. Outre le fait qu’elle est au moins autant la faute des politiques socialistes menées pendant la Guerre froide, sans même parler de l’incompétence des dirigeants africains, cela ne sert à rien de se lamenter sur ce qui aurait dû être fait il y a trente ans. Il faut regarder ce qui peut être fait aujourd’hui et demain. Les pays riches peuvent-ils intégrer l’Afrique au circuit des échanges internationaux ? En partie, mais ce sera long et difficile, et les guerres risquent de tout flanquer par terre. Pour plus de détails, je vous invite à lire The Bottom Billion, de Paul Collier.

(3) J’entends déjà les gauchistes, tenant du multiculturalisme et autres « antiracistes » persuadés d’agir pour le bien me dire que tout va bien dans les banlieues, qu’il n’y a de toute façon aucun lien entre banlieue et immigration et que de toute façon tout est de la faute des Français qui ont enfermé ces pauvres petits immigrés tout gentils dans les ghettos, tout en les discriminant. À ceux-là, je dis : ouvrez les yeux. Si le terme « Français » est devenu une insulte dans une bonne part des populations d’origine extra-européenne, c’est la faute de l’idéologie antiraciste qui enferme les immigrés dans leurs racines et explique à tout le monde que la France, c’est le mal, le racisme, la colonisation, la guerre. L’assimilation des populations allogènes n’est en plus possible que pour un certain nombre, et là, le nombre va être tellement élevé qu’il ne va plus être possible d’assimiler les immigrants. De même que les pays baltes sont incapables d’assimiler la minorité russe présente sur leurs territoires.

vendredi 26 juin 2009

Immigration et libre-échange : l’hypothèse libérale-conservatrice, par Paul Castaing

J’aime beaucoup Éric Zemmour. Polémiste intelligent et impitoyable, il est pratiquement le seul dans le paysage audiovisuel et journalistique français à s’attaquer sérieusement aux lieux communs les plus coriaces de notre drôle d’époque. Il fait très souvent mouche et n’a pas son pareil pour mettre les tartuffes de la gauche bien-pensante et de la droite gestionnaire devant leurs contradictions. Qui plus est sur des sujets qui fâchent, avec un courage et une obstination qui forcent le respect. Pourtant, il lui arrive d’avoir tort. Ou du moins, de céder lui aussi à certains sophismes bien dans l’air du temps.

L’un de ses thèmes de prédilection semble être la mondialisation et ses conséquences concrètes pour la France et les Français. Au risque de grossir un peu le trait, Zemmour défend la thèse selon laquelle le développement du libre-échange à l’échelle mondiale va de pair avec le nomadisme, et donc avec une immigration massive et incontrôlable venue des pays pauvres, qui tire les salaires dans les pays riches vers le bas. La mondialisation est donc vécue comme une régression qui fait courir un péril inexorable à la France.

Dans son raisonnement, le libéralisme sur le plan commercial (abolition des droits de douane, importation de biens étrangers bon marché, délocalisation d’usines, etc.) est intimement lié au laissez-faire en matière d’immigration. Plus de frontières, plus de souveraineté nationale. Il compare allègrement l’ouvrier chinois qui travaille « pour un bol de riz » là-bas au clandestin malien qui vient « faire pression » ici sur les salaires de nos ouvriers : l’un comme l’autre nuisent à la France, avec la complicité de certains patrons décidément bien peu patriotes.

En somme, Zemmour adopte sur ce sujet une position très proche de celles des souverainistes comme Nicolas Dupont-Gnan-Gnan et du Front national. La solution consisterait alors à « protéger » les Français de la mondialisation (avec quel argent ? pour combien de temps ?) et de ses deux méfaits principaux : le libre-échange total et l’immigration incontrôlée. Pourtant, mon cher Éric, pourtant… Il est intellectuellement cohérent et techniquement possible de promouvoir le premier tout en rejetant la seconde.

C’est en tout cas la position que défend l’économiste américain Hans-Hermann Hoppe dans un brillant article daté de 1998 : The case for free trade and restricted immigration (une traduction en français est disponible ici : Pour le libre-échange et une immigration limitée). Représentant de l’école autrichienne d’économie, Hoppe surprend alors une grande partie de ses amis libéraux, qui (pour donner raison à Zemmour) défendent à la fois la liberté de circulation des biens et des personnes. Après avoir rappelé l’inanité du protectionnisme et la supériorité de libre-échange (sans surprise de la part d’un économiste libertarien !), Hoppe tisse un argumentaire aussi provocateur que stimulant sur l’immigration.

D’abord, il est faux d’affirmer que commerce et migrations sont deux phénomènes conjoints : ils sont en réalité plutôt substituables. Les travailleurs mexicains n’ont pas intérêt à passer la frontière si les produits mexicains peuvent entrer sans problème aux États-Unis : ils garderont leur job au Mexique du moment que leur entreprise peut écouler sa production sur le marché américain. De même, les producteurs américains n’ont pas intérêt à délocaliser et investir leur capital au Mexique s’ils peuvent commercer librement avec les Mexicains depuis leur bureau à Dallas. En égalisant progressivement les conditions de vie et en permettant une allocation optimale des investissements, le libre-échange tempère plus qu’il n’amplifie la délocalisation de capital et l’immigration ! Au contraire, les politiques protectionnistes et de social welfare incitent les travailleurs des pays pauvres à venir et les patrons des pays riches à partir.

Ensuite, il n’y a pas d’analogie possible entre libre-échange et « libre immigration » car les phénomènes d’échange et de migration sont fondamentalement différents. Les gens peuvent migrer d’un endroit à l’autre sans l’accord de quelqu’un d’autre, par leur propre volonté, mais les biens ne peuvent circuler sans que l’expéditeur et le destinataire ne trouvent un accord. Cela paraît évident mais c’est le cœur du problème ! Le libre-échange suppose donc une « invitation » de la part des foyers et des entreprises du pays destinataire, tandis qu’une « libre immigration » n’a pas nécessairement besoin d’une telle invitation, et désigne dans ce cas une « invasion » (cf. déclaration de Valéry Giscard d'Estaing en 1991) d’immigrés non voulue par les habitants du pays destinataire.

Inversement, alors que le protectionnisme économique est une abrogation par l'État du droit de ses citoyens à consommer comme ils l’entendent, une immigration restreinte peut assurer la protection de leur propriété privée contre une invasion non voulue. Libre-échange et immigration restreinte suivent donc le même principe : il faut être invité avant de pouvoir passer la frontière !

Je vois déjà arriver les premières objections :

« Mais les travailleurs immigrés ne viennent pas sans raison, il y a bien des patrons qui veulent les employer chez nous, qui les “invitent”, n’est-ce pas ? »

Oui, mais c’est oublier qu’il n’y a pas qu’une immigration de travail, avec un contrat conclu en bonne et due forme avant que l’immigré ne se rende dans le pays d’accueil. L’immigration incontrôlée dont il s’agit ici concerne des personnes qui arrivent sans travail, ou avec un travail précaire, et qui demeurent sur le territoire d’accueil une fois leur premier contrat de travail révolu. Des prestations sociales financées par l’impôt des résidents leur sont accordées, sans condition de citoyenneté.

« Espèce de facho, de raciste ! Si les pauvres immigrés viennent chez nous, c’est parce qu’on a besoin d’eux ! L’immigration est une chance pour la France ! »

Peut-être une chance pour vous, imbécile, mais pas pour tout le monde. Quand bien même il serait prouvé que l’immigration augmente les revenus moyens des Français, cela ne suffirait pas pour la considérer comme « bonne » en soi. Il n’y a pas que l’argent, dans la vie, n’est-ce pas ? D’autres paramètres, éminemment subjectifs, entrent en compte dans la qualité de vie. On peut préférer gagner moins et vivre loin de certaines personnes, ou bien l’inverse : c’est la liberté d’association ou de séparation qui rend possible les relations pacifiques entre groupes ethniques, sociaux ou culturels très différents.

La France ne peut pas accueillir toute la misère du monde
, même Rocard le disait. Les pays à forte pression migratoire comme les États-Unis ou la France se sabordent lorsqu’ils pratiquent le protectionnisme et les prestations sociales pour tous, sans restreindre les flux migratoires. Vu les différences de salaires et de conditions de vie ainsi maintenues entre pays, des millions d’habitants des pays pauvres sont incités à s’installer dans les pays riches, le système d’aide sociale explose, l’économie se disloque et la civilisation du pays d’accueil est menacée de disparition à moyen terme. Au passage, les pays d’origine se vident de leur jeunesse et de leurs ressortissants les plus entreprenants. C’est donc la merde pour tout le monde, si vous me passez l’expression.

Que faire, alors ? Astucieusement, Hoppe nous explique d’abord pour quelles raisons le problème ne se poserait pas dans une société de type anarcho-capitaliste : dans un territoire entièrement privatisé, les immigrés ne pourraient venir que sur invitation expresse du propriétaire des lieux, il leur serait impossible de squatter un quelconque espace public. Dans un tel scénario, les mouvements physiques des biens et des personnes obéissent à la même loi : il faut être invité d’abord avant de venir ! Tout se règle par contrats librement consentis entre l’invité et son ou ses hôtes, que ce soit pour travailler, faire affaire, visiter le pays, etc.

Aucune société de ce type n’ayant encore vu le jour, il faut être plus réaliste. Quelles leçons les gouvernements démocratiques, censés exprimer la volonté du peuple, peuvent tirer de la parabole anarcho-capitaliste pour affronter à bras-le-corps le problème de l’immigration ?

D’abord, que la présence d’un gouvernement et d’espaces publics modifie considérablement la donne ! D’une part, savoir si une personne étrangère peut entrer ou non sur le territoire n’est pas du seul ressort des résidents. Il n’y a plus besoin d’invitation librement consentie entre deux parties : des « papiers » (vrais ou faux) suffisent. D’autre part, la possibilité de séjourner dans le pays d’accueil est d’autant plus grande qu’il existe de nombreux parcs, bâtiments, routes ou transports publics où se réfugier, et que le gouvernement n’a même pas les moyens de contrôler efficacement.

Que faire, donc ? En préalable, Hoppe préconise l’abolition du protectionnisme et des prestations sociales… Imaginez un parti politique proposer ça en France ! Ensuite, il s’agit pour le gouvernement de prévenir et de guérir. Prévenir, en renforçant les contrôles à la frontière et subordonner l’entrée sur le territoire à une invitation valable, c'est-à-dire un contrat librement consenti entre le migrant et un résident. Guérir, en réduisant au strict minimum les espaces publics et en encourageant les propriétaires privés à faire respecter chez eux leur droit à accueillir et expulser qui ils veulent. L’acquisition de la citoyenneté est bien sûr possible, mais elle est subordonnée à l’achat par le migrant d’un morceau de terrain assorti d’une habitation, qu’un résident voudra bien lui vendre. Aucun « droit du sol » ne s’applique. L’agrément des voisins pourra être exigé pour que la vente du terrain soit validée. Etc.

Éric Zemmour et les souverainistes préoccupés par les phénomènes migratoires devraient lire Hans-Hermann Hoppe et, plus généralement, les penseurs de la tradition autrichienne qui sont peut-être les plus visionnaires et cohérents des libéraux. Cette lecture permettrait déjà à nos souverainistes d’être plus exigeants dans les termes qu’ils emploient. La mondialisation n’est pas le « mondialisme ». Il est même parfaitement logique d’être pour le libre-échange et contre l’immigration massive et incontrôlée.

De même qu’il est logique d’être pour la mondialisation des échanges et contre l’instauration d’un gouvernement mondial, concocté par des cerveaux malades comme celui de Jacques Attali. Malgré les risques encourus, il est encore possible de quitter un pays dont le gouvernement opprime ses habitants, spolie leurs droits de propriété et détruit leur civilisation. Imaginez quitter « le monde »… Impossible d’échapper au contrôle bienveillant et au totalitarisme soft et festif de l'État-globe, à moins d’aller vivre sur Mars – à condition que les Martiens aient une politique d’immigration laxiste !

Jean-Claude Michéa, dont les livres sont au demeurant très intéressants, considère le libéralisme comme un « tableau à double entrée », un bloc monolithique où le versant économique du laissez-faire serait chevillé à son versant sociétal et politique. Cela rejoint Zemmour quand il déclare – non sans esprit – que l’extrême-gauche sans-papiériste fait le jeu du Medef délocalisateur. La démonstration est habile mais trop rigide. Elle passe sous silence l’hypothèse libérale-conservatrice, dont la pertinence et l’actualité sont indiscutables, comme le prouve l’article de Hoppe, mais qui manque encore de publicité en France.

Paul Castaing

Criticus, le blog politique de Roman Bernard.

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jeudi 25 juin 2009

Du bon usage du « céfran » enseigné aux jeunes… Flamands, par Éric Timmermans

Quelqu’un a dit un jour que la Belgique est le laboratoire de l’Europe. J’ai toujours associé cette phrase, louange dégoulinante de pompeuse autosatisfaction vaguement chauvine, à l’image d’un labo sordide, peuplé de scientifiques frénétiques et déments, s’affairant autour d’alambics fumants et explosifs, de préparations grouillantes d’amibes et d’autres choses innommables.

Loin d’être un petit « Pays de Cocagne » de l’entente inter-linguistique, « maison-témoin » d’une future « grande maison commune européenne » plus hypothétique que jamais, ex-« modèle pour Jérusalem », ex-« exemple pour Sarajevo », le royaume de Belgique s’apparente à une foire d’empoigne tribale où l’on s’affronte pour le contrôle linguistique de champs de pommes de terre et où la classe politique « proximiteuse » fait assaut de médiocrité pour s’assurer le contrôle de populations largement dépolitisées et acculturées. En ce sens-là, oui, je l’admets, la Belgique est le laboratoire de l’Europe.

Mais j’en vois déjà qui, blessés au plus profond de leur orgueil national français, s’insurgent et m’interpellent : « Holà, Monsieur, comme vous y allez ! Nous avons, nous aussi, nos pitres politicards, nos clowns appointés, nos burlesques attitrés, nos ineptes diplômés, nos voleurs patentés ! Que croyez-vous donc nous apprendre ? La France aussi sombre voluptueusement dans le déracinement historique, dans l’acculturation "planétariste", dans le "chacun pour soi" politicien, dans le "je m’en foutisme" idéologique et dans le nihilisme intellectuel ! » Je n’en disconviens pas.

En outre, je sens bien que j’aurais beau vous dire et vous répéter que ce qui tient lieu de « peuple belge », cet accident de l’Histoire, vient de voter massivement, tant aux élections régionales qu’européennes, pour la « bande des quatre » qui, durant les deux dernières années lui a pourtant plus que généreusement offert le spectacle de la plus absolue gabegie politicienne, vous n’admettrez pas, pour autant, notre supériorité en matière de déliquescence et de médiocrité.

Je vois également que je pourrais vous décrire tel leader populiste judoka, tel ex-Premier ministre collectionneur de coqs, tel ivrogne réélu avec plus de 60 000 voix de préférence, tel représentant du peuple brûlant des billets de banques ou tel autre, accueillant l’empereur du Japon, un cornet de frites à la main, vous n’auriez de cesse de riposter à l’aide de la « bravitude » Royal, de l’opération « chapardage de stylos à bille » à Bucarest, des « transfèrements » journalistiques remplaçant les transferts d’autrefois, de la reconnaissance de l’ « armistice de 1945 » et autres oublis de reine d’Angleterre, sans parler de l’humour douteusement gazeux d’aucuns, sans le moindre rapport avec un don de Dieu. Je ne poursuivrai donc pas sur cette voie.

Il ne me reste plus, dès lors, qu’à vous informer de l’aboutissement de nos plus récentes recherches laborantines en matière de déliquescence occidentale et, plus précisément, francophone. Nous connaissons tous le « code SMS », alias le « langage texto ». Nous connaissons également le « verlan » et le grand « apport multiculturel » qu’il représente pour nos vieilles langues poussiéreuses et réactionnaires, même si nous les « froms fachos » (le « from » est un terme qui semble désigner le « blanc » ; convient-il d’établir une relation avec certains produits laitiers ?), n’en n’avons que bien rarement conscience.

Jusqu’à présent, le SMS et le verlan se contentaient, au fil des réformes orthographiques, de défigurer et de détériorer la langue française, de la ronger de l’intérieur, de la circonvenir au point de n’en plus laisser qu’un odieux magma linguistique, novlangue pour planète des singes en devenir. C’est là qu’intervient le laboratoire belge. Soucieux de permettre à autrui, à d’autres peuples donc, en l’occurrence, le peuple flamand, de langue néerlandaise, d’accéder également à notre sous-culture, aux pires produits issus de notre langue, en un mot, à notre standardisation « médiocratique », nous avons décidé –et c’est là, vous en conviendrez, un trait de génie !- d’apprendre le langage « SMS » et le « verlan »… aux jeunes Flamands !

Certes, les problèmes linguistiques de la Belgique sont célèbres, mais là, je sens que l’on ne me croira pas. On m’accusera d’exagération, on me traitera de hâbleur, on prétendra que, pour débiter de pareilles énormités, j’aurai certainement dû forcer sur le Saint-Véran. Que nenni ! Mon témoignage est absolument authentique ! Et tout récent encore !

Il y a une dizaine de jours, je surprends une conversation entre une collègue flamande et un autre collègue de langue néerlandaise. Il est question de l’enseignement à la fille de la première de ce que sa mère, nomme, à juste titre, du « vuil frans » (sale ou mauvais français). Mes oreilles se dressent. Je souhaite en savoir plus.

Dans un premier temps, je ne m’alarme pas. Les termes enseignés à la fille de ma collègue ne constituent sans doute pas ce qu’il y a de plus essentiel dans la langue française, mais ce sont des termes du langage très courant. Bagnole, balai, fric, bécane, thune, bouquin, clopes, mec et autres « chouette » sont utilisés depuis bien longtemps et relèvent généralement de l’argot. J’explique brièvement Audiard, Gabin, Céline.

Mais à l’évocation du « verlan » et du « style SMS », je commence à mieux comprendre les inquiétudes et les irritations de ma collègue. Je comprends également que l’on a astucieusement mélangé l’argot, dont l’originalité, la richesse et l’enracinement culturel ne sont plus à démontrer, au « verlan » et au « style SMS », purs produits de la mondialisation, dénué de toute forme d’imagination authentique, pour ce qui est du premier, purement fonctionnel, pour ce qui est du second. Ainsi, ceux qui accepteront l’argot tout en rejetant le « verlan » et le « SMS », se verront rétorquer qu’ils acceptent l’un, seulement parce qu’il est plus ancien, et qu’en bons réacs sclérosés, ils refusent la nouveauté par principe. Ben voyons. C’est Audiard qu’on assassine, c’est Céline qu’on embroche, c’est Gabin que l’on estourbit, à grands renforts de « kestudi » (= qu’est-ce que tu dis ?)…

On pourrait croire que l’enseignement flamand a pris à cœur de montrer à ses élèves ce qu’il convient de ne pas dire, que cet étalement de « sublangues techno-rappeuses » ne vise qu’à mettre en garde. Nullement. Une phrase de ce cours de « céfran » ne laisse aucun doute sur une certaine sympathie « pro-novlangue » : « Les puristes sont contre, d’autres y voient justement un terrain de créativité, un besoin de renouvellement. À vous de choisir ! » Le vieux coup du libre-arbitre dont il est préférable de ne pas user, sous peine de se voir précipiter, pour crime d’hérésie, dans les flammes de la Géhenne poujado-fasciste.

D’une part donc, les « puristes ». L’on imagine tout de suite un ramassis de vieilles barbes aigries, radoteuses et vaguement fascisantes, recroquevillées sur le vieux monde, adeptes d’un idéal de pureté qui, de la langue –qui sait ?-, pourrait peut-être un jour dévier vers la « race »… En un mot, le dangereux passé. De l’autre, les joyeux créatifs, les humanistes, les démocrates, les bobos, les gentils, les tolérants, les « ouverts-à-autrui ». En un mot, l’avenir radieux de l’amour universel. Dieu est peut-être mort, mais le dualisme, lui, est plus vivant que jamais.

D’emblée, le cours annonce la couleur : « C la 1èr klass 2 gramèr pr SMS »… C’est Grevisse, grammairien wallon, qui doit danser la gigue dans sa tombe… Suit une liste de termes SMS d’une rare finesse, que les élèves doivent traduire en français : je le sa V (= je le savais), GspR b1 (= j’espère bien), GT o 6né (= j’ai été au ciné), VrMan (= vraiment)… Les, il est vrai, longs et peu harmonieux, « qu’est-ce que tu crois » et « qu’est-ce que tu fais », auraient pu être abolis par un éventuel retour aux « que fais-tu » et « que crois-tu », mais non, « kestufé » et « kestu X » l’emportent haut la main… On progresse encore dans le raffinement lorsque, soudain, l’on décide d’unir le langage vulgaire au « SMS » : « a12c4 » (= à un de ces quatre), « jenémar » (= j’en ai marre) ou encore, le superbe « GPT lé plon » (= j’ai pété les plombs). Et l’on parvient finalement à l’excellence, lorsque le « SMS » s’allie harmonieusement au « Frenglish » : « C 2L8 » (= c’est too late)…

Certes, le cours reconnaît que ce style encourage la négligence mais tout en soulignant bien vite que cela est dû à la révolution technologique des communications, une chose naturelle en somme. Les messages doivent être envoyés rapidement, et vu qu’ils ne sont pas « hyperimportants ni faits pour l’éternité », on se borne à constater qu’ « ils sont presque toujours pleins de fautes ». De là à considérer, qu’arrivé à ce stade, ma foi, tant qu’à faire des fautes, autant carrément atomiser la langue, il n’y a qu’un pas, vraisemblablement bien vite franchi par d’aucuns. Comme nous le répètent régulièrement les voix médiatiques de notre Village global bien-aimé : « Il faut vous adapter au monde ». Phrase parfaitement absurde, lorsqu’on y réfléchit une seconde, puisque le monde n’est point un dieu tout-puissant, mais ce que nous en faisons.

On demande ensuite à l’élève de traduire un certain nombre de termes et de phrases en langage courant. Cela, nous l’avons dit, va de « bagnole » et « draguer », à « fric » et « se marrer », en passant par « pote » et « se tailler ». Ma foi, rien de bien méchant, c’est là du langage courant, populaire, parfois argotique, clairement enraciné dans la culture française et francophone. On s’étonnera toutefois de cette phrase commençant par « putain » (terme traduit par « merde », comme s’il ne se suffisait pas à lui-même…), sans parler de « quel salopard » ce type (terme traduit par « salaud », même réflexion que la précédente), de « il est vraiment chiant, ton frère », de « quel bordel ta chambre » et de « il va se faire tuer, ce connard/con/crétin » (choix multiple…). Bon, soit, admettons, même si nous voilà décidément bien loin de Montaigne et de Molière…

Mais c’est avec le « verlan » (de lire « à l’envers », de droite à gauche, quoi…), que nous entrons vraiment dans le vif du sujet, non seulement du point de vue de la forme, mais également et surtout du point de vue du contexte. Ça va ? Vous avez mis à fond un truc bien « gangstarappeu », fleurant bon le nivellement par le bas « planétariste » et la violence simiesque ? Vous imaginez les voitures qui flambent dans la nuit et les batailles rangées entre CRS et « jeunes » ? Oui ? Parfait, vous êtes à présent en condition pour suivre la suite de ce cours de « céfran » délivré à la jeunesse flamande en dernière année de secondaire, soit des élèves de 18 ans, susceptibles de rentrer en Fac l’année suivante, et désormais la tête farcie de ces images enchanteresses de la France et des douces sonorités de son terroir urbain.

Sous le titre « Le verlan : mode d’emploi », après une brève explication de la « méthode verlan », vraiment pas compliquée puisqu’elle ne comprend que trois mots, soit « inversion des syllabes », on commence par un « must », le célèbre : « Attention ! V’la les keufs ! » Un exercice propose ensuite de remplacer par des mots français d’autres termes fleuris du même genre, intégrés dans une phrase : « Quel salopard ce type, il nous a dénoncés aux flics/keufs/poulets. Et j’ai vraiment pas envie d’aller en tôle/taule. Faut qu’on se planque quelque part. » Les « keufs » sont décidément à l’honneur, puisque l’exemple suivant y fait également référence. Il s’agit cette fois d’une phrase plus riche encore de termes gracieux : « Il est guedin (ou ouf) : il a pèta un keus dans le trôm devant les keufs et i’ s’est fait pécho » (= Il est dingue (ou fou), il a tapé (volé) un sac dans le métro devant les flics et il s’est fait choper). Et dire qu’il fut un temps pas si lointain, mais néanmoins arriéré et rétrograde (dixit le Village global), où l’on se serait contenté d’apprendre à un jeune Européen débarquant à Paris, ce genre de phrase niaise : « Excusez-moi, Monsieur, quelle ligne de métro dois-je emprunter pour me rendre au Musée du Louvre, s’il vous plait ? » Risible, n’est-ce pas ? Mais quel progrès depuis, pas à dire. Remercions Mai 68 pour sa mise à mort de la « culture bourgeoise ».

Mais, me dira-t-on, on donne là une image bien négative de la banlieue, on en fait un repaire de truands. Pensez-vous ! Le cours dont je vous parle n’a nullement cette intention, que du contraire. Son but est de faire connaître, à la jeunesse flamande, le sublime apport culturel d’une certaine banlieue française. Ainsi donne-t-on également à lire aux élèves, la « page-poème » intitulée « Ma téci » dont voici le premier paragraphe : J’kif ma téci / Pour moi c’est mon lagevi / Mais attention à toi si t’as pas de cevi / Car les dulars, ici, sont sans tiépi (= J’aime ma cité / Pour moi c’est mon village / Mais attention à toi si tu n’as pas de vice / Car les flics, ici, sont sans pitié). Voilà, les policiers (= « dulars ») sont sans pitié à l’encontre des pauvres jeunes qui aiment leur cité, et particulièrement à l’encontre de ceux qui sont « sans vice ». Quant au reste du texte, il évoque essentiellement l’amitié et la fraternité. Alors, rassuré ?

J’aimerais aussi attirer l’attention du lecteur sur le terme « trôm » (= métro). À une époque où, afin de faciliter l’accession du plus grand nombre possible d’ineptes et d’inaptes aux études supérieures, l’on envisage de supprimer cet abominable accent circonflexe que notre enseignement « sub-égalitaire » semble ne plus pouvoir souffrir (tout comme le passé simple, certaines formes de subjonctif, etc.), je tiens à donner un exemple de son absolue nécessité. Sans l’accent circonflexe, le terme « trôm » perd toute sa saveur et son évidente relation avec un certain accent du terroir banlieusard. Prononcez « trom », puis, en vous replaçant dans le contexte susmentionné dans le précédent paragraphe, prononcez « trôm ». Voyez, cela n’a rien de commun. Comme plus personne, ou presque, n’ose défendre la langue française de peur de se voir accuser de « déviationnisme identitaire », qui sait, peut-être un jour décidera-t-on de maintenir l’accent circonflexe afin de préserver le « verlan »… ?

Même réflexion pour l’explication étymologique de « keuf », « meuf », « reum », « teuf » : comment comprendre la présence répétée de ces « eu », au milieu du mot, si vous ne prononcez pas le mot français d’origine avec l’accent adéquat ? Certes, vous ne dites pas « fliqu-eu » (pour flic), « femm-eu » (pour femme), « mèr-eu » (pour mère) et « fêt-eu » (pour fête), mais, vraisemblablement, d’autres oui. Encore une fois, vous devez vous replacer dans le contexte et écouter chanter à vos oreilles le mélodieux accent de notre terroir urbain. Vous y êtes ? Voilà, parfait, vous venez de faire un grand pas dans la compréhension d’autrui. Et désormais, Big Brother vous aime et vous aimez Big Brother. Je sais, encore cette référence orwellienne dont on m’a dit récemment, non sans raison, qu’elle parle de moins en moins aux gens. De fait, encore quelques cours de « verlan » et de « SMS », et elle ne leur parlera bientôt plus du tout.

Mais outre ces subtiles analyses étymologiques, notre cours présente aussi quelques contextes ayant trait à la question multiculturelle. Exemple : « Moi, j’suis métis, moitié renoi, moitié bronzé » Ou encore : « Il n’y a que des Blacks dans cette équipe de foot ! Peut-être un ou deux froms » (vous aurez deviné que l’élève doit, dans ce cas, traduire certains termes en français courant). Sans oublier cette sublime explication du terme « rebeu » que le cours désigne comme étant « reverlanisé » (mais oui !). La « reverlanisation » ayant pour but, selon le cours, de garder secret un mot « verlan » trop connu. Par exemple, partant d’ « Arabe », nous passons donc à « arabeu », « beur », « beureu » et, en définitive « rebeu ». Cela me rappelle la scène d’un film dans lequel Gérard Depardieu joue le rôle particulièrement pathétique d’un enseignant de banlieue, qui, s’emmêlant les pinceaux, en vient à associer Cordoue à la « civilisation rebeu », et ce pour le plus grand amusement d’une gamine -« rebeu » donc- de sa classe, qui le reprend en précisant que, dans ce cas, l’on dit bien « arabe ». Les bobos ont dû en pleurer d’émotion.

Voilà comment, de par la grâce du « laboratoire belge de l’Europe », tout ce « docte enseignement » est donc transmis à une partie de la jeunesse flamande…

Pensez que l’on a l’outrecuidance de recouvrir cet odieux fatras sous-culturel, cette pure négation de toute tradition enracinée, du qualificatif de « multiculturel ». La sous-culture mondiale véhiculée par les non-langues de type « verlan » et/ou « SMS », représente la négation de toute civilisation enracinée, l’aboutissement d’un processus de globalisation, de standardisation et d’uniformisation, l’apologie du déracinement et de l’acculturation. Cette sous-culture est le fruit et le reflet d’une mondialisation dépourvue de racines, d’âme et de cœur. Et l’on est en droit de s’interroger sur l’avenir d’une jeunesse -« sans distinction de race ni de religion », selon l’expression consacrée- maintenue et encouragée dans cette voie sous-culturelle. Le vrai multiculturalisme, auquel je substitue le terme de différentialisme, consiste en la préservation de la diversité culturelle planétaire, et à apprécier à leur juste valeur, sans a priori, sans exclusive, sans racisme, toutes les formes de cultures et de civilisations humaines. Comment peut-on se prétendre « multiculturel » lorsqu’on ne vise qu’à fondre toutes les cultures, toutes les civilisations, toutes les traditions dans un même creuset aux allures de cul-de-basse-fosse ? N’est-ce pas finalement cette uniformisation sous-culturelle que l’on serait en droit de nommer « racisme » ?

Lorsqu’à la fin de sa vie, mon père, pourtant ex-soixante-huitard et vieux militant de gauche, prenait connaissance de ce genre d’information confirmant le déclin de la civilisation occidentale (mais ne pourrait-on finalement en dire autant, à bien y réfléchir, de toutes les civilisations plus ou moins dégradées de cette planète ?), il avait pour habitude de lancer, un sourire mi-amer, mi-ironique aux lèvres : « Tous ensemble pour un monde meilleur ! »

Personnellement, je me dis que, pour conclure, user de tant de lettres, c’est encore faire bien trop d’honneur à une si pitoyable involution, à ce nivellement par le bas, à cette négation du Beau enraciné, aussi ne lancerais-je à destination de ladite involution que quatre malheureuses lettres : « G la n »…

Éric Timmermans, Bruxelles.

Criticus, le blog politique de Roman Bernard.

Vous voulez publier une tribune libre sur Criticus ? Vous pouvez m'envoyer vos suggestions d'articles à l'adresse suivante : criticusleblog@gmail.com .

Trêve de commentaires

Mes activités professionnelles se diversifiant, je ne pourrai plus, jusqu'à nouvel ordre, continuer à participer aux discussions sous les billets de mes blogueurs de prédilection. Je continuerai, en revanche, à lire leurs articles avec attention.

Roman Bernard

dimanche 21 juin 2009

De l'esprit des mœurs, par Maxime Zjelinski

Le port de la burqa a récemment fait l'objet d'un débat sur Criticus. Sans surprise, on vit s'opposer les pour et les contre, ou plutôt les contre et les indifférents, puisqu'il n'y a aucun sens à se déclarer favorable au voile intégral quand on n'est pas musulman. De par les questions qu'il soulève, le problème du voile suscite toujours les propos les plus passionnés, sur l'islam, évidemment, mais aussi sur la laïcité, le rôle de l'État, l'héritage judéo-chrétien de la France et de l'Europe, la signification de l'Occident, le colonialisme - la liste est longue. Si les questions économiques et sociales scindent rapidement l'opinion en deux groupes distincts - libéraux et interventionnistes - les points d'actualité relatifs à l'ordre ou la laïcité mettent le plus souvent aux prises non pas des libéraux et des conservateurs, mais des libéraux et des libéraux. Quel hiatus doctrinal motive cette guerre fratricide ?

On peut distinguer deux écoles. L'une, classique, défend les libertés individuelles sans nier les bienfaits de certains interdits. L'autre, radicale, exploite à fond les doctrines utilitaristes dont elle fait son seul étalon moral. Ce qui les distingue au premier abord, c'est leur façon d'aborder le problème : l'une invoque la permanence des lois non-écrites, l'autre martèle qu'on ne saurait frustrer l'individu dont les caprices ne gênent personne. Et toutes deux bien sûr se réclament de la liberté.

Les tenants du maximalisme défendent une philosophie relativement simple. Chacun est libre de faire ce qu'il veut tant que ça ne dérange personne, les lois ne servant qu'à garantir que « la liberté des uns s'arrête là où commence celle des autres ». Dès lors toute loi, écrite ou non-écrite, s'écartant de cette maxime, est illégitime et liberticide.

On se représente aisément la malheureuse société bâtie sur ce principe : une combinaison de libertés individuelles se croisant toujours sans se heurter jamais, une masse d'individus atomisés frères en impôts. Rien de spécifiquement national, rien de très humain non plus. Juste un agrégat d'arrogances et d'ambitions mesquines.

Paradoxalement, c'est un ennemi mortel de la République qui vit mieux que d'autres la nullité de ce projet. Joseph de Maistre dénonçait la vanité de la raison, la mégalomanie du législateur, la naïveté du constructivisme, et contre les faiseurs de société, il invoquait le génie national, les constitutions naturelles, le poids des mœurs et des coutumes - toutes choses que Bentham et les utilitaristes voulaient dénaturaliser et rationaliser : la société, a-t-on décidé, est l'œuvre de la raison et d'elle seule.

Au détour d'une réflexion sur l'entendement, Hume eut cet accès de lucidité : sois philosophe ; mais au milieu de toute ta philosophie, sois toujours un homme - par quoi il attirait notre attention sur les innombrables petites choses que nous ne voyons plus à force de raisonner. Combien de grandes lois n'a-t-on pas enfreintes, pour avoir négligé ce conseil... Il suffit d'avoir des yeux et de bien vouloir les ouvrir pour voir en face la dette immense de la société envers les lois non-écrites. A-t-on fait des lois pour le petit enfant et sa mère ? Pour l'élève et son professeur ? Pour les relations de voisinage ? Pour les amis, pour les amants ? Et comment nier cependant que sans ces lois sorties de nulle part mais présentes partout, sans ces lois douces, que l'on dit tyranniques, la société des hommes ne tiendrait pas sept jours ?

Si les mœurs ne sont rien, les textes de loi sont tout, et dans ce cas l'État a déjà tout dit quand il a dit tout ce qu'il pouvait. S'imagine-t-on qu'il ne faut que de bonnes lois et pas de bonnes mœurs ? Certains le prétendent, beaucoup le croient. Pour Raymond Aron, « la liberté par rapport à l'État est souvent d'autant plus grande qu'est moins grande la liberté par rapport aux mœurs, en ce sens que l'État laisse d'autant plus de liberté de choix aux individus que la société en laisse moins. Les sociétés moralement unifiées n'ont pas besoin que l'État formule en règles ce que l'on doit faire ou ne pas faire ». Coutume, tradition, valeurs, culture, providence - quel que soit le terme par lequel nous désignons les lois cachées de la société, il est évident que nous n'en pouvons nier l'importance sans vider la société civile de sa substance : suivant cette conception, l'individu n'a pas de meilleur allié que l'État ni de pire ennemi que la société. Et c'est cette solitude qu'on appelle liberté !

Sous un tel régime, ce que les lois condamnent, la société le condamne avec elles. On ne trouve pas, entre le législateur et l'individu, cette terre fertile où croissent les valeurs collectives. L'individu n'a guère l'habitude de penser plus loin que les lois, et l'éthique n'est plus qu'un calcul d'externalités négatives : où l'État ne conteste pas, je ne conteste pas non plus. Les lois sont toute la loi, on ne repasse pas derrière elles. En fait on n'y pense même pas.

À première vue, ce libéralisme radical est le moins tenable de tous. D'un principe très sage, qui devait générer les lois, il a fait une constitution universelle, guidant et les lois et les hommes. La pauvreté de cette philosophie saute aux yeux : que vaut la liberté ainsi garantie si la société se décompose sous l'effet du plus strict utilitarisme ? Il n'est pas besoin de connaître Aristote pour voir en l'homme un animal social. La liberté de l'individu explique l'épanouissement d'une société, elle ne le garantit pas. D'autres valeurs que la liberté sont requises pour faire tenir ensemble des hommes qui autrement régresseraient à l'âge de pierre.

Ce qui invalide cette doctrine explique aussi son charme. La cohésion sociale, le consensus, la « culture » sont choses trop abstraites pour séduire les amateurs de système : on n'assemble pas des machines de guerre sur des sables mouvants. Les mœurs, en général, sont suspectes. Les noms de Socrate, Jésus, Galilée, Dreyfus viennent immédiatement à l'esprit comme autant de mises en garde contre la prétendue sagesse du « génie » populaire, qui rime avec désordre, épurations et obscurantisme. Apparemment donc, tout milite en faveur des lois rationnelles contre la société irrationnelle, même si les travers d'une culture sont loin d'en annuler les bienfaits, nombreux et durables. La doctrine est fausse, mais efficace.

Les failles de la doctrine adverse sont aussi celles des sociétés démocratiques occidentales, qui de par leur héritage libéral reposent largement sur le consensus. Si l'enseignant fait son cours normalement, c'est parce que ses élèves n'ont pas l'idée de contester son autorité. Le règlement intérieur n'y est pour rien, d'ailleurs c'est pour punir les élèves qu'on le leur fait copier.

Les violences scolaires, les barricades de mai 1968 (plus symboliques que stratégiques), le port de la burqa procèdent du même esprit de défi. La contrainte douce de la société n'ayant pas fonctionné, le dossier passe aux mains de l'État — moins souple, plus maladroit —, et les difficultés commencent. Car il faut trouver aux lois un fondement rationnel, tâche souvent périlleuse, voire impossible, surtout si le débat porte sur le voile.

Le 9 juin, une soixantaine de députés demandent la création d'une commission d'enquête sur la burqa. Les explications d'André Gérin traduisent le souci de rationaliser une inquiétude que d'aucuns trouvent irrationnelle, excessive et révélatrice de la paranoïa ambiante. Le député communiste décrit des « femmes emprisonnées », précisant qu'il « ne s'agit plus seulement d'une manifestation religieuse ostentatoire mais d'une atteinte à la dignité de la femme ». Sans surprise, « Ni putes, ni soumises » se déclare favorable à l'ouverture du débat, ainsi que Rama Yade, pour défendre « la dignité de la femme ».

D'autres invoquent des raisons plus terre-à-terre, comme en Belgique, où de nombreuses communes interdisent d'apparaître visage masqué dans les lieux publics. Les raisons avancées évoquent plus le plan anti-bandes que les droits de la femme.

Il y a encore les « juristes », qui rappellent ce que le voile intégral a de contraire à nos valeurs fondamentales - celles de la République, s'entend. Roger-Gérard Schwartzenberg nous assure que la femme est l'égale de l'homme. C'est la Constitution qui le dit, quand même.

Dignité de la femme, identification des civils, principes républicains - autant d'arguments recevables, mais hypocrites. Ce n'est ni à l'égalité des sexes, ni à la sécurité, ni à la laïcité que l'on pense en premier lieu quand on croise une femme grillagée, mais au contraste violent, et pour tout dire, choquant, entre deux façons de vivre. Admettons-le !

C'est que le débat sur la burqa jette une lumière crue sur le « principe générateur » des sociétés. La seule possibilité maintes fois évoquée d'interdire le port du voile intégral fait ressortir l'insuffisance de la morale utilitariste : ce malheureux bout de tissu ne dérange personne en particulier... mais la société française en général. Il y a donc bien des lois que personne n'a écrites mais que tous - ou presque - respectent. Et voilà qu'il faut formuler clairement les quelques malheureux principes que la société n'a pas su faire germer.

Dans cette affaire l'utilitariste a beau jeu de dénoncer l'arbitraire des lois sorties du chapeau. Car malgré les justifications esquissées ici et là, une loi contre la burqa n'aura jamais la légitimité intellectuelle de l'utilitarisme radical : il y manquera toujours le fondement parfaitement rationnel qui déculpabilise et donne le droit de haïr avec bonne conscience. C'est la faille du libéralisme auquel je crois. C'est ce qui le distingue des autres constructions intellectuelles bien lisses et pas très honnêtes qui ne se trompent jamais.

Maxime Zjelinski

Criticus, le blog politique de Roman Bernard.

samedi 20 juin 2009

Les faux progressistes sont de vrais réactionnaires

Lomig m'avait « tagué » fin avril dans une « chaîne » portant sur les antennes-relais et le principe de précaution* constitutionnel, à l'occasion du « Grenelle des ondes » organisé par le ministre de la Santé Roselyne Bachelot. Quelques jours après cependant, j'ai appris que mon emploi du temps allait se charger**, d'où mon appel à rédacteurs (que je réitère). Le « Grenelle des ondes » étant passé depuis deux mois, il n'y aurait aucun intérêt à vraiment poursuivre la chaîne, d'autant que Lomig a déjà tout dit : les antennes-relais ne sont pas dangereuses, non plus que les téléphones portables. Lomig explique l'initiative du « Grenelle des ondes » et le débat autour des « dangers » supposés mais jamais prouvés des téléphones portables et des antennes-relais (ainsi que des OGM), dont certains voudraient qu'il conduise au démantèlement des antennes-relais situées près des habitations (et donc à une moins bonne couverture du réseau national) et à la restriction de l'usage des téléphones portables par une propension politicienne à la démagogie et médiatique au sensationnalisme. Il est vrai que les scandales du nuage radioactif de Tchernobyl « s'arrêtant au Rhin », du sang contaminé, des farines animales, de l'amiante, et les accusations subséquentes, de la part des citoyens, de n'avoir rien fait, rendent les politiciens particulièrement enclins à se saisir de toute question d'ordre sanitaire pour agir (ou feindre de). Pour les médias, de la même manière, l'accusation potentielle de n'avoir pas alerté l'opinion à temps, couplée à la volonté de gonfler des événements pour vendre du papier ou gagner des parts d'audience (comme dans le cas de la « grippe porcine » actuellement) les pousse à légitimer, au mépris de la vérité scientifique, les revendications d'obscurantistes qui, sous couvert d'écologie, veulent mettre à mal les fondements de l'économie de marché. C'est le principe de la pastèque (du melon d'eau pour les Québécois): verte à l'extérieur, rouge à l'intérieur.

Le problème vient de ce que les écologistes, dont le récent succès aux élections européennes confirme les succès idéologiques passés (donnant ainsi raison à Gramsci), réussissent à faire croire à l'opinion, grâce à des médias complaisants et des formations politiques opportunistes, qu'ils sont des « progressistes ». La politique qu'ils prônent n'est pourtant rien moins que millénariste (cette idée que l'homme court à sa perte et qu'il doit se rédimer pour gagner le Salut) et réactionnaire (le renoncement à l'électricité nucléaire par exemple, qui est un progrès technologique incontestable). Si l'on étudie attentivement le discours d'un José Bové notamment, on constatera assez vite qu'il n'est pas si éloigné de l'environnementalisme vichyste (« La terre ne ment pas », voilà un slogan que ne renierait pas notre « Astérix » de pacotille). Qu'il s'agit en vérité, selon les canons de l'heure, d'un authentique discours d'extrême-droite. Toute la mission des véritables progressistes, de ceux qui croient au progrès scientifique et technologique, devra être, à l'avenir, de confondre leurs contradicteurs écologistes. De prouver qu'ils ne sont pas des progressistes, mais des réactionnaires à classer avec l'extrême-droite.

Roman Bernard

* Qui est une pure escroquerie intellectuelle, puisqu'il est logiquement impossible de prouver l'inexistence d'un risque. Soit, donc, il y a un risque avéré, et les antennes-relais doivent ainsi être démantelées et les téléphones portables interdits, soit il n'y a aucun risque avéré, et il n'y a aucune raison pour interdire quoi que ce soit.
** Ce qui me prive dès aujourd'hui d'un séjour de deux semaines en Thaïlande avec un pharmacien bien connu de mes lecteurs, auquel j'adresse bien malgré moi mes vœux de bonnes vacances... Mais je reste à Paris en charmante compagnie.

mercredi 17 juin 2009

Mon dîner avec « NKM »

J'étais invité hier soir à un dîner de blogueurs politiques par Nathalie Kosciusko-Morizet, secrétaire d'État à la prospective et au développement de l'économie numérique auprès du Premier ministre. Arrivé devant l'un des palais de la République réservé à cet effet, je passe la porte, sans aucun contrôle d'identité ni d'objets métalliques. Amusant, pensé-je, que le collègue de mon hôte, ministre de l'Éducation nationale, Xavier Darcos, envisage de placer des portiques de détection de métaux à l'entrée des établissements scolaires, mais qu'un ministre, enceint de surcroît, puisse recevoir dans un bâtiment sous-sécurisé, à la merci du premier passant armé.

Face à « NKM », j'hésite : me faut-il l'appeler « Madame le ministre », comme l'exige la langue française (a-t-on eu l'idée de masculiniser un métier aussi viril que sentinelle ?), ou « Madame la ministre », comme le veut la bienséance selon laquelle l'on se plie aux us et coutumes de son hôte ? Les idées se bousculent dans ma tête, tandis que « NKM » me serre la main : un peu pris de court, je me contente d'un « Bonsoir, Madame » emprunté, dont je ne suis pas satisfait. Le vin me fera oublier ça.

Sont présents des blogueurs éminents, tels Nicolas Vanbremeersch, Maître Éolas, Luc Mandret, Franck Contat, Yves Thréard, Philippe Chriqui, Jules de Diner's room (si j'en oublie, prière de me les signaler).

Il y a trois tables. À chaque plat, « NKM » change de table. La mienne, composée notamment de la blogueuse féministe Olympe [à laquelle je souhaite de mieux finir que son homologue et homonyme], Nick Carraway et Koz, a eu la chance de recevoir la ministérielle visite au moment du plat principal. En raison de la présence d'Olympe, la discussion a rapidement porté sur un troublant paradoxe de la blogosphère politique française : alors qu'il n'existe aucune contrainte pour tenir un blog, la blogosphère politique est ultra-majoritairement masculine. Madame le ministre et Olympe font valoir que notre culture, patriarcale, façonne les représentations de genre, et détermine leurs fonctions sociales : aux hommes la politique, aux femmes la cuisine. Koz, que je ne savais pas si « phallocrate », n'est pas du tout de cet avis : comment expliquer que, dès l'école maternelle, les comportements commencent à se distinguer entre les sexes, alors que l'essentiel des traits culturels de l'enfant n'est pas acquis ? Réponse commune du ministre et de la blogueuse féministe : dès le berceau, les parents parlent aux bébés de telle sorte qu'ils induisent chez eux une distinction entre les sexes. C'est alors que j'interviens : pour modifier cette inertie culturelle, anthropologique, il faudrait mettre en place un projet de société proprement totalitaire, qui n'aurait rien de plus enviable que le « patriarcat » honni.

Et, puisque l'on ne peut absolument rien changer à cet état de fait, que l'extrême sur-représentation masculine dans la blogosphère politique illustre bien, je m'apprête à conclure que le politique est le propre de l'homme, avant de me raviser, voyant que je désobligerais ainsi mon hôte, et songeant qu'au moment où je naissais, une femme sauvait le Royaume-Uni, tandis qu'un homme... devenait le fossoyeur de la France...

Roman Bernard

Le must de « L'Hérétique »

J'ai l'honneur de figurer dans le must de « L'Hérétique », le blogueur MoDem, fondateur du réseau de blogs L'Échiquier (dont je fais partie), ancien membre du Réseau LHC (que j'ai réintégré), qui m'a consacré la note suivante pour expliquer mon choix dans sa liste.

J'ai ajouté mes corrections entre crochets, attendu qu'il s'y trouve quelques erreurs :

[M]on cinquième blog [Criticus] a réalisé un authentique exploit au mois de mars [avril en fait] (je laisse aux curieux le soin de se renseigner) [la polémique Renovatio Occidentalis]. A noter que mon quatrième [Toreador] et cinquième blogs se détestent cordialement [sauf quand je faisais partie de Kiwis]. Criticus, c'est l'authentique blog droitier [mais issu de la gauche quand même], mais, vous savez, droitier de derrière les fagots, bien comme on les aime. Je trouve d'ailleurs qu'en s'ouvrant à d'autres auteurs, il a élargi son spectre politique et la force de son argumentation. On a au moins 90% de désaccord politique. Et pour cause : on peut dire en gros, que ce serait un laboratoire d'idées et de débats pour un hybride de droite conservatrice néo-libérale [« néo-libéral » ne signifie rien, libéral suffit] et droite nationale [comment pourrais-je faire partie de la « droite nationale », alors que je suis... occidentaliste ?] expurgée de son anti-sémitisme traditionnel [difficile, en effet, d'être antisémite quand on est philosémite et pro-israélien comme je le suis]. Les idées qui y sont agitées préfigurent certainement ce que pourrait être la position de nouvelles droites nationales [cf. supra] favorables à une construction européenne [occidentale en fait]. Renovatio Occidentalis a coulé, mais ce que Criticus en disait convergeait certainement vers les axes forts de ce nouveau genre de droite.


Roman Bernard

jeudi 4 juin 2009

Un doigt dans la prise de tête de Turc, par Pierre Robès

Le mur de Berlin venait tout juste de s'effondrer que la non-question de l'entrée des pays de l'ex-bloc de l'Est dans l'Union Européenne ne se posait pas. J'écris non-question car elle ne fût jamais posée tellement ces pays furent, étaient et sont, de tous temps, d'essence européenne. Ils n'avaient pas vocation à rentrer dans l'Europe, ils étaient l'Europe. Dans ce groupe de pays longuement occupés, la Pologne est de loin le plus emblématique, notamment pour nous Français. Européenne, la Pologne sœur cadette de l'Église. Le pays de Marie Sophie Leszczyńska, reine de France épouse de Louis XV, de Marie Walewska égérie de Napoléon, de Maria Skłodowska, dite Marie Curie. Le pays de Raymond Kopaszewski, dit Kopa, de tant de mineurs du Nord entre autres, des émigrés mais le temps de moins d'une génération, intégration immédiate et automatique, HALDE exclue car encore plus inutile. Les mêmes valeurs conduisent bien vite à l'assimilation. Les autres pays n'en restaient pas moins européens, mais la Pologne menait le bal pour nous Français, histoire oblige.

La non-question ne fut pas posée car elle n'avait pas de sens. Certes, il y eut des débats sur le quand, le comment, le combien-ça-coûte, mais jamais sur le principe même de leur retour en Europe. Dans les faits, les conséquences de la réunification de l'Allemagne eurent droit à bien plus de questions et d'inquiétudes. D'ailleurs, comment ne pas faire le parallèle entre l'irrémédiable logique de la réunification de l'Allemagne et celle de la réunification de toute l'Europe ? La non-question ne fut pas posée car il y a des logiques simples, comme 2+2, assorties d'une très abstraite transcendance qui fait qu'entre mille, vous reconnaissez votre frère. On est de la même fratrie, la même civilisation. Pour supprimer des frontières entre des pays qui se sont autant battus, qui n'ont pas la même langue, il faut des valeurs fondamentales : un championnat de fric à foot, un concours de chansons mécaniques, quelques états-majors, un ou deux conseils trucmuche ne sont pas des valeurs fondamentales, c'est du décorum.

On admettra alors pour la Turquie qu'il en est tout autrement. Instinctivement, pour une majorité de Français et de citoyens européens, il y a un refus. Il n'est pas évident d'accueillir la Turquie dans l'Union européenne, car il est évident qu'elle n'est pas européenne. C'est une autre civilisation. D'ailleurs la Turquie est plus qu'un pays, elle est elle-même une civilisation à part entière entre les mondes arabe, perse, assyrien, européen et russe. Entourée de barbares, sa porte de communication avec notre monde est logiquement privilégiée. J'admets les comprendre. Les rives du Bosphore, les plages d'Izmir, les rues bondées d'Ankara me dépaysent à peine. Je suis en terre humaine de proximité. Lille ou Varsovie, deux villes du Nord, je m'y sens chez moi, quand bien même dans celle-là je me retrouve sourd et muet, langue oblige.

Qu'est ce qu'une civilisation ? Aucune idée seule ne saurait être suffisante pour la définir. C'est un concept large donc flou, il faut juste essayer de réduire pour résumer. D'ailleurs, pourquoi toutes les civilisations devraient se définir selon un même schéma ? Comprenez, il faut des siècles d'accumulation de capital historique (guerres et paix incluses), de religion, de géographie, de projet, de mode de vie, d'idéologie : « L'Europe ? Les Grecs plus la Bible ». Un peu réducteur mais l'essentiel, l'esprit, est là.
Du coup, les têtus qui veulent nous faire gober une lanterne ottomane pour une vessie européenne ont un peu de mal. Mahomet a laissé Aristote quelque part entre le Mont Saint-Michel et les jardins de l'Alhambra, le droit romain n'a pas fait jurisprudence et la Bible a été supplantée par un manuel de conquête très performant. Certes, le grand Kemal a instillé quelques idées à vocation démocratique, très communes parce qu’universelles, nous avons eu nous aussi quelques Charlemagne.
Dans le débat sur l'entrée de la Turquie dans l'Union européenne, la solution se trouve dans l'existence même de LA question. Dès lors, ceux qui ressentent l'incongruité de la Turquie en Europe se retrouvent piégés. Comment répondre à une question aussi binaire dans la forme - pour ou contre - alors que la nature de la question est d'ordre civilisationnel, donc excessivement complexe et ne peut se suffire d'appels ni à la géographie, l'histoire, la religion et encore moins à une situation de fait jamais débattue réellement, comme l'OTAN par exemple. Chaque argument peut facilement être retourné, pire, le procès d'intention en racisme s'avère trop facile pour les pro-turcs qui, de leur coté, sont bien incapables d'en apporter de convaincants.

Ainsi, face à des intégrateurs - mécaniciens prétentieux en civilisation - j'oppose maintenant le même argument pour recentrer le débat sur l'essentiel : pourquoi la question de la Turquie en Europe se pose, pourquoi tant d'Européens s'y opposent, alors que pour la Pologne et tant d'autres pays, tout fut parfaitement naturel, logique, évident, indiscutable, DONC indiscuté ? Faisons plus simple. Cette question de la Turquie en Europe a-t-elle un sens pour vous ? Oui ? Alors vous avez répondu à la question. La Turquie en Europe, c'est non. Sauf peut être si vous appréhendez l'Europe comme un projet pour un autre machin, une ONU à échelle réduite, une SDN du XXIe siècle avant le prochain gouffre.
Intéressons-nous alors aux arguments de ces (dés)intégrateurs.
Dans Le Monde du 1er juin, Pierre Moscovici et Pierre Weill publiaient une bien étrange tribune en faveur de la Turquie dans l'Union européenne : « Oui, nous avons besoin de la Turquie en Europe ! ». Tribune étrange par son titre même : nous, l'Europe, aurions besoin de la Turquie ? Paradoxalement, l'article n'apporte aucun élément démontrant ce besoin de Turquie pour l'Europe, besoin impérieux visiblement mais pas argumenté ; dans tout l'article, rien sur l'économique, le géostratégique, le culturel, l'écologique ou tout autre petit enjeu pour nos petits pays dont un manque impliquerait l'arrivée de la Turquie. Pourtant, il semblerait, à lire ces auteurs, qu'une Europe « plurielle » soit tellement mieux qu'elle en serait impérative, une question de survie même, cette pluralité ne pouvant être apportée que par la Turquie, un pays TRÈS différent donc. Quel paradoxe que cet argument mis face à toute l'histoire de la construction – l'intégration et la convergence - européenne : notez que selon cette obscure logique que plus la Turquie s'intègrerait dans l'Europe en prenant ses tares (ses tiares aussi ?) et ses habitudes, moins l'Europe serait plurielle, donc appauvrie. À la fin, on en viendrait à regretter le potentiel de richesse « plurielle » d'avant la Turquie-dans-l'Europe. Soyons fous et étendons ce cartésianisme abscons à l'ensemble de l'Europe : Amis européens ! Enrichissons l'Europe d'encore plus de « pluriel », faisons diverger tous nos pays ! Je crains que Moscovici et Weill aient mal interprété les fantasmes de Monnet et Delors réunis. Je me demande si l'euro signifie quelque chose pour ces deux compères.
Soyons francs, Messieurs Moscovici et Weill. Vous êtes aussi dans cette repentance pré-post-moderne. L'Europe serait trop blanche, trop chrétienne, trop .... européenne ? L'époque est au divers, partout dans les pays d'Europe. On connaît l'entêtement de Moscovici à nier les racines chrétiennes de l'Europe. Ne comptons pas sur lui pour nous expliquer la présence d'autant de cathédrales de ce coté du Bosphore et d'autant de mosquées (Sainte-Sophie incluse) du côté opposé. Malheureusement, cette négation fixe alliée à cette obsession de la diversitude comme fin en soi, le conduit pour l'Europe à un raisonnement circulaire : on tourne en rond.
Et pourtant quelle diversité que cette Europe-là ! Chaque pays est pour moi une résidence secondaire, comme un gîte d'étape. Chaque pays m'offre ce que je n'ai pas dans le mien, mais conserve quand même ce que j'y possède d'essentiel. Encore faut-il voir dans l'Europe autre chose qu'une administration, un pseudo parlement, une banque centrale et quelques obscures règles institutionnelles. Encore faut-il être capable de ne pas appréhender ce monde par des lunettes de constructivistes néo-modernes. Moscovici et Weill, sur ce point, ont des doubles foyers : l'Europe a besoin de la Turquie. Mais alors, quel est le manque à combler ? La chute de l'Empire russe rouge a changé la donne en partie. Au delà de l'après-guerre, l'Europe se justifiait aussi face à l'URSS qui en s'effondrant nous ôtait de bonnes raisons politiques et nous offrait quelques problèmes institutionnels complexes avec l'arrivée de nos frères de l'Est. Et alors ? Pour les problèmes politiques, nous avons des hommes et des femmes désignés : qu'ils travaillent plutôt que de cacher leur incapacité dans un expansionnisme soi-disant pluriel. Il n'est pas étonnant d'ailleurs que les auteurs de cette mauvaise tribune soient de la gauche actuelle. On y retrouve la même déshérence idéologique, la même pauvreté de raisonnement et l'incapacité à penser le monde.
D'autres arguments sont apportés dans la tribune de Moscovici/Weill. Ils sont faibles et pour certains évitent le ridicule de très peu.
Il en est ainsi de l'argument géographique, celui des frontières. Les auteurs nous opposent à la frontière naturelle du Bosphore, l'existence de ponts sur ces rivages magnifiques. Chaque pont effacerait la frontière ? Doit-on comprendre qu'une frontière ne peut être que supprimée ou impénétrable ? Une frontière est un point de passage comme un pont justement. Plus comique, les auteurs remarquent que « Malte est géographiquement plus proche de l'Afrique que de l'Europe. Malte, membre de l'Union européenne ». Non, ils sont dans l'erreur car Malte est bien plus proche de l'européenne Sicile que des côtes tunisiennes. Doit-on étendre leur argument avec le Maroc et l'Algérie face à Gibraltar et l'Andalousie, Carthage/Tunis et la Sardaigne ? Les frontières se créent par la guerre ou la géographie. Le Bosphore est pacifique. Tant mieux.
D'autres arguments ressortent des chapeaux. Les ruines de Troie ? En Turquie. « Un lieu majeur du légendaire européen, de l'Iliade à l'Enéide ? » En Turquie. Si nous devons intégrer en Europe tout pays disposant d'antiques ruines gréco-romaines, voilà l'Europe de Tanger à Jérusalem et bien plus encore. Chaque étape d'Ulysse ? Son retour vers Ithaque passait dernièrement par l'Algérie. Moscovici se veut un anti-Caton : « Il faut reconstruire Carthage pour vaincre l'Europe ». Étonnez-vous après, avec de telles ambitions démesurées, que nos mécaniciens en civilisation trouvent l'Europe actuelle un peu grise.
Continuant leur recherche dans tous les placards, Moscovici et Weill sortent des ancêtres de leurs cercueils. Les Hongrois furent magyars, nous autres celtes alors les Turcs ne seraient pas plus étrangers que d'autres. J'acquiesce, je note que Charles Martel et Abd El Kader seront toujours frères en Néandertalie. Jésus et Mahomet ont un grand-père commun. Nos chercheurs signalent alors l'existence de très vieilles églises, parfaitement conservées, au fin fond de la Cappadoce. Chaque trace de christianisme serait une trace européenne ? Ce ne fut qu'un intermède dans l'histoire de la Turquie. Les Turcs ont juste le sens du patrimoine. Je les en félicite. Mais sous la plume de Moscovici, lire « ces vieilles églises » a bien quelque chose de franchement déconcertant, lui qui déclarait se sentir gêné par toute référence à de suspicieuses racines chrétiennes : une aporie de plus pour cet énarque socialiste. Peu importe, l'archéologie n'est pas une politique, pas plus que l'Eurovision n’est un opéra.
Reste enfin l'argument de fond, celui qui au final apporte la dimension civilisationnelle de la question : l'islam. Le procès en racisme est immédiat de la part de Moscovoci et Weill. Ils le conduisent cyniquement. Eux posent la question mais soulignent l'aspect chargé « lourdement [en] sous-entendus ». Procès en intention de racisme, une sorcellerie et une marque de fabrique de la gauche française idéologiquement en jachère. Ils constatent : « La Turquie, seul État laïque au monde à majorité musulmane ». La France est-elle une République laïque à majorité catholique ? Pas vraiment, la majorité semble très laïque. L'erreur est toujours présente car nos européistes oublient que la Tunisie, l'Algérie du FLN, La Syrie et feu l'Irak entre autres, sont des pays laïques avec la même majorité musulmane. Combien de temps l'Algérie restera-t-elle dans ce camp ?
Dévalant sur cette mauvaise pente, Moscovici et Weill ne savent plus comment s'en sortir et en arrivent à des figures de contorsionnistes dignes de la grande époque du cirque populaire. Forcés d'admettre les racines chrétiennes de l'Europe, car l'histoire est encore plus têtue que les faits, Mosco & Weill se doivent alors de rendre compatible l'islam laïque de Turquie. L'argument chewing-gum est imparable : les nombreux (8%) musulmans en France, terre laïco-chrétienne donc, permettent de dépasser toutes les racines, presque 2000 ans d'histoire religieuse chrétienne et musulmane. Nous pensions avoir des émigrés, nous avions en fait des éclaireurs de la construction européenne permettant la comptabilité de deux traditions religieuses millénaires. Adieu Algériens, Marocains, Tunisiens de France ! Bonjour Musulmans d'Europe habitant la France, République laïque à majorité chrétienne. Si je n’avais pas autant d'amis marseillais, j'appellerais ce raisonnement une bouillabaisse. Je me dois de reprendre ce passage historique de la tribune publiée :
« Alors, osons dire les choses et émettre le dernier postulat, celui qui reste lourdement sous-entendu : la Turquie est peuplée d'une majorité de musulmans. Et l'islam, sous toutes ses formes, est radicalement étranger à l'Europe dite chrétienne. Sauf que... Sauf que la France, pour ne prendre que notre exemple national, compte aujourd'hui quelque 8 % d'habitants qui se rattachent, peu ou prou, à la tradition musulmane. »
Je parlais de mes amis marseillais. Que dire alors à mes amis d'origine marocaine par exemple ? Dois-je leur avouer qu'ils sont une cinquième colonne turco-européenne, des musulmans utiles ?
Enfin, le dernier argument me semble le plus troublant et, pour ne pas dire plus, inquiétant. Tout se trouve dans la dernière phrase de l'article : « Laisser la Turquie aux marges de l'Europe, l'humilier en la faisant lanterner sous les prétextes les plus divers, ce ne serait pas une erreur. Ce serait une faute. » Nous savons que la Turquie a intégré le Conseil de l'Europe en 1949, l'OTAN dès sa création. Nous étions alors dans la construction atlantique de l'Europe face au bloc de l'Est. Cette étape n'a plus cours. Il appartient aux responsables européens d'expliquer à la Turquie que l'Europe ne répond plus à une logique Est-Ouest enfin défunte mais à une stricte essence civilisationnelle. Suggérer l'idée d'une humiliation, un chantage victimaire implicite de la Turquie, expose déjà le rapport de force installé entre la Turquie (plus de 70 millions d'habitants, une des plus grosses armées de l'OTAN) et l'Europe actuelle. La fuite en avant par l'intégration de tous pays non-européens mais éligibles sur d'autres critères, cache un défaitisme chronique de la génération de Jacques Delors. Il appartiendra à d'autres de ne pas céder.
La tribune de messieurs Moscovici et Weill se voulait sérieuse sur une question grave. C'est raté. Nous savons que la Turquie ne peut intégrer l'Europe car cette question, contrairement à la Pologne, se pose. Alors pourquoi persister à la poser ? Quelle est la véritable conception de l'Europe d'un Moscovici ?
Accordez-vous à l’Europe une dimension plus lourde de sens qu’un énième traité, une obscure directive, des élections ennuyeuses ? C’est mon cas. Malgré toute l’estime que je porte aux Turcs et à la Turquie, de la beauté de ses paysages à sa langue, sa littérature et sa cuisine, je dois admettre que cette grande civilisation n’est pas la mienne. Le drame commencerait si on me l’imposait.

Pierre Robès

Criticus, le blog politique de Roman Bernard.

mercredi 3 juin 2009

Turquie dans l'Union européenne : la parole aux blogueurs

Grâce à la recommandation d'Ygor Yanka - qu'il en soit remercié ici -, j'ai participé à un débat sur lexpress.fr avec Marie-Antide Fort, auteur du blog Paristanbul, sur l'adhésion de la Turquie à l'Union européenne. Le texte précédant la vidéo correspond à ma tribune publiée sur lexpress.fr, le reste constituant l'annexe que je n'avais pas la place d'y faire paraître.

Le débat sur l'intégration européenne de la Turquie est particulièrement biaisé en France. A ceux qui, comme Michel Rocard -ne définissant l'identité européenne que sur de purs critères économiques- plaident de façon assez cohérente pour l'adhésion turque, répondent d'autres, le plus souvent de droite et souverainistes, selon lesquels la Turquie ne saurait entrer dans l'Union européenne, n'étant pas située géographiquement en Europe. C'est le fameux argument de Nicolas Sarkozy: "la Turquie est en Asie mineure".

Cet argument, très superficiel, est assez facilement démenti par le fait que ni le détroit du Bosphore, enjambé par des ponts qu'empruntent chaque jour des centaines de milliers de Stambouliotes, ni celui des Dardanelles, ni, dans le cas de la Russie, l'Oural, chaîne discontinue de grosses collines, ne constituent des frontières de l'Europe.

Elles ont été fixées arbitrairement, sans considération des réalités culturelles de part et d'autre de ces lignes de démarcation, et en plein milieu de deux Etats souverains.

Il vaudrait mieux commencer par définir ce qu'est l'Europe, et donc par réfuter cet argument géographique. Au contraire de l'Afrique, et des deux Amériques, l'Europe, pas plus que l'Asie, n'est un continent. C'est une partie du continent eurasiatique, comme l'Asie.

S'il existe donc une identité européenne, qui permette à la fois de définir ce qui unit les Européens et les différencie des autres peuples, et notamment de ceux d'Asie, ou plutôt d'Orient, elle ne saurait être que culturelle, et non géographique.

Elle ne saurait non plus être appréhendée selon des critères socio-économiques, au risque d'en arriver à définir comme "européens" des pays situés sur chacun des continents. La définition d'une identité culturelle de l'Europe implique de chercher dans l'histoire les éléments constitutifs de l'identité européenne. Les peuples qui se sont définis comme "européens" au cours de l'histoire ont tous reconnu un quadruple héritage juif, grec, romain et chrétien.

C'est au nom de cet héritage historique commun aux peuples européens que la Turquie, héritière de l'Empire ottoman, qui abritait à la fois le siège du califat islamique et du sultanat régnant sur une partie notable du monde arabo-musulman il y a encore moins d'un siècle, ne peut être définie comme européenne.

Elle ne peut donc pas, si toutefois l'Union européenne se conçoit comme un projet de civilisation et non pas seulement une zone de libre-échange, intégrer l'Union.



Certes, les cultures changent. Certes, la Turquie, grâce à l'action décisive de Mustafa Kemal, s'est considérablement rapprochée, sur les plans politique, juridique, économique, mais aussi culturel, des valeurs européennes. Mais il convient de se demander, à la lumière des succès récurrents du parti islamiste "modéré" de Recep Tayyip Erdogan, l'AKP, et des tendances de la société turque que ceux-ci manifestent, si le paradigme kémaliste n'est pas en train de prendre fin. Si, structurellement, la place de la Turquie n'est pas davantage dans le monde arabo-musulman, dont elle a été le leader pendant plusieurs siècles avec l'Empire ottoman.

Il ne suffit pas, pour refuser la candidature turque, d'invoquer la non-reconnaissance du génocide arménien et de l'Etat chypriote ou la répression des séparatistes kurdes. Ces problèmes, qui interdisent pour l'heure l'adhésion de la Turquie, risquent d'occulter des questions de fond liées aux différences de culture entre les pays européens et la Turquie, et qui continueront à se poser avec acuité.

C'est ce qui est arrivé récemment avec la succession du secrétaire général de l'OTAN, le Néerlandais Jaap de Hoop Scheffer. Le gouvernement turc a menacé d'opposer son veto à la candidature du Danois Anders Fogh Rasmussen. Celui-ci avait, en sa qualité de Premier ministre du Danemark, défendu la publication des caricatures de Mahomet en 2005, au nom de la liberté d'expression.

La justice turque, elle, poursuit actuellement l'écrivain Nedim Gürsel pour son roman Les Filles d'Allah. Il lui est reproché de dénigrer les valeurs religieuses. Comment envisager de faire entrer dans l'Union européenne un Etat dont la conception de la laïcité est plus proche de celle de la France concordataire (entre 1804 et 1905) que celle que la France et l'Europe ont fini par adopter ? Comment être sûr qu'un pays où le caractère séculier - plutôt que laïque - de l'Etat est garanti par l'armée pourra se fondre dans l'Europe ?

Tant que la laïcité ne sera pas en Turquie quelque chose de naturel, mais le fruit d'un compromis entre le pouvoir politique, appuyé sur le bras séculier de l'armée et de la magistrature, et la société civile turque, c'est-à-dire tant que la Turquie n'aura pas fait sienne la conception européenne de la laïcité et adapté ses mœurs en conséquence, la candidature turque sera impossible. Le problème, plus que celui de la Turquie, est d'abord celui des critères de Copenhague, bien trop superficiels pour répondre à cette question.

Roman Bernard

lundi 1 juin 2009

« Compagnon de route » du libéralisme (2)

Malgré ma récente tentation de voter pour le parti pan-européen Libertas aux élections parlementaires européennes, j'ai finalement décidé de voter pour Alternative libérale*, en cohérence avec ce que j'ai appelé en décembre dernier mon « compagnonnage » avec le libéralisme. Bien que je sois loin de partager l'enthousiasme européiste de la liste conduite par Sabine Herold, et que j'estime que l'argument de la « liberté des peuples » avancé par Libertas soit tout à fait recevable, le discours protectionniste et socialisant de Jérôme Rivière a fini par me détourner de cette formation pourtant assez attrayante.

J'ai toutefois de profonds et sérieux désaccords avec le parti libertarien, autant sur la stratégie que sur les objectifs. Je pense que l'idée selon laquelle on libéralisera la France en approfondissant l'intégration européenne est particulièrement périlleuse.

En effet, rien n'interdit que l'on se dirige progressivement vers une reproduction à l'échelle européenne des tares de l'État-« Providence » français, très collectiviste.

Une Europe confédérale reposant sur les États-nations, et non fédérale, serait plus à même de préserver une certaine diversité, et donc une réelle liberté sur le continent.

Ne faisant pas de la liberté individuelle la mesure de toute chose, mais la condition et le moyen d'un idéal à mon sens plus élevé, la civilisation, je goûte assez peu aussi aux penchants libertaires, voire anarchisants, de nombre des libéraux français.

La nécessaire contrepartie de la liberté, la responsabilité, implique un certain ordre politique et social, dont peu des libéraux que je côtoie reconnaissent la légitimité.

En dépit de ces deux réserves, je pense néanmoins que la démarche d'Alternative libérale et la mienne vont dans le même sens : démanteler l'État-« Providence », dont notamment l'Éducation nationale, pour laisser la société civile, qui ne serait plus étouffée par une fiscalité confiscatoire, prendre son relais et conduire en France, et dans tous les pays occidentaux où les idées libérales s'imposeront, la « rénovation » que j'appelle de mes vœux. Libéraliser pour rénover, voilà quelle est ma démarche.

Je doute fort que les candidats présents sur la liste de Sabine Herold partagent cet objectif, mais je pose que c'est peu à peu à ce résultat que l'on finira par arriver.

Je continuerai donc, notamment ici, à être un « compagnon de route » du libéralisme**.

Roman Bernard

Répondant ainsi, encore une fois donc, à la question de Reversus, le blogueur chiraco-villepiniste.
** Et j'appelle donc chacun à s'inscrire sur le réseau des amis du libéralisme, « lesliberaux.fr ».