mercredi 28 octobre 2009
En mémoire de Brice Taton, par Éric Timmermans
Je suis arrivé à Belgrade le 26 septembre. Neuf jours après l'agression de Brice Taton. Trois jours avant son décès, à l'âge de 28 ans, dans un hôpital de Belgrade. Le 29 septembre, après avoir quitté Belgrade, je poursuivais mon voyage en Voïvodine, à Subotica, sans rien savoir de l'odieuse et mortelle agression à laquelle venait de succomber Brice Taton.
De fait, je ne suis pas un amateur de « faits divers », un de ces voyeurs qui s'attardent longuement sur les malheurs d'autrui pour mieux jouir de leur propre petit bonheur. Et je ne m'intéresse en rien au football, ni aux débordements dont nous gratifient régulièrement les « hooligans » ou « supporters violents », si ce n'est pour conseiller de réprimer sévèrement ces derniers, cela va sans dire.
Toutefois, venant d'écrire pour Criticus un texte en trois volets consacré au panserbisme et n'ayant pas évoqué une seule fois l'affaire Brice Taton, n'ayant pris connaissance des faits qu'aujourd'hui, comme je l'ai dit, j'ai voulu réparer cet oubli bien involontaire en rédigeant ce billet. Ni voyeurisme, ni indifférence, donc.
Certes, le football serbe est, comme tant d'autres, entaché de violence. Certes, l'un des principaux criminels de guerre serbes, qui, dans les années 1970-1980, fut aussi l'un des gangsters les plus recherchés par Interpol, à savoir le « commandant Arkan », alias Zeljko Raznatovic, que je cite dans mon texte sur le panserbisme, fut aussi, en son temps, le président des supporters de l'Étoile rouge de Belgrade et le président du club de football Obilic Belgrade. Tout cela est vrai.
Mais que l'on me comprenne bien, ce billet ne vise aucunement à la récupération politique d'un fait divers odieux, ni à créer des amalgames entre le peuple serbe, le football serbe et la criminalité, qu'elle soit politique ou délinquante. D'ailleurs, sommes-nous si bien placés pour faire la leçon à autrui ? Faut-il rappeler le « drame », que dis-je, la boucherie du stade du Heysel, à Bruxelles, en 1985 ? Ou, bien plus près de nous, les débordements qui ont suivi, à Marseille, l'annulation du match PSG-OM ?
Cette fois, les faits eurent pour toile de fond la rencontre, à Belgrade, des équipes de Toulouse (TFC) et du Partizan Belgrade. Brice Taton et ses amis se rendirent donc à Belgrade pour assister à cette rencontre. Le 18 septembre, en fin d'après-midi, les Français étaient tranquillement assis à l'une de ces nombreuses terrasses du piétonnier de Belgrade que j'ai moi-même parcouru tant de fois. Rien d'agressif ni de provocateur dans leur attitude. Certains d'entre eux portaient même des t-shirts de l'équipe nationale serbe. Lorsque soudain, une vingtaine de « hooligans » serbes, sortis de nulle part et armés de battes de base-ball et de barres de fer, fondirent sur eux. Les coups se mirent à pleuvoir. Brice Taton sera particulièrement pris pour cible par les « hooligans » et subira un véritable déluge de coups. Ses agresseurs vont finalement le traîner vers un escalier et le jeter, sans aucune pitié, du haut d'un muret. Une chute de dix mètres. Un Serbe tentera de s'interposer et sera, lui aussi, violemment attaqué.
À l'arrivée des secours, Brice est encore conscient. Il est transféré d'urgence dans le principal hôpital de Belgrade. Les médecins prennent bien vite conscience de la gravité de l'état de santé de Brice : lésion au cœur, fractures de la boîte crânienne, lésions cérébrales. Toutes les fonctions vitales sont touchées. Brice sombre dans le coma. Il ne se réveillera jamais. Le 29 septembre, après onze jours passés à l'hôpital, Brice Taton décède de ses blessures, sous les yeux de ses parents.
Voilà les faits. Tout commentaire serait superflu, peut-être même indécent. Je ne pouvais cependant, surtout au vu des circonstances, feindre l'ignorance ni faire montre d'indifférence.
Je me permets toutefois de relayer l'action entreprise par les parents et les amis de Brice Taton dans le but d'obtenir que justice soit faite. Il est possible de contacter le site en mémoire de Brice Taton.
Ou de prendre contact à l'adresse suivante :
Association Brice Taton
BP 25110
31504 Toulouse Cédex 5
France
Éric Timmermans
Bruxelles, le 28 octobre 2009.
Criticus, le blog politique de Roman Bernard.
Vous voulez publier une tribune libre sur Criticus ? Vous pouvez m'envoyer vos suggestions d'articles (inédits et en exclusivité) à l'adresse suivante : criticusleblog@gmail.com .
dimanche 25 octobre 2009
Les réacs qui s'la pètent
Il me faut signaler l'initiative de Mithqal, petit nouveau dans la blogosphère et qui s'est spécialisé dans l'observation de la réacosphère. Comme Hank hier, j'avais prévu de n'en parler que de façon allusive, mais comme il est question (secondairement) de Criticus dans son dernier billet, je me devais de lui rendre la politesse. J'ai l'honneur d'être classé dans la catégorie « réacs qui s'la pètent », ayant ainsi échappé aux deux autres catégories : « réacs et beaufs » et « réacs par opportunisme ». L'entreprise de Mithqal, qui s'apparente à celle des Consanguins (blog sur lequel Thierry se fournit en noms d'oiseaux, comme « kougloff » pour désigner Stalker, ou « singes hurleurs » pour qualifier les rédacteurs d'Ilys), reproduit la grande parade qui consiste à faire croire que la réacosphère est influente, alors qu'elle représente une vingtaine de blogs, à tout casser. Continuer à scruter l'horizon du désert des Tartares pour mieux s'interdire de constater que cette société va droit dans le mur.
samedi 24 octobre 2009
Grandeur et décadence du panserbisme (3), par Éric Timmermans
3.1. Le « tchetnik » de Subotica
À Subotica, ville de la Bachka, une région du nord de la Voïvodine à forte population magyare (hongroise), j'ai longtemps cherché le restaurant centenaire que l'on m'avait dit situé dans les parages de la superbe mairie de style sécession hongroise et dont l'évocation m'était apparue comme une promesse de qualité gastronomique régionale. De guerre lasse, je m'adressai finalement à la tenancière d'une petite galerie d'art portant le même nom que le restaurant – Pod Tornjem - et également installée dans le bâtiment de la mairie, qui m'apprit que le restaurant était fermé. Je sortis pour me heurter pour la énième fois aux couleurs criardes du McDonald's du coin, promesse de malbouffe installée tel un parasite dans les murs de la mairie. Qui sait, me dis-je par la suite, si ledit parasite ne s'est pas tout simplement substitué à l'ancien restaurant ? Simple conclusion personnelle, mais quoiqu'il en soit, si le resto centenaire resta introuvable à Subotica, le « It » (34) de la restauration planétaire y a lui largement pignon sur rue. Préoccupation digne d'un adepte de la « France vinicole et fromagère », clameront peut-être certains. Préoccupation d'identitaire, d'occidentaliste enraciné, évitant de choisir entre la médiocrité standardisée du globalisme, quelle qu'en soit la forme, européiste ou atlantiste, sous laquelle elle apparaît, leur répondrais-je.
À quelques pas de la mairie, se trouve le piétonnier de Subotica. De la terrasse où je suis installé, je peux même apercevoir le temple de la malbouffe. Un couple d'une bonne cinquantaine d'années vient s'asseoir non loin de moi. Aussitôt, l'homme, abondamment barbu, se met à l'ouvrage : il déplie des photocopies, s'arme d'adhésif et s'en va coller ses précieux documents sur la palissade située juste en face du débit de boissons et qui sépare le piétonnier d'un chantier. Il s'agit de photocopies de photos du roi Alexandre de Yougoslavie (35). Nous avons donc affaire à un nationaliste serbe, vraisemblablement nostalgique du royaume de Yougoslavie de l'entre-deux-guerres, dont l'abondante pilosité laisse entendre qu'il est en outre un membre du courant « tchetnik ». Pris de curiosité, je revins, le lendemain, à la même heure et à la même place. Et le manège se répéta. Cette fois, notre « tchetnik » joignit à des photocopies de photos d'Alexandre, quelques tracts et une ou deux photocopies de photos d'une réunion de ce qui, de loin, pourrait apparaître comme un alignement de nains de jardin, mais qui, de près, se révèle être ce que je pensais : une martiale rangée d'une quinzaine de « tchetniks » en uniformes kakis, tous plus hirsutes les uns que les autres et armés de longs bâtons.
Vision surréaliste de cet homme recrutant pour les « tchetniks », un mouvement qui était déjà idéologiquement obsolète durant la Seconde guerre mondiale, afin de combattre l'héritage d'un empire défunt, soit cette Autriche-Hongrie désintégrée en 1918 et qui fut sans doute le dernier véritable modèle de cohabitation multinationale d'Europe (36), en tentant de ressusciter les mânes d'un roi assassiné, le tout sur fond de McDonald's. Malgré son nationalisme outrancier et son formalisme ridiculement passéiste, je ne pus m'empêcher de ressentir une certaine sympathie, certes bien relative, pour cet homme soucieux de son héritage et se montrant ainsi capable d'encore vivre l'Histoire.
Entre le médiocre pragmatisme global-consumériste et le danger du chaos nationaliste, le peuple serbe devra toutefois choisir. Là-bas comme ici, la subtilité du choix civilisationnel n'est plus de mise que pour une extrême minorité non moins marginalisée, en définitive, que notre « tchetnik » de Subotica.
3.2. Belgrade, entre le pragmatisme globaliste et la menace de « plus petite Serbie »
C'est par son habituelle obstination que Slobodan Milosevic provoquera sa propre chute. De fait, au lendemain de la catastrophe de 1999, les Serbes semblent avoir enfin compris que le temps est venu de se débarrasser d'un homme qui, pendant dix années, n'avait fait que les conduire de défaites en désastres.
Aux élections présidentielles, législatives et municipales du 24 septembre 2000, le pouvoir de Milosevic se voit contester et c'est le candidat de l'opposition, Vojislav Kostunica, un « nationaliste pragmatique », membre du Parti démocratique de Serbie (DSS), qui est élu président de la République. Milosevic refusera de reconnaître le résultat du scrutin, mais après plusieurs jours de résistance, marqués par certains épisodes rocambolesques, il doit céder, le 5 octobre, sous la pression de la rue.
Le 25 janvier 2001, Zoran Djindjic, chef du Parti démocratique (DS), est nommé à la tête du gouvernement. Il souhaite rapprocher la Serbie de l'Union européenne (UE), aussi fait-il arrêter Milosevic (1er avril) et le fait-t-il extrader vers La Haye (28 juin). Cela ne lui sera guère pardonné : Zoran Djindjic sera assassiné le 12 mars 2003. Quelques mois plus tard (23 décembre), le Parti radical serbe (SRS), parti ultranationaliste qui fut l'un des principaux initiateurs de la politique grand-serbe, remporte les élections législatives. Et si le 27 juillet 2004 c'est Boris Tadic, un membre du Parti démocratique (DS), qui est élu à la présidence, c'est Kostunica qui, désormais, occupera le poste de chef du gouvernement, un gouvernement minoritaire d'alliance entre son parti, le DSS, et une coalition hétéroclite d'autres partis, dont l'ultra-nationaliste SRS et le SPS, où se rassemblent les partisans de Milosevic.
« Fidèle à ses opinions nationalistes, le nouveau Premier ministre coopère a minima avec le TPIY, comme à propos du criminel de guerre Ratko Mladic. Privilégiant l'axe Moscou-Belgrade, il place progressivement la question du Kosovo au cœur de ses relations avec l'Union européenne. » (37)
Cette crispation nationaliste sert-elle les intérêts de la nation serbe, permet-elle d'élargir ses horizons, de la rendre plus puissante, plus respectée ? Que du contraire. Le 3 juin 2006, le Monténégro proclame son indépendance. Belgrade vient de perdre son accès à la mer.
Le 21 janvier 2007 voit pourtant survenir une nouvelle victoire des ultranationalistes du SRS à l'occasion des élections législatives. Arrivé en tête des suffrages, le SRS n'est toutefois pas majoritaire et se voit dans l'obligation de former un gouvernement de coalition. Vojislav Kostunica est ainsi reconduit dans ses fonctions de chef du gouvernement. La perspective d'une déclaration unilatérale d'indépendance du Kosovo, soutenue par les Occidentaux, galvanise les nationalistes dans le cadre de la campagne présidentielle des 20 janvier et 3 février 2008. Le leader du SRS (ultranationaliste), Tomislav Nikolic, obtient 39,6 % des suffrages au premier tour, contre 35,5 % pour le président sortant, Boris Tadic. Au second tour, ce dernier l'emportera de peu avec 50,5 % des suffrages.
Deux semaines plus tard, le 17 février 2008, le Kosovo proclame son indépendance. Pour protester contre celle-ci, les Serbes organisent de violentes mais inutiles manifestations à Belgrade et à Nis. La coalition au pouvoir éclate. Ce sont là les derniers soubresauts d'un nationalisme serbe qui aura mené son peuple à la ruine.
« Pour sortir de la crise, le président Tadic convoque des élections législatives anticipées pour le 11 mai 2008. Le camp démocrate remporte ces élections, la jeunesse urbaine serbe ayant notamment exprimé dans les urnes son souhait de se rapprocher de l'Europe occidentale. » (38)
Rapidement, le nouveau pouvoir serbe va donner à l'Union européenne des gages de « bonne volonté ». On trouve parmi ceux-ci l'arrestation de l'ancien chef des Serbes de Bosnie, Radovan Karadzic (en cavale depuis 1995…) dont l'annonce officielle sera donnée le 22 juillet 2008 (39). Karadzic est aussitôt transféré au TPIY de La Haye. Et sur ces entrefaites, le parti ultranationaliste SRS explose, victime de dissensions internes, notamment entre partisans de et opposants à la signature de l'accord de stabilisation et d'association avec l'Union européenne.
Le peuple serbe aura donc mis plus de huit ans pour tourner la page de l'ère nationaliste initiée par Slobodan Milosevic et certains partis tels que le SRS, pour, bien évidemment, finir par mieux sombrer dans la soumission et le suivisme global-consuméristes, objectera-t-on : certes, mais un autre choix lui était-il offert, un autre choix nous est-il offert ? Non, comme de bien entendu. Bien que cette évolution nous permette d'espérer un meilleur dialogue entre l'Orient et l'Occident, le moins que l'on puisse dire est qu'une option réellement civilisationnelle est, cela va sans dire, là-bas comme ici, inexistante. En outre, il est bien trop tôt pour pouvoir affirmer que la page nationaliste est définitivement tournée en Serbie. Les problèmes socio-économiques, aggravés par la crise économique mondiale, et l'instabilité chronique de la Péninsule balkanique entretiennent le terreau d'une nouvelle explosion nationaliste serbe, peut-être d'ailleurs encouragé par un regain de puissance, même limité, de la Russie. Et cela d'autant plus que l'Union européenne semble, non sans raison d'ailleurs, peu désireuse d'intégrer rapidement la Serbie dans ses structures, comme l'a fait entendre, le 10 février 2009, le commissaire européen à l'élargissement, Olli Rehn (40).
Entre la soumission globaliste et le réveil nationaliste, la Serbie pourrait encore choisir, une fois de plus, la seconde solution. Celle-ci, toutefois, n'est pas sans danger, et pourrait aboutir, en définitive, à faire de l'actuelle « petite Serbie », la « plus petite Serbie », non seulement en raison des conflits latents voisins, mais surtout du fait des problèmes territoriaux qui peuvent encore survenir en Serbie même.
3.3. Géopolitique serbe
Après les guerres de 1991-1995 et de 1999, et la perte de l' « associé » monténégrin (2006), puis du Kosovo (2008), la Serbie est aujourd'hui réduite à la portion congrue. Le territoire serbe peut toutefois encore être divisé en trois parties : la Voïvodine, le Sandjak et la Serbie proprement dite avec Belgrade pour capitale.
En outre, deux problèmes territoriaux se posent avec deux pays voisins - cela dit même si Belgrade s'obstine à ne pas reconnaître l'indépendance irréversible du Kosovo - : la Bosnie orientale et le Kosovo septentrional.
Pour régler ces divers problèmes, Belgrade peut choisir la voie de l'abandon « pragmatique », pour complaire à la prétendue « communauté internationale » ou, au contraire, s'obstiner à poursuivre les chimères grand-serbes, ce qui amènerait sans doute la Serbie, déjà réduite à la portion congrue, au niveau de la « plus petite Serbie ».
Il existe évidemment l'option civilisationnelle, certes plus qu'hypothétique, de l'alliance Orient-Occident contre l'islam politique et combattant et le global-consumérisme, celle que nous aurions souhaité, nous, occidentalistes identitaires, voir mise en œuvre dès 1991 et dont, aujourd'hui, il conviendrait sans doute mieux de parler au conditionnel passé. Mais soit, théorisons.
3.3.1. La Voïvodine
En 1974, la Yougoslavie titiste établit deux régions autonomes en Serbie, le Kosovo, au Sud, et la Voïvodine, au Nord, accordant ainsi à ces régions des prérogatives presque égales à celle d'une république. Mais si au Kosovo les Serbes sont minoritaires (environ 10 % de la population pour 71 % d'Albanais, au début des années 1990 (41), le reste de la population se répartissant entre Tziganes, Turcs, etc., en Voïvodine, les Serbes sont bel et bien majoritaires et représentent 65 % de la population de la région autonome, les 35 % restants se répartissant entre les Hongrois (14,2 %), Slovaques, Croates, Roumains, Ruthènes, etc.
Ce patchwork de peuples européens explique l'inexistence, en Voïvodine, d'un « contre-pouvoir ethnique » opposé à Belgrade. La situation doit toutefois être nuancée si l'on se penche sur la situation de la Voïvodine par sous-régions et districts. De fait, la Voïvodine se divise en trois sous-régions : la Bachka, le Banat et la Sirmie. Nous y reviendrons.
La problématique du Kosovo a toujours occulté, bien qu'elle soit, il est vrai, fondamentalement très différente, la question de la Voïvodine. De fait, si l'on a beaucoup parlé de la suppression de l'autonomie du Kosovo par Milosevic en 1989, on mentionne rarement, ou alors de manière très superficielle, la suppression concomitante de l'autonomie de la Voïvodine. L'histoire du Kosovo et celle de la Voïvodine sont pourtant intimement liées.
Après l'échec des Turcs devant Vienne en 1683, les armées autrichiennes s'avancent en territoire ottoman. En 1688, elles prennent Belgrade puis progressent jusqu'au Kosovo où elles incitent les Serbes à la révolte. Mais la réaction turque oblige les Autrichiens au repli. Dans leur retraite, les armées autrichiennes emmènent dans leurs fourgons 37 000 familles serbes, qui s'installent dans l'actuelle Voïvodine. Une autre vague suivra en 1694. Ce sont près de 200 000 Serbes qui prennent ainsi le chemin du Nord. Au Kosovo, ils seront ultérieurement remplacés par des Albanais islamisés. À la suite des guerres austro-turques qui suivront l'établissement (1694-1739) des Serbes dans l'actuelle Voïvodine, la frontière entre l'Empire d'Autriche et la Serbie ne variera plus. Telles sont les origines du peuplement albanais au Kosovo et du peuplement serbe en Voïvodine.
Celle-ci sera créée à la demande des Serbes, dans la foulée de la révolution hongroise de 1848, le territoire de la Voïvodine (42) faisant historiquement partie de la Grande Hongrie royale. Dans un premier temps reconnue par Vienne, la Voïvodine sera finalement supprimée, à la suite de l'instauration du système de centralisation et de germanisation de l'empire autrichien, connu sous le nom de « Système Bach » (1850). En 1860, la Sirmie est rattachée à la Croatie (qui subira l'influence de la Hongrie jusqu'à la fin de la Première guerre mondiale), alors que la Bachka et le Banat sont intégrés à la Hongrie. Au lendemain de la suppression des Confins militaires (1872-1878), jadis créés pour faire face aux Turcs, les Serbes de l'Empire n'ont désormais plus aucun statut. Beaucoup émigrent, notamment aux États-Unis.
À l'issue de la Première guerre mondiale et au lendemain de la désintégration de l'Autriche-Hongrie et du dépeçage de la Hongrie, l'actuel territoire de la Voïvodine est rattaché au royaume yougoslave qui ne lui reconnaît aucun statut particulier. Ce sont cette fois les peuples de Voïvodine, et principalement les Hongrois, qui se voient ainsi minorisés. Durant la Seconde guerre mondiale et à la suite de l'opération « Marita » (43), la Yougoslavie se voit à son tour dépecée. La Voïvodine est divisée en trois : le Banat reste (théoriquement) serbe, la Bachka est rattachée à la Hongrie et la Sirmie à la Croatie. Ce fut l'occasion de plusieurs mouvements forcés de population. Les Hongrois expulsèrent de la Bachka les Serbes, les Juifs et les Tziganes arrivés dans la région après 1918. Mais entre octobre et novembre 1945, les titistes massacreront quelque 40 000 Hongrois. Ils expulseront également la totalité des 500 000 Allemands du Banat (44). En 1946, Tito établit toutefois un statut spécial pour la Voïvodine qui se verra confirmer en 1974.
On le voit, la Voïvodine est située au carrefour de nombreux peuples de la région, dont beaucoup furent implantés dans cette région sous l'Empire, et de deux civilisations. A priori, la multitude de minorités présentes sur son territoire ne constitue aucune menace pour la majorité serbe (65 %). Toutefois, la minorité hongroise, si elle ne représente que 14,28 % de la population de la région (contre 2,7 % pour les Slovaques qui représentent la plus importante minorité après les Hongrois), est également concentrée dans la sous-région de la Bachka et dans la moitié Nord du Banat, à quelques kilomètres de la frontière hongroise. En cas de nouvelle crispation nationaliste serbe, cette région pourrait donc, elle, constituer une zone de tension importante, entre Belgrade et Budapest (la Hongrie est membre de l'OTAN). Par contre, si la Sirmie et le Banat peuvent apparaître comme des « compléments » ou des « prolongations » des territoires croate et roumain, les populations croate et roumaine de la région apparaissent trop faibles pour justifier un quelconque conflit entre Belgrade, d'une part, Zagreb et Bucarest, de l'autre. La question hongroise, par contre, peut, en cas de durcissement nationaliste serbe, constituer, répétons-le, une importante pomme de discorde entre Budapest et Belgrade.
De plus, la récente proclamation d'indépendance du Kosovo a relancé, à Belgrade, le débat sur le statut autonome de la Voïvodine. Le Parlement serbe doit d'ailleurs se prononcer sur ce dernier. L'Église orthodoxe serbe est, quant à elle, intervenue brutalement dans le débat, au mépris de toute les règles de séparation des pouvoirs temporel et spirituel, il est vrai pratiquement inexistantes dans l'univers des églises nationales orthodoxes, pour exprimer son opposition au projet de nouveau statut d'autonomie de la Voïvodine qui, selon elle, mettrait l'intégrité territoriale serbe en danger (45).
En cas de conflit, la place des occidentalistes serait naturellement aux côtés du peuple hongrois de tradition chrétienne occidentale, tout comme ce fut le cas pour la Croatie, durant les années 1990. Un conflit de ce genre, toutefois, serait dommageable pour toutes les parties, car il ne participe en rien à la double lutte des identités contre le global-consumérisme et le califatisme islamique, et ne constitue, en définitive, qu'un combat d'arrière-garde de type essentiellement nationaliste. Pas plus que nous n'avons souhaité le conflit croato-serbe, nous ne souhaitons de conflit serbo-hongrois. Nous préférerions voir la Voïvodine comme un pont jeté entre les civilisations de l'Orient et de l'Occident, dont l'alliance peut seule – mais ne devrais-je pas dire « aurait pu » ? - contrer les entreprises du « Djihad » et du « McWorld ».
3.3.2. Le Sandjak de Novi Pazar
Le terme turc sandjak désigne, à l'origine, une division administrative de l'Empire ottoman. Il signifie « drapeau », « bannière » ou « étendard ». Quant à Novi Pazar, il s'agit tout simplement du nom de la ville la plus importante de cette région. Administré, dès 1878, par l'Empire austro-hongrois, le Sandjak de Novi Pazar fut restitué à l'Empire ottoman, en 1905.
Toutefois, le Sandjak ne constitue pas une entité administrative officielle en Serbie. L'ancien nom de Sandjak de Novi Pazar couvre un territoire situé à cheval sur la frontière de la Serbie et du Monténégro et s'étendant de l'actuelle frontière bosno-herzégovinienne au Kosovo.
Ce territoire est subdivisé en douze municipalités, six du côté serbe et six du côté monténégrin, qui ont la particularité d'être habitées par une importante population bosniaque musulmane. Environ 440 000 personnes vivent dans cette région (60 % du côté serbe et 40 % du côté monténégrin). Les Bosniaques musulmans représentent environ 52 % de la population du Sandjak, alors que les Serbes et les Monténégrins en représentent 45 %. Le reste de la population est constitué d'Albanais vivant près des frontières albanaise et kosovare.
Si le Sandjak - dont les habitants bosniaques sont généralement favorables à la cause des Musulmans de Bosnie ; certaines personnalités de Bosnie, tel que l'ancien président bosniaque Ejup Ganic, étant, en outre, issues du Sandjak - a su rester en dehors des conflits régionaux durant les années 1991-1999, et ce bien que son implication éventuelle ait parfois été envisagée, il n'en constitue pas moins un foyer de tension potentiel dans une région pour le moins sensible.
Certains nationalistes bosniaques, de même que quelques Croates néo-oustachistes, d'ailleurs politiquement marginaux, considèrent que le Sandjak de Novi Pazar fait partie de la Bosnie ou/et de la Grande Croatie. Cette approche ne correspond toutefois en rien à celle de Zagreb, ni à celle de l'écrasante majorité de la population croate. En outre, signalons que la République serbe de Bosnie (Republika Srpska) fait aujourd'hui barrage entre le Sandjak et le territoire musulman de Bosnie-Herzégovine.
3.3.3 La Bosnie-Herzégovine
Lorsque furent conclus les accords de Dayton (1995), les observateurs non officiels de la région, de concert, généralement, avec les personnes originaires de ladite région, s'accordèrent pour dire que la guerre de Bosnie n'était pas définitivement terminée, que ces accords, s'ils mettaient heureusement fin à quatre années de guerre intensive et voyaient la République de Croatie exercer désormais sa souveraineté sur la totalité de son territoire, ne résolvaient aucun des problèmes de fond. Mais ne devrait-on pas évoquer le problème de fond, à savoir la Bosnie-Herzégovine elle-même ?
La Bosnie-Herzégovine apparaît comme une Yougoslavie en miniature autour de laquelle les adeptes internationaux, déracinés et aseptisés du « vivre-ensemble » ont peut-être cru pouvoir reconstituer une nouvelle Yougoslavie incluant la Croatie et la Serbie. Sans doute se sont-ils dit qu'il suffisait d'obliger les Croates, les Serbes et les Bosniaques de l'État de Bosnie-Herzégovine à « vivre ensemble » pour que, par la suite, cela crée une dynamique « néo-yougoslave » apte à plaire aux différents peuples de la région. C'était là bien mal connaître ces derniers. Et nous avons eu beau le dire et le clamer à tous ceux qui, de toute évidence, ne voulaient point l'entendre, ce fut, comme on pouvait s'y attendre, peine perdue. Le Nouvel Ordre mondial avait décidé que les prétendus « frères ennemis yougoslaves » devaient s'entendre, et il ne pouvait donc en être autrement.
Près de quinze années passèrent, donc, durant lesquelles les votes ethniques des Croates, des Serbes et des Bosniaques ne cessèrent de démentir les illusions multiethniques internationales. Mais rien n'y fit, là non plus : ces « sauvages », ces « gens d'un autre âge », mauvais élèves de la démocratie globale-consumériste, n'avaient qu'à s'adapter et à accepter l'ordre voulu par le Village global. L'édifice bosno-herzégovinien continua donc à se fissurer lentement. Jusqu'à ce jour.
Aujourd'hui, voilà ce que l'on commence à lire chez certains commentateurs capables d'une certaine lucidité :
« En octobre 2008, l'ancien Haut représentant pour la Bosnie, Paddy Ashdown et Richard Holbrook, l'actuel envoyé spécial des États-Unis pour le Pakistan et l'Afghanistan, avaient mis en garde contre le fait que la Bosnie était une "poudrière" et se trouvait "en réel danger d'effondrement" ». (46)
2008. En 1995, toute personne qui connaissait un tant soit peu la Bosnie-Herzégovine, sans même parler des personnes originaires de la région, vous aurait dit, sans attendre 2008 et sans toucher les salaires de ces messieurs les « Hauts responsables », que Dayton n'était rien moins qu'une paix bancale.
« En février 2009, le directeur du renseignement américain, Dennis Blair, a dit au Congrès américain que la survie de la Bosnie en tant qu'État multiethnique était "sérieusement mise en doute". Les accords de Dayton qui ont mis fin à la guerre en Bosnie en 1995, a poursuivi Blair, avaient "créé un système politique centralisé qui a maintenu au lieu d'éradiquer les préjugés ethniques et les insécurités". » (47)
Pour peu que l'on enlève les termes par trop moralisateurs de « préjugés ethniques », nous avons là, après près de quinze années d'attente, un jugement enfin lucide sur la situation de la Bosnie-Herzégovine.
« Le mois suivant, l'International Crisis Group, qui compte parmi ses membres d'anciens présidents, des ministres et des hommes d'affaires, mettait en garde que les accords de Dayton "font sans doute face à la plus grande menace depuis la fin de la guerre en 1995". » (48)
Face à cette situation, décidera-t-on, une fois de plus, de déverser des millions d'euros sur une région largement instable et très largement minée par la grande criminalité, dans le seul but qu'elle ne vienne pas, une fois encore, bouleverser l'apparence d'ordre qui sied si bien à nos gouvernements, avec éventuellement à la clef, un concert « Give peace a chance » donné à Sarajevo, ou se décidera-t-on enfin à entrer dans le vif du sujet, c'est-à-dire à envisager de prendre en charge l'organisation de la partition de la Bosnie-Herzégovine, comme nous l'avions déjà préconisé, hélas sans succès et avec les résultats que l'on sait, pour la Yougoslavie ?
La « peau de léopard » (49) a disparu et elle ne ressuscitera pas. Que l'on commence, au niveau international, à accepter ce fait. Qu'on en vienne ensuite à tirer les conclusions du vote ethnique qui, depuis près de quinze ans, est la marque de tous les scrutins électoraux organisés en Bosnie-Herzégovine. Et que l'on finisse par tirer la seule conclusion qui s'impose : organiser, sous contrôle international et dans le respect des proportions démographiques d'avant-guerre, la division de la Bosnie-Herzégovine en trois entités.
- Il convient d'abord d'en finir avec le mythe de la « Fédération croato-musulmane » et d'accepter l'existence de deux entités distinctes, l'une croate (catholique) et l'autre bosniaque (musulmane). Chacune de ces deux entités devant pouvoir jouir du droit à l'autodétermination et à la sécession.
- Il convient ensuite de reconnaître le même droit à l'autodétermination et à la sécession à la République serbe (Republika Srpska) de Bosnie.
- Il convient enfin de ne reconnaître le droit à la sécession et à l'autodétermination des trois républiques issues de la Bosnie-Herzégovine - État bosniaque (musulman), Herceg Bosna (croate) et Republika Srpska - qu'après la fixation définitive, sous contrôle international, des frontières des trois entités, étant entendu que le principe « 51 % / 49 % » qui a prévalu, en 1995, ne correspond guère aux proportions démographiques d'avant-guerre et ne tient aucun compte de la distinction entre Croates et Bosniaques musulmans.
Au principe « 51 % / 49 % » devrait être substitué le principe « 45 % / 35 % / 20 % », soit 45 % du territoire pour les Bosniaques, 35 % pour les Serbes et 20 % pour les Croates, ce qui correspond globalement au poids démographique de chaque peuple avant la guerre.
Pour ce qui est du territoire croate, la situation est relativement simple. Il s'étend essentiellement sur l'Herzégovine, qui était déjà assez homogène ethniquement avant guerre, de même que sur les deux enclaves croates situées au nord du couloir de Brcko. Tous ces territoires peuvent être aisément rattachés à la République de Croatie.
L'arrêt, sur ordre de la « communauté internationale », de l'offensive croato-bosniaque sur Banja Luka, en 1995, en Bosnie occidentale, a évidemment rendu la répartition du territoire entre les Serbes et les Bosniaques nettement plus difficile aujourd'hui. Toutefois, la configuration actuelle, incluant un « couloir de Brcko » qui n'est pas sans rappeler celui de Dantzig, ne peut subsister. En l'occurrence, si la Bosnie orientale serbe devrait pouvoir être aisément rattachée à la Serbie, sans doute ne sera-ce pas aussi aisé de trouver une solution pour la Bosnie occidentale, actuellement sous contrôle serbe. En refusant la création, en 1995, éventuellement sous contrôle international, de trois entités sinon ethniquement homogènes, du moins géopolitiquement viables, le rattachement de deux de ces entités aux républiques voisines serbe et croate, de même que la création d'un État bosniaque, territorialement réduit par rapport à l'actuelle Bosnie-Herzégovine, certes, mais indépendant et viable lui aussi, la « communauté internationale » n'a fait que reporter le problème sans rien résoudre sur le fond.
Si nous acceptons l'idée d'une adhésion de la Bosnie orientale serbe à la Serbie, de même que celle de la création d'un État bosniaque musulman représentant environ 45 % de l'actuel territoire de Bosnie-Herzégovine, notre principal souhait, en tant qu'occidentalistes, est de voir les territoires majoritairement croates de Bosnie-Herzégovine, représentant environ 20 % du territoire de l'actuel État bosniaque, rattachés à la République de Croatie.
3.3.4. Le Kosovo septentrional
Nous avons d'ores et déjà établi une petite chronologie des événements survenus au Kosovo dans les années 1989-1999 et nous en avons aussi rappelé brièvement les origines historiques, nous n'y reviendrons donc pas.
Dans le cas du Kosovo, comme dans le cas d'autres dossiers (Croatie, Bosnie-Herzégovine…), pour avoir tout voulu, Belgrade n'a finalement rien obtenu. Avoir voulu maintenir la totalité du Kosovo en Serbie fut une erreur, comme ce fut une erreur d'entrer en conflit avec Zagreb, en 1991, au nom d'une Grande Serbie mythique.
Dans le cas du Kosovo, il eût été plus avantageux pour la Serbie de demander, d'entrée de jeu, le rattachement d'une partie du territoire kosovar à la Serbie, en échange d'une reconnaissance de l'indépendance du Kosovo, gardant évidemment Pristina pour capitale. Le poids de l'histoire et des symboles, on le sait, a toutefois empêché Belgrade d'opter pour cette option minimaliste, ce qui n'a en rien servi les intérêts de la communauté serbe du Kosovo qui, actuellement, se réduit comme une peau de chagrin :
« Début 2004, 120 000 Serbes résident encore dans quatorze enclaves protégées par les soldats de la KFOR. En mars 2004, des combats opposent Albanais et Serbes vivant dans les enclaves. En 2009, il ne reste plus que sept enclaves comptant moins de 100 000 habitants serbes. » (50)
Aujourd'hui, plus encore qu'hier, la solution réside dans une partition du Kosovo incluant l'idée d'un rattachement à la Serbie du Kosovo septentrional en échange d'une reconnaissance, par Belgrade, de l'indépendance du Kosovo. Ce problème devrait être résolu dans le cadre d'une solution régionale incluant notamment la Bosnie-Herzégovine, tel que nous l'avons déjà dit, prenant enfin en compte l'aspiration des différents peuples de la région et définitivement débarrassée du dogme du « vivre-ensemble » si cher aux instances internationales et aux représentants du Village global.
« La proclamation de l'indépendance du Kosovo a par ailleurs engendré d'imposantes manifestations en Republika Srpska (l'entité serbe de la Bosnie-Herzégovine), à Pale et à Banja Luka. Certains Bosno-Serbes réclament eux aussi leur rattachement à la « mère patrie » serbe. » (51)
Gageons que ce sentiment « rattachiste » est largement partagé par les Serbes de Bosnie, tout comme par les Serbes du Kosovo septentrional, et n'est en rien le fait d'une minorité de la population serbe locale.
Le territoire à rattacher à la Serbie n'est autre que la région de Kosovska Mitrovica :
« Le Nord du Kosovo - soit une zone de 100 km² regroupant la ville de Mitrovica et une douzaine de villages serbes -, relativement homogène ethniquement, vit depuis adossé à la frontière serbe. Le ravitaillement, les salaires des fonctionnaires et des armes arrivent de Belgrade. Les Serbes du Kosovo du Nord aspirent à être rattachés à la Serbie. » (52)
Conclusion
Vingt années de panserbisme (1989-2009), cela suffit. Tous les peuples de la région, en commençant par le peuple serbe lui-même, ont eu à souffrir de cette idéologie initiée par Slobodan Milosevic et ses amis nationalistes radicaux. Poursuivre dans cette voie serait, pour le peuple serbe, rien moins que suicidaire.
Aussi convient-il d'envisager un règlement international des conflits de la région incluant l'acceptation de modifications de frontières internationalement reconnues et d'éventuels échanges de populations organisés sur une base volontaire. Le règlement devrait comprendre :
- Un partage du territoire de la Bosnie-Herzégovine en trois entités : bosniaque (45 %), serbe (35 %) et croate (20 %), les parties serbe et croate étant libres, une fois établies dans leurs frontières, de se rattacher aux républiques croate et serbe limitrophes. La partie bosniaque, sous le nom de « Bosnie », prendrait la succession de l'actuel État de Bosnie-Herzégovine.
- Un partage du territoire du Kosovo, celui-ci perdant une partie de son territoire au profit de la République de Serbie, en échange d'une reconnaissance par celle-ci de l'indépendance du Kosovo.
- Une consolidation du droit des minorités de la Voïvodine, au premier rang desquels il nous faut citer la communauté hongroise. Il convient de suivre le débat actuellement en cours, en Serbie, à propos de l'autonomie de la Voïvodine et d'empêcher les nationalistes et l'Église orthodoxe serbe de s'y opposer.
Les instances internationales sauront-elles, cette fois mieux, gérer la situation et prendre en charge, rationnellement et sans dogmatisme idéologique, la réorganisation de la région ? Pourra-t-on ensuite parvenir à un assainissement de la situation régionale, en parvenant notamment à mener une coopération efficace dans lutte contre le radicalisme islamique et la grande criminalité ? Les peuples de la région sauront-ils se détourner du morcellement nationaliste sans sombrer dans la médiocrité globaliste ? L'Occident et l'Orient byzantin sauront-ils se retrouver au-dessus des ruines résultant de vingt années de conflit ? Tout cela semble bien hypothétique.
L'on peut penser, toutefois, que les peuples de la région accepteront d'autant mieux de « vivre-ensemble » qu'on leur aura, au préalable, reconnu le droit de « vivre chez eux ».
Éric Timmermans, Bruxelles
Criticus, le blog politique de Roman Bernard.
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Intégralité de la série d'articles à retrouver sous le libellé « Panserbisme » :
(34) Le rapprochement entre « It », le clown monstrueux d'un célèbre roman de Stephen King adapté au cinéma, et le clown Ronald, emblème de McDonald's, « ogre de la malbouffe », m'a paru soudain par trop tentant…
(35) Alexandre Ier de Yougoslavie (ou Alexandre II de Serbie) est issu de la dynastie serbe des Karageorgévitch. Il sera roi du « royaume des Serbes, Croates et Slovènes », de 1921 à 1929, et, à la suite d'une politique de centralisation favorable aux Serbes, devient « roi de Yougoslavie », de 1929 à 1934, année où il sera abattu à Marseille en compagnie du ministre français des Affaires étrangères Louis Barthou par un Macédonien travaillant pour le compte des oustachis d'Ante Pavelic.
(36) « Certes, l'État multinational, comme le conseillaient nombre de ses citoyens prévoyants, aurait dû se réorganiser, se consolider, se créer une nouvelle légitimité à l'époque des États-nations, en se transformant en ce qui semblait être sa vocation naturelle : une Confédération d'États autonomes. C'est le refus ou le retard des classes dirigeantes à réviser le système politique de l'empire qui a fini par conduire les forces autonomistes modérées elles-mêmes à rejoindre le camp des séparatistes. Ainsi se fissurait la façade d'une puissance, se révélaient illusoires la vitalité et l'essor de la monarchie des Habsbourg, le formidable potentiel culturel qui était le sien, alors que ses jours étaient déjà comptés. Les entrailles étaient déjà pourries et un seul coup de l'extérieur aurait suffi pour faire éclater le corps. » (…) « Mes recherches m'ont conduit à l'hypothèse que, abstraction faite des forces de cohésion qui avaient maintenu ensemble des peuples et des nations pendant des siècles, et que le hasard et les nécessités de l'Histoire avaient jadis amenés à s'unir contre d'incessantes pressions étrangères, les tendances centrifuges, autonomistes, séparatistes n'auraient pu aboutir à une désagrégation par l'intérieur, si le démembrement de la monarchie n'avait pas été décidé de l'extérieur, si les forces séparatistes (dont rien ne prouve qu'elles étaient unies ni qu'elles représentaient la majorité des populations) n'avaient pas été soutenues, encouragées par les décideurs de l'Entente. » (Requiem pour un empire défunt - Histoire de la destruction de l'Autriche-Hongrie, François Fejtö, Edima / Lieu commun, 1988-1992, pp. 16-17).
(37) La Serbie, huit ans après la chute de la dictature de Milosevic, Christophe Chiclet, Questions internationales n°37, mai-juin 2009, p. 90.
(38) Ibid., p. 92.
(39) Milosevic et Karadzic ont été livrés par Belgrade au TPIY dans le cadre de sa politique d'assouplissement de ses relations avec le monde extérieur et, tout particulièrement, avec l'Europe et l'Occident. La coopération avec le TPIY et la livraison du général Ante Gotovina, héros de la guerre d'indépendance pour les Croates, criminel de guerre pour le tribunal de La Haye, étaient également considérées comme des préalables à l'ouverture de toute négociation d'adhésion de la Croatie à l'Union européenne. Le 23 juillet 2001, le Tribunal de Zagreb inculpe Gotovina. Celui-ci échappera toutefois aux autorités croates et internationales durant quatre ans. Il sera finalement arrêté aux Canaries, le 7 décembre 2005, et transféré à La Haye. Quant à la Croatie, elle vit soudainement se profiler une adhésion prochaine à l'UE. Et l'on peut supposer qu'un jour Belgrade livrera l'ancien général des Serbes de Bosnie, Ratko Mladic, en échange d'une signature, d'un accord ou d'une aide quelconque, à moins qu'il ne termine assassiné, comme Zeljko Raznatovic, alias le « commandant Arkan », gangster, criminel de guerre serbe, et, accessoirement, personnage devenu gênant pour Slobodan Milosevic, qui a été abattu dans l'hôtel Intercontinental de Belgrade, le 15 janvier 2000. Business is business.
(40) Il semble que l'Union européenne envisage de s'étendre encore, durant les années 2011 et 2012, à la Croatie et à l'Islande. Ces nouvelles adhésions qui porteraient le nombre d'États-membres à 29, ne devraient plus être suivies par d'autres avant « un certain temps ». Ce qui devrait laisser les pays balkaniques (Serbie, Macédoine, Albanie, Monténégro), de même que la Turquie, à la porte de l'UE pour une période indéterminée. Personnellement, j'ai tendance à penser que l'extension de l'UE à des pays non-occidentaux (Grèce, Roumanie, Bulgarie et Chypre) fut une erreur, sans même parler d'une adhésion de la Turquie qui serait, elle, inadmissible.
(41) Atlas des peuples d'Europe centrale, André Sellier et Jean Sellier, La Découverte, 1991, p. 160.
(42) Dont le nom provient du terme « voïvode » qui désigne le plus haut grade militaire de l'armée serbe.
(43) L'opération « Marita » désigne l'opération d'invasion de la Yougoslavie et de la Grèce menée par les troupes allemandes durant le mois d'avril 1941, à la suite de la débâcle des troupes italiennes durant leur campagne en Grèce, entre octobre et mars 1941.
(44) Profitant de la défaite du Troisième Reich et prenant prétexte des exactions commises dans la région par la division SS Prinz Eugen, les titistes vont ainsi expulser les 500 000 Allemands du Banat et de Serbie dont étaient issus plus de 50 % des membres de la « Prinz Eugen ». La 7e division SS de volontaires de montagne Prinz Eugen, créée le 1er mars 1942, sera l'une des 38 divisions de la Waffen-SS. Ce sera la première division composée très majoritairement de non-ressortissants du Troisième Reich, puisqu'elle recrutera parmi les Volksdeutches (ou minorités allemandes) d'Europe centrale et des Balkans, soit en Serbie et dans le Banat serbe (53,6 %), en Roumanie (21,3 %), en Croatie (11,2 %), en Slovaquie (2,9 %) et en Hongrie (2,6 %). La division est composée d'Allemands du Reich (8,5 %) et d'Allemands des régions précitées (91,5 %). Cette division sera exclusivement destinée à la lutte contre les résistants dans les Balkans, tout particulièrement en Serbie. En 1943, elle se rendra notamment coupable d'un massacre dans le village serbe de Kosutica, dont les habitants seront tous exterminés, et est également responsable de l'assassinat de 2000 Croates, en Dalmatie, le 28 mars 1944.
(45) D'après Dnevnik, 10 février 2009, Jasna Andjelic.
(46) La Bosnie au bord de l'effondrement, Balkanikum, 15 octobre 2009.
(47) Ibid.
(48) Ibid.
(49) La « peau de léopard » est le nom que l'on avait donné à la configuration ethnique de la Bosnie-Herzégovine d'avant-guerre qui – Herzégovine exceptée - était couverte d'enclaves bosniaques, serbes ou croates que l'on représentait sur les cartes au moyen de couleurs différentes. Ceci donnait à certaines cartes de la Bosnie l'aspect d'un « pelage tacheté » évoquant, par exemple, un léopard.
(50) La Serbie, huit ans après la chute de la dictature de Milosevic, Christophe Chiclet, Questions internationales n°37, mai-juin 2009, p.93.
(51) Ibid., p. 94.
(52) Ibid., p. 93.



