vendredi 31 juillet 2009

Quand Michel Rocard confond l'« effet de serre » et le trou dans la couche d'ozone

Grâce à H16, j'ai pu découvrir cet interview de Michel Rocard, qui justifiait mardi 28 juillet à 8h41 sur France Info la mise en place de la taxe carbone.

C'est à écouter ici :

Le principe, c’est que la Terre est protégée de radiations excessives du soleil par l’effet de serre, c’est à dire une espèce de protection nuageuse, enfin protection gazeuse qui dans l’atmosphère est relativement opaque aux rayons du soleil. Et quand nous émettons du gaz carbonique ou du méthane ou du protoxyde d’azote, un truc qu’il y a dans les engrais agricoles, on attaque ces gaz, on diminue la protection de l’effet de serre et la planète se transforme lentement en poële à frire. Le résultat serait que les arrière-petits-enfants de nos arrière-petits-enfants ne pourront plus vivre. La vie s’éteindra à sept huit générations, c’est complètement terrifiant.


[...]

Les ménages ne doivent en aucun cas avoir l’impression de contribuer au bon fonctionnement de l’économie et au fonctionnement des entreprises. Cela serait une catastrophe.



Terrifiante catastrophe, en effet. Rappelons que Michel Rocard a été Premier ministre.

Ma terreur catastrophée vient peut-être de ce que la journaliste ne l'a pas repris.

Roman Bernard

jeudi 30 juillet 2009

Voile : pour un modus vivendi (2)

Il n'y aurait donc, selon les Renseignements généraux, « que » 367 burqas en France. L'Hérétique, qui réalise une synthèse des billets de L'Échiquier sur la burqa, met en doute ces chiffres. Je me garderai bien de le faire ici. Mais, comme le même Hérétique, je m'étonne de ce qu'il nomme à raison le « lâche soulagement » de la presse et des « bonnes consciences de gauche ». Sous prétexte qu'il y aurait peu de burqas en France, le danger islamiste serait donc un fantasme ? Se résumerait-il à ce que les opposants à toute loi visant à son interdiction appellent un simple « bout de tissu », la burqa ?

Lorsque j'ai écrit « Voile : pour un modus vivendi », en février dernier, j'ai anticipé qu'une loi visant uniquement le voile intégral ne constituait pas la bonne méthode. Qu'il valait mieux dégager un critère qui soit universalisable, l'obligation d'afficher son visage en public, pour interdire et la burqa et le niqab, sans remettre en cause le caractère universel de la loi qui doit prévaloir dans un État de droit. Il y a là, bien sûr, une forme d'hypocrisie, comme dans le cas de la loi sur les signes religieux à l'école, puisque, sous couvert d'universel, on vise une pratique bien particulière. Mais c'est à mon sens le seul moyen de combattre l'islamisme sans rien renier des valeurs de la démocratie libérale, qui reposent sur l'égalité en droit. C'est au nom de cette même égalité qu'on peut d'ailleurs être surpris d'apprendre, de la part de notre gouvernement, que la cagoule puisse être interdite lors des manifestations, à des fins d'identification policière, et pas la burqa, qui présente pourtant le même attribut : la possibilité de ne pas pouvoir être identifié sur la voie publique...

J'entends bien sûr l'argument de ceux qui pensent que légiférer sur la burqa et le niqab reviendrait à légitimer les voiles non-intégraux. Je crois cependant que la situation des pays européens, en 2009, ne permet pas de faire autrement que de reconnaître implicitement un droit à porter un voile ne recouvrant que les cheveux.

Le seul argument - éculé - des opposants à une loi interdisant la burqa en public est de dire que d'autres formes de voile existent, comme celui des bonnes-sœurs par exemple. Ils feignent d'oublier que la burqa et le niqab, loin de se limiter à recouvrir la chevelure comme le fichu des grands-mères, occultent tout le visage.

Privons-les donc de cet argument spécieux et soutenons un projet de loi qui poserait l'obligation d'afficher son visage en public. Les voiles qui seraient compatibles avec une telle loi (hidjab, tchador), résulteraient ainsi d'un modus vivendi.

Il n'y a aucune démission dans ce modus vivendi. Il s'agit de faire de la politique, c'est-à-dire de partir d'une réalité (la montée de l'islamisme en Europe) et de pratiquer une politique des « petits pas » pour pouvoir enrayer son avènement.

Cette loi, si elle voit le jour, ce dont je doute fort, constituerait le premier pas.

À la société civile de prendre le relais pour faire reculer le port non pas seulement de la burqa et du niqab, mais également des voiles non-intégraux. Commencer par une loi modeste n'implique aucunement de perdre de vue son objectif à plus long terme.

Roman Bernard

mardi 28 juillet 2009

Dieu existe peut-être, l’enfer sûrement pas !, par Jean Robin

Je vous passe les théories plus ou moins farfelues qui ont voulu démontrer « scientifiquement » l’existence de Dieu. Descartes, Pascal, les plus brillants esprits se sont penchés sur la question, en vain. Le pari pascalien, sans doute la plus connue de toutes ces tentatives, part du principe que Dieu et l’enfer sont intimement liés… Mais ne nous explique pas ce qui fonde scientifiquement sa théorie. Le christianisme bien sûr, mais il n’a rien de scientifique. D’autres religions monothéistes, à commencer par le judaïsme, ne proposent pas d’ « outre-monde » aux croyants juifs, comme Jacques Attali l’avait un jour expliqué à cet ignare de Michel Onfray. Pas plus de paradis que d’enfer. Donc on peut croire en Dieu sans croire à l’enfer, ce qui invalide scientifiquement le pari de Pascal (1).

J’aime beaucoup la remarque de la jeune Simone Weil qui, à 20 ans à peine écrivait dans un de ses devoirs de philosophie (avec pour professeur Alain) que « Dieu existe, la preuve c’est que les gens y croient. » En effet, si l’on considère que la réalité d’une pensée est une preuve de son existence, alors la proposition de Simone Weil quant à l’existence de Dieu est scientifiquement valide. Et pour l’enfer ? Me direz-vous. Eh bien, la preuve n’est selon moi pas administrée puisque Dieu concerne ce monde alors que l’enfer concernerait un outre-monde… Dont on n’a pas de preuve.

Par ailleurs, il conviendrait d’ajouter le fait que plusieurs religions d’importance, à part le judaïsme donc, croient en l’existence d’un enfer pour les croyants qui auraient fauté (2) et pour les incroyants évidemment. Dès lors, une même personne devrait se trouver à la fois dans plusieurs enfers, puisqu’elle ne croit qu’en une religion au mieux, et en aucune au pire (ou au mieux, c’est selon). Si, en plus, la personne croit en une religion qui croit à un enfer et qu’elle a fauté aux yeux de sa religion, elle devra se retrouver et dans l’enfer de sa religion, et dans l’enfer des autres religions qui croient à l’enfer et auxquelles elle ne croit pas.

Plusieurs hypothèses s’offrent à nous une fois ces postulats posés. Une âme, ou ce qui reste de nous après notre mort, pourrait se trouver à plusieurs endroits au même moment, mais les religions qui croient à l’enfer croient aussi à l’unicité de l’âme.

L’autre possibilité serait qu’une âme pourrait être transportée sans cesse pendant toute l’éternité d’un enfer à un autre, ce qui ferait des enfers de véritables auberges espagnoles dans lesquelles on rentre et on sort à longueur de temps. Mais cela ne tient pas puisqu’un bon croyant d’une religion A qui croit à l’enfer se retrouverait forcément en enfer d’une religion B qui croit aussi à l’enfer mais selon laquelle ce bon croyant serait un mauvais croyant ! Or, toujours selon ce principe de l’unicité de l’âme, on ne pourrait être transporté de l’enfer d’une religion au paradis d’une autre pour revenir en enfer d’une troisième. D’autant que le nombre de religions qui croient à l’enfer et auxquelles le croyant ne croit pas est infiniment plus important que le nombre de religions à laquelle il croit, à savoir la sienne. En posant l’hypothèse que cinq religions croient à l’enfer, même un bon croyant de n’importe laquelle d’entre elles passerait les 4/5e de son temps dans l’enfer des autres ! Avouez qu’il y a mieux pour croire en Dieu que de se faire promettre au mieux la semaine en enfer et le week-end au paradis, et au pire l’enfer sept jours sur sept ! Cela correspond trop à la réalité de notre monde pour être cru !

Une dernière hypothèse existe pour tenter d'expliquer ce véritable casse-tête religieux : les croyants croient tous dans le même Dieu, mais ils ne le savent pas. Y compris les athées qui croient qu’il n’y a pas de Dieu… Mais qui croient quand même. Dieu aurait revêtu des habits différents selon les coutumes, les langues et les pays où se trouvent les hommes, pour mieux s’adapter à leurs besoins et s’assurer qu’ils croient bien en lui. Le premier marketing de l’Histoire en quelque sorte. Comme dit le proverbe, si Dieu n’est pas cru, il est cuit. Mais l’habit ne faisant pas le moine, les hommes se seraient mis sur la gueule pour la religion pendant des siècles pour des clous. Les peuples qui veulent croire à l’enfer croient donc à l’enfer, ceux qui n’ont pas besoin d’y croire n’y croient pas.

Donc Dieu existerait bien, mais pas l’enfer : trop compliqué à gérer !

Quant à moi, je suis athée, Dieu merci !

Jean Robin

Criticus, le blog politique de Roman Bernard.

Vous voulez publier une tribune libre sur Criticus ? Vous pouvez m'envoyer vos suggestions d'articles à l'adresse suivante : criticusleblog@gmail.com .

(1) Qui consiste à croire qu’entre croire et ne pas croire mieux vaut croire car en croyant on ne perd rien mais en ne croyant pas on risque d’aller en enfer. Pascal est l’inventeur sans le savoir du principe de précaution.
(2) « Péché » ramènerait à un vocabulaire par trop chrétien.

lundi 27 juillet 2009

Moldavie : une nouvelle poudrière européenne ?, par Éric Timmermans

1. Crise politique en Moldavie (1)

Lors des élections législatives du 5 avril 2009, le Parti communiste moldave (PRCM) a remporté 60 des 101 sièges à pourvoir au Parlement de la République de Moldavie.

L’annonce de ces résultats avait provoqué une explosion de violence dont le point culminant fut le saccage, le 7 avril, par des manifestants issus de l’opposition, des sièges du Parlement et de la présidence, l’opposition accusant les communistes de fraude électorale.

Or, ce scrutin revêtait une double importance pour la Moldavie, la Constitution de ce pays stipulant que le chef de l’État doit être élu par les membres du Parlement dans les 45 jours qui suivent les élections législatives. Afin de protester contre la fraude électorale qui, selon elle, a entaché le scrutin du 5 avril dernier, l’opposition a décidé de boycotter l’élection d’un nouveau chef de l’État par le Parlement, privant ainsi le PRCM de la majorité des 3/5e (61 sièges) nécessaire à l’élection de son candidat, Mme Zinaïda Greceani, Premier ministre sortant, le président sortant (au pouvoir depuis 2001), Vladimir Voronine, qui est également le chef du Parti communiste, ne pouvant briguer un nouveau mandat.

Après plusieurs semaines de crise politique, Vladimir Voronine a finalement accepté, le 15 juin, de fixer au 29 juillet 2009 la tenue de nouvelles élections législatives.

Cette décision a été accueillie avec froideur par l’opposition qui a vertement critiqué le ton du communiqué du président Voronine, jugé excessivement agressif à l’égard de l’opposition, notamment accusée par Voronine de vouloir déstabiliser la Moldavie et de viser à la précipiter dans le chaos.

La date choisie pour l’organisation du nouveau scrutin a également fait l’objet de critiques de la part de l’opposition qui accuse le pouvoir communiste d’avoir choisi un jour de semaine (le 29 juillet tombe un mercredi) afin d’empêcher l’essentiel de la population active de voter et de favoriser ainsi le vote des retraités, généralement plus favorables au maintien des communistes au pouvoir (2). Ainsi, sur le conflit d’ordre idéologique, semble se greffer également un conflit de générations voyant s’opposer une jeunesse plus encline à se tourner vers l’Occident et une ancienne génération nostalgique de l’époque soviéto-communiste, celle de la République socialiste soviétique (RSS) de Moldavie de 1944-1991.

En outre, lors du précédent scrutin du mois d’avril, l’organisation des élections législatives avait déjà fait l’objet de critiques de la part de l’opposition moldave, à propos de l’obligation pour les Moldaves vivant hors du pays, soit environ un tiers de la population totale (3), de ne voter que dans des pays où la Moldavie possède une représentation diplomatique. Cela a notamment eu pour conséquence d’obliger les 100 000 Moldaves vivant en Espagne à se déplacer à Rome ou à Paris pour pouvoir voter. En pratique, peu de Moldaves de l’étranger purent donc, dans ces conditions, se rendre aux urnes. L’on peut considérer que le vote des Moldaves de l’étranger est susceptible d’être défavorable à la vieille garde communiste, aussi ne s’étonnera-t-on pas du fait que c’est vraisemblablement en vain que le Parti libéral-démocrate de Moldavie a demandé que les conditions de vote des Moldaves de l’étranger soient améliorées.

Au vu de cette situation, les chances de voir le prochain scrutin du 29 juillet se dérouler dans un climat serein paraissent faibles. Il ne semble pas que le pouvoir communiste soit prêt à renoncer à sa victoire électorale, réelle ou supposée, du 5 avril dernier et l’on peut donc redouter une nouvelle explosion de violence, plus grave peut-être que celle du mois d’avril, au cas où une nouvelle défaite de l’opposition, réelle ou supposée elle aussi, devait être annoncée.

Ce serait une erreur de croire que tout cela, en définitive, ne relève que de la politique intérieure d’un petit pays d’Europe orientale qui ne présente pour nous, Occidentaux, que peu d’intérêt.

En effet, la situation de la Moldavie, pays peuplé majoritairement de roumanophones, ne peut laisser indifférente la Roumanie voisine, pays membre de l’OTAN (adhésion le 27 mars 2004) et de l’Union européenne (UE, le 1er janvier 2007), pas plus que l’Ukraine limitrophe.


Agrandir le plan


En outre, la Moldavie est en proie à un conflit sécessionniste qui l’oppose à la République autoproclamée de Transnistrie (bande de territoire située à l’est du Dniestr et peuplée en grande partie de Russes et d’Ukrainiens, cf.4.) où se trouve toujours stationnée la 14e Armée russe. Enfin, le Parti communiste moldave passe pour être ouvertement favorable à Moscou et l’on ne peut s’empêcher de penser aux récentes tentatives russes visant à reprendre pied dans certaines anciennes républiques socialistes soviétiques telles que l’Ukraine et la Géorgie.

C’est donc dans ce contexte international qu’il convient de replacer l’actuelle crise politique moldave et la volonté du Parti communiste de ce pays, réputé pro-russe et dirigé par un homme, Vladimir Voronine, membre de la minorité russe de Moldavie, de se maintenir au pouvoir, en continuant, notamment, à détenir les trois postes-clef du pouvoir moldave, à savoir la présidence, le poste de Premier ministre et celui de président du Parlement.

Le 29 juillet 2009 pourrait donc apparaître comme une date cruciale pour la Moldavie, mais également comme une date importante pour les pays de la région, de même, dans une certaine mesure, que pour l’Europe et l’Occident.


2. Une expérience moldave

De juillet 1990 à avril 1992, je me suis rendu à quatre reprises dans ce qu’il est permis d’appeler les « Pays roumains », à savoir la Roumanie et l’ancienne RSS de Moldavie, cette dernière ayant constitué le but de mon voyage d’avril 1992.

Les détails de ce voyage m’échappent aujourd’hui et les écrits s’effacent au fil de la détérioration et de l’incompatibilité des supports informatiques. Seuls restent quelques souvenirs et quelques photos.

Je me souviens donc d'avoir débarqué à Bucarest pour y rejoindre ma guide, une membre du Parti national paysan roumain (PNTCD) rencontrée lors d’un précédent voyage en juillet 1991. De là, en train, nous avons gagné Iasi, chef-lieu de la Moldavie roumaine, où j’avais également été en juillet 1991 et où nous avons notamment rencontré des militants favorables au rattachement, à la Roumanie, des territoires de « Bessarabie et de Bucovine », soit la Moldavie orientale post-soviétique. De Iasi, nous nous sommes rendus à Chisinau, capitale de la République de Moldavie. Nouvelles rencontres avec des gens favorables à la « réunification roumaine », de même qu’avec des responsables de partis démocratiques, des journalistes, etc.

À cette époque, la guerre faisait rage entre les Moldaves roumanophones et les séparatistes russo-ukrainiens de la région de Transnistrie, une étroite bande de territoire qui court le long de la rive gauche du Dniestr et dont la « capitale » est Tiraspol. Les Moldaves roumanophones tentèrent, en vain, de reprendre le contrôle de la Transnistrie slave, région sécessionniste bénéficiant de l’appui de la 14e Armée russe de la Garde, alors commandée par feu le général Alexandre Ivanovitch Lebed (4), de même que de l’appoint de centaines de volontaires ukrainiens et cosaques.

Les combats firent quelques centaines de morts. Les récits les plus abominables circulaient, du côté moldave, à propos des exactions et des atrocités qui auraient été commises par les miliciens transnistriens et leurs alliés : massacres, énucléations, crucifixions, tortures, les récits d’épouvante ne manquaient pas et avaient toutes les chances de vous sensibiliser à la cause moldave. Il est toutefois fort probable que si j’avais eu l’occasion de passer en Transnistrie, j’y aurais entendu des récits semblables à propos des miliciens moldaves. Une part d’affabulation, une autre de propagande et encore une autre de sinistre réalité constituent généralement la trame de ces récits.

Quoiqu’il en soit, je décidai de me rendre sur le front russo-moldave, sur le Dniestr, accompagné de ma guide roumaine et de plusieurs membres du ministère de l‘Intérieur moldave. J’avais vingt-trois ans, l’âge d’une certaine inconscience. C’est là le genre d’expérience qui peut évidemment se terminer bien mal, la mort n’étant pas forcément la pire issue, mais lorsqu’elle se termine bien, elle vous donne, à l’inverse des gens qui ont, eux, contrairement à moi, réellement vécu une expérience de guerre, de quoi faire bénéficier votre auditoire des soirées arrosées de quelques histoires croustillantes.

Parmi celles-ci je compte l’arrivée en trombe de notre Lada, quelque part sur la rive moldave du Dniestr, entre les régions de Tighina (Bendery) et de Dubassary, et ma découverte, à hauteur de fenêtre, d’un camion marqué du drapeau russe ; l’association de cette image, de l’idée que nous venions de rencontrer par hasard un check-point russe, ainsi que des souvenirs des récits d’atrocités dont on m’avait abreuvé les heures précédentes, eurent sur mes tripes un étrange effet de torsion, juste avant que je découvre le drapeau blanc qui désignait l’engin comme étant un camion capturé par les Moldaves. Il y eut aussi la porte de je ne sais plus quel bâtiment de télécommunications, qui avait semble-t-il été traversée par un projectile relativement important mais qui n’avait pas explosé ; la rencontre avec un groupe de miliciens moldaves dont je conserve quelques photos nostalgiques associées à quelques douilles d‘AK-47 Kalashnikov ; la traduction rapide, par ma guide roumaine, de la mise en garde de l’un des miliciens rencontrés, qui, en substance, précisait que ma progression plus avant sur la route que nous occupions avait toutes les chances de m’exposer au tir des miliciens russes et cosaques planqués dans le bosquet voisin, mise en garde qui eut pour effet de me faire regagner la voiture à grandes enjambées ; le récit du raid fluvial des Cosaques contre un pont qui en conservait la trace sous la forme d’un trou béant : image surréaliste et préservée en photo panoramique dudit trou longé par un camion moldave bourré de bombonnes de gaz…

Je revins à Bruxelles, la tête remplie d’images, de rencontres et d’idées subjectivement favorables à la cause moldave et tentai une fois de plus, certes parfois bien maladroitement du fait de mon peu d‘esprit diplomatique, de secouer le cocotier de cette indifférence dont l’Occident faisait montre à l’égard de l’ouverture à l’Europe dite « de l’Est ». Sans grand succès, bien évidemment, mes choix identitaires étant, en outre, loin d’être du goût d’une certaine caste politicienne.


3. La Moldavie, entre histoire et géopolitique (5)

Pas plus que les autres pays d’Europe centrale et orientale, la Moldavie ne fait partie de ce que les ignorants nomment la « nouvelle Europe », en référence au « retour » sur la scène européenne de pays qui, durant plusieurs décennies, eurent à subir le joug communiste entre 1945 et 1991, voire dès les années 1920. La Moldavie est, bien au contraire, un vieux pays européen.

La Moldavie apparaît sur la scène européenne en 1359, au moment où, sous le règne de son premier voïvode, Bogdan, elle s’émancipe de la tutelle hongroise.



Elle passe ensuite dans l’orbite polono-lituanienne. À partir de 1400, un métropolite orthodoxe siège à Suceava, localité située au nord-ouest de Iasi et actuel chef-lieu de la Moldavie roumaine.



L’autonomie moldave sera toutefois de courte durée : en 1453, année de la chute de Constantinople, les Turcs musulmans, alliés aux Tatars de Crimée, attaquent la Moldavie qui doit leur payer un tribut dès 1456. Soliman dit le Magnifique écrasera les dernières velléités d’indépendance moldaves dès 1538 et annexera la zone côtière connue sous le nom turc de Boudjak, située aujourd’hui en territoire ukrainien. Au XVIIIe siècle, la double pression autrichienne et russe s’accroît sur les territoires roumains de l’Empire ottoman.



En 1812, au traité de Bucarest, la Russie obtient la Bessarabie et le Boudjak, c’est-à-dire la moitié orientale de la Moldavie historique, soit un territoire situé entre le Prut, le Dniestr et la mer Noire, et qui préfigure l’actuelle République de Moldavie.

La Moldavie historique s’étend à l’origine sur les actuels territoires de la Roumanie, de la République de Moldavie et sur une portion du territoire ukrainien. En 1812, on la retrouve déjà divisée entre trois États : l’empire d'Autriche qui détient la Bucovine, une région qui constitue la partie la plus septentrionale de la Moldavie historique ; la Moldavie ottomane qui correspond, en gros, à l’actuelle Moldavie roumaine ; la Bessarabie russe qui regroupe les territoires du Boudjak et de l’actuelle République de Moldavie. Cette situation restera partiellement inchangée jusqu’à la Première guerre mondiale.




La Roumanie obtient toutefois son indépendance dans les années 1878-1880 sous le règne de Carol Ier. Son territoire rassemble la Valachie, l’actuelle Moldavie roumaine et la Dobroudja (littoral de la mer Noire ; chef-lieu Constanta) prélevée sur le territoire ottoman et reçue en compensation d’une bande de territoire située en Bessarabie méridionale, donnée à la Roumanie en 1856 mais qu’elle devra restituer à la Russie en 1878. Cette première Roumanie n’inclut donc ni la Bessarabie (sous domination russe) ni la Transylvanie, ni la Bucovine (sous domination austro-hongroise).



Durant la Première guerre mondiale, la Roumanie jouera longtemps le jeu de la neutralité et ne s’engagera dans la guerre que tardivement (1916) aux côtés des Alliés de l’Entente. Le 2 décembre 1917, dans le cadre de la Révolution russe, l’indépendance d’une République démocratique de Moldavie, correspondant à la totalité du territoire de la Bessarabie impériale russe, est proclamée. Le 27 mars 1918, le Parlement de cette République vote son rattachement à la Roumanie, mais à la fin de la même année, la République démocratique moldave passe sous le contrôle de l’Armée rouge. Son Parlement en appelle à l’armée roumaine qui engage une division encadrée par des centaines de militaires français commandés par le général Henri-Mathias Berthelot, un Forézien qui, aujourd’hui encore, fait figure de héros national en Roumanie. Une rue de Bucarest et un village roumain portent encore le nom de ce général qui passe pour être, en quelque sorte, le parrain de la Grande Roumanie de l’entre-deux-guerres. Placé devant le fait accompli, Moscou refusera toutefois de reconnaître le vote moldave en faveur du rattachement à la Roumanie et attendra son heure pour prendre sa revanche.

Durant l’entre-deux-guerres, la Roumanie aura en tout cas réalisé le rêve d’une Grande Roumanie incluant la Valachie, la Transylvanie, la Dobroudja (y compris le territoire nommé « quadrilatère » et aujourd’hui situé en territoire bulgare) et la totalité de la Moldavie historique (soit l’actuelle Moldavie roumaine ou Moldavie occidentale, la totalité de la Bucovine et la totalité de la Bessarabie ou Moldavie orientale). La réalisation de l’unité de tous les Pays roumains sera toutefois de courte durée.



Durant la Seconde guerre mondiale, comme une vingtaine d’années plus tôt, la Roumanie va jouer la carte de la neutralité, avec cependant certaines sympathies pour les Alliés, puisqu’en 1939, elle accueille sur son territoire le gouvernement polonais en exil et 100 000 réfugiés de ce pays. La Roumanie sera toutefois la victime du Pacte germano-soviétique signé entre Hitler et Staline. Le 26 juin 1940, Moscou adresse un ultimatum à la Roumanie, exigeant la cession de la Bessarabie, mais également de la Bucovine du Nord (ce qui n’était pas prévu, à l’origine, mais Hitler s’inclina). Dès le lendemain, les troupes soviétiques occupaient ces deux régions, façonnant la configuration géopolitique de la Moldavie orientale telle que nous la connaissons encore aujourd’hui (6) : la Bucovine du Nord et le Boudjak (ou Bessarabie méridionale ; Bugeac en roumain) rattachés à l’Ukraine et la Bessarabie centrale érigée en République (alors « socialiste et soviétique ») de Moldavie, avec pour capitale Chisinau, en russe « Kichinev ». Si l’on excepte un bref retour de la Bessarabie-Bucovine dans le giron de la Roumanie pro-allemande d’Antonescu, la situation de cette région est restée pratiquement inchangée jusqu’à la désintégration de l’URSS en 1991.



La Moldavie historique est donc toujours divisée aujourd’hui entre la Moldavie roumaine ou Moldavie occidentale (chef-lieu, Iasi ; inclut la Bucovine du Sud), les territoires moldaves rattachés à l’Ukraine (Bucovine du Nord, région de Cernovcy et Boudjak) et la Moldavie orientale constituée en une République de Moldavie avec pour capitale Chisinau, les territoires annexés à l'Ukraine et la République de Moldavie étant également connus sous le nom de « territoires de Bessarabie et de Bucovine », comme cela a déjà été signalé.



La RSS de Moldavie proclamera son indépendance par rapport à l’URSS, le 27 août 1991, sous la pression d’un courant favorable à une reconnaissance de l’identité roumaine des Moldaves d’Union soviétique (retour à l’alphabet latin, langue roumaine officielle aux côtés du russe…).

Cette République ex-soviétique fait toutefois l’objet de pressions constantes de la part de Moscou dont les points d’orgue furent la guerre avec les Russes de Transnistrie en avril 1992, l’établissement d’une présidence et d’un gouvernement communistes et pro-russes à Chisinau dès 2001, pouvoir qui est actuellement contesté par l’opposition moldave, et le refus de Moscou de retirer du territoire moldave et de rapatrier ses 2 000 soldats de la 14e Armée en dépit d’un accord international signé en ce sens et qui prévoyait leur retrait total à la date du 31 décembre 2002.

Ajoutons que la Moldavie est totalement dépendante de la Russie pour ses fournitures énergétiques, notamment le gaz, de même que pour ses exportations agricoles (7), le secteur agricole occupant un tiers de la population active environ. Depuis 1992, la Moldavie vit sous la menace constante de se voir couper, par Moscou, le gaz et l’électricité, et nous verrons que dans cette stratégie la Transnistrie occupe une place essentielle. L’électeur moldave, soumis à ce chantage énergétique, se voit dès lors quelque peu contraint de voter pour les alliés de Moscou, le PRCM, pour ne pas le citer.

D’un point de vue ethnique, la Moldavie, territoire dont la superficie correspond globalement à celle de la Belgique, compte environ 3,4 millions d’habitants. Environ 80 % de cette population se proclament Moldaves, soit 63 % qui déclarent le moldave (c’est-à-dire le roumain) comme étant leur langue maternelle et 17 % qui déclarent le moldave comme étant leur langue usuelle (une partie des slavophones ont ainsi choisi de se déclarer de langue moldave). La possibilité ayant été donnée à la population de se déclarer purement et simplement roumaine, 2,2 % de la population ont fait ce choix et appartiennent donc, un peu paradoxalement, à l’une des minorités du pays. Ce sont donc environ 3 millions de roumanophones déclarés qui vivent en Moldavie (8). Il existe également une petite communauté bulgare démographiquement décroissante qui, semble-t-il, en 2004, ne comptait plus qu’environ 65 000 personnes, contre plus de 88 000 en 1989. Plus « exotique », de notre point de vue occidental, est la minorité gagaouze (environ 4,4 % de la population moldave), une population de langue turque mais de religion orthodoxe ; leur nom vient du turc Gök-Oguz (Oghouzes bleus ou célestes), les Oghouzes constituant une branche du peuple turc, originaire de la mer Caspienne. Ils sont organisés en région autonome. Enfin, un peu moins de 15 % de la population moldave se déclarent slaves, soit 8 % d’Ukrainiens et 5,9 % de Russes. À noter que ces chiffres ne tiennent pas compte de la population de la Transnistrie, sur laquelle nous reviendrons.




4. La République moldave de Transnistrie

Ce que l’on nomme communément la Transnistrie est une étroite bande de territoire qui longe la rive gauche du Dniestr. Elle compte actuellement une population de quelques centaines de milliers d’habitants, soit 250 000 Russes (125 000 Transnistriens possèdent, en outre, la nationalité russe) et 200 000 Ukrainiens, mais également une population roumanophone de 300 000 personnes, de même que quelques milliers de personnes réparties entre les minorités juive, tatare, gagaouze, bulgare…


En jaune, la République moldave de Transnistrie


Ce territoire ne fait pas partie de la Moldavie historique telle que nous l’avons décrite. Il s’agit, en fait, d’une enclave russe située entre la Moldavie et l’Ukraine mais administrativement rattachée à la République de Moldavie. Elle trouve son origine dans les ambitions néo-impériales de la Russie soviétique de 1924.

Nous l’avons vu, en 1918, la Moldavie, qui comprenait alors la totalité des territoires de Bessarabie et de Bucovine du Nord, a voté son rattachement à la Roumanie, décision qui dut être défendue par les armes, contre les Soviétiques, par les Roumains et les soldats français de Berthelot.

Cette décision moldave ne fut pas acceptée par Moscou qui, en 1924, créa en territoire ukrainien une Région socialiste soviétique autonome moldave nommée Pridnestrovie en russe et Transnistrie en roumain. C’est de cette époque et non de 1991, comme on le croit parfois, que date la fondation de la République moldave de Transnistrie. Celle-ci n’est toutefois reconnue par aucun pays aujourd'hui, pas même par la Russie.

Durant la Seconde guerre mondiale, la Roumanie neutre se voit largement dépecée : la Transylvanie du Nord est cédée à la Hongrie de l’amiral Horty, le « quadrilatère » de la Dobroudja est cédé à la Bulgarie alors que la Bessarabie est annexée par l’URSS. En clair, les alliés de l’Allemagne nazie prélèvent largement leur dîme sur les territoires roumains.

Toutefois, en échange de son engagement dans la guerre contre l’URSS, intervenue au lendemain de la rupture du Pacte germano-soviétique, la Roumanie dirigée désormais par le Conducator pro-nazi, Ion Antonescu, se voit concéder, en compensations de ses pertes territoriales, les territoires de Bessarabie et de Bucovine, mais également une très large Transnistrie qui s’étend du Dniestr au Bug et comprend Odessa.

Cette large Transnistrie roumaine ne survivra pas à la Seconde guerre mondiale alors que, dès 1944, les territoires décidément très disputés de Bessarabie et de Bucovine du Nord reviendront à l’URSS sous la forme de la RSS de Moldavie (incluant la bande de territoire transnistrienne actuelle) et des territoires de Bucovine du Nord et du Boudjak, rattachés à l’Ukraine. Cette situation perdurera jusqu’en 1991, année de la désintégration de l’URSS.

Au mois de décembre 1991, en riposte à la déclaration d’indépendance moldave du 27 août, la Transnistrie proclame également son indépendance d’avec la Moldavie, ce qui entraînera la désastreuse tentative de reprise en main du territoire transnistrien par les miliciens moldaves, au début de l’année 1992. Aujourd’hui encore, la Transnistrie, dont la « capitale » est Tiraspol, ville où est stationnée la 14e armée (unité de 6 000 hommes transformée, en 1994, en groupe opérationnel des forces russes, comptant 2 000 soldats), échappe au contrôle de l’État moldave.

Durant l’automne 1992, le président moldave Mircea Snegur et son homologue russe Boris Eltsine signeront un accord selon lequel Moscou devra cesser de soutenir la Transnistrie si Chisinau s’engage à reconnaître à cette région une large autonomie et ne pas demander son rattachement à la Roumanie. Ce qui n’a pas empêché, en mars 1995, les habitants de Transnistrie de voter, quant à eux, à plus de 80 % en faveur d’une nouvelle Constitution indépendantiste. Le jour même, les électeurs transnistriens se prononçaient à 93,3 % pour le maintien des troupes russes sur leur territoire. En 2003, le plan Kozak, ainsi nommé en référence au diplomate russe chargé de son élaboration, aurait dû aboutir à la création d’un État moldave réunifié et autorisant les forces russes à stationner en Transnistrie. Mais le 25 novembre 2003, le président moldave, Vladimir Voronine, refusa de signer l’accord sous prétexte que l’UE, structure que la Moldavie a l’intention de rejoindre, n’avait pas été consultée. Aujourd’hui, la Transnistrie possède tous les attributs d’un État souverain (drapeau, hymne, monnaie, gouvernement, parlement…). Le 17 septembre 2006, 97,7 % des Transnistriens se prononçaient pour l’indépendance par référendum. Depuis, la situation est au point mort.

On s’étonnera peut-être de l’acharnement moldave à vouloir récupérer un territoire qui, finalement, ne lui appartient pas historiquement et, qui plus est, n’a été rattaché originellement à la RSS de Moldavie par Moscou que dans le but de contrôler politiquement cette République (9), mais ce serait là ignorer l’importance économique capitale que revêt la Transnistrie pour la République de Moldavie.

Dès la seconde moitié du XXe siècle, la Transnistrie connaîtra un important développement industriel, alors que la Moldavie devait rester fondamentalement agricole. Déjà fortement dépendante de l’approvisionnement énergétique russe, la Moldavie voit l’essentiel de son industrie détenue par la Transnistrie (80 % des industries, l’arsenal de Colbasna et la centrale électrique de Dubâsari).


5. L’Europe et l’Occident face au problème moldave

En quoi la situation en République de Moldavie concerne-t-elle l’Occident ?

Nous l’avons vu, la République de Moldavie, bien que de culture roumaine pour la majorité de sa population, a appartenu durant ces deux derniers siècles, soit depuis 1812, à la sphère d’influence de Moscou. Elle n’a été rattachée à la Roumanie que durant l’entre-deux-guerres et durant la Seconde guerre mondiale, soit durant une vingtaine d’années. Le reste de son histoire se partageant entre la Moldavie médiévale et l’Empire ottoman. En outre, nous avons également vu à quel point la Moldavie est soumise aux pressions de la Russie, d’abord du fait de sa dépendance énergétique à l’égard de Moscou, ensuite de par la double pression économique et militaire exercée sur elle par le territoire sécessionniste de Transnistrie, enfin par la mainmise politique du Parti communiste pro-russe sur la vie politique moldave.

On ne peut toutefois nier les liens culturels et linguistiques qui existent entre la Moldavie et la Roumanie, pays désormais membre de l’OTAN et de l’UE. On est dès lors en droit de s’interroger sur l’attitude qu’adoptera Bucarest en cas de crise grave en Moldavie et, plus précisément, au cas où des événements violents comparables voire supérieurs en intensité à ceux du 5 avril dernier devaient à nouveau survenir à Chisinau, au lendemain des élections législatives du 29 juillet prochain. Certes, la marge de manœuvre de la Roumanie apparaît particulièrement étroite face à Moscou et on voit mal Bucarest s’engager unilatéralement dans une épreuve de force avec la Russie, surtout sans une consultation préalable de ses partenaires de l’OTAN et de l’UE qui, quant à eux, n’en doutons pas, l’encourageront, si besoin est, à la modération et à la retenue. Dans le cas d’une nouvelle proclamation d’une victoire communiste aux élections du 29 juillet, l’opposition moldave, quelles que soient sa réaction et sa situation, pourra-t-elle compter sur le soutien du monde occidental (10) ou se trouvera-t-elle, si l’on excepte les habituelles déclarations de principe internationales sur la sacro-sainte « défense des droits de l’homme » (11), abandonnée à son sort au nom d’une realpolitik occidentale toute empreinte de préoccupations énergétiques ?

La question, finalement, est de savoir si l’Occident reconnaît ou non une zone d’influence russe en Europe orientale. Certains prétendent que oui mais d’autres affirment clairement le contraire, comme cela vient de se produire à propos du problème d’une éventuelle future adhésion de l’Ukraine à l’OTAN (12). Dans cette optique, l’Occident ne peut bien évidemment considérer la Moldavie (13), plus que l’Ukraine, comme faisant partie d’une quelconque zone d’influence russe, sans se contredire fondamentalement. En cas de troubles politiques, la Moldavie pourrait donc bien, du fait de l’extension atlantique à la Roumanie, constituer une nouvelle pomme de discorde entre la Russie et l’OTAN. Moscou et le PC moldave auront beau jeu, comme ils le firent déjà en avril, de dénoncer comme une évidence les ingérences atlantiques et roumaines, réelles ou chimériques, dans les affaires intérieures moldaves, et d’accuser l’OTAN et Bucarest de susciter artificiellement des incidents sur le territoire de la Moldavie. Après le dispositif de missiles en Europe centrale (République tchèque et Pologne), l’Ukraine et le conflit géorgien, avions-nous vraiment besoin de cela ?

Les structures européennes et atlantiques semblent aujourd’hui engagées dans une nouvelle et forcenée Drang nach Osten (« poussée vers l’Est ») qui les détermine à vouloir intégrer en leur sein des pays non occidentaux, de tradition orthodoxe, voire islamique, aux réalités ethniques et historiques complexes, voire difficilement déchiffrables, au mépris de toute logique civilisationnelle, celle-ci étant d’ailleurs jugée contraire à la fameuse « universalité des droits de l’homme », vernis éthique de la mondialisation marchande.

Les Européens d’Occident sont pourtant en droit de se montrer particulièrement circonspects à l’égard de l’intégration dans des structures occidentales ou, à tout le moins, qui devraient être et rester occidentales, de pays n’appartenant pas à la civilisation occidentale. D’abord par souci d’une cohésion occidentale accrue, ensuite par respect à l’égard de la Russie et de ses propres intérêts stratégiques. L’unité de l’Occident européen, l’établissement d’un partenariat sur un pied d’égalité entre les deux rives de l’Atlantique et une entente solide avec la Russie, doivent constituer des priorités pour l’Europe de tradition occidentale dont le souci premier doit être l’établissement d’un partenariat stratégique à l’échelle du monde européen dans l’hémisphère Nord.

Faut-il dès lors suivre la voie tracée par Huntington dans son mondialement célèbre Choc des civilisations ? L’approche civilisationnelle d’Huntington, notamment en ce qui concerne l’Europe, est sans doute incomplète, voire parfois simpliste, je n’en disconviens pas. Toutefois, elle a le mérite de replacer les diverses références identitaires au cœur des préoccupations géopolitiques actuelles. Dans ces conditions, devrait-on reconnaître une zone d’influence russe dans l’Europe orientale orthodoxe ? Répondre par l’affirmative, c’est s’exposer à se voir rétorquer, non sans raison, que le monde orthodoxe est aussi parcouru par des conflits internes et que certains pays orthodoxes non slaves (Géorgie, Roumanie) peuvent aussi vouloir se démarquer de la Russie, quand ils ne sont pas ouvertement en conflit ouvert avec elle. Rappelons aussi que, si les Pays roumains (Roumanie, Moldavie) sont de tradition orthodoxe, ils sont également de culture latine et ils entretiennent de longue date de fortes relations avec la Francité, tant du point de vue historique que culturel. On ajoutera que les pays slaves orthodoxes sont aussi parfois en situation conflictuelle entre eux, et de citer comme exemple l’ancienne inimitié traditionnelle entre la Serbie et la Bulgarie ou, plus proche de nous, les rivalités entre Moscou et Kiev. Certes tout cela est vrai et c’est bien pour ces raisons que l’approche civilisationnelle d’Huntington doit être nuancée.

Toutefois, rappelons également que la Grèce orthodoxe mais non slave, membre de l’UE et de l’OTAN, n’a pas hésité à prendre fait et cause pour la Serbie slave orthodoxe durant les conflits post-yougoslaves des années 1991-1999 et que la Turquie, membre de l’OTAN qu’un certain « pragmatisme économique » anglo-saxon nous propose comme partenaire « européen », est en proie depuis quelques années à une remise en question de son héritage laïque au profit d’un islam de plus en plus radical. L’approche civilisationnelle doit donc, même nuancée, être impérativement prise en compte.

Une approche strictement civilisationnelle apparaîtrait toutefois par trop candide. Nous savons que les conflits caucasiens (Tchétchénie, Géorgie) et la question de l’Ukraine, par exemple, tournent en grande partie autour de la problématique énergétique, notamment du point de vue de l’approvisionnement en gaz de l’Europe, et dépassent largement les clivages ethniques et civilisationnels. La Moldavie, dépendante de la Russie pour son propre approvisionnement, comme nous l’avons vu, ne semble pas échapper à cette règle.

Ainsi la République de Moldavie se situe-t-elle sur le tracé du gazoduc russe Ananiev-Tiraspol-Izmaïl qui permet de répondre à la plupart des besoins de la Roumanie, de la Bulgarie (également membre de l’UE et de l’OTAN), de la Macédoine (FYROM) et d’une partie de la Turquie. Vous aurez noté que le nom de Tiraspol, « capitale » de la République moldave autoproclamée de Transnistrie, est ici cité. Il se trouve, en effet, que le gazoduc du Sud-Est passe à quelques kilomètres de Tiraspol, sur la rive droite du Dniestr, près du village de Kirkaechty (14). La Moldavie et, plus précisément, la Transnistrie sécessionniste et pro-russe, sont donc situées sur l’une des routes essentielles de l’approvisionnement en gaz de l’Europe. À noter aussi qu’au matin du 1er avril dernier, soit, notons-le également, à quatre jours des élections législatives moldaves qui dégénérèrent le 7 avril, une explosion, apparemment d’origine accidentelle, endommagea partiellement le gazoduc, obligeant les autorités moldaves à fermer le tronçon situé entre les villes de Tiraspol et de Causeni (15). L’explosion aura eu pour conséquence la réduction de 40 à 24 millions de mètres cubes du volume quotidien fourni. Cet incident est non seulement intervenu quelques jours avant le scrutin moldave, mais également trois mois après qu’une bonne partie de l’Europe s’était vue privée de gaz russe pendant deux semaines, durant le mois de janvier 2009, à la suite d'un conflit opposant la Russie à l’Ukraine, pays par lequel transite l’essentiel du gaz russe destiné à l’Europe. C’est là ce que l’on peut appeler une double coïncidence fâcheuse (16).

En conclusion, il convient de nous interroger. Doit-on considérer la Moldavie comme faisant partie de la zone d’influence « euroccidentale », comme un pays intégrable, à terme, dans les structures européennes et atlantiques, au risque de mécontenter gravement Moscou (17), partenaire énergétique pour le moins essentiel, qui verrait ainsi l’Occident empiéter, une fois de plus, sur le territoire de l’ex-URSS et de l’ancien Empire russe ou, au contraire, la reconnaître comme faisant partie de la zone d’influence russe, au risque de créer un paradoxe avec l’appartenance de la Roumanie à l’UE et à l’OTAN ? Telle est la quadrature du cercle à laquelle l’Occident pourrait bien se trouver confronté au lendemain des élections législatives moldaves du 29 juillet prochain.

Éric Timmermans, Bruxelles.

Criticus, le blog politique de Roman Bernard.

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Notes

(1) La plupart de nos informations concernant les élections législatives moldaves des 5 avril et 29 juillet 2009 proviennent d’un article de Mme Corine Deloy, écrit le 30 mars 2009 pour Connexions Moldavie, ainsi que de dépêches AFP datant du 15 juin 2009.

(2) Déclaration faite par Serafim Urechean, dirigeant de l’« Alliance Notre Moldavie » (ANM) et citée par l’AFP, le 15 juin 2009. L’ANM est le premier parti d’opposition moldave (22 sièges) et l’un des quatre partis opposés au PRCM (56 sièges) avec le Parti populaire chrétien-démocrate (PPCD, dirigé par Jurie Rosca, 11 sièges), le Parti démocratique (PDM, dirigé par Dumitru Diacov, 8 sièges) et le Parti social-libéral (PSL, dirigé par Oleg Serebrian, 4 sièges). Telle était la répartition des sièges à pourvoir à la date du 30 mars 2009.

(3) Il semble que 30 % des Moldaves vivent actuellement à l’étranger (Corinne Deloy pour Connexions Moldavie, 30 mars 2009). En effet, bien que le pays compte, officiellement, entre 300 000 et 500 000 migrants sur 3,4 millions d’habitants, il semble que la Moldavie ait en fait perdu environ un million d’habitants entre 1991, année de l’indépendance, et 2004, année du dernier recensement. Ce départ massif des actifs n’est évidemment pas sans poser problème à un pays qui apparaît comme l’un des plus pauvres d’Europe.

(4) Né le 20 avril 1950 à Novotcherkassk, le général Alexandre Ivanovitch Lebed, vétéran de la guerre d’Afghanistan, jouera un rôle déterminant dans la sécession transnistrienne qu’en tant que commandant de la 14e Armée russe de la Garde, basée à Tiraspol, il soutiendra ouvertement en 1992, contre l’avis même de ses supérieurs, au premier rang desquels le président Boris Eltsine et le ministre de la Défense Pavel Gratchev.

Dans son ouvrage autobiographique, Les Mémoires d’un soldat, il ne fait d’ailleurs aucunement mystère de sa sympathie à l’égard de la cause transnistrienne, n’hésitant pas à manier l’outrance :

« Je rapporte officiellement qu’ici, sur le territoire de la Transnistrie, il n’y a ni régime post-communiste, ni néo-communiste, ni aucun autre. Ici vivent simplement des gens que l’on liquide systématiquement, férocement, avec une ruse casuistique, de telle façon que le modèle SS, vieux de cinquante ans, ressemble à un jeu d’enfants. » (p.337)

« Premièrement : l’ombre du fascisme s’étend sur cette terre abondante. Je considère que notre ancien et énorme pays doit le savoir et se souvenir des efforts qu’il a fallu déployer, il y a quarante-sept ans, pour casser la colonne vertébrale de cette idéologie. Il doit se souvenir du prix des concessions au fascisme. Et il doit prendre toutes les mesures pour que les fascistes occupent les places qui leur reviennent sur les poteaux d’exécution. Il est souhaitable que cela ait lieu sur la place d’armes de Kotchierski, dont le terrain est encore criblé d’éclats et dont chaque mètre est arrosé du sang de l’armée de libération de la guerre [de] 1941-1945. » (pp. 338-339)

Lebed est un pur produit de l’Armée rouge qui n’accepte les nouveaux symboles russes qu’avec réticence :

« Le passage de l’URSS à la Russie a été dramatique pour beaucoup d’entre nous. Surtout dans l’armée. Aujourd’hui, nous nous sommes habitués à porter sur nos manches le drapeau blanc-bleu-rouge et l’aigle à deux têtes. »

Et qui n’hésite pas, un an après la désintégration de l’URSS, à continuer à donner du « camarade » ici et là :

« J’ai parlé comme un officier russe doté d’une conscience. J’ai dit tout cela pour que chacun puisse réfléchir. J’ai parlé, et maintenant, camarades hommes politiques, et toi, le peuple, réfléchissez. » (p. 339).

« Camarade ministre de la Défense ! Je suis profondément ému par votre télégramme. » (p. 346).

Lebed affiche également son mépris pour le gouvernement moldave, de même que pour le président moldave légalement élu, Mircea Snegur :

« Deuxièmement : ce que j’ai vu, entendu et observé me donne le droit moral de proclamer (même si cela semble paradoxal ou ridicule) que je ne peux pas considérer le président Snegur, légalement élu – je souligne "légalement" -, comme président. Certes, il a été élu légalement, mais dans un débordement d’euphorie, alors que montait la conscience nationale, et à la place d’une direction nationale il a organisé un État fasciste que dirige une clique fasciste. » (p. 339)

Il refusera d’ailleurs obstinément de rencontrer le président moldave, et ce au mépris des ordres de sa hiérarchie (échange de courriers entre Grachev et Lebed, les 5 et 6 juillet 1992, pp. 340 et 341) :

- Gratchev : « Mettez-vous en contact téléphonique avec le président Snegur. Échangez vos opinions sur la présente situation. »

- Lebed : « Dans la présente situation, je considère comme inacceptable et erroné de ma part d’entrer en contact et en discussion avec le président de la Moldavie, qui a taché ses mains du sang de son propre peuple. »

- Gratchev : « Je vous ordonne d’exécuter mon exigence, malgré votre avis subjectif, et d’entrer en contact avec le président de la Moldavie, Mircea Snegur. »

- Lebed : « Malgré tout mon respect pour vous, je n’entrerai pas en négociation avec Snegur. Je suis général de l’armée russe et je n’ai pas l’intention de la trahir. »

Il n’est pas exagéré de dire que le général Lebed a mené sa propre guerre en Transnistrie, et ce sans grand souci de la voie hiérarchique. Il nie l’existence d’un souverainisme moldave en l’assimilant au vœu d’une poignée de dirigeants prétendument génocidaires et met les troubles sur le compte d’éléments extérieurs, de « mercenaires » :

« Il n’y a pas de conflit interethnique à la frontière de la République moldave de Transnistrie et de la République de Moldavie […]. Ici a lieu un génocide dirigé par les autorités contre leur propre peuple. » (p. 336)

« Le peuple moldave ne veut pas faire la guerre. C’est un peuple bon et paisible, connu naguère pour sa gaieté et sa joie de vivre. Le ministère de la Défense de Moldavie n’a pas d’autre solution que d’employer des mercenaires […]. Trente-deux pilotes roumains volontaires ont été transportés à l’aérodrome près de Beltsy, pour piloter des Mig-29 qui y sont stationnés. Dix Mig-25 sont sur le point d’arriver, à moins qu’ils ne le soient déjà. Un détachement de spetsnaz achève actuellement sa formation dans l’ancien centre d’études des troupes aéroportées de Boulboki, à cinquante kilomètres à l’est de Kichinev. Leurs instructeurs sont des Roumains, et les équipages des BMP et des BMD sont formés avec des officiers et des soldats roumains. L’afflux de tireurs d’élite de Lituanie et de Lettonie ne cesse de s’accroître. Il s’agit surtout de femmes. Des bombardements de l’aérodrome de Tiraspol, le seul de Transnistrie, ainsi que des locaux et des logements de la 59e division d’infanterie motorisée ont été programmés. » (p. 338)

À l’analyse, il est apparu que ces affirmations appartenaient au domaine de la propagande la plus grossière, la petite armée moldave s’étant d’ailleurs montrée bien incapable de reprendre le contrôle de la Transnistrie, ce qu’elle aurait sans doute réalisé sans trop de peine avec un tel arsenal ! On constatera que le Parti communiste moldave aujourd’hui, comme hier le général Lebed, accusent systématiquement les Roumains d’ingérence dans les affaires moldaves, tout en écartant l’idée d’une volonté de changement émanant du peuple moldave lui-même.

Après avoir mené une fronde en faveur du maintien de la 14e Armée en Transnistrie et présenté à Pavel Gratchev, ministre de la Défense de la Fédération de Russie, un « Appel du corps des officiers de la 14e armée interarmes russe » (daté du 16 septembre 1992) qui proclamait notamment que la 14e Armée apparaissait comme « le seul garant de paix et de sécurité dans la région », que « son maintien est perçu comme le soutien de la Russie » et que « dans la situation actuelle, une telle action [le retrait de la 14e Armée] serait perçue comme une tragédie, une trahison de notre part et de la part de la Russie » (p. 343), Alexandre Lebed sera mis à la retraite anticipée en 1995. Il mènera une brève carrière politique dont l’apogée fut sa nomination par Eltsine, en 1996, au poste de secrétaire du Conseil de sécurité de la Fédération de Russie. C’est Lebed qui mettra un terme à la première guerre de Tchétchénie. Son aura de « général Courage » au parler patriotique, franc et simple, séduira également les Russes, au point que d’aucuns virent à l’époque en Lebed un présidentiable tout à fait présentable. Toutefois, vraisemblablement peu à l’aise dans son nouveau costume de politicien auquel il devait certainement préférer l’uniforme, Lebed ne gravira plus aucun échelon de la politique nationale russe. Il occupera toutefois le poste de gouverneur du kraï de Krasnoïarsk. Fort de l’acquisition d’une certaine expérience politique, peut-être Lebed aurait-il pu un jour opérer un retour au-devant de la scène politique russe, mais le destin – appelons-le ainsi - ne devait pas lui en laisser l’opportunité : le 28 avril 2002, en plein brouillard, son hélicoptère entrait en collision avec des lignes à haute tension, près d’Abakan, dans les Monts Saïan, en Sibérie. Telle est la cause officielle de sa mort. Toutefois, si le général Lebed a disparu, la 14e Armée russe, elle, est toujours stationnée à Tiraspol.

(5) La plupart des informations historiques concernant la Moldavie et la Roumanie sont tirées de l’Atlas des peuples d’Europe centrale de Jean et André Sellier, publié aux éditions La Découverte.

(6) Durant la Seconde guerre mondiale, la population de la Bessarabie sera victime de plusieurs déportations. En 1940, les Soviétiques se livreront à la déportation des Moldaves roumanophones instruits. En 1941, ce sont cette fois les juifs de Bessarabie, tombée dans le giron de la Roumanie d’Antonescu, qui sont déportés : 140 000 seront ainsi déportés et 210 000 autres prendront la fuite, avant d’être rattrapés par les armées allemande ou roumaine, et exterminés en Ukraine. Entre 1944 et 1945, ce sont à nouveau les Moldaves roumanophones, repassés sous la tutelle soviétique et accusés, à tort ou à raison, par Moscou, de collaboration, qui seront victimes de déportations. Ce sont ainsi 120 000 roumanophones qui seront déportés. La capitale de la Moldavie est en outre connue historiquement pour les deux pogroms qui s’y déroulèrent, alors que Kichinev/Chisinau était la capitale de la Bessarabie impériale russe. Les 6-7 avril 1903 et les 19-20 octobre 1905, la population juive de Kichinev fut l’objet d’attaques qui firent une bonne soixantaine de victimes dans ses rangs.

(7) Dans ce pays où 29 % des citoyens vivent sous le seuil de pauvreté, les transferts de fonds expédiés en Moldavie par les émigrés représentent plus du tiers du PIB moldave, un PIB qui, en 2006, était inférieur à celui du Bangladesh (pour une population certes 44 fois inférieure). Au mois de mai 2008, le salaire moyen se situait entre 260 euros à Chisinau et 150 euros dans le reste du pays.

(8) Il semble que l’assimilation de la Moldavie à la Roumanie et l’idée d’un rattachement pur et simple de la première à la seconde soient loin de faire l’objet d’un consensus au sein de la population moldave roumanophone, sans même parler de la violente opposition des Slaves à ce projet. Ainsi, en 1994, les Moldaves avaient-ils rejeté par référendum, à 95,4 %, un rattachement de la Moldavie à la Roumanie. Le réalisme énergétique de la population moldave, qui sait son pays très dépendant d’un approvisionnement russe que la Roumanie serait bien incapable de compenser, explique sans doute en partie ce rejet massif de l’ « option roumaine ». De même, les partis qui envisagent, dans le futur, un rattachement à la Roumanie n’ont obtenu jusqu’à présent que moins de 20 % des suffrages. Cela dit, les manipulations politiques de la direction communiste soutenue par Moscou expliquent sans doute aussi en partie cette apparente défiance moldave à l’égard du « rattachisme » pro-roumain.

(9) À l’époque de la RSS de Moldavie, entre 1940 et 1989, aucun des premiers secrétaires du Parti communiste ne fut issu de la partie occidentale du pays (Corinne Deloy, Connexions Moldavie, 30 mars 2009). Sous le régime soviétique, il semble qu’une intense politique de colonisation slave fut entreprise en Moldavie. Il apparaît, par exemple, qu’en 1978, 86 % des dirigeants n’étaient pas roumanophones, mais bien des Russes et des Ukrainiens, pour l’essentiel.

(10) Au lendemain des événements survenus en Moldavie les 5-7 avril dernier, les députés européens avaient, à une très large majorité, « fermement condamné la campagne massive de harcèlement, les graves atteintes aux droits de l’homme et toutes les autres actions illégales menées par le gouvernement moldave au lendemain des élections législatives » (source). À la suite des accusations du gouvernement moldave concernant l’implication, réelle ou supposée, de citoyens roumains dans les événements de Chisinau, les députés avaient été également dans l’obligation de démentir toute implication de « l’un des États membres de l’UE » dans lesdits événements. Ils ont également demandé au gouvernement moldave de fournir les preuves de cette prétendue implication, Chisinau ayant, par mesure de rétorsion, décidé d’expulser l’ambassadeur de Roumanie et d’imposer une obligation de visa à tout citoyen de l’UE voulant se rendre en Moldavie.

(11) Afin de surveiller le bon déroulement des élections législatives moldaves, l’OSCE avait dépêché en République de Moldavie pas moins de 200 observateurs qui ne relevèrent que « quelques irrégularités » et « aucune fraude de grande ampleur » durant la campagne électorale, discours qui tranche étonnamment avec celui bien plus sévère du Parlement européen, comme nous pouvons le constater. Parmi les observateurs de l’OSCE, on comptait un certain Yves Leterme, illustre personnalité de la politique belge s’il en est. Élu avec 800 000 voix (exclusivement flamandes) de préférence aux élections législatives belges de 2007, Leterme colorera la politique belge de ses nombreuses bourdes et déclarations aussi ineptes que tonitruantes, dix-huit mois durant. On le vit ainsi, tour à tour, échouer à imposer les vues communautaristes flamandes sur le dossier Bruxelles-Hal-Vilvorde (BHV), confondre joyeusement la Marseillaise et la Brabançonne, déclarer les francophones « intellectuellement incapables d’apprendre le néerlandais », échouer dans les diverses missions d’évaluation qui lui avaient été confiées, pour finalement se faire jeter par deux fois hors du fauteuil de Premier ministre qu’il avait si péniblement conquis, et ce à quelques mois d’intervalle seulement. On l’envoya donc un jour jouer à Tintin en Moldavie, à Chisinau. Fut-ce une bonne idée ? Nous pouvons en douter. Car s’il se trouve qu’Yves Leterme connaissait déjà la Moldavie, ce n’était peut-être pas pour les meilleures raisons. Au mois de janvier 2009, un article de l’hebdomadaire flamand Humo évoquait un voyage effectué par Leterme en Moldavie, en juin 2008, en tant qu’invité d’honneur du président communiste moldave Vladimir Voronine, et ce à l’occasion d’une course cycliste, à savoir la cinquième « Coupe du Président », le temps d’un week-end prolongé passé aux frais de la fédération cycliste moldave. À l’occasion de ce voyage, Leterme aura l’occasion de rencontrer Igor Makarov, patron de l’équipe cycliste Katyusha, qui accueillera chaleureusement, photo à l’appui, l’ancien Premier ministre belge. Leterme, quelques mois plus tard, se rendra dans un hôtel quatre étoiles de Calpe, en Espagne, aux frais de Makarov, afin de participer à l’entrainement de l’équipe Katyusha. Le problème est que la presse d’Europe orientale rappelle régulièrement les accointances clairement mafieuses dudit Igor Makarov qui, bon cœur, alla jusqu’à offrir à Leterme un vélo de course d’une valeur, dit-on, non-négligeable. Au vu de son récent et désastreux parcours politique personnel, il n’y a évidemment nulle raison de douter de la bonne foi d’Yves Leterme, heureux comme un enfant qui a reçu un beau jouet. Seulement voilà, cet individu vient d’être nommé, ce 17 juillet 2009, ministre des Affaires étrangères du royaume de Belgique. Pour les détails du parcours de Leterme en Moldavie, je vous propose d’aller consulter le blog de La Boulette.

(12) Bien que l’administration Obama semble avoir engagé une politique de dégel et de rapprochement avec la Russie, il faut souligner que lors de sa récente visite à Kiev, le vice-président américain Joe Biden a réaffirmé le soutien de Washington à l’entrée de l’Ukraine dans l’OTAN. Joe Biden a également affirmé que les États-Unis ne reconnaissaient aucune zone d’influence, quelle qu’elle soit (Maria Danilova pour AP, 21 juillet 2009).

(13) La Moldavie est, en outre, liée à l’UE par un accord de partenariat visant à la mettre sur la voie de l’intégration à l’UE. Inutile de préciser, au vu de ce que nous savons sur l’importance économique que représente pour la Moldavie la manne financière que lui apporte sa nombreuse population émigrée, que le principal objectif de Chisinau, à court terme, est la suppression de l’obligation de visa pour les citoyens moldaves voulant se rendre dans l’un des pays de l’UE. Celle-ci semble toutefois aujourd’hui compromise du fait de la récente imposition d’un visa pour les citoyens de l’UE (une mesure qui vise principalement la Roumanie, on s’en doute) voulant se rendre en Moldavie.

(14) « Moldavie : explosion sur un gazoduc, livraisons réduites vers les Balkans », mercredi 1er avril 2009, 10h03.

(15) « Russie - Un gazoduc explose en Transnistrie », mercredi 1er avril 2009, 11h42.

(16) La dépendance énergétique et essentiellement gazière de l’Europe à l’égard de la Russie est évidemment un problème essentiel. Nous savons que deux grands projets de gazoduc sont actuellement en cours d’élaboration, à savoir South Stream et Nabucco. Le premier gazoduc doit relier la Russie et le Kazakhstan à l’Europe occidentale, notamment l’Italie et la France, via la mer Noire, la Bulgarie, la Serbie, la Hongrie et la Slovénie. Le second gazoduc doit relier Erzurum, en Turquie (où aboutissent d’autres gazoducs d’Iran et d’Azerbaïdjan, via la Géorgie pour ce dernier), à l’Europe centrale, via la Turquie, la Bulgarie, la Roumanie, la Hongrie et l’Autriche, avant que le gaz ne soit distribué, notamment en Allemagne et en République tchèque. On le voit, la question de l’approvisionnement énergétique de l’Europe permet d’aborder d’un point de vue autre que civilisationnel, certains conflits et crises politiques en cours, notamment en Ukraine, en Moldavie ou, plus encore, en Géorgie, pays choisi pour permettre au gazoduc tiré entre Bakou (Azrbaïdjan) et Erzurum (Turquie), de contourner soigneusement le territoire arménien. En outre, si l’idée d’une diversification de l’approvisionnement gazier de l’Europe est évidemment à prendre en considération, il conviendrait toutefois d’éviter de permettre que l’Europe soit soumise à une nouvelle forme de pression ou de chantage, ce qui serait un résultat absolument inverse à celui recherché. De fait, on peut craindre que la dépendance de certains pays européens à l’égard de Nabucco ne les pousse, par exemple, à se montrer plus favorables à l’adhésion de la Turquie à l’UE, voire à adapter en fonction de leur dépendance énergétique, leur politique intérieure à l’égard de l’islam, notamment de l’islam turc (Allemagne), attitude pouvant aboutir, à terme, à la création une ligne de fracture importante entre les partenaires européens. Ankara a d’ores et déjà utilisé l’arme du chantage énergétique en refusant la participation de Gaz de France au projet Nabbuco, en représailles à la pénalisation par la France de la négation du génocide arménien. Il semble donc certain que, dès que le projet Nabucco aura abouti, l’arme énergétique sera utilisée par la Turquie, forte de sa position stratégique et de ses liens privilégiés avec l’Azerbaïdjan turcophone, dans le cadre des négociations d’adhésion à l’UE.

(17) À la suite de l’échec, en 2003, de son plan de règlement du conflit transnistrien, connu sous le nom de « plan Kozak », la Russie fit de nouvelles propositions en 2008. Celles-ci reposent sur une déclaration de « neutralité permanente » de la Moldavie, ce qui en clair signifie pour Moscou sa non-adhésion à l’OTAN. En échange, la Transnistrie repasserait sous souveraineté moldave, en se voyant octroyer une « large autonomie » (« Moldavie : explosion sur un gazoduc, livraisons réduites vers les Balkans », mercredi 1er avril 2009, 10h03). En outre, Moscou, qui a accumulé d’importantes réserves financières grâce à ses ressources énergétiques, les utilise aujourd’hui dans le but de ramener à la Russie les anciennes républiques socialistes soviétiques, en promettant notamment des prêts et des aides à des pays tels que la Biélorussie, l’Ukraine, le Kirghizistan, l’Arménie ou la Moldavie, voire la Serbie. Cette « diplomatie du carnet de chèque » a évidemment ses limites et rencontre de nombreux écueils dans des pays ex-soviétiques qui ont tendance à diversifier leurs relations internationales en se tournant vers l’Occident ou vers la Chine. Toutefois, ces tentatives visant à payer en argent comptant l’amitié toute relative d’anciens pays satellites, démontrent la volonté de Moscou de rétablir contre vents et marées, notamment en Moldavie, sa zone d’influence traditionnelle et de s’y opposer à toute nouvelle extension des structures occidentales, particulièrement de l’OTAN (« La Russie, adepte de la diplomatie du carnet de chèque »).

vendredi 24 juillet 2009

Dix ans (bis)


Match Grande-Bretagne-France cadets d'aviron, podium protocolaire de la finale du huit avec barreur, samedi 24 juillet 1999 à Henley-on-Thames (vainqueur : la France).


Merci à Romain Houg, Jean-Baptiste Huet, Lionel Jacquiot, Timothé Ménard, Romain Perrier, Baptiste Pizzighini, Guillaume Peyron, et à la barreuse Émilie Bernand.


Le groupe Facebook de Henley 99

lundi 20 juillet 2009

De l'anormalité de la loi Gayssot

J'ai été récemment « tagué » par Humanidem et H16 dans une « chaîne » où il s'agit, comme notre président de la République, de poser une ou plusieurs questions commençant par : « Est-ce qu'il est normal... ? ». Remarque liminaire : la véritable formulation sarkozyenne est : « Est-ce que vous trouvez normal... ? ». Passé ce détail, et puisqu'il faut honorer cette chaîne, l'actualité me donne l'occasion de poser une question qui me semble capitale : est-il normal que, dans un pays démocratique, existe une loi - et ses filles - instituant un délit d'opinion ? La loi Gayssot est de ce genre. J'ai déjà écrit ici que je suis favorable à son abrogation :

Je suis contre toute forme de loi « mémorielle », de la loi Gayssot à celle sur le génocide arménien, en passant par la loi Taubira sur l'esclavage [...] ou encore celle sur le rôle positif de la présence française outre-mer. [...] Ce n'est pas au législateur d'écrire l'histoire, c'est aux historiens de valider ou d'invalider une analyse historique. De telles lois sont dangereuses, car écrites selon les préoccupations du moment, dont la périlleuse volonté de satisfaire telle ou telle communauté, comme la loi sur le génocide arménien le prouve bien. Non seulement restreignent-elles la liberté de l'historien, mais elles ouvrent pour ainsi dire la « boîte de Pandore » de la concurrence victimaire et de la surenchère mémorielle.


L'interview donné par Richard Prasquier, président du Conseil représentatif des institutions juives de France (CRIF), à Mediapart, en fin de semaine dernière, me donne l'occasion de revenir sur la question. Pour M. Prasquier, le procès Fofana n'aurait pas dû être confié à Philippe Bilger*, parce que l'avocat général est opposé, à titre personnel, à la loi Gayssot. Et cette inclination personnelle expliquerait pourquoi il aurait, selon M. Prasquier, « minimisé l'antisémitisme » ayant motivé le meurtre d'Ilan Halimi, alors que cette charge a été retenue contre Fofana (au passage, j'aimerais qu'on m'explique en quoi un crime est plus grave lorsqu'il a une motivation raciste). Il n'a visiblement pas effleuré M. Prasquier que si Philippe Bilger est contre la loi Gayssot, c'est peut-être parce qu'elle est, d'une part, liberticide, mais encore, et c'est le plus grave, la mère de toutes les lois liberticides de ce genre. Que, plus simplement, être opposé à cette loi scélérate n'impliquait nul négationnisme ni antisémitisme.

La perversion de la loi Gayssot va plus loin : en rendant pénalement condamnables des propos révisionnistes et négationnistes, dont le score électoral troublant d'une liste notoirement antisémite dans des villes de banlieue prouve qu'ils rencontrent une certaine audience, elle oblige les antisémites à maquiller leur discours et à le rendre acceptable à une frange manipulable de l'opinion publique. Ce faisant, elle empêche que l'on puisse, au grand jour, savoir qui est réellement négationniste et antisémite en France. Et comme elle constitue une loi d'exception, elle sécrète en retour de l'antisémitisme. Élisabeth Lévy a eu raison d'écrire ceci : « Quant au spectacle de “responsables communautaires” sommant le Garde des Sceaux d’ordonner au Parquet de faire appel et de celle-ci s’exécutant – pouvait-elle faire autrement ? –, il ne peut avoir que des effets dévastateurs dans l’opinion et en particulier dans la fraction de celle-ci qu’il s’agit de rééduquer, je parle de nos jeunes antisémites de banlieue. Ils pensaient que les juifs sont puissants et tirent les ficelles de la politique ? Ils ne sont pas près de réviser leur jugement. » Il est navrant que M. Prasquier, qui s'alarme à juste titre de la montée de l'antisémitisme, n'ait pas le peu de clairvoyance nécessaire pour voir que la loi Gayssot n'est pas une sauvegarde, mais bien au contraire un verrou, qui occulte la réalité du phénomène qu'il entend combattre. Il y a aussi cette tendance si française à avoir toujours une « guerre de retard » : et à penser que la montée de l'antisémitisme est due à on ne sait quelle nostalgie de l'État français de Vichy, et non, comme cette affaire l'a prouvé aux belles âmes, à une importation du conflit entre Juifs et musulmans du fait d'une immigration extra-européenne massive et de la re-tribalisation de la société. Que seuls les Juifs sont concernés par ce péril, et non également ceux qu'un maire socialiste qualifiait très récemment de Blancs, de Whites, de Blancos.

Roman Bernard

* Que j'ai eu l'honneur d'interviewer en avril dernier.

À mon tour de taguer Didier Goux, Hank, Le Chafouin, Paul Guignard, Pierre Robès et Reversus.

mardi 14 juillet 2009

Un an à Paris

Avant de pouvoir revenir, enfin, à la rédaction d'articles dignes de ce nom - le dernier datant du 30 juin -, et tant que j'en suis au chapitre plutôt réjouissant des commémorations, voici un nouvel anniversaire à célébrer : cela fait un an que je suis installé à Paris. Il se trouve que cet anniversaire coïncide très précisément avec celui de la Fête de la Fédération de 1790, en la mémoire de laquelle a été instituée la Fête nationale. Je ne voue pas à cette dernière un culte particulier, non plus qu'au drapeau tricolore et à la Marseillaise. Je n'ai pas besoin d'un bout de tissu ni d'un chant militaire pour être fier d'être français : la langue française y suffit largement. Je suis d'ailleurs toujours méfiant devant ce patriotisme du drapeau, que l'on retrouve dans des pays dont l'identité nationale est faible : pays scandinaves anglicisés, Suisse, Canada, etc. Quand l'on tient trop aux symboles, c'est qu'ils ne recouvrent rien.

Comme Georges Brassens, « le jour du Quatorze-Juillet, je reste dans mon lit douillet », plutôt qu'à admirer le défilé des Champs-Élysées.

Néanmoins, et pour couper court à tout malentendu, je reste scandalisé par les sifflets qui accompagnent la Marseillaise lorsque l'équipe de France est opposée à l'un ou l'autre de ses anciens protectorats du Maghreb, ou par le consternant spectacle de ces risibles « petits Blancs » de l'extrême-gauche brûlant le drapeau tricolore. Ne nous y trompons pas : ce n'est pas la République, ou du moins pas seulement elle, qui est visée par ces lazzis, ces crachats et ces charivaris : c'est la France, et la France en tant que pays occidental, de civilisation gréco-romaine et de tradition judéo-chrétienne, en tant que démocratie libérale régie par l'État de droit. J'aimerais que mes amis libertariens et autres anarcho-capitalistes ne se trompent pas d'ennemi, lorsqu'ils croient bon d'afficher leur anti-patriotisme sans voir aux côtés de qui ils le font.

À lire aussi, l'article de L'Hérétique.

samedi 11 juillet 2009

Dix ans


Championnats de France d'aviron, podium protocolaire de la finale du huit avec barreur cadets, dimanche 11 juillet 1999 (premier et champion de France : le Cercle de l'aviron de Lyon).


Merci à Romain Houg, Jean-Baptiste Huet, Lionel Jacquiot, Timothé Ménard, Romain Perrier, Baptiste Pizzighini, Manuel Ségot, et au barreur Charles-Henri Fouquet.

jeudi 2 juillet 2009

Le suicide programmé de l'Occident, par « Loïck »

Cet article m'a été proposé par « Loïck », qui l'a écrit en 2003, lors des manifestations françaises contre la guerre d'Irak. « Loïck » a déjà publié un article sur Criticus : Le procès à charge de l’Occident. Hormis bien sûr les éléments de contexte, je n'en retrancherais pas ni n'y ajouterais une ligne, ce qui aurait plutôt tendance à prouver que rien n'a vraiment changé en France depuis six ans, sinon en pire.

Que signifient ces manifestations anti-guerre d'Irak ? Qu'y voit-on ? Une mobilisation de masse en faveur d'un dictateur qui gaze son peuple, pratique à grande échelle la torture, véhicule l'antisémitisme, le tout orchestré par une propagande sans contrepoids ni débat en France.

Évidemment, il doit exister d'autres solutions que la guerre pour se débarrasser de Saddam, et l'Irak ne représente peut-être pas une menace immédiate. Les pacifistes s'intéressent au sort du peuple irakien. Mais n'y a-t-il pas aussi, parfois, d'autres motivations ?

Visiblement, les Français - du moins ceux qui ont le droit de s'exprimer et qui sont relayés - disent qu'ils préfèrent Saddam à Bush. Cette attitude n'est que la conséquence de la logique poursuivie depuis quelques décennies. Le grand « mérite » de Saddam est de représenter un ennemi des États-Unis et d'Israël, c'est-à-dire des « bastions de l'Occident ». Le soutien envers Saddam est proportionnel à la haine de soi des Occidentaux, cultivée depuis des années par nos médias bien-pensants, et qui aboutit au désir de suicide par et grâce à l'islam et au monde arabe. Il s'agit dans ce texte d'un décryptage de forces inconscientes, et non de l'analyse d'un prétendu « complot », d'une volonté hostile que l'on prêterait à une « élite malveillante ».

En gros, les médias véhiculent les idées suivantes : l'Occident est responsable de la plupart des crimes contre l'humanité, passés et présents : colonisation, destruction écologique, Shoah, nazisme. Ces événements révèlent l'essence criminelle de l'Occident. Paradoxalement, le devoir de mémoire sur la Shoah a été instrumentalisé contre Israël : Israël = Occident - par opposition aux « Arabes » -, donc Israël = nazi, tel est l'amalgame fou des anti-sionistes. L'Occident étant si haïssable, identifié au Mal absolu, tirons-en les conséquences : cette civilisation mérite de mourir et d'être remplacée le plus vite possible. Par qui ? Par une immigration de peuples opprimés dans le passé par l'Occident, auxquels on prête une sorte de pureté morale, et qui sont en très grande majorité des populations musulmanes, souvent attachées à leur religion et à leurs traditions.

Évidemment, il s'agit d'un raisonnement subconscient, mais qui permet de décrypter à merveille la suite des événements : l'immigration massive, qui vise à remplacer carrément les populations occidentales coupables. Le culte du rap, du hip-hop, de la culture des cités (qui souvent, d'ailleurs, s'opposent à l'islam, et relèvent du « relativisme culturel », d'une sorte d'abdication de tout sens des hiérarchies culturelles). L'incapacité d'affirmer les valeurs des Lumières et à dire aux musulmans que leur religion est, sur certains points, archaïque et moins avancée que certains acquis de l'Occident (évidemment, la culture arabo-musulmane a des choses positives à apporter au monde occidental, mais ici nous évoquons les aspects moins positifs). Cette honte d'affirmer ses valeurs et de les imposer, y compris pour défendre les femmes opprimées par des machos d'origine musulmane et des coutumes barbares (excision, mariages forcés), ou pour défendre la communauté juive harcelée et molestée par des délinquants d'origine maghrébine.

Il faut donc réfléchir : voulons-nous vraiment jeter l'ensemble de la civilisation occidentale, et la voir remplacée d'ici quelques décennies par une sorte d'islam des banlieues, qui ne prendrait hélas pas le meilleur de cette religion mais ses aspects anti-occidentaux, conquérant par démographie et intimidation de plus en plus de pouvoir ? Il ne serait évidemment pas véhiculé par les musulmans silencieux et modérés, ni par les musulmans laïques qui combattent en prenant des risques immenses l'obscurantisme (et sont trop peu médiatisés) mais par des groupes actifs et revendicatifs, issus de mouvances ayant un projet sociétal et prenant la main sur leur « communauté ». Cette communautarisation, guidée par les voix rétrogrades qui véhiculent le ressentiment, serait un grave échec et créerait des réactions inquiétantes (votes d'extrême-droite d'un côté, et radicalisation, voire racisme anti-occidental de l'autre). Certains articles font état de plus de 5 millions de musulmans en France, qui représenteraient dans certains endroits entre le tiers et la moitié des moins de 20 ans. Dans l'état actuel de crise économique, de replis communautaires de tous côtés, de tensions particulières avec le monde islamique, de tentations xénophobes, faut-il continuer dans cette fuite en avant ? Ou bien refusons-nous ce scénario ? Faut-il faire venir encore des millions de nouveaux immigrés en Europe ? Et c'est sans compter l'importation des nouveaux immigrés, en général qui ne sont pas bouddhistes ni hindous pour majorité. Ou bien refusons-nous ce scénario ?

Les autorités européennes prétendent que d'ici peu, nos sociétés vieillissantes auront besoin de nombreux habitants et doivent favoriser encore l'immigration. D'une part, ce discours ne se vérifie pas, alors qu'il est tenu depuis au moins deux décennies : l'emploi ne reprend pas, le chômage se maintient et les jeunes issus de l'immigration ne bénéficient pas de l'intégration par le travail. Au contraire, les tensions et replis augmentent, ainsi que l'insécurité et la violence parfois gratuite.

L'heure du choix sonne maintenant. Il ne s'agit évidemment pas de rejeter les nouveaux arrivants, qui veulent vivre et travailler en Europe et qui affluent des pays les plus pauvres et meurtris. Mais il faut poser des conditions fermes et lisibles à l'accueil de ces arrivants : qu'ils acceptent réellement un socle commun de valeurs, notamment occidentales. Les musulmans sont les bienvenus en France à quelques conditions culturelles et idéologiques essentielles : ils doivent reconnaître l'égalité des hommes et des femmes, récuser les interprétations littéralistes du Coran qui appellent au meurtre des « infidèles » juifs et chrétiens, et accepter que chaque citoyen français, même s'il est d'origine musulmane, puisse changer de religion. Il semble que la honte des Occidentaux les pousse à ne pas mettre en avant ces points, notamment vis-à-vis de la représentation de l'islam en France.

C'est ce manque de lisibilité sur les principes qui n'est pas sain. Que chacun adhère aux valeurs de son choix, c'est très bien. Mais que les Européens ne sachent pas affirmer clairement leurs valeurs, louvoient, tergiversent, et ne précisent pas une sorte de contrat civique clair, voilà qui alimente toutes les ambigüités et permet à certains groupes obscurantistes de croire qu'ils peuvent prôner des valeurs résolument opposées aux Lumières. Ce ne sont pas ces groupes islamistes les premiers responsables, mais nous, Occidentaux, qui relativisons, disons « tout se vaut », puis hypocritement ensuite nous étonnons de voir burqas, voiles, revendications diverses. Si « tout se vaut », si les valeurs des Lumières ne sont pas affirmées, que reprocher à ceux qui veulent les remplacer ? On ne peut pas à la fois dire « tes valeurs valent mes valeurs », puis interdire la burqa. Soit on permet tout, soit on réaffirme sans complexe notre croyance, peut-être arbitraire, à la prééminence des Lumières sur d'autres visions du monde plus traditionnelles.

Refuser de poser ces conditions, c'est à la fois faire le jeu du Front national (FN) qui pourra attiser la crainte de l'autre, et renforcer les intégristes, qui auront l'impression que la laïcité est honteuse d'elle-même et livre une partie du peuple français d'origine musulmane au pouvoir d'organisations religieuses. Ce sera un cauchemar où il ne restera dans les cités qu'un sombre face-à-face entre intégristes et Français inquiets, se réfugiant illusoirement dans un vote FN.

Loïck

Criticus, le blog politique de Roman Bernard.

Vous voulez publier une tribune libre sur Criticus ? Vous pouvez m'envoyer vos suggestions d'articles à l'adresse suivante : criticusleblog@gmail.com .

Le blog de Maxime Zjelinski

Maxime Zjelinski, étudiant en langues de 25 ans, a déjà publié à trois reprises sur Criticus : Les voyous et leurs idiots utiles, La société diverse et ses ennemis, De l'esprit des mœurs. Il tient désormais un blog, « Le plouc du Midi », en référence à ses origines vauclusiennes et au malaise que, provincial « monté » à Paris, il éprouve dans la capitale (malaise que, Lyonnais d'origine, je ne partage certes pas). C'est une excellente nouvelle pour la blogosphère, et notamment pour la blogosphère libérale, surtout si Maxime Zjelinski vient à rejoindre, ce que je souhaite, le Réseau LHC.

Roman Bernard