Voici la quatrième partie de cet article consacré à l'identité occidentale.
4. Europe et Occident, une même réalité historique
C'est en vain que l'on cherchera dans la géographie ou dans l'histoire les traces d'une quelconque « Europe » (un terme forgé au XVIIe siècle) ou d'une improbable « civilisation européenne ». Parle-t-on de la « première Europe » des peuples indo-européens dont nous n'avons gardé que quelques rares traces archéologiques et linguistiques ? Parle-t-on de la « première Europe » celtique réunissant des peuples qui, eux-mêmes, ne se connaissaient aucune appellation commune (26) et dont la tradition orale est aujourd'hui perdue ? Parle-t-on de la « première Europe » romaine qui était, en réalité, un empire tricontinental à vocation universelle ? Parle-t-on de la mythique « Grande Europe de l'Atlantique à l'Oural » dont la prétendue frontière géographique orientale n'est constituée que de quelques maigres collines, limites un peu ridicules qui ont la prétention de partager la Russie en deux parties ? Osons le dire : l'Europe n'existe pas et n'a jamais existé. Du moins n'a-t-elle jamais existé en dehors du cadre de l'Occident.
Le terme d' « Occident » indique, lui, une signification géographique précise. Est « à l'Occident » ce qui est « à l'ouest ». Le mot « Occident » écrit avec un « o » majuscule intègre cette notion géographique mais inclut, de surcroît, une référence civilisationnelle : l'Occident désigne la civilisation qui s'est développée à l'ouest de ce que l'on nomme communément et bien improprement le « continent européen », encore qu'il serait plus exact de parler de « cap extrême-occidental » du continent eurasiatique.
L'Occident trouve son origine historique dans le partage progressif de l'Empire romain, structure tricontinentale (Europe, Asie, Afrique) à vocation universelle. Dès l'an 286, l'empereur Dioclétien partage l'Empire en une partie occidentale et une partie orientale. Du IIIe au Ve siècle, l'Empire d'Occident existera de façon intermittente. Il eut Milan pour capitale (jusqu'en 402), puis Ravenne. À l'exception d'une bande de territoire longeant le littoral nord-africain, les territoires occidentaux sont tous européens et englobent notamment la totalité de la Péninsule italique, dont Rome elle-même. La partie orientale de l'Empire, elle, s'organise autour de Constantinople. À l'exception de la Grèce et de la Péninsule balkanique, son extension est principalement asiatique (Proche-Orient) et africaine (Egypte, Libye).
Les deux parties de l'Empire vont, un siècle durant, se distancer progressivement, jusqu'à la rupture définitive de 395. Le christianisme s'étant imposé à Rome comme religion officielle, puis comme unique religion d'État (27), les deux empires d'Occident et d'Orient qui en sont issus sont également chrétiens, mais des sensibilités différentes n'en vont pas moins continuer à se développer de part et d'autre. De celles-ci vont naître, au fil des siècles, deux chrétientés distinctes, l'une, à l'Occident, catholique, latine et ayant Rome pour ville fondatrice ; l'Occident, dont les origines historiques remontent, en partie, à la Rome pré-chrétienne, comme nous l'avons dit, acquerra toutefois, avec le christianisme, ses qualités civilisationnelles essentielles. L'autre, à l'Orient, orthodoxe, grecque et ayant pour pierre de fondation Constantinople, que les Orientaux aiment à nommer la « deuxième Rome ».
Il n'y a pas à chercher ailleurs les premières origines de la distinction entre les civilisations de l'Occident (l'Europe véritable) et de l'Orient (l'Eurasie byzantine). Pas plus de « première Europe celtique » donc, comme nous l'avons déjà dit, que de « berceau grec de l'Europe ». De fait, cette dernière référence fait partie de l'arsenal des farces et attrapes paneuropéennes et eurasistes utilisées afin d'accréditer la thèse fumeuse de l'existence d'une « civilisation européenne commune ». Or cela n'est possible qu'à condition de sortir du contexte chrétien : on raye donc 1500 ans d'histoire chrétienne des livres d'histoire, et, pour peu que l'on retrouve les traces des traditions orales disparues (druidiques, nordiques, slaves…), on s'en retourne vers une « grande civilisation païenne indo-européenne »… totalement (ré)inventée. Or, rares sont les néo-païens sincères et sérieux aujourd'hui (et quand bien même voudraient-ils l'être, où trouver le fil des traditions perdues ?) et bien plus nombreux sont ceux qui, tout en proclamant le caractère chrétien de l'Europe, se réclament de la Grèce païenne comme « berceau européen », ce qui relève, bien évidemment de l'absurde : demandons donc à l'Église orthodoxe grecque ce qu'elle pense du paganisme et du polythéisme… ! Confrontés à la réalité, chose que les utopistes, on le sait, n'aiment guère, nos paneuropéens et nos eurasistes s'en vont donc retrouver les liens existant entre Platon et le message biblique, entre le siècle de Praxitèle et la Renaissance chrétienne. Seulement voilà, en faisant cela, ils amputent l'héritage hellénique d'une bonne partie de son essence, car la Grèce antique, on le sait, ne se limite guère à Praxitèle et à Platon… (28).
On le voit, les seuls paneuropéens ou eurasistes conséquents, ou tentant de l'être, ne peuvent être que néo-païens ou/et tournés vers l'Asie bouddhique et hindouiste, celle-ci s'inscrivant dans le cadre indo-européen (et qu'ils soient assurés, sans ironie aucune, de toute ma sympathie, n'étant moi-même ni chrétien ni abrahamique), mais qui est capable, de nos jours, de comprendre et d'appréhender une telle démarche ? Quant au paneuropéanisme et à l'eurasisme chrétiens, faute de « civilisation chrétienne européenne commune », c'est simple, ils n'ont pas la moindre raison d'être.
Lors du partage de l'Empire romain, en 395, l'Empire d'Orient parut, du fait de sa puissance et de sa brillance, comme un plus présentable successeur de Rome que ne le fut l'Empire d'Occident. Nous ne le nions pas. Mais le choix des occidentalistes en faveur de l'Empire d'Occident ne résulte pas d'un souci de confort et de facilité intellectuels, mais bien d'un souci d'authenticité dans leur démarche identitaire. Il ne s'agit pas, bien évidemment, de faire le choix de la cohérence et du chatoiement byzantins par simple attrait pour le cohérent et la chatoyant, mais de choisir, du point de vue de l'enracinement identitaire, ce qui est nôtre, c'est-à-dire la civilisation occidentale, organisée autour de Rome et non autour de Constantinople.
Un autre argument des détracteurs des thèses occidentalistes est que l'Empire d'Occident fut détruit dès 476, alors que l'Empire d'Orient parvint à se maintenir jusqu'en 1453. C'est là un argument à double tranchant, et il est aisément possible de le retourner contre celui qui en use. Si l'Empire d'Occident a bien été détruit en 476, l'Occident sut, lui, se maintenir jusqu'à nos jours sous de multiples formes (Empire carolingien, Empire de Charles-Quint, Empire austro-hongrois, empires coloniaux…) et parvint à conquérir la planète, alors que depuis la prise de Constantinople par les Turcs musulmans en 1453, Byzance n'est plus qu'un souvenir historique occulté par Istanbul, la Russie ne devant, quant à elle, son immensité territoriale qu'à une expansion territoriale à des territoires largement dépeuplés (29) et sans accès aux mers chaudes.
Constantinople tentera bien, sous le règne de Justinien Ier (527-565), de reprendre le contrôle de la Péninsule italique, mais cette initiative restera finalement sans lendemain durable : Rome, en définitive, restera hors de portée du puissant Empire d'Orient. En outre, au VIIe siècle, ce dernier connaîtra également des troubles intérieurs et se révèlera bien peu capable de faire face à la pression des Arabes musulmans qui vont aller jusqu'à assiéger Constantinople, par deux fois (674-678 et 718). En outre, l'Empire d'Orient perdra de nombreux territoires au profit de l'islam conquérant. Tenter d'opposer à un Occident miteux et éclaté, un Empire d'Orient puissant et cohérent, apparaît donc quelque peu simpliste.
Les ruines de l'Empire d'Occident, peuplées de Latins, de Celtes, de Germains, pour l'essentiel, constitueront le creuset duquel naîtra, autour de la Rome chrétienne, la civilisation occidentale. En outre, deux dates symbolisent tout particulièrement la finalisation de la rupture de l'Occident latin d'avec l'Orient byzantin : 1054 et 1204. L'année 1054 est celle du Schisme orthodoxe (ou Schisme d'Orient), qui marque la séparation définitive du catholicisme et de l'orthodoxie. Le 13 avril 1204 est la date du sac de Constantinople par les troupes de la IVe croisade. Le divorce Occident-Orient était dès lors consommé.
Le monde orthodoxe, byzantin, fidèle à la tradition césaropapiste qui fusionne les pouvoirs temporel et spirituel, ne connaîtra pas, contrairement à l'Occident, le débat fondamental qui aboutira, dans notre civilisation, à envisager la séparation de l'Église et de l'État. Aujourd'hui encore, l'on a tendance à considérer, dans l'univers orthodoxe, qu'il n'est de « vrai Serbe », de « vrai Roumain » ou de « vrai Grec » que soumis à son église orthodoxe nationale, le Serbe catholique ou le Grec athée étant perçu comme une incongruité, voire comme un objet de scandale (30). On peut dès lors mieux mesurer le gouffre qui sépare l'approche byzantine de la fusion totale du spirituel et du temporel, de l'approche occidentale qui permit l'avènement de la notion de libre pensée individuelle.
Au césaropapisme orthodoxe (31), la Ville éternelle oppose l'universalité romaine. Celle-ci vise à l'unification de la Chrétienté occidentale autour de Rome et va donc favoriser l'éclosion d'initiatives politiques allant en ce sens. De l'Empire carolingien à celui des Habsbourg, les tentatives d'unification de la Chrétienté d'Occident entreprises au fil des siècles resteront hélas sans lendemain durable. C'est de ce projet et d'aucun autre que naîtra la bien mal nommée « idée européenne ». De fait, avant la Renaissance, il n'a jamais été question que de la Chrétienté occidentale, en aucun cas d'une quelconque « identité européenne » et moins encore de l'unification d'une Europe s'étendant plus qu'hypothétiquementde l'Atlantique à l'Oural et englobant un Orient orthodoxe perçu par Rome comme schismatique. Pour être historiquement logique et géopolitiquement viable, l'« idée européenne » aurait donc dû, a priori, affirmer son enracinement occidental, plutôt que d'aller se perdre dans les steppes d'un paneuropéanisme illusoire, avant de chuter finalement dans un globalisme eurocratique ouvert à tous les vents, notamment turcs.
On peut toutefois tenter de rétorquer à cela — et les européistes ne s'en priveront pas — qu'à ce compte-là on peut également souligner la division de l'Occident européen en une « civilisation protestante » distincte d'une « civilisation catholique ». Cela est évidemment parfaitement absurde. Certes, l'apparition de la Réforme protestante — d'ailleurs en grande partie justifiée ; mon intention n'est pas de jeter la pierre au protestantisme — et les « guerres de religions » qui en découlèrent au XVIe siècle, vont introduire une ligne de fracture pratiquement mortelle au cœur de la Chrétienté occidentale (32). Mais cette division apparaît au sein même d'un Occident formé depuis plus d'un millénaire, alors que la fracture Orient-Occident est née avant même l'avènement du christianisme, comme nous l'avons vu. Le catholicisme et le protestantisme sont donc deux facettes d'une même civilisation occidentale et, en aucun cas, deux civilisations distinctes. Cette scission religieuse n'en va pas moins sérieusement hypothéquer le projet d'unification de l'Occident autour de Rome.
Et comme si cela ne suffisait pas, dès la fin du XVIIIe siècle, en France, va se développer une nouvelle idée centrifuge (par rapport à l'idée d'unité occidentale), celle de la nation au sens populaire et statonationaliste du terme. Sous la plume des philosophes, la nation, héritage de la Révolution française, révèle l'existence politique du peuple français. Comme dans le cas du protestantisme, il n'est pas dans mon intention de faire le procès de la Révolution et du nationalisme ni de « jeter le bébé avec l'eau du bain », mais il faut bien constater que l'avènement de l'idée de « nation », qui aboutira, au XIXe siècle, à l'explosion des « nationalismes », est un nouveau coup porté à l'unité, de plus en plus improbable, de l'Occident européen. En outre, si elle s'avère « centrifuge » à l'égard de son environnement civilisationnel occidental, l'idée de nation est, par contre, clairement centraliste lorsqu'il s'agit d' « unifier le peuple » à l'intérieur de frontières « nationales » désormais largement sacralisées : de gré ou de force, notamment par l'unification linguistique, la nation et l'État ne doivent faire qu'un autour de l'Hymne national et du Drapeau national. Un État, un Peuple, une Langue. Ce qui restait de l'unité civilisationnelle du vieil Occident chrétien médiéval vole en éclats.
Toutefois, paradoxalement, si le XIXe siècle fut marqué par le morcellement nationaliste généralisé de l'Occident européen, il fut également le siècle de l'apogée de la civilisation occidentale, du fait, notamment, de l'expansion coloniale des diverses nations occidentales dites « européennes ». De fait, toutes les grandes puissances coloniales appartiennent à l'Occident européen et la première d'entre elles est, sans conteste, après le 18 juin 1815 (bataille de Waterloo), l'Angleterre, cœur du puissant Empire britannique et, désormais, première puissance mondiale, notamment du point de vue économique. Le XIXe siècle anglais sera, en outre, le précurseur du XXe siècle américain. L'idée que l'on se fait de l'Occident se transforme pour devenir, sous la direction anglo-saxonne, toujours plus mercantile et surtout plus planétaire, plus « globale ». Cette idée s'oppose à celle, traditionnelle, plus « médiévale », d'un Occident enraciné dans l'ouest de l'Europe.
L'Occident européen sort finalement ruiné des deux conflits mondiaux, que d'aucuns nomment également, non sans raisons, les deux « guerres civiles européennes ». Les nations d'Europe occidentale perdent bientôt leurs colonies et leur influence planétaire au profit des deux nouvelles superpuissances, les États-Unis et l'Union soviétique, sous la domination de laquelle passe une partie de l'Europe de tradition occidentale (Pays baltes et Europe centrale, auxquels il convient d'ajouter la Slovénie et la Croatie intégrées dans la Yougoslavie titiste), l'autre partie tentant, sous un quasi-protectorat américain, d'ébaucher, selon une approche européiste et globaliste, un projet d'unification économique et politique qualifié d' « européen ». Les faiblesses, les limites et les contradictions de ce dernier s'étaleront au grand jour lors de l'effondrement du bloc communiste dans les années 1989-1991, situation que la Communauté européenne, totalement divisée, se révèlera bien incapable de gérer.
En outre, l'on retrouva sous la « cloche à fromage » communiste, des réalités identitaires restées pratiquement intactes. Parmi celles-ci figurait la fracture civilisationnelle Orient-Occident dont, malgré l'éclatement de la guerre croato-serbe de 1991, l'Union européenne, devenue aujourd'hui obèse à force d'engloutir de nouveaux membres, refusera obstinément de tenir compte jusqu'à ce jour, doctrine dévote du « vivre-ensemble » oblige.
Éric Timmermans
(26) Pas plus que les Indiens d'Amérique, les Celtes ne se connaissaient d'appellation générique commune. Ils étaient des Nerviens, Eduens, Arvernes, Bituriges ou Eburons, mais en aucun cas des « Celtes » ou des « Gaulois ». De fait, le nom de « Celtes » leur vient d'une appellation qui leur fut donnée par les Grecs, Keltoï. Quant au terme de Gaulois il signifie la même chose et dérive du latin Galliae, terme générique qui fut donné aux peuples celtiques par les Romains, et plus particulièrement aux Celtes de « Gaule chevelue » (avant sa conquête par Rome), de Gaule narbonnaise (sud de la France actuelle) et de Gaule cisalpine (nord de l'Italie actuelle).
(27) 312 : Les chrétiens ne représenteraient que 4 à 5 % de la population totale de l'Empire. 313 : Édit de Milan : Proclamation de la liberté de culte et restitution aux chrétiens des biens qui leur avaient été confisqués sous Dioclétien. 380 : Édit de Thessalonique : le christianisme devient religion d'État ; promulgation de loi « anti-hérétiques ». 391 (24 février) : Une loi de Théodose interdit l'accès aux temples païens, l'adoration des dieux, de même que la célébration des sacrifices, sous peine de mort.
(28) « Or, si l'on examine en quoi consistait au juste cette Renaissance de la pensée et de l'expression antiques, il apparaît d'abord qu'il ne s'agissait que d'une certaine Antiquité, celle de Périclès pour la Grèce, et pour Rome celle qui s'inspire du siècle de Périclès. Bref, la pensée, l'expression classiques et elles seules : les Romains de César et d'Auguste, non les Étrusques ; le Parthénon, mais non la Crète ou Mycènes ; l'architecture désormais, c'était Vitruve, la sculpture Praxitèle. Nous schématisons, certes, mais pas plus que ceux qui emploient le mot de Renaissance. Or, tout le monde l'emploie. » (Pour en finir avec le Moyen-Âge, Régine Pernoud, Éditions du Seuil, 1977, p. 16). Voir également Les sagesses antiques de Michel Onlay, Grasset & Fasquelle, 2006.
(29) En Sibérie, « dans le sillage du marché des fourrures, les Russes apportèrent leurs maladies, notamment la variole. Les similitudes avec l'expérience des Indiens sont frappantes. En 1778 [ndr : ou 1768 ?], le virus s'abattit sur la côte Pacifique de Sibérie, apparemment pour la première fois. « Nul ne sait combien d'entre eux ont survécu », confessait le gouverneur d'Irkoutsk, la base russe sur le lac Baïkal, car les officiels n'ont manifestement pas osé se rendre dans la zone contaminée. Dix ans plus tard, en 1779, l'expédition du capitaine James Cook, qui faisait le tour du monde, atteignit la longue péninsule du Kamchatka, sur la côte Pacifique. Les Britanniques découvrirent un littoral transformé en cimetière. Partout nous croisions les ruines de grands villages dont ne subsistaient plus que les fondations, déplorait David Samwell, médecin du bord. Les Russes nous informèrent que c'était la variole qui les avait détruits. » (1491, Charles C. Mann, Albin Michel, 2005, p. 127-128)
(30) L'on s'en souvient, au début des années 1990, le gouvernement d'Athènes fit passer une loi statuant que la religion devait être mentionnée sur la carte d'identité des citoyens grecs. Cela pouvait évidemment s'avérer être une source de discrimination mais correspondait à une exigence de l'Église orthodoxe grecque qui usa et abusa notamment de l'argument de la « lutte antisecte » pour justifier la mention de la religion sur les papiers d'identité des citoyens grecs. Cette mention fut toutefois supprimée en 2000, au grand dam de l'Église orthodoxe grecque.
(31) Aujourd'hui encore, une sourde rivalité oppose la deuxième (Constantinople) et la troisième (Moscou) Rome pour la primauté au sein du monde orthodoxe, Constantinople évoquant en quelque sorte son droit d'aînesse et Moscou faisant valoir son poids politique, économique et démographique, la Russie étant, et de loin, le premier des pays orthodoxes.Ainsi peut-on voir, en Ukraine, trois églises orthodoxes tenter de s'assurer le contrôle religieux de ce pays, à savoir le patriarcat de Kiiv (Kiev, en russe), celui de Moscou et celui de Constantinople, toutes trois étant les adversaires acharnées des gréco-catholiques (catholiques de rite byzantin) jugés « papistes ».
(32) De fait, ce n'est pas sa rivalité avec François Ier, ni les guerres incessantes qui opposèrent l'Empire à la France qui eurent raison de la ténacité de Charles-Quint, mais bien les conflits religieux opposant les catholiques aux protestants. Accablé par la maladie et la vieillesse, mais surtout aigri par certains revers politiques et éprouvé par son échec face aux protestants à Augsbourg, Charles-Quint se résigne à abdiquer, le 25 octobre 1555, à Bruxelles, dans la grande salle du palais des ducs de Brabant. Ni l'Empire d'Occident, ni l'Empire carolingien ne renaîtront de leurs cendres. Ledit palais fut détruit par un incendie au XIIIe siècle, mais ses ruines, auxquelles on accède par le « musée de la dynastie », sont encore visibles aujourd'hui dans le sous-sol de la place Royale.
Voici la troisième partie de cet article consacré à l'identité occidentale.
3. Les références identitaires
Les références identitaires résultant de sentiments, comme nous l'avons dit, forcément subjectifs, comme tout ce qui relève du sentiment humain, peuvent être multiples ou uniques, complémentaires ou antagonistes, sources de repli ou d'ouverture, et cela même chez des individus d'une population a priori supposée et réputée « homogène ». Cela est particulièrement vrai dans des sociétés comme les nôtres dans lesquelles, au nom de la globalisation, les enracinements identitaires, faisant l'objet d'une chasse permanente de la part du Système, sont souvent choisis « à la carte » par des individus désormais dépourvus de référence identitaire officielle, administrative, socialement établie et reconnue.
Le fait, par exemple, de se poser la question « Qu'est-ce qu'être français aujourd'hui ?» et de lancer un débat sur l'identité nationale est la preuve d'un affaiblissement identitaire susceptible d'amener les individus à se repositionner du point de vue identitaire et à se déclarer occidental ou picard, européen ou « citoyen du monde ». L'interrogation sur son identité propre signifie que celle-ci n'est déjà plus une référence évidente, qui va de soi. À tort ou à raison, le doute s'est insinué dans les esprits.
Pour en arriver à la géopolitique, commençons par rappeler que du point de vue occidentaliste et civilisationnel, le niveau statonationaliste est « dépassable », ou, plus précisément, aurait dû être depuis longtemps dépassé à l'échelle européenne ou/et occidentale afin de permettre à nos peuples de résister à l'émergence de nouveaux ensembles stratégiques et de nouvelles grandes puissances, ce que le maintien du statu quo statonationaliste et souverainiste, et moins encore le morcellement régional et tribal, sans même parler de la pure dilution ultra-individualiste et globaliste, ne peuvent évidemment assurer. Le choix géopolitique des occidentalistes est — fut ? — , nous le répétons, celui de l'« empire civilisationnel ». Nous examinerons toutefois les autres niveaux et références identitaires.
3.1. Le niveau familial
« Être né quelque part c'est toujours un hasard »… Qui ne connaît ces paroles de la chanson égalitariste et altermondialiste de Maxime Le Forestier, Né quelque part ? Le couplet cité et le titre disent tout. Être né quelque part, c'est un hasard et donc, en définitive, cela n'a qu'une importance très relative. Que vous soyez né à Manille, à Paris ou à Alger, seul importe, finalement, le fait d'être un individu humain, c'est-à-dire, un être individué, « égal en droits » à tous les citoyens d'une humanité supposée constituer une seule et même grande famille.
Être seulement « né quelque part » est effectivement peu significatif d'un point de vue identitaire. Nous remarquerons toutefois que ce n'est pas là le discours des altermondialistes qui ont, paradoxalement, toujours prôné la naturalisation automatique des personnes nées sur le sol d'un pays occidental. Il se trouve donc que, dans certains cas, les altermondialistes semblent attacher une grande importance au fait d' « être né quelque part »… Ainsi, Le Forestier chante-il finalement : « Je suis né quelque part / Laissez-moi ce repère / Où je perds la mémoire ». Fiat lux !
Mais Le Forestier dit aussi: « On choisit pas ses parents, on choisit pas sa famille ».
Le fait que l'on ne choisit ni ses parents ni sa famille n'enlève rien au fait que l'on est le fruit d'un environnement familial, l'héritier d'un acquis (15) porteur d'une réalité culturelle. Quel psychologue sérieux oserait affirmer que l'environnement familial ne représente rien pour l'individu, qu'il n'est qu'une chose hasardeuse que, ma foi, si on le souhaite, on peut se permettre de jeter par-dessus l'épaule ? Bien au contraire, ledit psychologue vous dira qu'il est extrêmement difficile pour un individu qui le souhaiterait, de faire abstraction de cet héritage. Et une partie essentielle de ce dernier est, sans conteste, la langue maternelle, qui vous enracine dans une communauté linguo-culturelle précise. S'ajoutent à cela des croyances, des habitudes culturelles, notamment alimentaires, qui participent de cette identité transmise par voie familiale.
Et quoi de plus naturel, enfin, que de trouver en un endroit géographique donné, des individus dont l'acquis culturel est semblable ? Cette réalité n'exclut pas les mélanges harmonieux, progressifs, respectueux, entre individus et groupes humains différents. Mais cette évolution progressive, harmonieuse et respectueuse ne semble toutefois guère compatible avec des mouvements rapides et massifs de populations suscités ou/et imposés par des réalités politiques, militaires ou/et socio-économiques, tels que nous en connaissons aujourd'hui. Ces mouvements migratoires rapides et massifs (on pourrait également évoquer le déferlement de masses touristiques absolument irrespectueuses aux quatre points cardinaux), loin de favoriser une meilleure entente et une plus grande compréhension entre les peuples, ne font, on le voit, que favoriser les tensions et les haines.
En définitive, être réellement « né quelque part », c'est-à-dire être né dans un environnement géographique précis, mais également être pourvu d'un certain héritage familial et culturel, n'est donc pas quelque chose de hasardeux mais, bien au contraire, le témoignage d'un enracinement profond et particulier.
Les buts premiers des idéaux « planétaristes », tant globalistes qu'altermondialistes (l'islam califatiste, en tant qu'idéologie « planétariste » mais également traditionaliste, devant ici faire l'objet d'une distinction), sont donc la destruction de la cellule familiale traditionnelle et l'individuation absolue de l'individu. Ce processus est en cours en Occident depuis des décennies et particulièrement depuis une quarantaine d'années.
Certes, il ne s'agit pas pour nous de regretter un prétendu « bon vieux temps » du pater familias tout puissant qui, seul détenteur de la bourse, régentait naguère femme et enfants, mais de constater que si, particulièrement au lendemain des deux boucheries mondiales de 14-18 et de 39-45, il importait de reconnaître à la femme la place qui lui revient dans la société et de considérer l'enfant non plus comme un objet économiquement inutile mais comme un être humain à part entière, les buts originellement proclamés ont aujourd'hui largement dévié du tracé qui aurait dû être le leur.
L'égalité hommes-femmes, notamment du point de vue des salaires, est loin d'être acquise, mais la femme a par contre acquis le « droit » de poser à moitié nue, en mimant un orgasme, pour faire vendre un shampooing ou un yaourt, de même que d'évoluer dans des séries TV, arme au poing et en tenant des propos orduriers dignes du plus macho des charretiers. Un indéniable « progrès »…
À propos de la sexualisation de la société et de l'abrutissement des masses par le plaisir, rappelons ces paroles visionnaires d'Aldous Huxley :
« À mesure que diminue la liberté économique et politique, la liberté sexuelle a tendance à s'accroître en compensation. Et le dictateur (à moins qu'il n'ait besoin de chair à canon et de familles pour coloniser les territoires vides ou conquis) fera bien d'encourager cette liberté-là. Conjointement avec la liberté de se livrer aux songes en plein jour sous l'influence des drogues, du cinéma et de la radio, elle contribuera à réconcilier ses sujets avec la servitude qui sera leur sort. » (16)
L'ancien enfant-objet, lui, doit désormais posséder son téléphone portable à huit ans, son compte à vue alimenté à dix ans, son imposant matériel de jeux électroniques à douze ans. Dans la foulée, il conseillera aussi à ses parents la voiture qu'il convient d'acheter (ou de ne pas acheter, écologisme oblige), et ce tout en étant devenu intouchable, au sens noble du terme, puisque la fessée que vous lui administrerez éventuellement vous ravalera désormais au rang des pires criminels de guerre. L'ancien enfant-objet, donc, s'est mué en enfant-roi, et celui-ci n'hésitera pas, en prime, à vous ânonner la leçon écologique, antiraciste ou tiers-mondiste apprise le jour-même sur les bancs de l'école : à vous, adultes pervertis par la vieille culture bourgeoise, d'apprendre des enfants et non l'inverse. Les Khmers rouges savaient également que dans toute bonne société totalitaire, l'enfant, la génération future, ne doit plus appartenir à ses parents, à sa famille, mais au Parti, au Régime, au Système.
Quant à feu le pater familias, on aime à le représenter en tablier de cuisine, un aspirateur à la main (alors que maman s'occupe de la maçonnerie ou revient du boulot), éternel infantile évoluant sous le regard bienveillant mais quelque peu condescendant de son épouse et sous les yeux souvent bien moins indulgents de sa progéniture qui, disons-le, le considère comme un parfait niais, voire comme un vague étranger que l'on se permettra éventuellement de nommer par son prénom.
Les mariages homosexuels et l'acquisition par ces derniers du droit à l'adoption d'enfant finissent de compléter ce tableau de l'anéantissement complet de la cellule familiale traditionnelle au profit de familles dites « recomposées » qui ne sont plus que des groupes d'êtres totalement individués, aux liens lâches et à la géométrie pour le moins variable.
L'assassinat sociologique de la famille enracinée, originellement réclamé par les « progressistes » au nom de l'égalitarisme et officieusement souhaité par le global-consumérisme au nom de l'individuation consommatrice (« un individu, un compte en banque, une autonomie de consommation »), a donc abouti à détruire, en quelques décennies à peine, la première référence identitaire de l'individu et, par là-même, la première cellule communautaire apte, le cas échéant, à affronter le pouvoir en place et à lui résister, ce dont l'individu isolé est, bien évidemment, parfaitement incapable (17).
Cette destruction de la cellule familiale occidentale traditionnelle constitue, à n'en pas douter, un grand succès pour les idéaux « planétaristes » dans la lutte constante qu'ils mènent contre l'enracinement identitaire, le moralisme socialisant ayant depuis longtemps fait cause commune avec le globalisme consommateur, pour créer l'idéologie « PC », « politiquement correcte », conçue il y a un quart de siècle sur les campus américains.
3.2. Le niveau régional ou la « patrie charnelle »
Ce que d'aucuns nomment, non sans raison, la « patrie charnelle », est un environnement géographique ou, plus précisément, géoculturel, dans lequel se retrouvent traditionnellement, sur base d'affinités culturelles communes, des individus et des groupes familiaux. C'est donc, logiquement, le niveau identitaire qui suit immédiatement le niveau familial.
Il serait toutefois abusif de vouloir limiter cette « patrie charnelle » à la seule région administrativement instituée (Bretagne, Flandre, Catalogne…). En effet, cette « patrie charnelle » n'est rien d'autre que le « plus petit commun dénominateur géoculturel » après la famille, l'environnement géoculturel dans lequel, enfant, on a fait la découverte de ses premières références identitaires. Cet environnement peut, certes, être assimilé à une région administrativement instituée ou/et historiquement enracinée, mais elle peut aussi bien se référer à d'autres niveaux géoculturels : département, commune (municipalité), quartier, voire rue. Cela dépend, pour l'essentiel, du degré de familiarité que l'on aura atteint, durant son enfance, avec tel ou tel lieu.
Il importe donc, dans le monde qui est le nôtre, de toujours envisager la « patrie charnelle » dans une optique géopolitiquement constructive et non « déconstructive ». Je veux signifier par là que notre « patrie charnelle » ne peut être envisagée qu'intégrée dans un ensemble plus important, sous peine de tomber dans le domaine du morcellement territorial, de la dispersion et de l'affaiblissement.
De fait, une chose est de se reconnaître affectivement dans une « patrie charnelle », une autre est de vouloir proclamer celle-ci indépendante et de participer ainsi à la désintégration de la puissance civilisationnelle. Il ne s'agit plus là de régionalisme constructif mais bien de micro-nationalisme destructeur.
Ainsi en va-t-il de la bien mal nommée « Europe des régions ». Les adeptes de celle-ci sont le plus souvent des micro-nationalistes, avoués ou non, qui prônent la ruine des États nationaux traditionnels, dans le seul but de les remplacer par des micro-États nationaux. Ainsi, de la gabegie de l'Europe des 27 passerions-nous au chaos de l'Europe des 270... L'Europe n'étant là que pour servir d'alibi à leur fièvre du morcellement indépendantiste. Tout mouvement prônant la multiplication des entités étatiques européennes — il faut en exclure les mouvements « rattachistes » qui prônent, non la multiplication des entités étatiques, mais le rattachement territorial à un État existant —, participe de cette logique destructrice.
Ainsi, les micro-nationalistes flamands, catalans, bretons et autres, n'envisagent pas leur région comme une « patrie charnelle » intégrée dans une « patrie nationale », elle-même intégrée dans une « patrie civilisationnelle », mais bien comme un micro-statonationalisme indépendant et souverain. Nous voilà à l'exact opposé de l'optique constructive qui devrait présider à l'avènement d'un ensemble géopolitique et civilisationnel cohérent et unifié.
Un ensemble géopolitique et géoculturel confronté à l'émergence de nouveaux défis et de nouvelles puissances concurrentes, peut, si il en a la force et la volonté, tenter de s'agrandir ou de constituer une alliance, plus ou moins étroite, avec d'autres ensembles géopolitiquement et géoculturellement proches, afin de faire efficacement face aux nouvelles réalités. Si, par contre, il est parvenu à une phase de son développement correspondant à une forme ou l'autre de déclin, il a toutes les chances de se laisser aller au morcellement et à la désintégration, ou de s'obstiner dans l'impasse du statu quo, pour finir éventuellement par se trouver dilué dans un ensemble géopolitique beaucoup plus vaste, géoculturellement étranger et qu'il ne contrôlera en rien. C'est, globalement, la situation dans laquelle se trouvent aujourd'hui les États nationaux européens.
Face à l'impasse nationale et aux inconnues « planétaristes », loin d'avoir la force de progresser sur la voie civilisationnelle, nombre de composantes de nos vieux États nationaux se plaisent aujourd'hui à rêver d'une chimère : celle d'un petit paradis correspondant au terroir retrouvé.
C'est là une rêverie généralement bien peu citadine. Ma « patrie charnelle » étant Bruxelles, une ville-région, je peux évidemment en témoigner. L'évolution d'une ville est généralement bien plus rapide que celle d'un terroir campagnard. Cela est d'autant plus vrai lorsque ladite cité se dote d'une large « ouverture internationale ». Les populations, de même que le tissu urbain, changent rapidement. Les idées nouvelles, les croyances d'autrui s'y implantent aisément, avant de partir à la conquête du « pays profond ». Le mécanisme ne date pas d'hier.
Jadis, le christianisme s'implanta dans les villes, alors que les campagnes restèrent fidèles aux anciens dieux de la fertilité et de la protection du foyer. Ce sont ces campagnards, ces paysans, que l'on nommera péjorativement pagani, ces païens donc, que le christianisme finira malgré tout par conquérir et par convertir. Le mythe d'un repli dans un confortable petit terroir abrité, préservé et intouchable n'est donc rien moins, à moyen terme, qu'un leurre dangereux et suicidaire.
Mais, me dira-t-on, que sera la « patrie charnelle » pour une famille transplantée dans un environnement géoculturel différent du sien, sans même parler des générations qui lui succèderont ? Pour ne pas reprendre l'exemple habituel de l'immigré, prenons plutôt celui du colon. Ainsi, dans le film Indochine, peut-on entendre Catherine Deneuve, qui campe le rôle d'une femme célibataire,propriétaire d'une plantation de caoutchouc et mère adoptive d'une jeune fille vietnamienne (les grands thèmes politiquement corrects sont, on le voit, réunis…), proclamer qu'elle est elle-même indochinoise, du fait, notamment, de son attachement aux saveurs particulières de ce pays ; qu'aurait-elle de commun, elle, habituée au goût des mangues, avec un Français habitué, dès sa plus tendre enfance, à croquer des pommes ?
Quelle sera, dès lors, la « patrie charnelle » de l'être transplanté ? Beaucoup dépendra du degré d'assimilation du milieu familial d'origine à son nouvel environnement. De fait, on peut être transplanté dans un environnement autre et s'y adapter de bonne grâce, ce qui n'exclut pas, cela va sans dire, des réactions de rejet dudit environnement lui-même. On peut aussi emporter avec soi son propre bagage culturel, s'y cramponner, avant de le transmettre aux générations futures que l'on élèvera éventuellement sinon dans le rejet, au moins dans la défiance, à l'égard de l'environnement d'accueil. On en viendra alors à recréer la « patrie charnelle » dans le lieu de transplantation. Les familles se multipliant, deviendront majoritaires dans l'immeuble, puis dans la rue, puis dans le quartier, avant de poursuivre leur progression. Nous entrons là dans la logique communautaire, dite aussi « communautariste ».
3.3. Le niveau communautaire
Le communautarisme a généralement mauvaise presse parce qu'il sous-entend une dislocation de l'État et une contestation de son autorité. Cela est particulièrement vrai en France, berceau de l'État national centralisé. La référence communautaire n'est toutefois pas forcément perçue partout de la même façon.
Ainsi, en Belgique, la notion de « communauté » revêt une signification particulière qui n'a absolument rien de commun avec, par exemple, la problématique migratoire. En Belgique, être communautariste, c'est revendiquer son appartenance prioritaire à l'une des trois communautés linguistiques du pays. De fait, le royaume fédéral belge est constitué de trois régions (Bruxelles-Capitale, Wallonie, Flandre) et de trois communautés linguistiques (francophone, flamande, germanophone). Les communautés francophone (dite « française ») et flamande se partagent la ville-région bilingue de Bruxelles-Capitale. Cela dit brièvement afin de permettre de me situer aux yeux du lecteur d'un point de vue géoculturel, et d'aborder par ce biais la question du communautarisme.
D'un point de vue familial (celui d'origine, veux-je dire, et non la famille par alliance), sans entrer dans le détail, je peux dire que j'appartiens à une génération extrêmement individuée. Du point de vue de la « patrie charnelle », ma référence est, logiquement, bruxelloise. Mais outre le fait que cette identité est perçue différemment selon que l'on soit de culture romane (francophone) ou de culture thioise (germanique), l'on peut dire que la culture bruxelloise populaire, essentiellement biculturelle, est aujourd'hui largement en voie de disparition. D'un point de vue démographique, le paysage de Bruxelles a, en quelques décennies, été largement bouleversé, du fait de l'émigration vers des régions voisines de nombreux Bruxellois de souche et de l'apport de nombreuses populations venues des quatre coins de l'Europe et du monde (immigration, eurocrates…). L'identité régionale bruxelloise traditionnelle, pour peu qu'elle ne se contente pas d'être une réunion d'intérêts régionaux, se conjugue donc aujourd'hui largement au passé. Et ne ressentant, en outre, aucun attachement à l'égard de l'État national belge, le niveau communautaire est donc, de mon point de vue, la référence identitaire prioritaire.
J'appartiens donc, prioritairement, à l'Occident de langue et de culture françaises. Est-ce à dire que je suis d'abord et avant tout « francophone » ? La Francophonie inclut aujourd'hui, absurdement, des pays aussi divers que le Vietnam, la Bulgarie et le Burkina Faso. Or, il conviendrait d'opérer quelques distinctions à l'intérieur même de cette francophonie fourre-tout dont l'image est largement véhiculée par le Système globaliste.
Ainsi faudrait-il distinguer :
Un niveau « francophile » regroupant les pays soucieux de se tourner vers le monde francophone mais n'étant pas ou plus francophones aujourd'hui (Vietnam, Bulgarie…).
Un niveau « francophone » regroupant les pays et communautés de culture différente mais utilisant le français comme langue administrative (Afrique francophone).
Un niveau communautaire « gallique » regroupant les seuls pays, régions et communautés de langue et de culture originellement françaises : France, Suisse romande, communauté francophone de Belgique (Bruxelles, Wallonie ; il convient d'y ajouter les francophones de Flandre), Val d'Aoste et Amérique française (Québec et Acadiens).
En tant que membre de cette communauté occidentale de langue et de culture françaises, — « galliques », si l'on souhaite établir une distinction avec la culture française proprement dite — , je m'affirme donc communautariste.
Je ne suis d'ailleurs pas loin de penser que, irrémédiablement confrontés que nous sommes, qu'on le veuille ou non, aux réalités de la globalisation, cette référence communautaire « gallique » ne manquera pas de se développer dans notre communauté, et ce sur les deux rives de l'Atlantique. C'est en tout cas mon souhait, même si cette approche ne doit vraisemblablement toucher qu'une partie minoritaire de nos peuples, attrait massif pour l'acculturation globaliste et consumériste oblige.
J'ajoute que s'il n'existait qu'une seule raison pour un « Gallique » d'être occidentaliste, c'est, à n'en pas douter, la volonté de maintenir le lien naturel qui unit les peuples « galliques » d'Europe occidentale et d'Amérique du Nord. Comment les paneuropéens et les « eurasistes » peuvent-ils espérer nous convaincre que nous, Européens de langue et de culture françaises, possédons plus d'affinités avec la Hongrie ou la Croatie (deux pays que je cite volontairement parce que j'ai pu les visiter à plusieurs reprises et que je les apprécie particulièrement) qu'avec le Québec ?
Par cette approche communautaire « gallique », nous sortons, en quelque sorte, de la logique géopolitique et territoriale « région-nation-civilisation », pour adhérer à une logique géoculturelle, plus immatérielle et moins structurelle, « individu-communauté-civilisation ».Revenons toutefois à la logique territoriale afin d'aborder la problématique d'un « statonationalisme » en fin de parcours.
3.4. Le niveau « statonationaliste » ou la « patrie nationale »
Nous le savons, en France, un débat a été lancé sur la question de l'identité nationale. Loin de moi l'idée d'intervenir longuement, en tant que Bruxellois, dans ce débat franco-français, encore qu'une telle intervention ne serait, en définitive, pas si incongrue.
En effet, je suis un sympathisant de la cause « rattachiste » dont le but est la réunion ou le « rattachement » à la France de la Wallonie voire de tous les territoires majoritairement francophones de Belgique, qu'ils soient situés en Wallonie, à Bruxelles ou en Flandre. Cela est-il réalisable ? Cela est-il souhaité par les francophones de Belgique ? Cela est-il souhaitable pour la France ? Autant de questions qui méritent une attention particulière et auxquelles je ne répondrai donc pas dans le cadre de cet article. Je me devais toutefois d'y faire référence, afin de me positionner sur le plan du débat français sur l'identité nationale.
Je me permettrai également de rappeler ces paroles de l'Empereur : « Je viens faire la guerre aux Anglais et aux Prussiens, et non pas aux Belges. Ils me furent toujours fidèles. D'ailleurs les Belges sont des Français. » (18)
Et quid, précisément, des Bruxellois ? Alors que les troupes de Bonaparte menacent Bruxelles, « finalement, les seuls à garder leur bon sens et leur sang-froid sont les Bruxellois. Cela ne surprend pas l'officier d'état-major Basil Jackson, qui note avec une certaine aigreur qu'une « bonne moitié d'entre eux étaient français de cœur et prêts à accueillir en amis Napoléon victorieux. » (19)
Vous l'aurez compris, pour moi, le 18 juin 1815 (bataille de Waterloo) est la date d'une défaite, et s'il me fallait faire le choix d'une patrie nationale, ce ne pourrait être que la France.
Toutefois, dois-je regretter de ne pas être né français ou, bien au contraire, dois-je me féliciter d'être né dans cette Belgique improbable, à la très faible identité nationale ? Dois-je réclamer quelque rectification de frontière entre Seine et Rhin et crier à la destruction de la « perfide Albion », coupable, notamment, de Waterloo, ou dois-je tenir compte du monde de 2010 plutôt que de celui de 1815, et me référer désormais à un niveau identitaire qui dépasse le « statonationalisme », à savoir le niveau civilisationnel ? Théoriquement, cela va sans dire, le choix civilisationnel s'impose, encore qu'au vu de notre réalité de déracinement et d'acculturation, c'est le choix communautaire qui devra probablement, comme nous l'avons déjà dit, être fait. Mais soit, poursuivons notre réflexion.
La Belgique n'a pas la moindre existence concrète avant 1830. Sa révolution de 1830 n'est pas une révolution indépendantiste mais plutôt une révolte « créationniste » : la Belgique ne devient pas indépendante, on la crée. Les noms de « Belge » et de « Belgique » existent certes depuis l'Antiquité, mais leur origine est pour le moins imprécise et soumise aux spéculations les plus diverses (20). Le nom de Belgique a subsisté et a servi, des siècles durant, de vocable fourre-tout servant à désigner un vague territoire allant des XVII Provinces Unies (le fameux Leo Belgicus) au royaume de Belgique de 1830. Je défie toutefois quiconque de me prouver l'existence d'un comté, d'un duché, d'une principauté, d'un royaume de Belgique avant 1830, tout au plus peut-on prendre en considération les bien mal nommés « États belgiques unis » de 1790 qui donnèrent un parfait exemple de désunion et de gabegie. Après l'échec prévisible de l'union avec les Pays-Bas (1815-1830), l'on créa donc cette Belgique afin de contrer la France et de répondre aux intérêts stratégiques de Londres. On y fourra deux peuples distincts, l'un de langue romane (français, wallon), l'autre de langue germanique (thiois, flamand, néerlandais) et l'on installa à la tête de ce bric-à-brac de confession catholique, un roi protestant, en la personne de Léopold Ier (21). Voilà pourquoi le royaume de Belgique existe depuis bientôt 180 ans, ce qui n'a point permis, que du contraire, d'en faire pour autant une nation cohérente, comme le démontrent les incessantes querelles communautaires qui ont été jusqu'à ridiculement défrayer la chronique internationale en 2007-2008.
Je ne ressens donc pas le moindre attachement à l'égard de ce royaume factice, ce qui ne m'empêche pas de m'intéresser à l'histoire de ses composantes et, prioritairement, à l'histoire et aux traditions de ma ville-région natale. Ce sont là deux choses bien distinctes. En outre, cette absence d'attachement « statonationaliste » ne m'a-t-il pas finalement permis de dépasser plus aisément ce stade identitaire et de commencer, dès l'âge de quinze ans, à m'interroger sur l'échelon supérieur que l'on peut nommer « Europe » ou « Occident » ? Si j'étais né français, peut-être serais-je devenu nationaliste ? En tant que Bruxellois francophone, je n'avais d'autre choix que de me rallier à l'artifice belge ou de me « flamandiser » linguistiquement et de rejoindre le nationalisme flamand. Entre deux maux j'ai préféré n'en choisir aucun. Je me suis donc tourné naturellement vers l'Europe et l'Occident. En définitive, ce fut une chance.
Les nationalismes traditionnels européens sont, du fait de leur impuissance à appréhender isolément le monde actuel, dépassés par les faits. Une flèche isolée se brise aisément, un faisceau de flèches reste indestructible. L'allégorie est célèbre et renvoie notamment à Ran, le superbe film de Kurosawa. Les nationalismes et les souverainismes européens sont semblables à ces flèches appelées à être brisées une par une par les réalités du monde actuel.
En outre, comme nous allons le voir, l'idée d'une unité de l'Occident, que l'on nommait jadis la « Chrétienté » (celle organisée autour de Rome et excluant Byzance) et non l'« Europe », est largement antérieure (Charlemagne, Charles-Quint) à l'idée nationale, celle-ci étant issue de la Révolution de 1789. Ce n'est d'ailleurs pas le moindre des paradoxes que de voir ces nationalistes conservateurs, parfois royalistes, se référer avec vigueur et détermination à cette nation née d'une Révolution que, généralement, ils abhorrent…
Un paradoxe non moins criant est la dénonciation permanente par les nationalistes de la « domination des nations européennes par l'étranger », dénonciation qui s'accompagne presque toujours d'une verte critique souverainiste à l'égard de tout ce qui pourrait justement favoriser la création d'une unité géopolitique européenne ou/et occidentale susceptible de mettre un terme à cette domination réelle ou supposée, et de répondre aux nouvelles réalités du monde.
Ainsi a-t-on pu voir, lors de la crise financière mondiale de 2008, les très souverainistes Islandais accepter l'aumône que leur fit Moscou, avant d'aller tambouriner sur la porte de la « Zone euro » afin de s'y faire accepter. Gageons que l'Union européenne, plus désunie que jamais, ne manquera pas de se féliciter de l'adhésion programmée de ce nouveau membre qui, n'en doutons pas, fera preuve, à l'instar de ses frères scandinaves, du plus absolu euroscepticisme, afin de remercier comme ilse doit ses nouveaux alliés financiers européens. Une recrue de choix, donc. Àla même occasion, on a pu entendre les financiers du Royaume-Uni déplorer amèrement leur exclusion de la Zone euro résultant d'un attachement pour le moins archaïque de leur pays à la sacro-sainte livre sterling : une chose est de défendre son identité réelle, profonde, une autre est de s'accrocher désespérément à des symboles. Bref, depuis 2008, les braillards du « tout-est-la-faute-à-l'euro » ont dû rabattre leur caquet, après avoir enfin (peut-être) pris conscience du désastre que nous aurions subi si nous étions restés fidèles à des monnaies nationales désormais ravalées au rang de monnaies de singe.
Et que dire aussi, par exemple, de l'industrie militaire européenne ? Du fait de la désunion européenne en cette matière, nous voilà notamment avec plusieurs types d'avion de combat européens concurrents : le Rafale français, le Typhoon « européen » (Allemagne, Grande-Bretagne, Italie, Espagne) et le Gripen suédois. Les Franco-Allemands ont créé l'hélicoptère Tigre ? Mais l'Italie a fait toute seule, comme une grande, son A-129 Mangusta. Les exemples de désunion et de non-coopération européennes en matière militaire sont innombrables, ce qui n'empêche guère les prétendus « responsables » européens de se gargariser avec des missions de distribution de farine en Afrique et des opérations de régulation de la circulation en Bosnie : on appelle cela la « politique extérieure et de sécurité commune » (PESC). Nous voilà bien loin de la place essentielle qui aurait dû être accordée aux questions de défense, de sécurité et de politique extérieure, dans le cadre d'une vraie construction européenne.
Or, comme l'écrivit le général Henri Paris (22), la défense européenne « est la condition nécessaire pour que l'Europe se fasse. Sans cette défense, il n'y aura jamais d'Europe. Sans Europe de la défense, il est impossible de réaliser une Europe politique, sociale ou culturelle. » Or, nous savons à quel point nos boutiquiers de l'Euromarket, dignes héritiers de la famille Poissonard du Au bon beurre de Dutourd, haïssent tout ce qui leur coûte et ne leur rapporte point, tout ce qui souhaite s'essayer à la grandeur et ne s'intègre donc pas dans leur misérable logique médiocratique, tout ce qui dépasse leurs petites vues à court terme et leur néant bureaucratique. Small is so beautiful…
De ce morcellement, nous pouvons notamment « remercier » les souverainistes et les nationalistes : viendra le jour où ils couleront avec leur unique porte-avion (et nous avec eux), mais au moins celui-ci aura-t-il été le leur jusqu'au bout...
Paradoxe encore. Les « statonationalistes » se plaignent de voir leur sacro-saint État-national pris entre le marteau européiste, atlantiste et globaliste d'une part, et l'enclume micro-nationaliste d'autre part, alors que les micro-nationalistes (bien mal nommés « régionalistes ») partagent la même volonté de morcellement et d'illusoire « recours au terroir » que les tenants de l'État-national, et que c'est justement ce morcellement (ce que d'aucuns nomment hypocritement l' « Europe des patries ») qui est la cause de notre faiblesse commune européenne ou/et occidentale, sur la scène internationale. Du point de vue de la réalité actuelle, c'est donc en fait l'échelon civilisationnel qui est pris entre le marteau globaliste et l'enclume nationaliste (macro ou micro).
En conclusion, si je fus toujours identitaire, je ne fus jamais nationaliste. Je peux même dire que je fus toujours antinationaliste, par fédéralisme européen intégral (fédéralisation et fédération des États européens) naguère, par occidentalisme civilisationnel aujourd'hui, peut-être par communautarisme gallique demain, par volonté différentialiste toujours.
L'Histoire n'a cessé, particulièrement durant ces deux dernières décennies, de donner raison à l'approche civilisationelle, sans que pour autant celle-ci soit mieux comprise ni plus admise par les nations d'Europe et d'Occident. Saurons-nous un jour dépasser le stade « statonationaliste » et nous engager sur la voie d'une unité de civilisation « euroccidentale » ? Je ne sais. Dire que le temps presse est un euphémisme et sans doute devrait-on plutôt dire que l'unité « euroccidentale » devra être réalisée… pour hier au plus tard.
3.5. Le niveau civilisationnel
Les idéaux « planétaristes » veulent aujourd'hui bâtir sur les ruines des vieux États nationaux, un Village global planétaire, sans passer par la « case civilisationnelle ». De fait, à notre époque, se constituent ou se réveillent de grands ensembles moins nationaux que civilisationnels (Chine, Inde, courant bolivarien en Amérique ibérique, Islam…). L'erreur occidentale est de refuser de tenir compte de cette réalité identitaire et de s'obstiner dans la voie de la construction d'un Village global, planétaire, déraciné, acculturé et émanant d'un succédané de civilisation occidentale que l'on nous présente aussi paradoxalement comme le modèle même de la « civilisation universelle » de l'avenir.
L'Occident, que nous devrions plus précisément nommer le « pseudo-Occident », rassemble pour l'essentiel, de nos jours, l'Amérique du Nord et l'Europe centre-occidentale mondialisées (ou globalisées), la seconde étant, on le sait, soumise depuis 1945 à la puissance étasunienne. Le problème de l'Occident aujourd'hui est son incapacité à pouvoir, que dis-je, à vouloir, se définir d'un point de vue authentiquement civilisationnel, c'est-à-dire d'un point de vue identitaire, et à s'obstiner à confondre la notion de civilisation avec celle de morale universelle : la civilisation occidentale ou/et européenne serait la civilisation de la liberté, de la démocratie, du libre commerce, de la libre consommation, de l'égalitarisme, des droits de l'homme. C'est là une définition superficielle de la civilisation occidentale à laquelle on ne peut, en tant qu'identitaire, se rallier, ce qui est supposé être la particularité civilisationnelle de l'Occident étant également présenté comme la morale qui doit permettre à ce dernier de se diluer, avec les autres civilisations de notre univers, dans la marmite du melting-pot globaliste planétaire.
Le moteur de ce « pseudo-Occident » est, sans conteste, l'Amérique étasunienne, « yankee », « nordiste », marchande, globaliste, et il n'est pas plus contestable de prétendre que le « petit frère » canadien et les protectorats étasuniens de l'Union européenne, l' « Europe globalisée » (23) donc, constituent la première marche de cet empire sub-civilisationnel à vocation planétaire qu'est ce même « pseudo-Occident ». Ce n'est pas là, nous le répétons, notre vision de l'Occident et de sa civilisation.
Nous préciserons ultérieurement ce qu'est, d'un point de vue identitaire, la civilisation européenne/occidentale, mais nous nous bornerons ici à souligner que, de notre point de vue, la civilisation n'est, en aucun cas, un synonyme de « morale universelle » ou de « projet planétaire », mais bien un ensemble identitaire cohérent, historiquement enraciné, reconnaissable par une esthétique particulière.
Ainsi rappellerons-nous opportunément, à ce propos, les références et écrits suivants de Samuel P. Huntington (24), en matière de civilisation :
« Une civilisation est une culture au sens large. […] »
« Une civilisation est, selon Braudel, "un espace, une 'région culturelle', une collection de traits et de phénomènes culturels" ».
« Une civilisation est, selon Dawson, le produit d' "un processus original de créativité culturelle qui est l'œuvre d'un peuple particulier" (dans le cas de l'Occident, l'on parlera plutôt d'un ensemble de peuples, particuliers mais liés par une même tradition civilisationnelle).
« La culture est l'élément commun à toutes les définitions possibles de la civilisation ».
Du point de vue de l'occidentalisme, la notion d'Occident désigne précisément, comme nous le verrons, l'Europe de tradition (et non de confession) chrétienne occidentale (catholique et protestante) et il convient de distinguer cet Occident d'enracinement historique traditionnel d'un « Grand Occident » incluant non seulement l'Occident européen, mais également les communautés et pays non-européens mais de tradition occidentale (Amérique du Nord, Océanie, Argentine…). Nous reviendrons également sur ce sujet en précisant notamment la place de la civilisation occidentale dans un « monde européen » élargi à l'Eurasie byzantine et orthodoxe.
3.6. Le niveau universel
Il faut avoir voyagé seul de par le monde, pendant une vingtaine d'années, et avoir apprécié la diversité des cultures et des civilisations de notre planète, pour bien comprendre à quel point la notion de « citoyen du monde » est un mythe purement occidental confinant à l'absurde.
Dans des sociétés traditionnelles et enracinées, telles qu'elles existent encore majoritairement aujourd'hui à l'échelle planétaire, et ce malgré les progrès indéniables de la globalisation, le « sub-individualisme » du « citoyen du monde » ne peut apparaître que comme une incongruité pour le moins choquante. Apprécier autrui est une chose, vouloir se fondre avec autrui dans une même masse incolore, inodore et insipide, en est une autre : où que je sois allé sur cette planète, jamais, en aucun cas, je ne me suis senti un « citoyen du monde ».
Je n'ai toutefois jamais nié le caractère universel du « Beau enraciné ». Que du contraire, j'ai toujours ressenti une grande sympathie à l'égard de cette diversité culturelle universelle qui résiste pied à pied aux progrès du globalisme émanant du « pseudo-Occident » que nous évoquions plus haut et qui n'hésite pas à lâcher sur d'innombrables pays des masses touristiques superficielles, irrespectueuses et dévastatrices sur le plan du développement des relations entre les peuples. Ainsi ai-je toujours distingué le voyageur du touriste : le premier sait qu'il voyage dans un pays possédant ses qualités particulières et soumis à des réalités qui lui sont propres ; le second croit visiter un musée dont les habitants seraient autant de « gentils organisateurs » mis à sa disposition de « fraternel citoyen du monde ».
Le véritable universalisme n'est pas ce monde grisâtre où le soleil donnerait « la même couleur aux gens » (25), mais bien le respect identitaire, différentialiste de la diversité des cultures et des peuples.
Éric Timmermans, Bruxelles
(15) Nous pourrions également aborder la question du bagage inné, celui génétique et généalogique des ancêtres, mais je dois reconnaître mon ignorance en matière de génétique et je sais par expérience à quel point cette question peut être instrumentalisée, tant par les « racialistes » primaires que par les antiracistes obtus. Combien d'entre nous, citadins, salariés, athées ou agnostiques et parlant un français scolaire (sans même parler des dérives argotiques et autres !), apparaîtraient comme de purs étrangers à des aïeux ruraux, cultivateurs de père en fils, catholiques pratiquants et parlant un patois, voire une langue totalement différente de la nôtre, et ce du simple fait des vicissitudes de l'Histoire ? On ne peut toutefois nier que nous sommes chacun les dépositaires d'un patrimoine génétique légué par une généalogie particulière.
(16) Le Meilleur des mondes, Préface — Nouvelle de l'auteur (1946), Aldous Huxley, Plon, 1962, p. 23.
(17) Un exemple cinématographique intéressant de cette réalité nous est donné dans le film Munich (2005) de Steven Spielberg, dans lequel Michael Lonsdale interprète le « parrain » d'une famille française traditionnaliste, retirée au fond d'un terroir et dont ledit « parrain », plus ou moins bien secondé par son fils, tire les ficelles de tout un réseau de renseignements qu'il met au service du plus offrant, pour peu qu'il ne s'agisse pas d'un gouvernement établi. L'image est plaisante et flatte assez, je dois dire, mon « anarchisme identitaire »...
(18) Napoléon Bonaparte, Gilly, 15 juin 1815, La bataille de Waterloo, J.-C. Damamme, p. 98.
(19) Bruxelles, le 16 juin 1815, ibid., p. 130.
(20) La définition de Belgium « remonte au livre V et au livre VIII des Commentaires de la Guerre des Gaules. Elle repose sur la différence entre le terme Belgae et le terme Belgium. César emploie ce dernier trois fois et Hirtius quatre fois [...]. Ces deux termes, sans aucun doute, correspondent à deux notions différentes [...]. Le premier, Belgae, désigne la population de la Gaule Belgique de manière générale. Le second, Belgium, correspond à un territoire bien spécifique. » (Les Gaulois du nord de la Gaule (150-20 av. J.c.), Stephan Fichtl, Éditions Errance, 1994, p. 23). C'est donc César qui, arbitrairement, va diviser la Gaule récemment conquise en Aquitaine, Gaule Celtique et Gaule Belgique. Mais, tout comme les termes « Celtes » et « Gaulois » recouvrent des peuples de langue celtique qui ne se connaissaient aucun dénominatif commun, le terme de « Belges » (ou Belgae) recouvre des peuples de langue celtique (Ménapiens, Nerviens, Ambiens, Atrébates, Eburons…), probablement mélangés à des éléments germaniques, mais qui ne constituaient pas, eux non plus, un peuple commun distinct des autres peuples celtiques. En outre, n'en déplaise aux « belgicains » (terme ironique désignant les partisans du maintien de l'actuel État belge…), le « Belgium », le territoire qui forme le « noyau dur » de la « Gaule Belgique », n'est même pas situé sur le territoire de la Belgique actuelle. De fait, les peuples celtiques qui en constituaient le noyau dur — Ambiens (Amiens), Atrébates (Arras) et Bellovaques (Oise) — habitaient le nord de la France actuelle : « Il apparaît donc que les différents mouvements romains ont lieu à l'intérieur du territoire du Belgium et que trois peuples, les Atrébates, les Ambiens et les Bellovaques en forment le noyau. » (Ibid., p. 24). L'on a bien essayé d'établir une relation entre les Belgae et les Fîr Bolg, l'un des peuples mythiques envahisseurs de l'Irlande (!), mais faut-il préciser que cette hypothèse s'est révélée plus que fantaisiste ? Autant dire qu'en dehors des mythes, les Belges et la Belgique sont aussi introuvables aujourd'hui qu'hier…
(21) Parmi les aberrations qui ont présidé à la création du royaume de Belgique dans les années 1830-1831, l'on peut notamment citer l'accession au trône du nouvel État catholique, d'un roi luthérien, en la personne de Léopold Ier. Ainsi, si ledit monarque couvrit d'éloges l'Église catholique et ses ouailles, qu'il n'hésita pas à proclamer « seuls véritables Belges de cœur et d'âme », il refusera toujours, lui, le « premier des Belges » supposé, de se convertir au catholicisme : « L'approche de la mort du roi multiplie les pressions, même les plus ignobles et in articulo mortis, qu'il eut à subir toute sa vie durant, afin qu'il abjure sa foi luthérienne et adopte la confession catholique. Sa seule réponse sera invariablement : "Nein". L'enterrement du roi est une bouffonnerie digne des mentalités étriquées de l'époque, mais Malines acceptera au tout dernier moment, et pour « éviter une gaffe politique » (sic), que la dépouille royale pénètre dans l'église de Laeken, mais sans son escorte protestante. À titre conservatoire, une tranchée avait déjà été creusée le long de l'église pour atteindre la crypte par une brèche extérieure, sans en profaner l'espace sacré… » (Bruxelles maçonnique — Faux mystères et vrais symboles, Jean van Wyn, Cortex Jean-Marc Dubray éditeur, 2007, p. 156). M. van Wyn est bien indulgent de parler du caractère bouffon de la politique belge au passé ; pour ma part, je ne vois pas quel autre qualificatif pourrait mieux lui convenir, hier comme aujourd'hui…
(22) L'Europe globalisée — La fin des illusions, « L'idée d'une défense européenne a-t-elle encore un sens ? », Général Henri Paris, L'Harmattan, 2002, p.112.
(23) Thème général de l'ouvrage collectif « L'Europe globalisée, la fin des illusions », publié chez L'Harmattan en 2002.
(24) Le Choc des civilisations, Samuel P. Huntington, Odile Jacob, 2000, p. 45.
(25) « L'envie que tout le monde s'aime / Le soleil donne / Ce vieux désir super / Qu'on serait tous un peu frères / Le soleil donne / Le soleil donne / De l'or intelligent / Le soleil donne / La même couleur aux gens / La même couleur aux gens / Gentiment » (Le Soleil donne, Laurent Voulzy).